‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 106 sur 152 · Î50 DISCOURS A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

Î50 DISCOURS A L'ACADÉMIE

pourquoi j'ai tenté de faire de ce remerciement à l'Académie françoise un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue. De zélés académiciens m'avoient déjà frayé ce chemin ; mais ils se sont trouvés en petit nombre, et leur zèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvois suivre l'exemple de ceux qui, postulant une place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique capables de parler Icmgtemps et de parler bien.

J'ai pensé au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre, de même et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvoit engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît aux yeux de tous paroître digne du choix dont il venoit de l'honorer. Il me sembloit encore que puisque l'éloquence profane ne paroissoit plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition*, et qu'elle ne devoit plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte *, le seul asile qui pouvoit lui rester étoit l'Académie françoise; et qu'il n'y avoit rien de plus naturel, ni qui pût rendre cette Compagnie plus célèbre, que si au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savoit quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites

i. Voyez le chapitre de la Châtre, n" 42. 2. Voyez le mémo chapitre, n°* 2, 4, 6-10.

de main de maîtres et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.

Si je n'ai pas atteint mon but, qui -étoit de prononcer un discours éloquent, il me paroît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à qui on Tavoit promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avoit manqué de parole; si Marly *, où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à la critique qu'on en avoit faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil des mauvais ouvrages'; si l'Académie françoise, à qui j'avois appelé comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n' étoit pas en effet composée d*un style affecté^ dur et interrompu^ ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras^ et dans tant d'épftres dédicatoires^y il ne faut plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage pour en faire la réputation, et que, pour y

i. « Je ne sais si vous avez lu le remerciement de M. de La Bruyère à TAcadémie; il a fait ici du bruit. II a été lu à un dtné du roi à Marly. l\ y a quelques portraits assez vivement touchés. » {LeUres de Bourdelot k l'abbé Nicaise, du 2.5 juillet iG(i3, Bibliothèque nationale, manuscrits. Fonds français, n° 0360.)

2. Compliment à l'adresse de Henri-Jules de Bourbon, auquel La Bruyère avait soumis son discours avant de le prononcer, et qui passait pour être d'un goût sévère.

3. Les louanges hyperboliques des Êpttres dédicatoires étaient un fait trop général pour éveiller l'idée d'aucune satire particulière. l\ n'en est pas de même des Prologues d'opéras, qui sont très-probablement une allusion k Fontenelle et à Thomas Corneille.

Page 1