XII
COUlirNT UKE RELIGIEUSE DOIT SE COMPORTER DANS LOI FICE d'aBRESSE ou DE PRIEURE.
Je nai pas rintcntion de trailer de tous les offices que les religieuses ont à exercer dans leurs couvents, mais seulement des principaux, de peur que cet opuscule ne dépasse de justes limites.
Vous avez donc été élue supérieure? Eh bien ! figurezvous qu'on vous a mis sur les épaules une grande croix ; portez-la avec courage, ne la traînez pas, marchez à la suite de Jésus-Christ, et pour ne pas vous égarer, mettez les pieds sur ses traces sanglantes ; en d'autres termes, portez votre croix avec humilité, avec prudence et avec résignation, afin qu'elle ne devienne point la croix de vos subordonnées.
D'abord je suppose que votre élection s'est faite légitimement, c'pst-a-dire, sans coopération de votre part, sans intrigues, sans présents, sans sollicitations de votes favorables, et qu'ainsi vous soyez véritablement préposée par Dieu même au gouvernement de votre monastère. S'il en était autrement, vous pourriez vous attendre au sort ordinaire de celles qui s'élèvent par des voies détournées : c'est un déluge de calamités et pour elles et pour le couvent tout entier. Leur gouvernement n'étant pas béni de Dieu, elles ne font que gémir pendant leur vie et gémiront beaucoup plus encore au moment de la mort.
Dans la ville de Bergame, une abbesse se trouvait à l'agonie : les religieuses entouraient son lit et l'aidaient de leurs prières ; le confesseur recommandait son âme à Dieu, lorsque la pauvre moribonde, saisie d'épouvante.
s'écria : « Mes sœurs, je meurs accablée de tourments el de frayeurs à cause que je meurs abbesse. Je ne voulais pas de celle charge, vous le savez, et cependant rien ne m'épouvante maintenant comme de l'avoir exercée. » — Or, si une âme vertueuse qui refusa la supériorité éprouvait tant de craintes à l'article de la mort, qu'en serait-il de vous si vous l'aviez recherchée, et peut-être par des voies indignes '?
Mais je suppose, je le répète, que vous ayez été élue légitimement et qu'ainsi vous soyez en légitime possession de votre gouvernement, souffrez, pour que vous vous en tiriez avec succès, que je vous propose quelques avis, qui, bien médités, vous éclaireront et vous aideront à exercer vos fonctions d'une manièro moins imparfaite; car de les remplir avec une perfection pleine et entière, ce n'est pas chose si facile.
Le point fondamental est celui-ci : Soyez humble. — Oh ! qu'un certain air altier est préjudiciable à une supérieure! Hectorem te posuerunt, noli exlolli^, vous dit l'Esprit-Saint dans l'Ecclésiaslique : vous avez été élevée par vos consœurs au gouvernement de la communauté, ne vous laissez pas enfler par une ambition fastueuse, qui iiffecte la domination. Non, non; soyez humble, soyez avec vos consœurs comme si vous n'étiez pas plus qu'elles; la douceur el l'humilité seront les plus puissants attraits pour vous gagner l'estime et le cœur de vos subordonnées. Prenez pour modèle Jésus-Christ, le véritable chef de lEglise : «Apprenez de moi, vous dit-il, que je suis doux et humble de cœur : » Discite a me quia milis siim et limnilis cnnh-. Apprenez de moi la véritable manière de gouverner, et ne craignez point quo la douceur et l'humilité porlmt jamais préjudice à votre dignité. Une abbesse
" Eccli ;<2. I. -i Matlh. -II. 29.
d'une religieuse. 399
altière ne soumet ses subordonnées qu'en les froissant, et celles qui sont soumises de force ont recours aux prélats et font du tapage. Au contraire, une abbesse humble dans ses manières est aimée de toutes ses religieuses; ses corrections et ses avis sont reçu» de bonne grâce ou avec moins de ressentiment, et toute la communauté vit en paix. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait que l'amour, l'estime et la confiance sont trois liens qui atta-^ client le cœur des subordonnées à celui de la supérieure, et que ces trois liens sont brisés, détruits par l'orgueil. Soyez donc humble, encore une fois, soyez humble.
Ne faites pas d'mnovations. — C'est un grand abus et qui se remarque tous les jours dans les couvents, chaque nouvelle abbesse veut faire de nouvelles lois et de nouveaux décrets, en bouleversant toute l'économie des constitutions do l'Ordre: si elle lo pouvait, elle referait l'Institut à neuf. De grâce, ne donnez pas dans ces excès ; pénétrez-vous de cette belle maxime , que vous n'êtes pas maîtresse absolue ; le maître suprême, c'est Dieu, qui, par l'entremise des supérieurs subalternes, a dicté les règles qu'il faut observer : ces règlo.>-ra. faites qu'on les observe ainsi que les coutumes de votre monastère.
Si cependant l'antique observance y était en décadence, ce ne serait pas innover que de s'efforcer, avec tous les ménagements voulus, de la remettre en vigueur; attendu qu'il est du devoir d'une bonne et véritable supérieure de s'appliquer 'a ramener sa communauté à sa terveur primitive. Si donc les sacrements n'étaient plus aussi fréquentés que vos constitutions le prescrivent, vous êtes obligée d'y remédier. Si l'usage des pénitences extérieures au réfectoire était tombé en désuétude, tâchez de le faire revivre, et soyez la première à vous humilier, soit en baisant les pieds des religieuses, soit en vous metp. M. vili. 33*
tant a genoux les bras en croix, soit par d'autres pratiques semblables.
Mais si quelque zélatrice indiscrète vous suggérait d'introduire, par des prescriptions inopportunes, de nouvelles austérités, je vous en conjure, n'adhérez pas a son sentiment, si ce n'est dans le cas très-rare que toutes les religieuses aspirassent à une réforme plus sévère, et que les supérieurs majeurs l'approuvassent. Du reste, déclarez toujours que vous n'entendez pas obliger là où vos règles et les ordres des supérieurs n'imposent aucune obligation. De cette façon, si quelque religieuse un peu relâchée venait à murmurer de ce que vous vous opposez k un abus, à une irrégularité, vous pourriez lui dire : « Ma chère sœur, vous savez que c'est la ce que prescrivent nos règles, nos coutumes, et ce que veulent les supérieurs; ces décrets ne sont pas de mon invention, mais des ordres du prélat. — Dites-lui avec saint Paul : «Ce n'est pas moi, mais le Seigneur » : Non ego, sed Do minus ; la règle, le supérieur le commande ainsi, et c'est ainsi qu on doit faire. — Après cela, laissez crier, si vous ne voulez pas aller brûler vous-même en purgatoire, comme il arriva à une abbesse dont il est parlé dans le livre intitulé : Apparitions diverses du père François de la Croix, carme déchaussé. Cette supérieure trop faible apparut aprèssa mort à ses religieuses, ayant les vêtements et le J voile tout enveloppés de flammes : « Mes filles, s'écria-l- " elle, je brûle et je soufTre, pour avoir négligé l'observance des règles et l'exécution des ordres du supérieur. »
Ne soyez pas importune dans l'exercice de votre autorité. — Il y a telle abbesse qui a la prétention de mettre m la main à tout; on la voit du matin au soir rôder dans " tous les lieux de service; elle veut faire la chambrière, la sacristine, la portière, la ruisinière, et en voulant tout
faire, clic trouble tout le monde. Donnez vos ordres, et puis laissez faire à qui de droit.
Je verrais avec plus de peine encore que vous fussiez du nombre de ces cervelles inquiètes qui veulent tout changer; elles entreprennent de nouvelles constructions sous prétexte de rendre le couvent ou plus beau, ou plus commode, et à force d'avoir la tête toujours remplie de briques et de mortier, elles ne font jamais oraison.
Vous vous rendriez surtout odieuse à vos subordonnées si, pour embellir la sacristie, vous retranchiez sur la portion au réfectoire, sur la fourniture de vêtements et autres choses de nécessité. Illusion diabolique trop commune, mais ignorée des supérieures! pour avancer les travaux matériels on néglige le travail intérieur et spirituel ; et on jette le trouble dans le monastère en condamnant les pauvres religieuses à voir tout le long du jour des séculiers traverser les dortoirs sans une véritable nécessité.
Soyez complaisante et affable. — La base du gouvernement religieux doit être la confiance des inférieures à l'égard de leurs supérieures. Si les religieuses n'ont pas la confiance de vous exposer leurs besoins, de vous communiquer leurs peines, de vous demander les permissions convenables, de vous découvrir les désordres qui s'introduisent dans la maison, comment pourrez -vous gouverner? Et si le bruit court qu'on ne peut vous dire un mot sans vous fâcher et vous mettre en colère, comment voulez-vous qu'on ait confiance en vous? Chacune s'éloignera de votre chambre, on fuira votre présence, et excepté quelque amie particulière ou quelque nièce, toutes les autres vous tourneront le dos. Si donc vous voulez attirer à vous le cœur de vos inférieures, prenez un air de bonté et de complaisance ; pour autant que l'observance régulière n'en souffre pas, donnez satisfaction a tout le monde avec une affectueuse affabilité.
II sert peu de dire : quant à moi, j'ai bon cœur envers tout le monde. — Il ne suffît pas d'un bon cœur qu'on ne voit point, si votre manière d'agir extérieure est trop sévère, ei votre Ion trop rude. J'ai connu une abbesse pareille : autant elle avait d'aptitude et de capacité pour le gouvernement tant spirituel que temporel, autant elle était sèche et brusque dans ses rapports avec ses Glles ; il n'en fallut pas davantage pour lui ôter leur confiance et les éloigner d'elle. Si vous êtes de cette trempe, que l'art corrige en vous les défauts de la nature ; mais gardezvous d'user de certains artifices humains , propres a faire soupçonner que vous dites une chose pour l'autre, ou que les sentiments du cœur ne répondent pas aux paroles, attendu que cette duplicité, non-seulement fomenterait la défiance de la part des subordonnées, mais vous ferait perdre tout le crédit, toute l'estime, qui forment le plus bel apanage d'une supérieure.
Corrigez, mais avec douceur. — Les eaux qui tombent impétueuses et rapides . battent le sol desséché et l'arrosent à peine, mais sans le fertiliser ; au contraire les pluies douces et légères, qui viennent en temps opi)ortun, fécondent les campagnes et les couvrent de moissons. Telles doivent élre vos corrections, surtout les premières; plus elles seront faites avec ménagement et avec douceur, plus aussi elles pénétreront. Qu'elles ne trahissent ni impatience, ni mépris ; qu'elles viennent en temps favorable et soient renouvelées à propos ; et vous verrez qu'une àme arrosée de la sorte produira des fruits qu'elle n'eût jamais produits, si elle eût été battue par la tempête. Commencez par louer colle que vous avez a reprendre, mettez-lui devant les yeux ses belles qualités , les talents dont elle est douée pour bien servir Dieu, puis appelez son attention sur ses manquements et sur l'obliga-
l) UNE RELIGIEUSE.
tion quo vous avez de maintenir les usages, de conserver la paix et le bon ordre dans le monastère; en un mot, tâchez de la gagner par de bons procédés , et ce que vous pouvez faire en secret ne le faites pas en public.
Prenez garde cependant à un écueil contre lequel se sont brisées plusieurs supérieures; elles espéraient s attirer l'amour de leurs subordonnées en dissimulant les manquements et les irrégularités, et en allant jusqu'à y condescendre; mais le contraire est arrivé : au lieu de la bienveillance, elles n'en ont remporté qtie l'animadversion de toute la communauté, qui leur attribuait à juste titre la décadence de la règle. C'est pourquoi , si la douceur et la bonté ne réussissent pas à l'égard de quelques-unes, employez la force ; toutefois avant de frapper réfléchissez -y, et dans les résolutions graves no vous fiez pas à vous seule, entendez l'avis de quelque personne apte à vous donner de bons conseils; surtout recourez à l'oraison, et si dans certains cas vous ne pouvez empêcher un moindre mal sans courir la chance probable d'en occasionner un plus grand, il vaut mieux souffrir et patienter. Toutefois vous ne devez pas fermer les yeux et laisser les transgressions impunies, si vous ne voulez pas encourir la colère de Dieu; car si une supérieure, comme il est rapporté dans l'ouvrage cité plus haut , se fit voir, après sa mort, cruellement tourmentée en purgatoire, uniquement pour quelques petites fautes qu'elle n'avait pas réprimées, qu'en sera-t-il de ces abbesses qui lâchent la bride à leurs subordonnées, sans s'inquiéter des haines invétérées qu'elles nourrissent, des amitiés particulières qu elles fomentent, des passions aux- . quelles elles s'abandonnent, nu point de ne plus même tenir compte des règles les plus importantes? Si les religieuses réflécliissaienl à la rîiargc énorme que les supérieures ont sur les épaules, croyez-vous qu'on verrait encore dans les
couvents tant de petites ambitions s'agiter pour atteindre à un poste qui ne leur convient pas et qui entraîne tant de dangers?
Gouvernez par vous-même , et ne laissez point le gouvernement entre les mains d'autrui. — A peine une nouvelle supérieure est-elle installée que les religieuses s'adressent mutuellement cette demande : Eh bien ! qui gouvernera pendant ce triennat?qui est-ce qui gouvernera?— Mais ceserà la supérieure qui gouvernera. — Non pas, me répond-on; ce sera la mère une telle. — Ohi quel désordre! car du moment que telle commande qui ne devrait pas commander, telle autre n'obéit pas qui devrait obéir. Malheur à vous si les religieuses sont dans cette persuasion que vous subissez l'influence d'une amie, d'une sœur! plus personne ne voudra se soumettre à vous ; il n'est rien qui éloigne davantage l'esprit des inférieures que de se voir contraintes de faire la volonté , non pas de la supérieure qu'elles se sont élue, mais de celle qui est leur égale dans la communauté. C'est vous que Dieu a choisie pour supérieure, et c'est à vous qu'il donne les grâces nécessaires pour exercer cette charge ; si d'autres, privées de ces grâces, se mettent à gouverner, non-seulement elles gouverneront mal, mais elles pousseront le monastère à sa ruine.
Gouvernez donc par vous-même, et il ne suffît pas pour bien gouverner que vous donniez vos ordres, vous devez aussi veiller à ce qu'ils soient exécutés. Vous ne devez pas inquiéter les officières, comme je l'ai déjà dit, mais bien vous informer si tout marche avec ordre. Visitez plusieurs fois le jour les infirmes, demandez si elles ne manquent de rien, et le soir bénissez-les de votre main avec l'eau bénite.
Faites en sorte que vos religieuses aient le confesseur
d'une ueligieuse. 395
extraordinaire toutes les fois que le Concile de Trente le leur accorde. Si vous ne le faisiez pas, vous auriez à rendre à Dieu un compte rigoureux , car il pourrait arriver qu'il fût nécessaire à l'une ou k l'autre. Et vous ne devez pas attendre qu'on vous le demande ; ce serait une grande illusion : c'est précisément celle qui en a le plus besoin qui ne pourra jamais se déterminer à venir vous dire : « -Ma mère, j'ai besoin de l'extraordinaire. »
Lorsque des confesseurs tant ordinaires qu'extraordinaires se présentent pour la première fois, il est indispensable que vous leur donniez les renseignements que vous jugerez nécessaires pour le bien de la communauté, car des confesseurs mal renseignés peuvent facilement prendre le change, et au lieu de maintenir la paix, ne faire que la troubler.
Vous devez vous informer de la manière de vivre des livranciers du monastère et des autres personnes qui en dépendent; exigez qu'ils fréquentent de temps en temps les sacrements ; et si jamais vous vous aperceviez que quelqu'un prêtât la main aux légèretés de quelque religieuse extravagante , en se chargeant de billets ou de messages indus, congédiez-le si vous ne voulez pas vous attirer une condamnation au tribunal de Dieu.
Surtout ayez soin que le service de Dieu au chœur marche bien, et qu'on y observe exactement les cérémonies de l'Ordre. Veillez aussi à ce que les pauvres religieuses soient traitées charitablement et religieusement au réfectoire. Bien qu'il ne faille pas corriger sur-le-champ tous les manquements que vous pourriez remarquer, attendu que la prudence vous conseille quelquefois de dissimuler et de faire semblant de ne pas voir ce que vous voyez, ou de ne pas entendre ce que vous entendez; néanmoins, si les religieuses s'aperçoivent que vous avez
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la tête à vous, et que vous voulez savoir ce qui se passe dans le monastère, en un mot, que vous entendez gouverner par vous-même ; oh! soyez-en persuadée, elles se renfermeront dans les limites du devoir, et vous béniront, vous et votre gouvernement.
Ne soyez pas vindicative. — Ah! qu'un certain esprit de vengeance est déplacé dans une supérieure! 11 arrivera que quelque religieuse aura été opposée à votre élection, ou bien qu'en sa qualité de conseillère elle aura soutenu avec chaleur un avis contraire au vôtre; voilà qu'aussitôt vous la prenez en aversion, vous cherchez toutes les occasions de la mortifier ou de la prendre en défaut; après cela, vous osez vous plaindre qu'on murmure contre vous dans la communauté ; ôtez-en l'occasion, mettez de côté la vengeance, et on ne murmurera plus. Combien de fois vous-même, quand vous étiez inférieure, n'avez-vous pas parlé mal de celle qui présidait? et maintenant encore ne condamnez-vous pas peut-être la conduite de celle qui vous a précédée dans le gouvernement? Supportez donc un défaut pour lequel vous avez tant besoin vous-même qu'on use de support à votre égard. Dieu vous préserve de vous servir de l'autorité pour punir celle qui n'a d'autre faute que de n'être pas de votre goût! Dans le livre que j'ai déjà cité, on rapporte qu'une supérieure apparut après sa mort à une de ses compagnes, et lui dit ; « Peu s'en est fallu que je ne fusse précipitée en enfer, uniquement pour avoir usé de mon autorité de supérieure en vue de satisfaire un ressenlinient personnel. »
Soyez exemplaire. — Le bon exemple d'une supérieure est l'âme d'un bon gouvernement. Les religieuses feront plus d'attention à vos œuvres qu'à vos paroles. Si vous êtes la première au chœur, à moins d'un empêchement légitime, si vous êtes la première aux exercices de la corn-
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munauté; si Ton vous trouve humble, affable, fervente, tout le monde suivra volro exemple; au contraire, si vous étiez la plus prompte à médire, la plus portée au ressentiment, à l'impatience; si vous prétendiez à des exemptions, si vous ne paraissiez que rarement à la table commune, il est certain que vous perdriez le crédit qui est indispensable au gouvernement monastique. Lorsque vous étiez simple religieuse, vous n'étiez observée que par la supérieure, et peut-être même ne l'étiez-vous guère par elle; mais à présent que vous êtes supérieure, toute la communauté vous observe, et de votre exemple dépend la régularité de vos religieuses.
Si vous avouez que vous êtes pauvre en vertu, et que vous ne trouviez en vous que misères et défauts, imitez sainte Terese. Cette sainte, ayant été élue supérieure d'un de ses monastères, Ht poser à la place de l'Abbesse une statue de la très-sainte Vierge, et lui mit en mains les clefs du monastère; puis elle invita les religieuses à reconnaître cette auguste Reine pour leur mère, à recourir a elle dans leurs besoins, a la prendre pour modèle dans toutes leurs actions, et à ne point regarder ses propres faiblesses; s'adressant ensuite à la sainte Vierge ellemême, elle la supplia de daigner l'accepter, elle et toutes ces religieuses, pour ses sujettes, et de présider pendant le triennat au gouvernement du monastère, afin que tout marchât en bon ordre, pour la plus grande gloire de son divin Fils ; c'est ce qui eut lieu. Usez-en de même, et avec la protection de Marie espérez hardiment que tout prospérera sous votre gouvernement.
COMMENT DOIT SE COMPORTER UNE RELIGIEUSE DANS l'office d'ÉCONOME.
Après l'abbesse ou supérieure vient en premier lieu la vicaire ou sous-supérieure; mais comme les avis donnés à l'une peuvent également servir à l'autre, nous nous abstenons d'en parler. Seulement qu'on prenne garde que si entre la supérieure, la vicaire et les autres assistantes ou conseillères, il vient à naître des désaccords ou des dissentiments, bientôt toute la bonne harmonie de la communauté en sera troublée. Celles-ci doivent donc seconder la supérieure, et si la supérieure n'avait pas toute la capacité désirable, ou si elle commettait des manquements graves dans l'exercice de sa charge, elles devraient l'en avertir, mais toujours avec le respect dû à la supérieure, et seulement dans le cas où les conseillères jugeassent unanimement qu'il y a lieu à un avertissement; encore faudrait-il se garder de la diffamer, soit dans l'intérieur du monastère, soit au dehors, de manière à lui faire perdre la vénération de ses religieuses et l'estime des séculiers. Oh I que cette bonne entente entre les chefs d'une communauté est importante! Si la supérieure, la vicaire et les assistantes sont unies, elles formeront o ce triple lien, » funiculun triplex, qu'il sera impossible de rompre, et les affaires du couvent marcheront à merveille, tant pour le temporel que pour le spirituel.
Parmi les assistantes et les conseillères, c'est l'économe ou procuratrice qui occupe d'ordinaire le premier rang; c'est elle, en effet, qui porte en quelque sorte tout le poids de la communauté, et son office est le plus scabreux, le
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plus dangereux de tous, celui qui occasionne le plus de distraction. Vous donc qui avez reçu celte charge, figurez-vous que vous marchez entre deux écueils, au risque de vous heurter a droite ou à gauche, à votre grand préjudice : ces écueils sont ou le trop grand attachement à l'argent par une sordide avarice, ou le luxe excessif dans les dépenses par l'effet d'une prodigalité déplacée. Dans le premier cas, vous manqueriez à la charité, au détriment de \os pauvres consœurs; dans le second, vous manqueriez à la justice, au détriment du monastère, et dans l'un et l'autre cas, vous chargeriez votre conscience en vous rendant coupable devant Dieu. Pour vous préserver d'un si grand mal, profitez de ces quelques enseignements qui vont suivre.
No manquez pas de pourvoir à tous les besoins, selon les usages du monastère, et les exigences de la charité. — Vous avez en caisse beaucoup d'argent ; je voudrais bien savoir pourquoi vous êtes si jalouse de le conserver. Vous me direz que c'est pour les besoms du couvent. Mais si le besoin se lait sentir présentement, pourquoi ne pas y pourvoir? Pourquoi ne pas fournir aux religieuses ce qu'il leur faut, d'après les règles et les coutumes du monastère? Faut-il que je le dise? Vous voulez vous faire la réputation d'une habile économe, et entre temps vous manquez aux devoirs d'une bonne religieuse, et vous mettez le trouble dans la communauté par les réclamations et les murmures que vous provoquez. Vous vous persuadez que vous aurez atteint le comble de la perfection dans l'exercice de votre charge, si vous réussissez à laisser dix écus de plus au monastère, dix écus arrachés de la bouche de vos pauvres consœurs que vous traitez avec tant de parcimonie. Oh ! quelle illusion ! Vous prétendez par cette manière d'agir rendre service au monastère? Mais qu'en-
tendez-vous par le monastère? Sont-ce les murs du cloître ou les religieuses? Qu'on ne vous voie donc pas tout le long du jour obséder l'oreille de la supérieure pour la porter à retrancher quelque chose sur la nourriture ou le vêtement des religieuses ; n'allez pas, afin de thésauriser, vendre le meilleur vin et le grain de première qualité, en résers ant le moindre pour les pauvres religieuses. Ce n'est pas là une sage économie, mais une véritable cruauté.
Que serait-ce si vous manquiez à la charité envers vos consoeurs pour dépenser vos revenus en mille superfluités? Je suppose que dans votre couvent on n'observe pas la vie commune dans la perfection, si bien que les frais de médecins et de médicaments ne soient pas à la charge de la maison, mais retombent sur chaque religieuse en particulier; qu'il advienne cependant qu'une pauvre infirme n'ait pas de ressources ou n'en ait pas de suffisantes, fautil la laisser mourir sans secours? — Mais le monastère ne peut pas inlerveiiir. — Il ne le peut pas? S'il s'agit de faire faire une chape en argent pour l'église, il le peut; s'il s'agit d'une musique dispendieuse aux jours de fêles, il le peut; s'il s'agit d'entreprendre des constructions somptueuses, il le peut; et pour secourir une de vos sœurs malades, on ne peut rien? c'est là une cruauté par trop abominable et devant Dieu et devant les hommes. Savezvous ce qui arrivera? La charité est exilée de votre couvent? eh bien! moi je vous dis que les bénédictions célestes se détourneront également de vos propriétés et de vos biens, que la source de vos revenus tarira et que tout s'en ira en feu et en fumée. Pour vous, mère économe, qui êtes la cause de ces malheurs, attendez-vous à un terrible châtiment.
Mettez l'observance de la règle avant les economi, s —
d'une religifx'se. 401
Quelle osi la cause de tant d'irrógularités qu'on voii tous les jours s'introduire dans les couvent;;? La voici : c'est que les religieuses ne sont pas pourvues du nécessaire. Mais pourquoi ne le sont-elles pas? Parce que les économes ont la main Irop resserrée et le cœur trop dur. Telle religieuse ne recevant pas du couvent ce dont elle a bo.ioin, tâche de se pourvoir au dehors; on fait de la théologie à sa façon, parce qu'on t'ait tout sans permission de la supérieure; on s'applique au travail dans le temps où il faudrait s'appliquer à loraison, on ne paraît presque jamais au chœur, on va au parloir et on entrelient des liaisons dangereuses, et cela afin d'en retirer quelques secours, d'ailleurs nécessaires. De tous ces péchés quelle est la cause, si ce n'est vous, qui négligez de pourvoir aux besoins de vos consœurs? Judas vendit son divin maître aux Juifs pour trente deniers, et vous, pour entasser quelques deniers, vous vendez au démon les épouses de ce divin Maître.
Que serait-ce si vous couvriez de votre manteau les infractions à la règle? Telle sœur converse est arrogante, mais dans son office elle réalise des économies, et vous la protégez. Telle infirmière néglige le soin de ses malades, mais aussi elle épargne voire caisse, el vous la protégez. Telle cuisinière traite assez mal la communauté, et provoque les murmures de toutes les religieuses, mais elle retranche sur la dépense et vous remet ses épargnes, et vous la protégez envers et contre tous, vous la mettez à couvert des corrections, des avertissements el des pénitences qu'elle mérite. Maudite avarice, de quels maux n'est-elle pas la cause!
Ce serait bien pis encore, si pour thésauriser vous faisiez débiter des mensonges par vos commissionnaires, en leur ordonnant, par exemple, dans le cas qu'on leur de-
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mandât pourquoi tel jour d'abstinence on n'a pas acheté de poisson, de répondre qu'il n'y en avait pas, tandis qu'il abondait sur le marché. En effet, afin d'assouvir votre manie d'économiser, vous obligez les relieieuses à se contenter d'herbes cuites; mais entre temps tout le monde se livre à la critique et aux murmures. A qui la faute? A votre avarice, qui vous ferait couper un liard en quatre. Parfois, soit en vendant, soit en achetant, vous vous mettez à marchander pour le prix avec des séculiers, et à vous quereller à la grille ou au parloir, après quoi vous finissez par contraindre de pauvres gens à prendre ce que vous voulez bien leur donner, sous peine de perdre votre clientèle. Par cette manière d'agir vous croyez procurer l'avantage du monastère ; en réalité vous ne faites que vous ruiner vous-même ainsi que la communauté. Hélas! vous vous rendez responsable d'autant de péchés que vous occasionnez de médisances dans le monde, et d'infractions à la règle dans le couvent.
Ne regardez pas comme voire bien ce qui est au couvent, et ne vous appropriez rien de ce qui appartient au monastère. — D'où peut donc provenir une pareille ténacité? Si vous me permettez de dire ce que j'en pense, je crois qu'elle vient de ce que vous tenez pour vôtre un bien qui réellement n'est pas à vous. Que dirait saint Bernard, lui qui avait tant d'horreur du mien et du tien, s'il entendait une économe s'exprimer en ces termes : cette construction me coûte cent écus ; j'ai avantageusement placé mon argent en faisant telle provision. Quoi! voire argent? Mais c'est une espèce de vol d'appeler vôtre ce qui appartient au monastère. J'aime à croire que le sentiment intérieur ne correspond pas à la manière de parler ; toutefois, il est vrai de dire que cette façon de s'exprmier engendre en vous un certain amour de propriété et fait
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que vous dépensez à contre- cœur, parce qu il vous semble que vous dépensez votre bien. Depuis que vous avez émis votre vœu de pauvreté, il n'y a plus rien à vous, pas même le voile que vous portez sur la tête ; vous en avez l'usage, mais non la propriété. Bien plus, pour ce qui est de l'argent ou dos denrées qui passent par vos mains à raison de votre office, vous n'en avez pas même l'usage, mais seulement l'administration ; comment donc pouvezvous dire vôtre en parlant de cet argent ou de toute autre chose? Que serait-ce si vous alliez jusqu'à vous approprier certaines économies, les considérant comme le fruit de votre industrie? Vous êtes obligée d'employer toute votre industrie à procurer l'avantage du couvent; c'est au couvent qu'appartient le capital, c'est au couvent aussi que reviennent les épargnes ; vous devez rendre compte de tout à la supérieure, et vous faire quelque profit sans sa permission ce n'est pas un vol ordinaire, mais un vol sacrilège. Craignez Dieu, et souvenez-vous souvent que les biens communs usurpés et le vœu de pauvreté violé devront s'escompter avec le feu, et un feu éternel.
Ne perdez pas l'esprit intérieur, mais administrez les intérêts du monastère de telle sorte que vous n'encouriez pas la ruine de votre âme. — Je ne voudrais pas qu'un économat de trois ans dût vous coûter un purgatoire de trois siècles ; c'est pourquoi vous devez avoir le plus grand soin de ne vous point laisser aller à la dissipation d'esprit. Je sais que votre emploi ne vous permet pas d'assister à toutes les heures canoniales en chœur; mais faut-il vous en exempter constamment, sans même y paraître aux jours les plus solennels? Je sais que vous avez à traiter tous les jours avec des séculiers, avec des maîtres-ouvriers, des fournisseurs ; mais faut-il y prendre goût, et après avoir traité des intérêts du monastère,
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passer des heures entières à discourir des choses du inonde? Il est bien vrai que tel de vos marchands est un homme de bien, mais pourtant c'est un homme, et il ne vous est pas permis de perdre, à converser familièrement avec un homme, le temps qui devrait être employé en pieux entretiens avec Dieu. Je ne blâme pas que vous passiez plusieurs heures du jour à votre bureau pour régler vos comptes et tenir vos registres en ordre; mais ses comptes avec Dieu, ne faut-il pas aussi les tenir en ordre? ne faut-il pas un peu d'oraison mentale, un peu d'examen de conscience, un peu de lecture spirituelle? Réveillez-vous donc en lisant ces avis, et comprenez une fois pour toutes celle vérité : que votre monastère soit un peu plus riche, ou un peu |)Ius pauvre, pourvu qu'il n'y ait pas de votre part ime coupable négligence, peu importe ! ce n'est pas là ce dont vous aurez à rendre compte au tribunal de Dieu. Mais que par la dissipation totale de l'esprit religieux vous veniez à perdre le paradis, ou au moins beaucoup de mérites pour le ciel, oh 1 voila ce qui imporle souverainement, et ce dont il faudra rendre compte à ce redoutable tribunal. Prenez la résolution, s'il en est ainsi, de vous maintenir, au milieu des devoirs de votre charge, dans la retraite qui convient k une vierge, et n'ayez de rapports avec les séculiers qu'autant que la nécessité l'exige. Dites fréquemment à Dieu : Seigneur, donnez-moi la grâce de manier les affaires temporelles de telle façon que je ne perde pas les biens éternels.