S38 DISCOURS A L'ACADÉMIE
écouter leur critique, et peut-être me condamner; je dis peut-être, puisque les caractères, ou du moins les images des choses et des personnes, sont inévitables dans Toraison, que tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre.
J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étoient de commande, les louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie françoise ; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les caractères, je me suis abstenu de toucher à leurs personnes, pour ne parler que de leurs ouvrages, dont j'ai fait des éloges publics plus ou moins étendus, selon que les sujets qu'ils y ont traités pouvoient l'exiger. — J'ai loué des académiciens encore vivants, disent quelques-uns. — Il est vrai ; mais je les ai loués tous : qui d'entre eux auroit une raison de se plaindre? — C'est une coutume" toute nouvelle, ajoutentils, et qui n'avoit point encore eu d'exemple. — Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de m'écarter des lieux communs et des phrases proverbiales usées depuis si longtemps, pour avoir servi à un nombre infini de pareils discours depuis la naissance de TAcadémie françoise ^ M'étoit-il donc si difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans l'éloge de cette savante compagnie*? u Être au comble de ses vœux de se voir
• « C'est une conduite. » (Édit. 8'.)
1. Nous donnerons dans les notes qui suivent des fragments de Discours de réception recueillis fort à propos par M. Servois, et qui, antérieurs à 1693, ont pu être présents ici à l'esprit de La Bruyère.
2. a Désormais je me verrai assis au milieu de cette élite de savants, nouveaux héros do l'empire des lettres, qui font revivre en nos jours ce qu'AUiènes et Rome ont eu de plus merveilleux. » (L'abbé Bignon,15 juiu 1693.)
PRÉFACE. 13a
académicien ; protester que ce jour où l'on jouit pour la première fois d*un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie ^ douter si cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait songée * ; espérer de puiser désormais à la source des plus pures eaux de l'éloquence françoise * ; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place que, pour profiter des lumières de tant de personnes si éclairées «; promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconnoît, on s'efforcera de s'en rendre digne* ; »
1. « Voici le Jour heureux où il m'est permis d'entrer dans le temple de Minerve... Jour plein de gloire! jour remarquable entre tous les jours de ma vie! » [L'abbé Testu de Mauroy, 8 mars 1688.) — « Permettez-moi, en ce Jour le plus beau de ma vie, de ne penser qu'à ce qui peut exciter mon courage et redoubler ma Joie. » (Pavillon, 17 décembre 1601.)
2. Ces phrases étranges se trouvent sous les meilleures plumes. « Je doute si Je veille ou si Je dors, et si ce n'est point ici un de ces beaux songes qui, sans nous faire quitter la terre, nous persuadent que nous sommes dans le ciel. » {Pellisson, 30 décembre 1652.) — u L'honneur que Je reçois aujourd'hui est quelque chose pour moi de si grand, de si extraordinaire, de si peu attendu..., que dans le moment môme où Je vous en fais mes remerciements. Je ne sais encore ce que je dois croire. Est-il possible, est-il bien vrai qnc vous m'avez en effet Jugé digne d'être admis dans cette illustre Compagnie?... » {BoHeau-Despréaux, 3 Juillet 1684.)
3. «... Si le public doit tirer tant d'avantages de vos savantes leçons, que n'en doivent point attendre ceux qui, étant reçus dans ces conférences où vous répandez vos lumières si abondamment, peuvent les puiser jusque dans leur source? » {Discours de réception de Thomas Corneille, 2 janvier 1685.)
4. «... Aussi n'ai-je souhaité d*obtenir la gr&ce que vous m'accordez que pour acquérir parmi vous la perfection qui me manque et les lumières dont j'ai besoin. » {Quinault, 1^10.) — «... Ainsi, messieurs, il n'y a point d'esprit si obscur qui ne s'éclaire à vos lumières... Que j'avois d'impatience d'être en état de profiter de ces belles instructions! » {L'abbé de Montigny, Janvier 1670.)
5. « Pour moi, messieurs, Je m'efforcerai, avec le secours de vos doctes conférences, de vous suivre de loin et de mériter avec le temps la place qu'il vous a plu me donner aujourd'hui dans cette illustre Compagnie. » {Perrault, 23 novembre 1671.) — « Je sais bien. Messieurs, qu*en me recevant parmi vous, vous ne m'avez pas rendu digne de vous... Animé par votre présence, ravi de l'honneur que Je reçois, j'oublie ma foit)lesse dans