VII
EXEMPLE FORMIDABLE POUR CEUX QUI n'apPRÉCIENT
PAS l'immense trésor de la sainte messe.
Deux grands Docteurs de l'Eglise, l'Ange de l'école, saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure, enseignent, comme on l'a dit dans le premier chapitre, que l'adorable sacrifiice delà Messe est d'un prix infini, tant à raison de la Victime que du Prêtre qui l'immole : la Victime offerte est le corps, le sang, l'âme et la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et le premier sacrificateur est le même Jésus-Christ. D'où vient donc que tant de chrétiens font si peu de cas de ce trésor inestimable, qu'ils lui préfèrent le plus vil intérêt! Cet opus-
(1) Nicol, lac. Tr. 6. dist. 10. de Mis. c, 100.
cule a été entrepris dans le but d'éclairer tous ceux qui voudront bien le lire, et de leur inspirer la plus haute idée de ce divin sacrifice. Si jusqu'ici il a été pour plusieurs un trésor caché, maintenant qu'ils en connaissent la valeur infinie, nous voudrions qu'ils prissent la résolution efiicace d'en profiter, en assistant tous les jours à la sainte Messe. C'est pour achever de les y déterminer que nous allons raconter le terrible exemple, qui servira de sceau à tout l'ouvrage.
Enéas Sylvius, qui devint pape sous le nom de Pie II, rapporte' qu'un gentilhomme des plus considérables de la province d'Istrie, après avoir perdu la plus grande partie de son immense fortune, s'était retiré à la campagne pour y vivre avec économie. Là, poursuivi par une noire mélancolie, il était sur le point de s'abandonner au désespoir; le démon, profitant de son état, ne cessait de l'exciter à mettre fin à ses jours en s'attachant une corde au cou. Au milieu de ces combats intérieurs, il eut recours à un pieux confesseur qui lui donna un excellent conseil : « Ne laissez passer aucun jour sans entendre la Messe, lui dit-il, et ne craignez rien. " L'avis plut au gentilhomme qui s'empressa de le mettre à exécution ; et afin de s'assurer la facilité de ne jamais y manquer, il prit dans son château un chapelain qui lui dit la Messe tous les jours. Il arriva un jour que ce chapelain dut se rendre de bon matin à un village peu éloigné, pour assister un nouveau prêtre qui y célébrait sa première Messe. Notre pieux gentilhomme, ne voulant pas se priver du saint sacrifice un seul jour, sortit pour se rendre au village dans le but d'y assister. Comme il se hâtait, un paysan qui le rencontra lui dit qu'il pouvait retourner sur ses pas, puisque la Messe du nouveau prêtre était terminée et
1) Cosmog. in Europa, cap. 21.
v. DU PAR. 41
qu'il ne s'en disait plus d'autre. Cette nouvelle le jeta dans un grand trouble ; il commença à se lamenter et à s'écrier : « Qu'en sera-t-il de moi aujourd'hui? Qu'en sera-t-il de moi ? Peut-être que ce jour sera le dernier de ma vie. » Le paysan étonné de le voir si affligé, lui dit : « Ne vous désolez pas, seigneur ; je vous vendrai bien la Messe que j'ai entendue. Donnez-moi le manteau que vous avez sur les épaules, et je vous cède ma Messe avec tout le mérite que j'ai pu en avoir devant Dieu. » Le gentilhomme le prenant au mot, lui remit trèsvolontiers son manteau et continua son chemin pour faire sa prière à l'église. En s'en retournant chez lui, arrivé au lieu où l'indigne échange avait été conclu, il trouva le paysan pendu à un chêne. Dieu avait permis que sa tentation de désespoir passât dans ce misérable, qui, privé du secours qu'il aurait pu retirer de la sainte Messe, n'eut pas la force d'y résister, et s'étrangla comme Judas. Le vertueux gentilhomme, effrayé d'un tel spectacle, comprit de plus en plus toute l'efficacité du remède souverain que son confesseur lui avait suggéré, et se confirma dans la résolution d'entendre tous les jours la sainte Messe.
Je voudrais vous faire faire, à propos de ce trait, deux observations d'une haute importance.
La première concerne l'ignorance monstrueuse de ces chrétiens , qui , n'appréciant pas les immenses richesses renfermées dans le sacrifice de l'autel, en viennent à le traiter comme un objet de trafic. De là aussi cette manière de parler si inconvenante, de certaines personnes qui n'ont pas honte de demander à un prêtre : Combien pour une Messe ? Voulez-vous que je vous la paie aujourd'hui? — Payer une Messe! et où donc trouveriez-vous un capital qui pût égaler la valeur d'une Messe, puisqu'une Messe vaut plus que tout le paradis? Quelle insupportable ignorance! Cette pièce
de monnaie que vous donnez au prêtre, vous la donnez pour pourvoir à sa subsistance, mais non en paiement de la sainte Messe, vu que c'est un trésor qui n'a pas de prix .
Il est bien vrai que dans cet opuscule, je vous ai constamment exhorté à entendre tous les jours la sainte Messe, et k la faire célébrer le plus souvent que vous le pouvez, et à ce propos, qui sait si le démon ne vous soufflera pas à l'oreille ce maudit soupçon : « Les prêtres ont de beaux et spécieux motifs pour nous porter à faire célébrer beaucoup de Messes ; mais tout ce qui brille n'est pas or. Sous une apparence de zèle, ils cherchent leur profit; quand on va au fond des choses, on découvre à la fin que dans tout ce qu'ils font, dans tout ce qu'ils disent, ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt. " Oh! que vous vous tromperiez grossièrement si vous pensiez qu'il en est ainsi. Quant à moi, je rends grâces à Dieu de m'avoir appelé à un Institut où l'on fait profession de la pauvreté la plus stricte, la plus rigoureuse, et où l'on ne reçoit pas d'honoraires de Messes; quand même on nous offrirait cent écus pour dire une seule Messe, nous ne les accepterions pas. Nous disons toujours la Messe selon les intentions qu'a eues Jésus- Christ lui-même lorsqu'il offrit au Père éternel son sacrifice sur l'autel sanglant du Calvaire. Si donc il est permis à quelqu'un de vous parler clairement et sans crainte d'être accusé d'arrière-pensée, c'est bien à moi qui n'ai et ne puis avoir en vue que votre bien. Or, ce que je vous ai dit dès le commencement de cet opuscule, je le répète en finissant : Assistez fréquemment à la Messe, je vous en conjure ; assistez-y très-fréquemment, faites-en célébrer beaucoup, le plus que vous pouvez ; et vous amasserez un trésor précieux qui vous profitera en ce monde et dans l'autre.
La seconde observation à faire par rapport à l'exemple que nous avons rapporté, concerne l'efficacité de la
sainte Messe pour nous obtenir tous les biens et nous préserver de tous les maux, particulièrement pour nous ranimer dans la confiance en Dieu et nous donner la force de vaincre les tentations. Souffrez donc que je vous le redise encore une fois : A la Messe, de grâce, à la Messe, si vous voulez remporter la victoire sur vos ennemis et voir l'enfer assujetti à vos pieds.
Il me reste un seul avis à vous suggérer, et cet avis regarde les séculiers aussi bien que les prêtres. Je m'a'Jresse aux séculiers d'abord et je leur dis : si vous voulez recueillir des fruits abondants du saint sacrifice de la Messe, vous devez y assister avec une grande dévotion. J'ai insisté plusieurs fois sur ce point dans le cours de cet opuscule ; j'y insiste avec plus de force encore en terminant. Assistez donc avec dévotion à la Messe, et à cet effet, si vous le trouvez bon, servezvous de ce petit livre, et mettez exactement en pratique ce qui est prescrit au chapitre second. Si vous le faites, j'en ai l'expérience pour garant, vous éprouverez bientôt un changement sensible dans votre cœur, et vous toucherez du doigt les avantages immenses qui en résulteront pour votre âme.
Quant à vous, prêtres du Seigneur, vous auriez à redouter sa justice si, par une précipitation indécente, par manque de respect ou par négligence, vous transgressiez les rites, vous tronquiez les paroles, vous ne faisiez pas chaque chose en son temps, en un mot, si vous ne songiez qu'à expédier la Messe au plus vite. Réfléchissez, pour prévenir ces abus, que vous consacrez le corps et le sang du Fils de Dieu, que vous le tenez entre vos mains, que vous le recevez dans votre cœur, et que vous ne pourriez, sans faute, omettre la moindre cérémonie, ou l'exécuter de travers. C'est ce qu'enseigne le docte et pieux Suarez : Vel unius cœre-
moniœ omisso culpœ reatum induciti. Aussi , cet illustre oracle de l'Espagne, le vénérable Jean d'Avila, pensait-il que le souverain juge, en ce qui regarde les prêtres, soumettra surtout à l'examen le plus rigoureux toutes les Messes qu'ils auront célébrées. C'est pourquoi, entendant dire un jour qu'un jeune prêtre venait de mourir presque aussitôt après sa première Messe, le saint homme poussa un profond soupir, en disant: « Il a donc célébré la Messe? « Et comme on lui répondait qu'il avait eu le bonheur d'expirer lorsqu'il venait de terminer cette grande action : « Hélas ! reprit-il, il a un compte redoutable à rendre à Dieu, s'il a célébré une Messe. » Et vous et moi qui en avons célébré un si grand nombre, comment nous en tirerons-nous au tribunal de Dieu ? Prenons donc la sainte résolution de revoir, au moins la première fois que nous ferons les exercices spirituels, toutes les rubriques du missel, de repasser toutes les cérémonies sacrées de la Messe, afin de nous en acquitter avec toute l'exactitude possible. J'ai la confiance que si nous célébrions avec un extérieur grave et recueilli, et surtout avec une foi vive et une grande ferveur, les séculiers se détermineraient à la fin à entendre tous les jours la sainte Messe, et à l'entendre avec dévotion. Nous aurions aussi la consolation de voir renaître parmi les chrétiens de nos jours la ferveur des premiers fidèles, et Dieu en serait souverainement honoré et glorifié. C'est là le but unique de cet opuscule. Priez pourmoienrécitant un seul ^ ve il/aWa^.
(1) SuAR. tom. 3. in 3. part.^dist. 85. sect. 2.
(2) L'auteur est heureusement au nombre de ceux qui n'ont plus besoin de nos prières, mais qui peuvent nous aider efficacement des leurs : c'est donc l'invoquer qu'il faut faire, afin qu'il nous obtienne la grâce de profiter de ses leçons et de ses exemples. Qu'il soit permis en conséquence au traducteur de réclamer en sa faveur VAve Maria que l'humilité de l'auteur le portait à solliciter ici pour lui-même.