‹ Œuvres compl`etes (volume 4)Chapitre 154 sur 180 · PÉCHÉ · texte numérisé non relu

PÉCHÉ

Mais il ne suffit pas de l'avouer ; il faut de pins en être pénétré au fond du cœur, et c'est ce que je demande à Dieu, afin de n'oser jamais lever la tête, ni oublier ma

bassesse. Au?si bien, cette humilité d'entendement ne suffit point; attendu que !o? démons aussi connaissent leurs misères et ne laissent pas cependant d'être orgueilleux. Je prie donc le Seigneur, les genoux en terre, et je le supplie par les mérites de notre père saint François, de me donner une vraie humilité de volonté, une humilité qui me fasse aimer les opprobres en toutes circonstances, et me fasse comprendre qu'un seul grain de mépris vaut beaucoup plus que tous les honneurs du monde. Je le sais, c'est là ce qu'd y a de plus amer à ma nature superbe; mais, avec la grâce de Dieu, je me propose de dévorer cette amerlune, de souffrir volontiers toute sorte de mépris, et non-seulement de les souffrir, mais d'aller y leur rencontre, de les désirer, de m'en réjouir même. Et quoique en écrivant ces lignes j'entende une voix intérieure me reprocher que je ne dis pas la vérité en cela, ou que je ne serai pas fidèle à Dieu, je ne veux cependant pas me décourager ; car mon intention est véritable et sincère et je sais que rieu n'est impossible à la grâce de Dieu ; cette grâce, je l'implorerai fréquemment en répétant mon oraison jaculatoire habituelle : Mon Jésus, miséricorde ! 3e conjurerai le Seigneur de me faire la grâce d'aimer la défaveur et le discrédit de la part des hommes, les mépris et les abjections de tout genre ; j'embrasserai de tout cœur les petites humiliations qui m'arriveront dans le cours de la journée, car ignorant une foule de choses, étant naturellement sujet aux distractions, et assez gauche dans nnes manières, je compte recueillir de tout cela une abondante moisson de petites humiliations et de petits affronts. Le cas échéant, au lieu de m'excuser je dirai simplement : cest vrai, je ne suis qiiun sot ; et quand il s'élèvera dans mon esprit quelque pensée d'orgueil, d'estime de moi-même, de vaine gloire, je ferai

aussitôt un acte contraire, et jft la chasserai comme on chasse les plus mauvaises pensées, en recourant à Dieu et en disant, comme toujours : Mon Jésus, miséricorde!

Pratiques d'humilité.

LVI. Mais pour descendre à des détails encore plus pratiques, et ne point m'arréter à de simples paroles, je m'emploierai volontiers, lorsque je serai au couvent, aux emplois les plus humbles, tels que ceux de balayer, de laver la vaisselle et d'aider les frères en tout ce que je pourrai. Mais surtout je mettrai un frein à ma langue pour ne parler jamais de moi-même, ni en bien ni en mai. Je ne ferai jamais mention de mes prédications à Rome, ou de mes succès dans les missions. J'excepte le cas où il le faudrait pour justifier ou accréditer la doctrine de nos instructions et de nos sermons, et afin que les peuples, sachant que les vérités que nous leur annonçons ont été approuvées à Rome, en conçoivent l'estime qui leur est due; j'excepte aussi le cas où l'on jugerait utile de citer quelque trait des missions passées, pour procurer la gloire de Dieu. Hors ces cas, dans lesquels je m'expliquerai en peu de mots, je serai d'une extrême réserve en parlant de moi-même. Je veillerai avec une attention continuelle et de tous les jours sur mes paroles, afin qu'il n'en sorte aucune de ma bouche qui sente l'orgueil ou l'amourpropre ; et j'y réussirais aisément si je savais mettre un frein 'a mes pensées et à mes sentiments de vaine gloire, comme je me le suis proposé plus haut (lv).

Dans les conversations avec mes confrères, le principal écueil à éviter, c'est l'attache 'a mon propre jugement. Bien qu'il soit permis d'émettre son opinion et d'exposer ses raisons, il ne l'est pourtant pas de contester et de

vouloir I emporter sur les autres par tous les moveus. Je sais que. malgré mes résolutions, je commettrai bieu des tautes: jo ne veux cependant pas laisser de les prendre avec toute la ferveur possible et avec pleine délibération : moyennant la grâce de Dieu, je me propose de ne contester jamais, tût-ce même sur des choses bonnes et vertueuses. Après avoir proposé mon sentiment avec modestie, je me pincerai le bras pour me rappeler ma résolution et je me tairai, en renouvelant le propos de parler, en toutes circonstances, doucement, sans empire, avec modestie et religieusement; et quand j'aurai commis quelque faute en cela, car je n'en commettrai que trop, je m'imposerai pour pénitence de tracer trois croix par terre avec la langue. Je me pénétrerai bien de cette maxime, que je n'arriverai jamais à la perfection et à la sainte union avec Dieu, sans un amour de Dieu très-fervent joint a un profond et souverain mépris de moi-même ; je demanderai fréquemment à Dieu la grâce d'obtenir ces deux vertus : l'amour et l'hunidité.

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Uliuvres de charité corporelle.

LVII. La charité envers le prociiain est la contreépreuve du véritable amour de Dieu , je me propose de l'exercer en toute oc( asion, et atin de ne point me tromper on principe, je ferai attention qu'autre est l'amour de charité, autre est l'amour de propriété ou d'intérêt. Aimer le prochain d'un amour d'intérêt propre, c'est s'aimer soimême dans le prochain ; mais l'aimer d'un amour de charité, c'est aimer Dieu dans le prochain, ou bien c'est aimer le prochain pour l'amour de Dieu et par rapport à Dieu.

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Avec la grâce de Dieu, je me propose d'aimer le prochain comme l'image de Dieu, et j'écarterai les sympathies et les antipathies, les inclinations naturelles basées sur le sang ou sur la dépendance, et tous les autres motifs semblables qui entraînent à des privautés et altèrent la sainte charité; d'autant plus que l'expérience m'apprend que les hommes changent à chaque instant : tel qui était un ami devient, sur un soupçon en l'air, un rival ou un ennemi. C'est pourquoi je me propose de m'attacher a Dieu seul qui ne change jamais, et d'aimer le prochain sans préférences pour les uns ou les autres, envisageant dans tous les hommes 1 image de Dieu. Cela n'empêche pas de montrer, comme ont fait les saints, plus de bienveillance a celui qui est plus vertueux, soit parce que la vertu de reconnaissance l'exige ainsi, soit parce que cette prédilection se rapportant à Dieu, ne trouble point l'éclat et la pureté de la charité.

Bien plus, je m'abstiendrai de me charger de commissions, de présenter des mémoires aux souverains, de négocier des mariages, de placer des servantes, ou de me mêler d'autres afTaires malséantes à ma condition, et qui m'empêcheraient de faire un plus grand bien. J'excepte certains cas où l'on peut rendre service sans inconvénient, comme de donner conseil, ou de recommander un pauvre, lorsqu'on peut le faire sans préjudice d'un plus grand bien. Dans les occasions où il me sera impossible de satisfaire à une demande de secours, je tâcherai d'y suppléer par de bonnes paroles, en accompagnant le refus de témoignages de compassion et de tendresse ; et comme je ne puis secourir le prochain en réalité à cause que je suis pauvre, je ferai au moins tous les jours beaucoup d'aumônes intentionnelles, c'est-à-dire qu'en voyant un pauvre je dirai : s'il m'était permis de le faire et que p. M. VIII. 46

j'eusse cent louis, je les donnerais k ce malheureux ; de ces aumônes, dis-je, j'en ferai une multitude tous les jours.

OEuvres de miséricorde spirituelb.

LVIII. J'exercerai la charité envers le prochain d'une manière spirituelle, en consacrant toute ma vie k des œuvres de charité et de miséricorde spirituelle ; je tâcherai de faire rentrer les pécheurs en grâce avec Dieu, et d'instruire ceux qui sont déjà dans la bonne voie, afin qu'ils croissent sans cesse en grâce, car c'est là le plus grand bien qu'on puisse procurer au prochain, et le plus grand service qu'on puisse rendre à Dieu. C'est à cela que je me dévouerai ex toto corde, me sacrifiant tout entier, jour et nuit, à ce saint emploi, toujours occupé à confesser, à donner des conseils, à rétablir la paix et à prêcher. J'aurai soin toutefois de ne pas consulter en cela l'instinct de la nature, mais le mouvement de la grâce, renouvelant souvent mon intention pour la conserver pure et simple. Quoique par le passé j'éprouvasse de la répugnance pour la vie de missionnaire, maintenant que deux Souverains Pontifes m'ont assuré que telle est la volonté de Dieu, et que Benoît XIV m'a même fait un ordre exprès de la continuer, je m'y consacre de bon cœur, espérant qu'en cela je ne chercherai que Dieu plutôt que moi-même. Bien mieux, je désire mourir en mission, l'épée à la main et luttant contre l'enfer. Mais afin qu'en mission tout se fasse avec ordre, je ferai en sorle qu'on y observe ponctuellement le Règlement étdbli pour prévenir les désordres', et surtout qu'on n'omette pas l'oraison mentale, les examens de midi et du soir, la lecture

» OKuvi«s, t. v, |j. 13.

pendant le repas, en un mot que l'on tienne à tout ce qui est prescrit dans le même Règlement, particulièrement à ce qui regarde la prudence nécessaire en prêchant et en confessant.

De la Prédication.

LIX. A(in de donner aux autres le bon exemple, avant de monter en clmire pour prêcher je me prosternerai la face contre terre, pour adorer la majesté de Dieu et faire un acte de contrition sur mes péchés et mes manquements; je ferai aussi, dans celte humble attitude, un acte de détiance de moi-même, en considérant que la componction des cœurs et la conversion des pécheurs est l'ouvrage du Toul-Puissant et un pur effet de sa grâce. Par conséquent je ne compterai aucunement sur mon habileté, ni sur mon industrie, ni sur mon zèle; mais plein de défiance de moi-même, je me lèverai avec une vraie confiance en Dieu, le suppliant par charité de vouloir bien toucher tous les cœurs et convertir tous les pécheurs; c'est pourquoi je répéterai plusieurs fois : 0 mon Jésus, miséricorde. Ensuite je m'unirai au cœur de Jésus, et j"y puiserai un feu sacré, capable d'enflammer le cœur du tous mes auditeurs; je déposerai toutes mes paroles dans ce côté entr'ouvcrt, afin qu'imprégnées du sang de Jésus, elles pénètrent dans le cœur des fidèles. Puisje conjurerai tous les démons, en leur ordonnant, de la part du Dieu tout-puissant, de se retirer de l'auditoire: et de n'avoir pas l'audace de fermer les cœurs à la componction. Je me recommanderai à mon patron, saint Vincent Ferrier. afin qu'il m'mspire le zèle et l'énergie qu'il avait lui-même ; j invoquerai aussi tous les anges gardiens de mes auditeur.*, afin qu'ils m'aident à les toucher, et je réciterai en leur honneur un Pater et un Ace pour qu'ils

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écartent tous les obstacles à la componction. Je m'adresserai enfin à la sainte Vierge, la suppliant de bénir ma langue et mon cœur, après quoi je me rendrai au lieu où je devrai prêcher. Je ne ferai jamais un sermon sans ce recueillement préalable, sachant d'expérience qu'on obtient plus de fruit par là que par l'étude et par tous les autres moyens humains.

Du Confessionnal.

LX. Je serai assidu au confessional, je m'emploierai plus volontiers à confesser les riches que les pauvres, et je prendrai les plus grandes précautions à l'égard des femmes; je m'abstiendrai de les regarder d'une manière fixe, je ferai mettre un rideau devant mon confessional pour ne pas les voir, et je ne les entretiendrai pas au-delà du strict nécessaire. Je me ferai un devoir d'accueillir les pénitents avec bonté, me gardant bien de les gronder, de m'impalienter, ou de les aigrir d'une manière quelconque. La règle que je suivrai à cet égard, c'est de traiter le prochain comme je voudrais être traité moi-même si j'étais à sa place : je serai affable envers tout le monde, surtout envers les personnes simples et grossières, les vieillards et les vieilles femmes ; car ce sont d'ordinaire les âmes les plus chères à Dieu. S'il est parfois nécessaire de parler avec autorité à des obstinés et des endurcis, pour les corriger, je le ferai toujours de manière à ne pas les exa^-pérer, mais à les renvoyer, autant que possible, satisfaits ; et si en certains cas je ne puis les absoudre, je tâcherai de leur adoucir ce coup par de bonnes paroles, propres à persuader l'cL-priL et à tempérer la peine. Je veillerai de plus sur mes compagnons sous ce rapport, afin qu'il n'arrive rien de fâcheux, et je les avertirai cliarilablement pour que tout marche avec ordre.

Dévouement pour les âmes.

LXI. Enfin, clans l'espérance que si j'aide le prochain à sauver son âme, Dieu voudra bien sauver la mienne je fais un ferme propos de ne jamais m'épargner quand il s'agira de secourir spirituellement une âme, mais de m'employer toujours et k toute heure au salut du prochain, a moins qu'il n'y ait des empêchements tels, que je ne puisse le faire sans occasionner un grave désordre, ou omettre des œuvres plus importantes, ou bien encore, et à plus forte raison, sans agir contrairement au jugement de mon père spirituel ou de mon supérieur. Ce que je dis des séculiers doit s'entendre à plus juste titre des religieux que j'aimerai tous comme des frères, leur témoignant même cet amour extérieurement par des manières affables. Je ferai pour cela violence à mon caractère, naturellement âpre et raide. J'espère, avec la grâce de Dieu, réparer une multitude de fautes passées, en traitant tout le monde avec amour et avec bonté, non-seulement comme je voudrais être traité moi-même, mais beaucoup mieux. Je souhaiterai aux autres plus de sainteté, plus de perfection, et plus d'avantages que je n'en ai. Je me garderai bien d'ofTenser qui que ce soit en actions ou en paroles; et si jamais le cas m'arrivait, fût-ce même en chose minime, je m'imposerai aussitôt pour pénitence de faire une croix par terre avec la langue, et je demanderai pardon au frère offensé.

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