‹ Œuvres compl`etes (volume 4)Chapitre 132 sur 180 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

COMMENT noir si; compokter une religieuse dans lofeice DP. maîtresse des novices.

Malheur a ces monastères où l'on ne choisit, point pour maîtresse des novices celle qui est désignée par la pluralité des suffrages, comme la plus parfaite sous le rapport de l'esprit religieux et delà pruilence, mais où est censée élue celle qui précède les autres à titre d'ancienneté, ou à raison des charges qu'elle a remplies! Malheur surtout aux couvents où la novice compte autant de maîtresses que de [)arentes parmi les religieuses ! Si ce détestable abus régnait dans votre couvent, je ne m'étonnerais point que l'observance régulière y fût foulée aux pieds. En effet, savez-vous ce que font les novices dans les monastères? Elles s'exercent à l'art de peindre; elles ne font autre chose que reproduire en elles-mêmes les vertus, les qualités, tous les traits, en un mot, de leurs maîtresses. Or, c'est de la bonne ou mauvaise éducation des novices que dépend tout l'avenir de la communauté, car elles deviendront a leur tour, les unes supéiieures, les autres économes, d'autres sacristines, en un mot, elles formeront tout le monastère. Jugez par là du degré de sainteté et d'esprit intérieur qui est requis de la part d'une maîtresse, puisque c'est delle que dépend le bien de toute la maison. Souffrez donc, vous qui êtes maltresse, de redevenir novice pour un instant, et profitez des avis suivants.

En premier lieu, soyez exemplaire. — Il ne suffit pas

de dire aux novices : Soyez bonnes, soyez saintes; moi je

vous dis : Soyez vous-même bonne et sainte, et vous for-

■ merez de saintes novices. Tâchez donc de devenir une

personne adonnée à l'oraison, méditez et considérez attentivement les vérités éternelles que vous devez insi- 1 nuer dans l'esprit et le cœur de vos disciples, et recommandez-vous aux saints pour qu'ils vous obtiennent un véritable esprit religieux. Si votre esprit est un esprit de charité, de douceur, de moriitication, vos novices deviendront charitables, douces et mortifiées ; mais si votre esprit était un esprit d'affectation, d'impatience, de vanité, vos novices deviendront affectées, impatientes et vaines. En effet, elles se trouvent sans cesse avec vous, elles s'entretiennent avec vous, elles vous écoutent, vous voient, vos observent; il faut bien qu'elles s'imprègnent ou de vos défauts ou de vos vertus. Il est vrai qu'elles sont fort jeunes ; mais elles savent parfaitement discerner vos inclinations, vos aversions, vos goûts ; elles savent aussi faire la distinction entre vos enseignements et vos actions : voyez donc combien il imporle que vous écartiez de vous tous les défauts qui pourraient diminuer vôtre autorité aux yeux des novices.

Ne soyez pas colère et élevez rarement la voix. — Si vous prétendez enseigner la vertu à l'aide du vice, vous ne réussirez pas. Il est bien vrai que les novices doivent être reprises de leurs défauts ; si elles ne sont pas habituées à supporter les réprimandes au noviciat, comment pourront-elles les supporter quand elles seront professes '? Mais si tout en les reprenant, vous vous rendez vousmême répréhensible par vos emportements, ne voyezvous pas que vous détruisez par vos mauvais exemples ce que vous prétendez édifier par vos paroles? Avant de reprendre, recommandez-vous à Dieu, pesez ce que vous avez à dire et la manière de le dire. Qu'en temps et lieu vous adressiez une réprimande à une de vos novices avec quelque chaleur, cela peut être opportun ; elle appréciera

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mieux sa faute parfois en voyant votre déplaisir ; mais si elle s'aperçoit que vous n'en finissez jamais, elle commencera à se persuader que ce n'est pas tant son manquement que sa personne même qui vous déplaît : elle s'aigrira et fera tout à contre-cœur, elle perdra conBance en vous et vous regardera comme un objet d'aversion, au lieu d'avoir pour vous un amour filial. Vous ne devez pas exiger de votre novice l'esprit d'une ancienne : elle est jeune encore et elle a le cœur tendre ; vous devez 13 gagner par l'affection et ne pas vous montrer raide ; vous devez même tempérer la gravité de votre charge par une certaine tendresse, afin do donner à votre novice pleine facilité de recourir à vous en toute conjoncture, tant pour ses besoins spirituels que pour ses besoins temporels. 11 serait même bien de vous entretenir quelquefois avec chacune en particulier de leurs nécessités, en leur parlant avec bonté de ce qui les intéresse ; il est certain que ces petits colloques intimes vous captiveront lamour et la confiance des novices, et aideront puissamment a les confirmer dans leur vocation religieuse, pourvu qu'ils ne dégénèrent pas en partialités, comme je vais le dire.

Evitez toute partialité. — D'où viennent tant de troubles dans les noviciats? La plupart du temps, de la partialité des maîtresses. Si vous ne cessez de louer l'une et de blâmer les autres, vous ferez si bien que votre noviciat deviendra une pépinière d'envies, de défiances et de dégoûts. Et puis, comme vous vous trompez ! Vous vous sentez portée à montrer plus d'affection à telle novice qu'aux autres, il vous semble que c'est une belle âme, toute dévote, toute modeste, une petite perfection : savez-vous pourquoi? Parce qu'elle est un peu plus avenante; ou bien encore elle vous paraît plus fervente parce qu'elle est plus affectueuse à votre égard. Plaise à Dieu

que vous ne soyez pas condamnée à ne retrouver un jour en elle qu'une ambitieuse, une religieuse déréglée, qui fera la désolation de toute la communauté! Gardez-vous donc de suivre votre inclination naturelle, et quoique intérieurement vous éprouviez plus d'attrait pour l'une que pour l'autre, ne le faites point voir : faites en sorte que dans vos louanges, dans vos avertissements, dans vos réprimandes on ne puisse jamais découvrir une ombre d'injustice; sans quoi, au lieu de porter à la vertu, vous ne ferez que fomenter le vice.

Soyez discrète et n'exigez point tout à la fois. — De ce que la partialité chez une maîtresse est fort blâmable, il ne s'ensuit pas que l'on doive traiter tout le monde de la même manière; il faut savoir discerner la diversité des caractères. Si à une jeune fille d'un caractère mélancolique, craintif, pusillanime, vous infligez des mortifications et des humiliations publiques, vous la jetterez dans le désespoir et n'en tirerez rien de bon; à ces sortes de personnes, il faut donner des encouragements, et témoigner de l'affection. Une autre brille de toute la vivacité de la jeunesse ; quoique innocente d'ailleurs, il lui serait très-difficile d'observer le silence, et de garder constamment la gravité et la modestie religieuses, il faut supporter de sa part quelques légèretés sans malice, et modérer avec grâce cette ardeur juvénile. Telle autre est revoche, pétulante, effrontée : oh! ici, c'est le cas d'avoir la main ferme. En un mot, il faut varier la direction selon la variété des naturels, d'autant plus que certains caractères, quoique bons, offrent de véritables dangers : sans détruire ce qu'il y a de bon, vous avez à parer aux dangers autant que faire se peut. Un caractère séraeux sied bien à une religieuse, mais il l'expose à tomber dans la mélancolie ; un esprit taciturne est digne de louanges

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parmi les femmes, lesquelles pèchent d'ordinaire en pariant trop, mais il peut facilement dégénérer en caractère sombre et soupçonneux; la pudeur virginale plaît extrêmement, mais elle expose à cacher ses défauts, et à les cacher même k son confesseur ; un caractère vif sert fort bien la dévotion, mais il est en danger de donner dans I des écarts ; un caractère aflectueux est estimable parmi i des religieuses, mais il court risque de se laisser entraîner à des amitiés particulières. Approuvez ce qu'il y a de bon dans chaque caractère, tâchez de le développer; mais remédiez aux dangers, en avertissant la novice du but vers lequel doivent tendre tous ses efiforts. Ma fille, dites-lui, Dieu vous a donné d'excellentes dispositions, vous pouvez devenir une sainte ; mais vous avez un naturel trop impétueux, et c'est là le défaut qu'il faut combattre par des actes contraires. Si la novice vient à reconnaître son faible et s'applique à se modérer, vous aurez beaucoup gagné. C'est pourquoi, il faut renouveler souvent les admonitions sans jamais cesser d'appeler l'attention sur un point que vous n'en ayez obtenu un amendement sensible. Toutefois n'ayez pas la prétention de tout faire en un jour ; c'est par la patience, et en dissimulant à propos bien des fautes, que vous atteindrez plus facilement le but.

Accoutumez vos novices "a agir avec une intention surnuturelle, afin qu'elles se maintiennent le reste de leur vie dans les bonnes habitudes contractées pendant le noviciat. — Il existe une locution qui a cours parmi les religieuses : quand elles voient une jeune professe immodeste, impatiente, vaine, inquiète, elles ont coutume de dire : Une telle a perdu l'esprit du noviciat. Cela n'est pas vrai. Dites plutôt que pendant son noviciat elle n'a jamais acquis l'esprit solidement religieux. Cette modestie telle

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quelle, qui consiste à incliner la tête sur l'épaule, cette patience de petite mattresse, cette humilité affectée, tous ces airs de vertu n'étaient qu'apparents. Elle agissait par crainte de sa maîtresse, ou de la supérieure, et non par crainte de Dieu, en sorte que l'esprit intérieur faisait défaut. Vous devez donc pénétrer votre novice des maximes éternelles, afin qu'elle s'accoutume à combattre ses défauts, non parce qu'elle est sous les yeux de sa maîtresse, mais parce qu'elle est sous les yeux de Dieu ; non parce qu'elle sera reprise de la supérieure, mais parce qu'elle aura un compte très-sévère à rendre au tribunal de Dieu de toute? ses actions. Faites lui comprendre que, quoique religieuse, elle pourrait non-seulement brûler bien longtemps en purgatoire, mais même se précipiter en enfer. Si elle s'habitue à agir par ces motifs surnaturels, elle agira avec un esprit intérieur, et comme ces motifs seront les mêmes après le noviciat, elle conservera cet esprit et croîtra en vertu.

A cette fin, recommandez-lui de se bien pénétrer aussi de vos Règles et de vos Constitutions, en im mot de toutes les lois qui vous gouvernent; car c'est une chose insupportable de voir des professes qui ne savent même pas ce qu'elles ont a observer en religion. Il en est qui s'adonnent k des jeûnes, à des austérités et des veilles sans discrétion, puis, au bout de quelque temps, ayant la santé délabrée, elles ne peuvent plus même observer les jeûnes de règle. C'est à la maîtresse à modérer ces excès de ferveur. Vous ne devez pas, dès qu'une novice éprouve un petit mal de tête, la dispenser du chœur et de toutes les observances, ce serait un excès d'indulgence ; mais il ne faut pas non plus seconder une ferveur indiscrète, (|ui ne tend qu'à mortifier le corps. Habituez-les plutôt à manier les armes qui servent k dompter l'esprit ; habilii ■/.les à bien faire l'oraison mentale, à profiler des iL'ctures

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spirituelles, à faire souvent des examens et des retours sur elles-mêmes, à mortifier leurs passions : voilà le moyen de faire de bonnes élèves. J'avoue que, pour y réussir, il faut beaucoup de peine et beaucoup de patience ; mais consolez-vous : la récompense que vous recevrez de la main de Dieu sera bien grande aussi.

Ne permettez pas que les novices se familiarisent avec les religieuses ni avec les élèves pensionnaires. — Si outre l'ofTice de maîtresse des novices, vous aviez aussi la direction des pensionnaires, vous devez veiller à ce que les unes ne se familiarisent pas avec les autres, et surtout qu'elles n'aient point des rapports trop familiers avec les religieuses. 11 arrive bien souvent que les novices, aussi bien que les pensionnaires, remarquant certains défauts chez les religieuses, en perdent l'estime pour le couvent, et la vocation à l'état religieux. Ce sont des plantes tendres et délicates, vous devez donc les protéger comme telles, et veiller sur elles jour et nuit. Aucune précaution ne sera superflue, et il serait excellent que vous pussiez dormir auprès d'elles. Faites en sorte que chacune ait son lit, et ne leur permettez pas de circuler dans le couvent sans être accompagnées, soit par vous, soit par quelque religieuse de confiance. Surtout ayez l'œil ouvert sur les amitiés particulières, sur la vanité dans la toilette, sur la lecture des livres profanes, et principalement sur les lettres adressées à des personnes suspectes. Sinon, vous courriez risque, vous, et les religieuses, leurs parentes, qui, par uiie protection mal entendue ne vous laissent peut-être pas toute la liberté nécessaire pour les bien élever, vous courriez risque, dis-je, d'avoir à gémir un jour en ce monde et dans l'autre. Vous comp-f-endrez mieux la vérité de ce que je dis en lisant le Irait suivant : je vous conseille même de le faire lire 'a vos novices età vos élèves.

Un auteur moderne rapporte qu'une jeune fille ayant été placée dans un couvent pour y faire son éducation, sous la direction d'une tante, religieuse distinguée par son zèle et sa piété, un jeune homme en fut épris, et parvint à lui faire remettre une lettre, dans laquelle il dévoilait la passion qu'il avait conçue pour elle, à cause de ses brillantes qualités 11 n'en fallut pas davantage pour allumer dans le cœur de la jeune imprudente un vaste incendie; elle répondit sur-le-champ au jeune homme, et continua à entretenir avec lui une correspondance épislolaire , sans autre but dans le principe que de contracter un mariage honnête. Mais le démon s'élant rendu maître de son cœur, commença à lui suggérer des pensées impures, si bien que la malheureuse y succomba; il est bien vrai que le mal se borna a de simples pensées, mais cependant il y eut faute grave, et le pis, c'est que, dominée par la honte, elle n'eut jamais le courage de manifester ses péchés au confesseur. Elle continua de la sorte à entasser sacrilèges sur sacrilèges pendant plusieurs années, en recevant les sacrements, dans cet état de péché mortel. Dieu Jui envoya de saintes inspirations, mais elle résista constamment à la grâce, et ayant été enfin saisie par une cruelle maladie, elle mourut dans son obstination. Af)rès sa mort, Dieu le permettant ainsi pour l'inslruclion de ceux qui se livrent à ces folles amours et taisent par honte leurs péchés en confession, elle apparut tout environnée de flammes a sa tante, et lui dit : « Voila, ma tante , celle sur laquelle vous avez veillé avec tant de soin et de précaution , la voilà damnée pour un péché de pensée qu'elle n'a pas manifesté au confesseur. » Et cela dit, elle disparut. Vous qui êtes maîtresse des novices et des pensionnaires, apprenez à compter avec les jeunes filles ; retranchez-leur toute relation avec des personnes

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suspectes, soil par lettros, soil de vive voix au parloir: sans cela, vous vous rendriez coupable au tribunal de Dieu de les avoir poussées vers l'abîme.

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