LES MŒURS DE CE SIÈCLE
[1] Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est rass,ujettissen^eiil ^'^^^od^^i quand on Tétend à ce qui concerne le goûtTTe^vivre, la santé et la conscience. La viande noire* est hors de mode, et par cette raison insipide; ce seroit pécher contre la mode que de guérir la fièvre par la saignée. De même Ton ne mouroit plus depuis longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvoient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur * .
[2] La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare , unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est
1. Oq peut voir, sur les viandes noires et blanches, la leçon de gastronomie et d'hygiène que donne Saint-Évromond au comte dVlonne, (OEU' vres, t. m.)
2. Suivant toutes les clefs, Théotime est M. Sachot, curé do Saint-Gervais, « qui exhortait toutes les personnes de qualité à la mort ; » et son successeur est le P. Bourdaloue.
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couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la mode.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court . au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour \ Orientale y de là il va à la Veuve y il passe au Drap dCory de celle-ci à \ Agathe^ d'où il revient enfin à la Solitaire^ où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied*, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que Toignon de sa tulipe, qu'il ne livreroit pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, aiTamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes^.
■ « Il s'assit. » (Édit 4*.)
1. Le fleuriste parait être un certain Cambout ou Gabout, avocat, qui •s'occupait des affaires de la maison de Gondé, et aussi des serres de GhantiUy. Mais les clefs nomment aussi un Joueur de flûte célèbre, Descosteaux, qui était également pissionné pour les fleurs.
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange : il est curieux de fruits*; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année , que les pêches'* ont donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu : il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers : il n'a de l'amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à Tarbre , cueille artistement cette prune exquise ; il l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre : « Quelle chair! dit-il; goûtez-vous cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ae trouverez pas ailleurs. » Et là-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. 0 l'homme divin eneiïetl l'homme^ qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! l'homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles 1 que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit ; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !
Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, et surtout de DiognHe^. « Je l'admire, ditil, et je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il
• « Les pêchers. » (Édit. 6*-8«.) ^ « O homme. » (Édit. 6«.)
1. Cet homme cwrietnx de fruits est, selon M. Walckenaer, le financier Rambouillet de la Sablière, qui avait au faubourg Saint-Ântoine un enclos fameux où s'approvisionnait souvent la table du roi. Sur le jardin de Rambouillet, qui devint jardin public, voyez t. 1, p. 218.
2. Pour Diognète, les clefs désignent quatre antiquaires du temps : le duc d*Aumont, Vaillant, Le Nostre et le P. Ménestrier : ce dernier est auteur d'une Histoire de Louis le Grand par les médailUs, *
cherche à s'instruire par les médailles, et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Dîognète sait d*une médaille le frust, le feloux^y et la fleur de coin^y il a une tablette dont toutes les places sont garnies à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie.
« Vous voulez, VLjonie Démocêde^y voir mes estampes? » et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni netle, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve' : il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin*», qu'il l'a achetée très-cher, et
■ Frustf feloux, orthographe de La Bruyère (pour fruste, flou). ^ « Dessein » dans les éditions originales.
1. Le fruste, dont le type et la légende sont effacés; le flou, dont les angles sont emp&tés ; la fleur de coin est une médaille qui semble frappée tout récemment.
2. Selon les clefs, Démocède est M. Gaignières, écuyer de feu M^'* de Guise, dont la collection est citée par Saint-Simon (t. XVII, p. 310), ou M. de Beringhcn, premier écayer du roi. M. Walckenacr ajoute au nom de ces collectionneurs d*estampes ceux de Tabbé de Marelles et de M. Quentin de Loraugère, parce que Tun et Tautre étaient connus pour posséder toute Tœuvre de Gallot, dont il va être parlé.
3. Il y avait alors des maisons sur le Petit-Pont. La rue Neuve est la rue Neuve* Noire-Dame,
qu'il ne la changeroit pas pour ce qu'il a de meilleur. <( J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer ■ aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Callot* y hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages (au contraire c'est un des moindres), mais qui m'achèveroit Callot : je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir ; cela est bien rude I »
Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seulement de connoître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers^ et de passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste, et se fait écouter.
Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque, je souhaite de la voir : je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où dès l'escalier je tombe en foiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. 11 a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après l'autre, dire que sa
■ « M'obligera à renoncer. » (Édit. 6*-8'.)
i. Jacques Callot, peintre, dessinateur et graveur, né 11 Nancy en 1593, mort en 1(^53.
galerie est remplie, à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que Toeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux , non plus que lui, voir sa tannerie*, qu'il appelle bibliothèque * .
Quelques-uns, par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connoissance, les embrassent toutes et n'en possèdent aucune : ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être foibles et superficiels dans diverses sciences que d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.
D'autres ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais : ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail ; ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens lisent toutes les histoires
• « Visiter sa taunerie. » (Édit. 6*-8*.)
1. Ce bibliomane, selon les clefs, serait un conseiller du nom deMorel. Il est probable que La Bruyère avait en vue bien d'autres originaux. De même pour les caractères qui suiveqt, pour lesquels les clefs donnent des noms tout à fait inconnus, qu'il nous paraît inutile de rappeler ici.
et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus grande, mais à la vérité la meilleure récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer : ils plient sous le faix; leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.
Un bourgeois' aime les bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné, qu'il est inhabitable. Le maître, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un hommi d'affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l'enfilade* et les planchers de rapport^ sont en proie aux Anglois et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L... G...^ et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte ; tous demandent à voir la maison, et personne à voir Monsieur.
On en sait d'autres qui ont des filles devant lés yeux, à qui ils ne peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries ; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui sont pauvres; et la source de leur misère n'est pas fort loin : c'est un garde-
i. Ce bourgeois, selon les clefs, est Âmelot de Bisseuil, qui avait, rue VieilIe-du- Temple, une maison visitée comme une des curiosités de Paris. — Voyez Description de ce qu'il y a de plus rare dans la ville de Paris, par M. B*'* (Brice), 4685, in-12.
2. « Enfilade ne se dit proprement que d*une longue suite de chambres sur une môme ligne. » {Dictionnaire de l'Académie, 1694.)