EXEMPLES POUR LES DOMESTIQUES ET LES OUVRIERS
L'apôtre saint Paul dit qu'un chrétien qui n'a pas soin des siens, et notamment de ses domestiques, est pire qu'un infidèle : Si quis suorum, et maxime domesticorum curam non habet, fiderà negavit, et est infideli deterior. ^ Cette sollicitude qu'il leur doit s'étend nonseulement au corps, mais aussi à l'âme ; par conséquent s'il y avait de la cruauté à les laisser manquer des choses nécessaires à la vie corporelle, il y en aurait bien plus encore à les priver de la nourriture spirituelle, spécialement en leur ôiant la faculté d'entendre tous les jours la sainte Messe. Aucun maître, si riche et si puissant qu'il soit, ne saurait compenser la perte qui résulte d'une telle privation. Lorsque Dieu fit alliance avec Abraham, il ordonna que, non-seulement il se circoncît lui-même, mais encore qu'il fit circoncire tous ses serviteurs et tous ses esclaves : Tarn vernaculus quam emititius circumcidetur .^ Preuve évidente qu'un bon chrétien ne doit pas se contenter de s'appliquer lui-même au service de Dieu, spécialement par l'assistance à la sainte Messe, mais qu'il doit faire en sorte que ses serviteurs, que toute sa maison, le servent également.
(1) Matth. 6, 33. (2) II. Timot. 5, 8. (3) Gen. 17, 12.
Saint Elzéar, comte d'Arian, pratiqua parfaitement cette sainte économie spirituelle. Dans un règlement qu'il dressa pour sa maison, il était dit, en premier lieu , que tous entendraient la Messe chaque jour ; domestiques et servantes, garçons et employés, il voulait les voir tous à la Messe ^ Ce saint usage est suivi par un grand nombre de seigneurs, de cardinaux et de prélats à Rome ; chaque jour ils entendent ou célèbrent la sainte Messe, et veulent y voir toute leur maison. Et n'allez pas croire que le temps que vos domestiques consacreront à entendre la Messe soit un temps perdu. Oh ! non ; c'est le temps dont Dieu vous tiendra le plus compte.
Saint Isidore était un pauvre cultivateur; mais il n'avait garde de manquer Jamais à la Messe. Dieu lui fit connaître, par un trait touchant, combien sa dévotion sur ce point lui était agréable : tandis que le Saint assistait à la Messe, Dieu faisait labourer son champ par les anges. Il est vrai que Dieu ne fera pas des miracles aussi palpables en votre faveur; mais que de moyens n'a-t-il pas de récompenser voire piété? Vous pouvez en juger par ce qu'il fit pour un pauvre vigneron, dont voici l'histoire. Ce vertueux ouvrier, qui élevait sa famille à la sueur de son front, avait coutume tous les jours, avant de se mettre au travail, d'assister au saint sacrifice de la Messe. Un jour, de bon matin, il se rendit au lieu où les ouvriers à journée comme lui se réunissaient, en attendant que quelqu'un vînt les louer. Entre temps il entendit sonner la cloche; aussitôt, à son ordinaire, il se transporta à l'église pour y faire ses prières. A la première Messe succéda immédiatement la seconde, que le pieux ouvrier entendit également. De retour à son poste, il n'y trouva plus
(1) Sur. in ejus Vita.
personne ; tous les ouvriers avaient été engagés et envoyés à la campagne, et les maîtres avaient disparu. Le brave homme regagnait donc tristement son gite. Un homme riche de l'endroit l'aperçut, et en voyant la tristesse empreinte sur tous ses traits , il lui en demanda la cause. « Que voulez-vous ? répondit ce malheureux ; ce matin, de peur de perdre une Messe, j'ai perdu ma journée. » — « Ne vous en mettez pas en peine, reprit le riche ; retournez à l'église, entendez encore une Messe à mon intention, et ce soir, je vous paierai votre journée. " — Le pauvre homme j retourna en effet, et entendit toutes les Messes qui se célébrèrent ce jour-là, puis le soir il se présenta pour recevoir son salaire. On lui donna douze sous, salaire ordinaire d'un journalier dans ce pays-là. Il se dirigeait tout joyeux vers son logis, lorsqu'il vit venir à lui un personnage inconnu ; c'était le Sauveur luimême, qui lui demanda ce qu'il avait eu pour une journée si bien employée ; et apprenant qu'il n'avait eu que douze sous : « Si peu, dit-il, pour une œuvre d'un si grand mérite ! Retournez chez ce riche, et dites-lui que s'il n'augmente pas la rétribution, ses affaires iront très-mal. » L'ouvrier s'acquitta avec une humble simplicité de son message auprès du riche, qui lui donna encore cinq sous, et le renvoya en paix. Le pauvre homme fut satisfait de cette augmentation, mais le Sauveur ne s'en contenta pas ; en voyant que le supplément n'avait été que de cinq sous : « Cela ne suffit pas encore, dit-il ; retournez chez cet avare, et dites-lui que s'il ne se montre pas plus généreux, il doit s'attendre à un terrible malheur. » Il aborda de nouveau le riche avec une crainte respectueuse, et lui fit à demi-mot cette pénible communication. Alors le riche, touché intérieurement par la grâce, porta la générosité jusqu'à lui donner cent sous, avec un bon
habit neuf. Vous admirerez sans doute, et avec raison, comment la divine Providence récompensa ce pauvre vigneron de la piété qui le portait à assister tous les jours au saint sacrifice. Mais la miséricorde dont Dieu usa envers ce riche, est bien plus admirable encore. La nuit suivante le Sauveur lui apparut en songe et lui révéla que, grâce aux Messes entendues par ce pauvre, il avait été préservé d'une mort subite qui, cette nuit-là même , devait le précipiter en enfer. A cet avertissement effrayant, il se réveilla en sursaut, et rentrant en lui-même, il commença à détester sa mauvaise vie, et conçut une grande dévotion pour la sainte Messe, à laquelle il assista très-régulièrement chaque matin ; il en faisait même célébrer plusieurs tous les jours dans diverses églises ; il obtint par là de passer le reste de ses jours dans la pratique constante de la vertu, et de terminer sa vie par une heureuse mort^