Voyez la Notice Mliograptrique au tome 1, p. u, note
Nous nous bornsroas à donner, d'après Tabbé du Pin, la liste des ouvrages où sont émises les doctrines auxquelles il est fait allusion dans ces Dialogues (sans compter les Maximes des Saints, de Fénelon, qui parurent en i698« deux ans après la mort de La Bruyère) :
La Guide spirituelle de Molinos, prêtre espagnol; en italien, Rome, 1685; en latin, Leipsick, 1685; en françois, Amsterdam,
Lettres du môme.
Lettre de Jean Falconi, de Tordre de la Merci, à une fille spirituelle.
Moyen court de M°»« Guyon, Lyon, 1686.
Explication du Cantique des cantiques, de la môme, Lyon,
Traité des Torrents, manuscrit.
Analyse de l'oraison mentale du P. de la Combe, Verceil,
Pratique facile pour élever Vàme à la contemplation, par Malaval de Marseille; ouvrage imprimé plusieurs fois.
Lettre du même^ à Foresta de Colongue, pour répondre aux propositions de Molinos, Marseille, 1695.
Conférences mystiques d'Épiphane, abbé dTstival en Lorraine, de Tordre de Prémontré, Paris, 1676.
Règle des Associés à l'enfance de Jésus ; imprimée plusieurs fois.
Que roraison de simple regard dispense et tient lieu, selon les quiétistes^de toutes les autres prières, et même des bonnes œuvres. Qu'elle empêche de faire le bien auquel on se sent porté et qu'on a la volonté de faire. Que, sous prétexte de n'écouter que Dieu, et de suivre ses mouvements, on omet les devoirs les plus essentiels. Différence de la doctrine des catholiques et des quiétistes sur les motions divines. Contradictions des derniers sur ce sujet.
Le directeur. Ahl madame, quelle consolation pour moi de vous voir aujourd'hui! Je songeois à vous lorsqu'on vous a annoncée, et il me sembloit qu'on ne vous avoit point vue depuis ce jour que je vous dressai un plan de toute notre doctrine, que vous comprîtes si bien, et en si peu de temps. Je commençois tout de bon à être fort inquiet de votre santé, qui m'est très-chère, comme vous savez : il y a dans ma chambre un billet tout écrit que j'allois envoyer ce matin chez vous par le petit saint, pour apprendre de vos nouvelles.
La pénitente. 11 ne vous en auroit pas rapporté de fort bonnes, mon Père : on ne peut être plus languissante que je l'ai été ces jours-ci.
Le directeur. Vous m'affligez, madame; mais levez un peu vos coiffes, que je vous voie mieux. Gomment? Vous avez le meilleur visage du monde, l'œil fort sain, un teint frais, et votre embonpoint ordinaire. Vous verrez, madame, que ce
i. Sur cet ouvrage, voyez la Notice biographique, 1 1, p. x%i, et la Notice bibliographique, S V. On voit dans cette dernière notice que l'éditeur (ElUe du Pin) avait ajouté aux sept dialogues composés par La Bruyère deux autres où il « avait tâché d'imiter son style et ses manières ». On s'est borné à réimprimer ici ceux de La Bruyère.
sont quelques légers accès de fièvre tierce, auxquels vous êtes si sujette : il y parolt à vos mains.
La pénitente. Trouvez-vous, mon Père? Cependant je vous dirai que la fièvre est le moindre des maux que j'ai soufferts depuis la dernière visite que je vous ai rendue : j'ai bien eu d'autres peines que celles-là.
Le directeur. Quoi donc?
La pÉNrrENTE. Ah! mon Père, j'ai essuyé des tracasseries et des humeurs de mon mari, qui m'ont pensé faire tourner l'esprit.
Le DIRECTEUR. Dcs Icçons de l'indigne homme?
La PÉNrrENTE. Ma belle-mère...
Le directeur. Encore?
La PÉNrrENTE. Plus ignorante et plus dogmatisante que jamais, mon Père. Elle a remarqué que depuis quelque temps je me dispensois de la prière que l'on fait régulièrement le soir et le matin chez moi ; que je négligeois d'aller au sermon, et comme elle dit, d'entendre la parole de Dieu. (Si je vous vois rarement, mon Père, je profite du moins de vos instructions.) Elle a su aussi que je m'étois enfermée tout un dimanche matin, et elle s'est doutée que j'avois perdu la messe.
Le directeur. Ne feignîtes-vous pas du moins, sur le midi, d'en aller chercher quelqu'une à l'église la plus proche ? car il faut prévenir les grands scandales par bienséance.
La PÉNrrENTE. Oh I oui, mon Père.
Le directeur. Vous n'entendîtes donc pas la messe?
La pénitente. Non, Dieu merci, car on n'en disoit plus.
Le directeur. Vous aviez vos raisons.
La PÉNrrENTE. Et de pressantes, mon Père. J'étois ce jour-là exposée à entendre la messe sans goût, sans attrait', sans la moindre motion divine. Ce fut le jour qu'en suivant votre conseil, je me livrai à Dieu pour la première fois de ma vie, par le parfait abandon ; et après trois bonnes heures de simple regard, j'en sortis comme j'y étois entrée, c'est-à-dire dans
une sécheresse et une dureté de cœur pour le sacrifice, telle que je me crus fort heureuse de trouver toutes les messes dites; car autrement, étant à Téglise toute portée, je pouvois succomber, ce qui m'auroit fort éloignée de Dieu.
Le directeur. Hélas I oui, ma chère dame, et vous êtes au contraire une âme bien chérie de Dieu, d'avoir, comme on dit, perdu la messe ce dimanche-là, en Tétat où vous étiez, sans motion divine, et sans aucune inspiration extraordinaire. Hé bien I ils vous diront, ces bons catholiques, ces diseurs de prières vocales, ces gens qui récitent leurs psaumes et leurs matines (je parle de monsieur votre mari et de madame votre belle-mère), ils vous diront que toute bonne pensée et toute bonne action vient de Dieu, et est un effet de la grâce prévenante, qui tantôt agit sur le cœur des hommes et leur fait vouloir le bien par voie de douceur et d'insinuation, tantôt va jusqu'à vaincre en eux la résistance qu'ils apportent aux saints mouvements et aux bonnes inspirations, quelquefois aussi fortifie leur volonté contre le mal et contre les occasions du péché ; car voilà leur doctrine. Et qui ne diroit pas, madame, qu'elle approche fort de la pureté de la nôtre, lors surtout qu'ils veulent bien appeler cette grâce prévenante un mouvement divin, et même une motion divine, si la phrase étoit plus françoise? car ils avouent que l'homme n'étant point naturellement et de lui-même porté au bien, capable au contraire de tout mal, cette grâce qui le dispose à la vertu et qui la lui fait pratiquer, est surnaturelle ; que c'est un mouvement qui ne vient point de la nature, mais qui est extraordinaire et divin.
Lk PÉniTEMTE. En quoi donc, mon Père, différons-nous en ce point de ces bons catholiques? que je le sache enfin une fois pour toutes.
Lb directeur. Les plus parfaits d'entre eux, avec ces dépendances absolues de la grâce, où ils se croient être, au lieu de l'attendre paisiblement, sans trouble et sous le nom de motion divine, et de Dieu seul, ils la demandent à Dieu sous ce seul nom de grâce, par des prières ferventes et continuelles, dans
2a0 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.
les larmes, dans les gémissements ; ils jeûnent, veillent, psalmodient, usent leur corps par des austérités extérieures, s'excitent à la vertu, font de grands efforts vers la sainteté, ignorant parfaitement en quoi elle consiste. Chez nous au contraire, sans s'arrêter à toutes ces minuties (mais vous le savez comme moi, et c'est, ma chère fille, me faire parler plus d'une fois sur le même sujet), chez nous, dis-je, il n'en coûte autre chose que de se mettre en la présence de Dieu, se plonger dans Foraison de simple regard, écouter Dieu dans le regard intérieur, dans un saint et doux repos et dans une quiétude parfaite, sans plus l'importuner par des prières vocales, sans s'user l'esprit par des mentales, sans se perdre les yeux par des lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament. Encore une fois, on écoute Dieu lui-même, on est attentif à sa parole; et les choses que l'on sent dans la suite de sa vie qu'il nous commande ou qu'il nous défend, sont celles sans aucun doute qu'il faut faire ou laisser. Sans cette précaution, ma fille, tenez pour une chose assurée que, plus vous vous sentirez de pente à faire une bonne action, je dis très-bonne et très-vertueuse action, conforme à la loi de Dieu et aux préceptes de l'Église, plus vous devez vous défier de vous-même, et regarder cette sorte d'inclination à une telle pratique chrétienne comme un écucil de votre perfection et comme un piège dangereux que le démon tend à votre sainteté.
Ainsi en use le commun des chrétiens : ils sont tentés de jeûner au pain et à l'eau, ils jeûnent; de donner l'aumône, ils la donnent ; de visiter les pauvres dans les hôpitaux, ils les visitent. Ont-ils consulté Dieu dans l'oraison de simple regard? jamais. Ont-ils attendu qu'il leur ait parlé plus sensiblement que si c'étoit une voix articulée ? point du tout. Ils vous disent froidement qu'il leur suffit en cette rencontre de savoir que ces choses sont de l'esprit de Jésus-Christ, selon la doctrine de l'Évangile et selon la pratique des saints, pour s'y abandonner de tout leur cœur et y trouver, avec la grâce de Dieu, leur sanctification. Voilà comme ils raisonnent.
La pénitente. Pauvres gens, et bien à plaindre, mon Père, à la vérité I
Lb directeur. Encore plus, ma fille, que vous ne pouvez penser, puisque dans toutes ces pratiques si pénibles et si spécieuses, n'attendant point pour se remuer que Dieu les remue, ne songeant point à faire mourir leur propre action, remplis au contraire, comme nous disons, de propriété et d'activité, ils ne font toutes choses, les meilleures du monde, si vous le voulez, et les plus vertueuses actions, que parce qu'ils les veulent faire ; ils n'évitent le péché, que parce qu'ils ont résolu de l'éviter. Ainsi, comme ils ne se vident jamais de leur propre esprit, ils sont toujours fort éloignés de se remplir de l'esprit de Dieu.
Là PÉNITENTE. En un mot, mon Père, ils travaillent beaucoup pendant toute leur vie à ne rien faire.
Le DIRECTEUR. Justement, ma fille.
La pénitente. Vous dites donc, mon Père, que la propriété et l'activité qui se mêlent dans nos actions en font toute l'impureté ?
Le directeur. Je le dis ainsi.
La pÉNirENTE. C'est-à-dire que plus nous nous affectionnons à une telle vertu, à un certain exercice de piété, plus nous péchons ?
Le directeur. Sans doute.
La pénitente. Que s'il m'arrivoit, par exemple, d'être portée violemment à donner l'aumône à un pauvre, ce seroit alors que je devrois m'abstenir de la lui donner?
Le directeur. Continuez.
La pénitente. Que je devrois regarder cela comme une tentation ?
Le directeur. Vous concluez juste.
La pénitente. Il semble donc, mon Père, que si je sentois quelque répugnance à secourir ce pauvre, ce seroit une raison pour lui ouvrir ma bourse ?
Le directeur. Il le semble en effet.
Là PÉNITENTE. Car, mon Père, je ne saurois soupçonner dans une pareille action le moindre attachement, ni la moindre propriété ?
Lb dwecteur. Gela est vrai, ma fille.
La pénitente. Oh ! mon Père, cela est vrai. Pardonnez-moi, s'il vous plaît, mais vous me jetez dans d'horribles scrupules.
Le directeur. Comment donc ?
La pénhente. Viens-je pas de vous dire que dimanche dernier je n'entendis pas la messe ?
Le directeur. Hé bien ?
La pÉNrnsNTE. Parce que je ne me sentois nulle inclination, nulle pente, rien au contraire que de la répugnance à entendre la messe, et même à me trouver à l'église ce dimanche-là?
Le directeur. Je l'ai compris de cette manière.
La PÉNrrENTE. J'ai donc commis devant Dieu un grand péché ?
Le directeur. Point du tout.
La PÉNrrENTE. Ah I mon Père, ne me flattez point; rassurezmoi, je vous en conjure.
Le directeur. Ne m'avez-vous pas dit, ma chère fille, que ce fut le jour que vous entrâtes dans l'oraison de simple regard?
Lk PÉNITENTE. Hélas! oui.
Le DIRECTEUR. Quc Dicu, dans le silence de votre oraison, ne vous mut point sensiblement pour sortir de votre oratoire et aller entendre la messe?
La PÉNrrENTE. Je vous l'ai dit ainsi, et il est vrai.
Le DIRECTEUR. Dcmcurcz en repos, ma fille; c'est moi, et par conséquent c'est Dieu qui vous le dit : vous n'avez rien fait en cela que n'ait dû faire une âme parfaitement résignée aux ordres divins. J'admire même à quel point vous avez la conscience tendre et timorée.
La PÉNITENTE. Je respire, mon cher Père, et me voilà instruite là-dessus pour toute ma vie.
Quand donc à l'église, dans les rues d'une ville, dans un voyage ou ailleurs, un pauvre se présentera à moi, qui me conviera même au nom de Jésus-Christ de le secourir, quelque
grande que me paroisse sa misère, si je reconnois en moi une grande pente à le soulager, je prendrai le parti de n'en rien faire ?
Lb directeur. Assurément, et donnez-vous-en bien de garde, sur peine de propriété et d'activité.
La péNrrENTE. Et s'il me prend quelque dégoût de lui, si ses demandes réitérées m'importunent, je l'aiderai contre mon gré, quelque éloignement que j'en aie ?
Le directeur. Quoi ? sans attrait et sans motion divine ?
La pénitente. Ah ! dans quelle distraction je suisi Je m'en souviens, mon Père, je l'aiderai encore moins, et le renvoierai sans aumône.
Le directeur. Vous songez à autre chose, ce n'est pas tout à fait comme il en faudroit user. Il faut, ma lille, sur un fait aussi important qu'est celui de faire l'aumône ou de ne la pas faire, consulter Dieu, c'est-à-dire éprouver si Ton a en soi une motion divine de faire l*aumône.
La pÉNrrENTE. Comme j'ai fait sur le sujet de la messe?
Le DIRECTEUR. Précisément.
La PÉNITENTE. Mais, mon Père, pendant tout le temps de la consultation, où Dieu peut faire attendre sur la réponse, et quelquefois n'en donner aucune, que deviendra le pauvre ?
Le DIRECTEUR. Gc n'ost pas, ma fille, ni votre affaire ni la mienne : vous ne serez pas au moins exposée à rien faire par propriété et par activité, et sans aucune motion divine.
La PÉNITENTE. Cela est bien, mon Père, et j'espère à l'avenir que je ne serai pas assez malheureuse pour exercer la moindre vertu sans toutes les circonstances requises, et celles surtout que vous me prescrivez ; mais comme ce principe que vous venez de toucher est d'une conséquence infinie dans la pratique, ne trouvez pas mauvais, je vous prie, que dans le premier entretien que nous aurons ensemble, je vous en demande encore quelque éclaircissement.
Le DIRECTEUR. Quaud vous ne m'auriez pas, madame, prévenu par cette demande, mon dessein étoit d'approfondir avec
vous une matière de cette importance pour votre salut : ce sera quand vous me ferez l'honneur de me venir revoir ; car je vois par ce que vous m'avez dit d'abord de l'état de votre domestique, que lui étant suspect, je ne puis que difficilement mettre le pied chez vous à l'avenir.
La pénitente. J'en ai, mon Père, un regret si sensible, que c'est ce qui me rend ainsi malade. Je me recommande à vos prières.
Le directeur. N'abandonnerez-vous jamais cette petite formule de se quitter ?
La pÉfiFTENTE. Je le dis par habitude.
Le DIRECTEUR. Qu'il faut perdre, madame, je vous en conjure, et dire : « Je me recommande à vous. »
Vue confase et indistincte de Dieu comme présent partout, seul objet de l'oraison de simple regard. Elle exclut toute autre connoissance, toute autre pensée, tout autre acte, tout autre objet. Elle bannit la crainte des Jugements de Dieu, Tespérance en sa miséricorde, et toutes les autres considérations. Sainte Thérèse opposée à cette doctrine. Stupidité dangereuse où elle conduit.
La pénitente. Je vous suppliai, mon Père, la dernière fois, de me permettre de vous faire souvenir de tout ce que vous aviez encore à m'expliquer sur la propriété et l'activité : sources, comme vous dites, de toute ta malice des actions humaines, et que vous regardiez, ce me semble, comme le plus grand obstacle que Phomme pouvoit former au progrès de l'oraison de simple regard, et ensuite à la motion divine qui en est l'effet.
Le directeur. Le simple regard, ma fille, est quelque chose de si élevé au-dessus de toute prière, de toute action sainte, et de tout exercice de religion, que je me sens obligé de vous instruire de tout ce qui peut tout à la fois vous en faciliter lïdée et la pratique : d'autant plus que par certaines formules ou manières de parler qui vous échappèrent la dernière fois en nous séparant, il m'a paru que vous aviez besoin d'être entièrement désabusée de la prière, je dis de toute autre prière, puisqu'elle est suppléée par cette haute et sublime oraison de contemplation acquise, que vous avez eu le bonheur de pratiquer lorsque vous y fûtes attirée.
La pÉNrrENTE. Comment attirée, mon Père ? Par une motion divine? cela ne pouvoit être, car vous venez de dire qu'elle n'est que l'effet du simple regard. Par ma détermination pro-
pre? ce seroit propriété et activité : à Dieu ne plaise! et ce ne sont point là les voies qui conduisent à une oraison si parfaite.
Je vous avoue qu'il y a là je ne sais quoi d'embarrassant et qui me fait de la peine ; car si on a besoin d'une inspiration extraordinaire pour psalmodier, d'une encore pour jeûner, d'une autre pour donner l'aumôme,* d'une autre pour porter la haire, ou se donner la discipline, combien à plus forte rai-> son parolt-elle nécessaire pour la plus excellente action qu'il y ait dans le christianisme ? 11 semble néanmoins qu'il faille s'en passer, puisque cette motion extraordinaire devant être précédée, dites-vous, du simple regard, elle n'en peut être ni la préparation ni la cause.
Le directeur. Cela est vrai en quelque façon, et je siiis ravi de vous voir déjà instruite de toutes ces choses.
Là pénitente. Vous êtes mon maître et mon apôtre, et j'attends ce que vous direz avec une humble soumission.
Le directeur. Ceci, ma fille, est une matière délicate, qui pour être bien sue à fond demande des connoissances qui vous manquent : profitons du temps que j'ai à vous donner, et parlons seulement de votre conduite dans l'oraison de simple regard, de quelque manière que vous y ayez été attirée.
La pénitente. J'en suis contente.
Le directeur. En étiez-vous encore, ma fille, sur la lecture de votre Nouveau Testament de Mons, ou de quelque autre livre spirituel ? Vous prépariez-vous enfin à la grande oraison par la méditation de quelque mystère de Jésus-Christ, ou de quelque précepte de la loi de Dieu ? Vous occupiez-vous de la haine du péché, de l'amour pour la vertu ? Songiez-vous à la mort, au jugement de Dieu? Le craigniez-vous ? Espériez-vous en lui?
Là pénitente. Rien de tout cela, mon Père.
Le directeur. Fort bien.
La pénitente. 11 faudroit que j'eusse la tête bien dure pour n'avoir pas compris par tous vos discours qu'on ne peut se
défaire trop tôt de toutes ces choses, quand on tend à la perfection.
Le directeur. Oh merveilles! Vous vous jetâtes donc d'abord sur votre fauteuil, ou sur votre prie-Dieu?
La pénitente. Le fauteuil m*est plus commode.
Le directeur. Et là, sans autre préparation, vous envisageâtes, vous regardâtes Dieu présent partout, c'est-à-dire qu'il est sur la terre, dans les eaux, dans les éléments, dans les métaux, dans tes pierres, dans tous les corps, dans les âmes, dans Thomme, dans le cheval, dans le reptile?
Là pÉNrrcNTE. Je ne fis pas môme cette longue énumération : je songeai seulement qu'il est présent partout.
Le DIRECTEUR. Encorc mieux; et cela dans une vue confuse et indistincte de Dieu, par un pur acte, un simple acte, je dirois volontiers par une indifférence à tout acte?
La pÉNrrENTE. Quoi? à celui même qui nous fait regarder la simple présence de Dieu?
Le DIRECTEUR. Oui, ma fille, s'il étoit possible; car le malheur des hommes est de se multiplier dans les actes, de chercher dans l'oraison un acte par d'autres actes, au lieu de s'attacher par un acte simple à Dieu seul. Je m'explique : il y a des chrétiens qui dans l'oraison ne croient jamais assez haïr le péché; qui se persuadent ne pouvoir jamais assez aimer Dieu...
La pénitente. Us ont grand tort, car il est si bon et si aisé à contenter.
Le directeur. ... Qui s'excitent à des mouvements de foi et d'espérance; qui se sentent touchés de l'amour du prochain dans la vue de Dieu, tous actes intérieurs multipliés, non-seulement inutiles à Toraison de simple regard, mais qui lui sont très-pernicieux, puisqu'ils en altèrent la simplicité et la pureté. Elle est appelée par nos maîtres l'oraison de silence, l'oraison de simple présence de Dieu, Foraison de repos. Jugez par là, ma fille, combien tant de différents mouvements, tant de diverses réflexions, qui n'aboutissent à rien, sont capables de la troubler, de la changer, de l'anéantir.
Le plus court donc et le meilleur, je le répète encore, est de faire mourir notre propre action pour souffrir Faction de Dieu ; plus d'idées saintes et profanes, plus d*autres images dans l'entendement que celle de la présence de Dieu ; et après s'être, comme un limaçon, recourbé, pour ainsi parler, dans l'enveloppe de son intérieur, se ramasser en Dieu, s'y absorber et laisser contre-tirer en nous son image quand il lui plaît, et comme il lui plaît : alors dans ce triple silence de paroles, de pensées et de désirs, se trouvant dans un sommeil spirituel, dans une ivresse mystique, ou plutôt dans une mort mystique, toutes les puissances suspendues sont rappelées de la circonférence au centre : Dieu, qui est ce centre, se fait sentir à l'âme par des touches divines, par des goûts, par des illaps, par des suavités ineffables.
Ses affections étant ainsi émues, elle les laisse reposer doucement, elle avale ce qu'elle a goûté, ce qu'elle a mâché. L'Être infini de son côté mâche et remâche cette âme, savoure ce parfait intérieur. Cette bienheureuse âme trouve un délicieux repos qui l'établit au-dessus des délices et des extases, au-dessus des plus belles manifestations, des notions et des spéculations divines : on ne sait ce qu'on sent, on ne sait ce qu'on est. Je ne sais pourquoi moi-môme je puis et j'ose vous l'expliquer : les paroles, les voix et les langues intellectuelles, comme les corporelles, cessent et cèdent au plus profond, plus anioureux et plus intime silence où les hommes puissent arriver en la présence de Dieu. Tout se fait et s'admire en son fond abyssal et suréminent, ce sont les paroles de l'abbé d'Estival; et aussitôt il parle, il se fait entendre sensiblement, on l'écoute, on suit sa voix et ses ordres divins; et voilà la motion divine qui naît de l'incomparable oraison de simple regard, et qui est nécessaire et préalable à toute action, quelque bonne en elle-même qu'elle puisse paroître.
La pénitente. 0 mon Père, mon cher Père, dans quels ravissements venez-vous de me jeter par la sublimité de vos discours sur les avantages de l'oraison de simple présence de
Dieu ! Voilà en effet Tétat à peu près où je me trouvai le jour du simple regard. Il me semble y être encore, tant vous représentez vivement comment cela se passe.
Par quelle fatalité arrive-t-il que ni les curés dans leurs prônes, ni les prédicateurs en chaire, ni les évoques dans leurs instructions, ne tracent pas à tous les fidèles l'idée d'une oraison si parfaite et si essentielle au salut? Pourquoi n'en pas faire un catéchisme aux petits enfants? Pourquoi ne les pas façonner de bonne heure au simple regard? Ils n'auroient presque pas besoin, dans la suite de leur vie, de bonnesœuvres et de sacrements.
Je vous ai ouï dire une fois qu'un seul acte desimpie regard lemportoit en mérite sur je ne sais combien d'actes de charité qu'on pouvoit produire pendant sa vie : vous m'en fîtes l'appréciation, je m'en souviens, et vous m'assuriez qu'il valoit tout juste cinq jours entiers de mortification extérieure, et toute la plus rigoureuse qu'il étoit possible de s'imposer; et môme vous comptiez les nuits. Encore ne s'agissoit-il pas du simple regard renforcé ou suivi de motion divine. Que veut donc dire que depuis plus de vingt-huit ans que je suis au monde, depuis vingt ans du moins que j'ai Tusage de la raison, je n'avois jamais entendu parler d'une telle merveille, ni à mon confesseur, ni à mon curé, qui est un vieillard fort savant et grand homme de bien, suivant le sentiment de tout le monde? Je n'ai rien lu d'approchant dans aucun livre spirituel, dans aucune traduction des Pères, dans les ÉpUres de saint Paul, ni, je crois, dans mon Testament de Mons : les jansénistes en auroient-ils retranché cette doctrine? C'est apparemment, mon Père, quelques nouvelles et pieuses découvertes de nos jours. Quel trésor pour nous! quel extrême bonheur pour notre siècle!
Ah ! que ces grands saints qui sont canonisés auroient eu de joie et de consolation dans leur cœur, s'ils avoient eu dans leur temps cette oraison érainente! Et y auroit-il de ces saints contenus dans nos légendes, qui fussent damnés faute d'avoir pratiqué l'oraison de simple regard ?
Le directeur. Cela est trop fort, ma fille; mais tenez pour sûr, avec un de nos auteurs, que « toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie, à l'union divine, et à la pureté de sa création, doit brûler longtemps dans le purgatoire. »
L\ PÉNITENTE. C'est-à-dire, mon cher Père, que ces longues prières, ces longues lectures, ces longs travaux, ces longues abstinences des saints, sont des manières très-propres à brûler longtemps dans le feu du purgatoire? Malheureux ceux qui les ont pratiquées! ils croyoient éviter les souffrances de Tautre vie, en expiant en celle-ci par des mortifications volontaires les peines dues à leurs péchés : qu'ils ont été trompés, si cela n'a fait qu'augmenter leur souffrance en l'autre vie, bien loin de la diminuer!
Le directeur. Ce sont des profondeurs, ma fille, où nous ne devons point entrer et dont la connoissance est réservée à Dieu seul : contentons-nous de bien user de ses dons, et de tirer, par notre fidélité envers lui, tous les secours qu'il a bien voulu attacher à l'oraison de simple regard. Vous m'avez dit, ce me semble, que par un regard fixe vous y contempliez Dieu partout?
L\ pénitente. Je vous l'ai dit, et il est très-vrai.
Le directeur. Sans vous détourner vers aucun de ses différents attributs?
L\ pénitente. Oui, mon Père, de peur de multiplier les actes.
Le DnuscTEUH. Du moins vous pensiez à la Trinité, à Dieu seul à la vérité, mais à Dieu comme Père, comme Fils et comme Saint-Esprit?
La pÉNrrENTE. Non, non, mon Père, et je vois que votre charité me tend un piège pour me faire tomber dans des réponsesquivous donnent occasion de me rendre plus instruite: je n'ai point pensé à tout cela, pas même à la Trinité en général,, mais à Dieu présent partout.
Le DIRECTEUR, Du moins vous est-il venu en pensée qu'il est Immense et infini?
La pénitente. C'est ce qui résulte, je crois, de sa présence en tous lieux ; mais je n'ai pas été jusque-là.
Le directeur. Gela en est mieux ; et de sa toute-puissance, rien?
L\ PÉNITENTE. Rien du tout, je vous assure.
Le directeur. J'en suis ravi ; mais vous avez été quelque peu touchée de sa bonté infinie?
La pénitente. Presque point, mon Père, et vous pouvez me croire.
Le directeur. C'est encore trop, ma chère fille.
La PÉNrrENTE. Il est si naturel d'y penser un peu.
Le directeur. Ce n'est pas une excuse : au contraire; car ceci est tout surnaturel et tout extraordinaire.
Mais étiez-vous dans ce vaste néant, ce total néant que je vous ai recommandé comme la base de l'oraison de simple présence, et qui mène droit au repos central ?
La PÉNrrENTE. Oui, mon Père, j'étois comme une femme tout à fait perdue et anéantie.
Le directeur. Comme un corps mort?
La PÉNrrENTE. Et enterré, ainsi que je me l'imaginois. Je n'étois plus sur la terre, je n'étois plus. Je me suis aussi appliqué, mon Père, ces paroles du Psalmiste que vous m'avez apprises : « J'ai été comme une bête, comme une jument devant vos yeux; » et aussi cet autre endroit : « Comme un cheval et un mulet, qui sont privés d'entendement; » enfin je tâchois à devenir comme une statue ou comme une souche.
Le directeur. Vos intentions sont droites ; il manque là une certaine stupidité, une évacuation de l'esprit d'Adam jusqu'à un certain point, on le voit bien; cependant voilà des efforts, des actes réfléchis pendant l'oraison : des péchés, ma chère fille, des péchés, ou peu s'en faut. Vous êtes morte, ditesvous, et comme enterrée, cela est bien; mais vous ne deviez pas être en état de connoître que vous étiez telle, et de pouvoir jamais m'en rendre un si bon compte.
Dans le fort de la contemplation, ne vous êtes-vous point
sentie un peu touchée de la crainte des jugements de Dieu ? Je vous fais, ma fille, cette demande, parce que je vous connois la conscience tendre et sujette à s'ébranler par les scrupules, et que je me souviens que vous me jetâtes, je ne sais à quel propos, ce passage qui dit que le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu.
La pénitente. Cela est vrai, mais il me souvient aussi que vous me répondîtes que cette leçon étoit bonne à faire à des enfants, ou tout au plus à un commençant, qu'il étoit permis de craindre Dieu une fois en sa vie, lorsqu'on ne faisoit qu'entrer dans les voies mystiques et extraordinaires, mais qu'il n*y avoit rien ensuite de plus fatal à la perfection, que de réitérer cet acte de crainte de Dieu. D'ailleurs, comment aufîois-je pu me laisser aller à la crainte de Dieu, si je n'ai pas songé le moins du monde à la considérer comme juste ?
Le directeur. Comme miséricordieux, ma fille.
L\ PÉNITENTE. Sur cola, mon Père, je vous dirai que j'ai fait les derniers efforts pour ne point recevoir dans mon esprit l'idée de la miséricorde divine, et pour mettre en sa place celle de la seule présence de Dieu.
Le DIRECTEUR. Hé bien?
La PÉNITENTE. Voulez-vous quc je vous dise la vérité?
Le directeur. C'est ce que je demande.
L.\ PÉNITENTE. Je n'y ai réussi qu'à force de ne penser ni à l'un ni à l'autre, ni à chose qui fut au monde. Je tombai dans ime espèce de défaillance au milieu de mon oraison, lassée d'avoir été deux heures de suite à faire mes efforts pour ne penser à rien, et je demeurai en cet état dans une inaction, comme il me sembloit, et dans une stupidité parfaite.
Le directeur. Sans qu'aucunes images vous passassent par l'esprit? auriez-vous été assez heureuse pour cela?
La pénitente. Je me ressouvins, malgré moi, d'un tableau de sainte Thérèse que j'avois vu autrefois aux Petites Carmélites.
Le directeur, 0 iconoclastes, que vous aviez raison !
La péphtente. Quel grand mot dites-vous là, mon Père ?
Le directeur. Poursuivez, ma fille.
La pénitente. Elle jetoit de sa bouche un rouleau de papier où étoient écrits ces mots : Misericordias Domini in xternum cantabo, qu'on m'a dit signifier en françois : Je chanterai dans toute l*éternitè les miséricordes du Seigneur. Ce verset pendant quelque temps ne pouvant sortir de ma pensée, je le récitois comme du fond du cœur sans rien articuler, et sans remuer les lèvres.
Le directeur. Mais vous délectiez-vous à cette idée? y consentiez-vous?
L\ pénitente. Je crains que cela ne me soit arrivé ; car j'ai appris, il y a longtemps, que cette grande sainte avoit souvent ces paroles-là dans la bouche, et que c'étoit pour cette raison qu'on la peignoit de la manière que je vous ai dite. Ainsi je demeurai un instant à goûter ce pieux mouvement de sainte Thérèse, et à trouver de l'onction dans cette vive espérance qu elle a de chanter dans tous les siècles les miséricordes de Dieu à son égard.
Le directeur. Voilà qui va mal, ma chère fille, vous le voyez bien vous-même. 11 n'y a point là de simplicité d'acte, point de cessation de propre action : rien au contraire que multiplicité, que propriété et qu'activité, qu'espérance de salut, que confiance aux miséricordes de Dieu. Ah ! que l'imago de sa présence en tous lieux est infiniment élevée au-dessus de telles idées ! qu'il est vrai qu'il n'est pas donné à tous de renoncer à sa propre opération, et d'entrer dans le bienheureux dépouillement de toute connoissance positive !
Ce sont des regards, ma fille, que vous avez eus, mais des regards obliques, circulaires : il les faut simples, droits, fixes, pour avoir l'expérience de Dieu : ils ont souvent manqué à votre sainte Thérèse. Ne nous faisons point, je vous prie, un capital de la croire dans nos principes, encore moins de la choisir pour notre modèle : il s'en faut beaucoup que toutes ses heures se soient passées dans l'état sublime de la contem-
plation acquise; lés plus pénétrants d'entre nous ne reconnoissent point le simple regard dans sa manière d'oraison. Sa vie est un continuel usage de confessions et de communions : on voit dans cette Espagnole une soif démesurée de croix, de tribulations, de mortifications; presque point de suavité, de sommeil spirituel et de quiétude. Elle se plaisoit à entendre prêcher ; elle faisoit des lectures spirituelles, se répandoit en affections et en aspirations, se servoit de prières vocales, ne parloit que d'amour de Dieu, que de crainte de sa justice; enfin elle étourdissoit tout le monde de Tamour du prochain.
On assure à la vérité qu'elle est parvenue à des états extraordinaires; mais comment, pensez-vous? sans les désirer, sans les chercher, sans pouvoir se les procurer; sans être maîtresse de ne les pas éprouver, ou de les faire finir.
Encore, puisqu'il faut tout dire, ces choses lui sont arrivées rarement, et elle les a cachées avec tout le soin imaginable.
Àvoit-elle, comme nous, une méthode infaillible, et comme une mécanique sûre pour cheminer droit et sans broncher dans cette vie intérieure? Auroit-elle pu donner, comme je fais par la grâce de Dieu, des règles invariables pour porter tout d'un coup les personnes de l'un et de Tautre sexe, un enfant, un valet, un paysan, un maçon, jusqu'à la sublimité de loraison ineffable, et cela toutes les fois qu'il leur en prend fantaisie? Non, madame, soyez-en persuadée : semblable à ceux qui vivent au jour la journée, elle souffroit ses ravissements et ses extases, quand ils lui arrivoient, sans en pouvoir jamais régler ni les commencements, ni le progrès, ni la fin.
Demandez, demandez, ma fille, à madame votre bellemôre, à monsieur votre mari, à monsieur votre beau-frère (il est docteur), s'ils croient que les coups dont ils cherchent quelquefois à vous atteindre portent le moins du monde sur leur sainte Thérèse, et si les admirateurs de cette fille, je dis ses plus grands panégyristes ont jamais appréhendé, dans tout ce qu'ils ont publié à son avantage, de flatter nos intérêts, ou d'appuyer notre doctrine?
Je vous parle ainsi, ma chère fille; pour vous détromper une bonne fois de Terreur où sont la plupart de vos commençants, et dont je ne puis assez m'étonner; car ils ne voient en nous ni vie purgativey ni illuminative, ni unitive ; nulle affectation de la prière et des bonnes œuvres; point de méditations sur les attributs divins; et cependant je ne sais par quelle foiblesse ou pusillanimité, ils croient faire beaucoup pour notre association d*y ranger la plupart des saints modernes, et surtout les contemplatifs de réputation. Mais Theure presse : je voudrois, madame, savoir de vous, avant de nous séparer, si Dieu vous a parlé dans votre oraison.
L\ pÉNrrENTE. Je n'ai, mon Père, entendu aucune voix.
Le directeur. Aucune voix?
La pénitente. Non, mon Père.
Le directeur. Mais dans ce profond ravissement ob vous étiez. Dieu ne vous disoit-il pas, quoique intérieurement : « Faitez ceci, » ou : « Ne faites pas cela? » car vous savez que c'est ce qu'on appelle motion divine.
L\ PÉNrrENTE. 11 y a apparence qu'elle m'a manqué dans mes dernières oraisons.
Le directeur. Vous l'avez donc éprouvée quelquefois ?
La pénitente. Pour vous dire, mon Père, sans déguisement ce qui en est, je suis persuadée que j'ai été privée par mon indignité de cette divine faveur, hors peut-être cette unique fois que je perdis la messe un dimanche par inspiration.
Le directeur. Depuis celle-là, ma fille, vous ne vous souvenez point d'en avoir eu d'autres, ni que Dieu vous ait fait entendre sa voix ?
La PÉNrrENTE. Je n'ai rien dissimulé de la vérité.
Le directeur. Les miséricordes de Dieu vous perdront, madame, si vous n'y remédiez , et je voudrois pour beaucoup que vous n'eussiez jamais entré aux Petites Carmélites. On devroit une bonne fois bannir les images du temple de Dieu, puisqu'elles sont si funestes à la simplicité de l'acle dans l'oraison.
La pénitente. J'aurai toujours, mon Père, beaucoup de peine à ne penser à rien, ou à si peu de chose que ce que vous me prescrivez.
Mon Père, je vous prie de m'écouter. Je connois des gens à qui il ne coûte rien d'avaler des pilules : ils nous disent qu'elles passent sans se faire sentir, que ce n'est rien ; et c'est justement ce rien qui m'est insupportable; car il me semble que le gosier est fait pour avaler un aliment que les dents ont broyé, que le palais a savouré, et qui se fait sentir en son passage.
Le directeur. Que voulez-vous dire, madame , avec vos pilules?
L\ péNrrENTE. Je veux dire, mon Père, que l'homme est fait pour recevoir dans son entendement des choses que son imagination lui fournit, que sa mémoire lui rappelle, ou qull connott de lui-même : en un mot, qu'il est fait pour penser; que c'est sa nature, et que ce ne peut être que par des secours bien extraordinaires qu'il se réduit à ne penser à rien, c'est-àdire à ne point penser.
Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un total anéantissement : elles sont vives et inquiètes; il faut qu'elles pensent à quelque chose : si vous leur défendez les bonnes pensées, elles en auront de mauvaises, plutôt que de n'en avoir aucunes.
Un esprit vif à qui Ton défend toute pensée, toute image, et toute vérité vive et distincte, n'appréhendez-vous point, mon Père, qu'il ne tombe dans le vide, dans la sécheresse, et dans les tentations sur de certaines choses bien fâcheuses et humiliantes? Vous m'entendez bien.
Le DIRECTEUR. Co n'ost pas de vous, ma fille, que vous entendez parler?
La PÉNITENTE. De moi, mon Père, comme des autres, et je voudrois bien, après loraison de simple regard, en être quitte à un grand vide de cerveau, à des sécheresses, à des rompe-
ments de tête et à de fâcheuses migraines qui ne me manquent jamais; mais n'importe, je suis résolue de passer par toutes ces épreuves pour devenir une parfaite abandonnée.
Le directeur. Ce mot, madame, me fait souvenir du parfait abandon de l'âme, qui suppose en elle le retranchement de toute propriété et activité : matière en vérité bien importante, et celle dont vous demandiez particulièrement d'être instruite dès le commencement de cet entretien. Je ne sais comment il est arrivé que nous avons passé d'un discours à un autre, sans avoir rien touché de ce que j'avois préparé sur cela pour contenter votre curiosité. Ne vous en repentez pas néanmoins, et reconnoissez devant Dieu que vous aviez besoin de celte dernière leçon sur l'oraison de simple regard , pour plier votre entendement à ne penser non plus que si vous n'en aviez point.
Tenez, madame, j'ai connu une jeune fille de dix-huit ans (je la dirigeois et la disposois à la contemplation acquise). Elle m'ouvrit un jour son cœur sur toutes les petites peines qu'elle éprouvoit dans les voies de Dieu, et surtout dans l'oraison. C'étoit un esprit libre, enjoué ; elle me dit brusquement : « Voulez-vous, mon Père, que je vous dise franchement ce qui en est? je ne saurois penser à la Suisse* : quand je pense, il faut que ce soit à quelque chose.» Je lui repartis qu'elle ne pensât à rien : « C'est, me dit-elle, ce qui est absolument impossible, et n'osant point penser à de bonnes choses, je pense à des sottises : c'est tout ce qui me reste ; car votre vue confuse et indistincte de Dieu, cela est bientôt expédié, et je n'en ai pas pour deux instants. » Elle me fit un peu rire. Hélas! présentement, madame, je voudrois que vous la connussiez, c'est une souche, c'est une poutre, c'est un corps mort; elle est si fort vidée de son propre esprit, on l'a si fort accoutumée à ne plus faire aucune opération, qu'on diroit qu'elle l'a perdu. Ses
1. « Penser à la Suisse, » proverbe qui signifie « ne penser à rien. » {DicUonnatrê de Trévoux,)
parents et ses amis, qui n'étant point des nôtres, ne peuvent approuver son genre de vie, font malicieusement courir le bruit que les excès qu'elle a faits dans la prière ont altéré sa raison, et Tont rendue imbécile. Je vous la ferai connoître, c'est une bonne âme. Mais, adieu, je vous chasse; il est heure indue.
La pénitente. Je ne m'en apercevois pas en votre compagnie, mon Père; il faut pourtant s*en priver et se recommander à vous.
Le directeub. à moi, fort bien, et non pas à mes prières.
Propriété et activité, source de tout le mal selon les quiétistes. Obscurité, embarras et contradictions de cette doctrine. Qu'elle ruine la liberté de rhommc et sa coopération à la grâce; erreur condamnée d'anathème par le concile de Trente.
La pénitente. Que j'ai perdu, mon Père, de ne vous avoir pas encore entendu discourir à fond de ce principe corrompu de toutes nos actions, que vous appelez propriété et activité !
Le directeur. Pourquoi, madame?
La pÉNiTEWTE. Parce, mon Père, que ce que vous m'en auriez appris m'auroit été d'un grand secaurs dans une conversation que j'eus avant-hier avec mon beau-frère.
Le DIRECTEUR. Quïl M. l'abbé?
La pÉNrrENTE. Lui-même, le docteur de Sorbonne.
Le DIRECTEUR. Voilà, madame, un nom fort respectable. N'étes-vous point encore tout émue, quand vous pensez que vous avez osé tenir contre un docteur? Que seroit-ce si vous aviez disputé contre votre curé, ce personnage si éclairé, cet homme de bien ? Mais contre votre évêque, quelle rébellion !
Apprenez, ma fille, que chez nous on ne fait aucune acception du plus ou du moins des dignités ecclésiastiques, et que la mesure de notre estime, de nos déférences et de notre vénération est celle de l'union plus intime et plus essentielle d'une âme avec Dieu par l'oraison de simple regard.
Mais sans sortir de notre sujet, sachons, je vous supplie, ma chôre fille, quelle a été l'occasion, le progrès et les suites de l'entretien que vous avez eu avec M. le docteur?
La PÉNITENTE. Ce fut , mon Père , jeudi dernier , qu'on
apporta le chanteau au logis, pour rendre demain le pain bénit.
Le directeur. Gomment cela nous mènera-t-il à la propriété et à l'activité ?
Lv PÉNITENTE. Vous Ic verrcz, mon Père. Nous venions de dîner, quand les bedeaux entrèrent. Ils furent à peine sortis, que mon beau-frère me souriant : « Hé bien! ma sœur, me dit-il, vous rendrez le pain bénit dimanche prochain? — Il y a apparence, lui dis-je. — Si Ton en juge par les apparences, repartit-il, j'oserois bien assurer que vous ne le rendrez pas.
— Que voulez -vous dire, mon frère? lui répondis-je ; dans quelle pieuse distraction étes-vous ? hé I ne voyez-vous pas le chanteau que les bedeaux de notre paroisse ont laissé sur la table? — Le chanteau n'est rien, continua-t-il, et les bedeaux encore moins. — Oh, oh ! lui dis-je, à qui en avez-vous donc? cela est fort plaisant, je vous assure. — Plus plaisant, reprit mon beau-frère, que vous ne pensez, et que vous ne sauriez dire; mais je persiste à vous soutenir que vous ne rendrez pas dimanche le pain bénit. — Vous avez donc révélation que je mourrai avant dimanche? — Vous ne mourrez point pour cela, me dit-il ; mais vous serez à la vérité fort embarrassée. — Hé, de quoi? lui dis-je, embarrassée : c'est \Taiment un grand embarras que do rendre un pain bénit! — Vous avez donc, me demanda-t-il, une grande envie de le rendre ? — Fort grande, lui dis-je. — Vous songerez à l'ordonner dès aujourd'hui? — Moi, ou mes gens, ajoutai-je. — Et s'ils y manquoicnt, vous en seriez fâchée? — Oui, en vérité. — Et dimanche, poursuivit-il, vous vous préparerez à aller à l'église, vous choisirez votre offrande selon votre dévotion, et vous rendrez votre pain bénit? — Qui en doute?
— Moi, me dit-il en riant ; et ma raison est que je ne saurois me persuader que ma belle-sœur s'expose à faire un péché, plutôt que de manquer à une pure cérémonie, et où il n'y a au plus qu'une obligation de bienséance. — Comment, mon frère, un péché? je suis bien simple et je m'aperçois bien
tard que vous plaisantez, sans voir néanmoins, je vous l'avoue, sur quoi peut rouler la plaisanterie. — Je parle, dit-il, fort sérieusement, ma sœur; et je vous soutiens, que songer à faire un pain bénit, songer à Palier présenter à Tautel avec une pièce d'or, telle que vous la jugez convenable, se soumettre soi et son offrande à la bénédiction du prêtre, que tout cela est une action qui part de notre volonté pure ; que Ton n*en useroit pas ainsi, si Ion ne s'y étoit absolument déterminé soi-même ; qu'il n'y a donc point là d'évacuation de notre propre action ; que Tesprit d'Adam se retrouve là tout entier; et que si vous en étiez tout à fait dépouillée, vous demeureriez sur cela dans une parfaite indifférence, et ne feriez jamais la démarche de rendre le pain bénit. »
Le directeur. Ne trouvàtes-vous pas, ma fille, aisément ce qu'il falloit lui répondre?
La pénitente. Je vous avoue, mon Père, que je ne m'attendois pas à cette subtilité de mon beau-frère : je demeurai assez interdite; mais ayant un peu repris mes esprits, je crus que je pouvois lui répondre; et afin que je connoisse si j'ai parlé juste, dites-moi, mon Père, ce que vous lui auriez répondu vous-même.
Le directeur. Que la coutume, la qualité de paroissienne, Tusage, votre tour qui revenoit, le chanteau, étoient des raisons plus que suffisantes pour s'acquitter de ce devoir envers votre curé et votre paroisse ; qu'il ne vous falloit point d'autre indice de la volonté de Dieu que celui-là : qu'ainsi, ce genre de détermination, surtout pour une action de petite importance, ne pouvoit que très-injustement et même très-ignoramment (vous pouviez aller jusque-là) être qualifié de péché.
La pénitente. Je ne lui ai presque pas, mon Père, répondu autre chose.
Le directeur. Cela lui devoit fermer la bouche.
La pénitente. Au contraire, il prit occasion de ce que j'avois dit que rendre le pain bénit étoit une action presque indifférente, et qui ne méritoit point, pour s'y résoudre, de mouve-
ment extraordinaire, de me dire que je reconnoissois donc dans les hommes plusieurs genres d'actions; et il m'expliqua sa pensée, en me demandant si je ne savois pas bien distinguer les actions nécessaires et naturelles, comme manger, dormir, tousser, faire digestion, d'avec les actions libres mais indifférentes, comme parler de nouvelles, de la pluie et du beau temps, se promener dans une allée plutôt que dans une autre; et celles-ci d'avec les actions libres et mauvaises, comme parler mal de quelqu'un, voler, tuer, s'enivrer; et ces dernières encore d'avec les actions vertueuses, comme prier Dieu, donner Taumône, empêcher la médisance, s'humilier, entendre la messe, communier. Je lui dis que je connoissois ces différences. Il me demanda si je croyois que les actions vertueuses se pouvoient faire sans la grâce de Dieu, Je n'avois garde, mon Père, de parler contre nos principes, en lui répondant que la grâce n'y étoit pas nécessaire. Je m'avançai de lui dire que j*ignorois quelle grâce restoit encore à un pécheur qui commet une action mauvaise, mais qu'il me sembloit qu'il ne falloit nulle grâce particulière pour les actions purement indifférentes, encore moins pour les naturelles, pour manger, par exemple, si ce n'est, lui dis-je en riant, la grâce du bon appétit, et pour dormir, celle du louable exercice. 11 parut content de mes réponses, et me pria de m'en souvenir dans l'occasion.
revint après cela comme sur ses pas. « Trouvez-vous, me dit-il, votre propriété et activité dans les actions nécessaires et naturelles? » Je lui répondis par un sourire.
(( Est-elle dans les actions indifférentes? — Non, lui dis-je, car elle les rendroit mauvaises, et vous parlez des indifférentes. »
Le directeur. Ce que vous dites, ma fille, est très-vrai par la seule énonciation des termes.
La pénitente. 11 continua de m'interroger sur les mauvaises : savoir, si elles n'étoientpas telles parce qu'elles partoient d'un principe corrompu, qu'elles se faisoient sans droites intentions, et que le fond même souvent n'en valoit rien, ou pour
n'être pas selon l'esprit de Dieu, ou pour être formellement contraires à sa loi et à ses préceptes. Je convins de tout cela. « Reconnoissez-vous, me dit-il, de la propriété et de l'activité dans ces actions mauvaises ? — Et où seroient-elles donc, lui repartis-je ? n'est-<^ pas ce principe de corruption qui attire sur toutes les actions des hommes le propre esprit dont il faut se vider, cette propre action, ce vieil Adam qu'il faut évacuer? — Fort bien, dit-il; mais s'il se trouvoit des actions qui partissent d'un bon principe, qui se fissent avec des intentions droites, qui fussent contraires à la loi de Dieu et à l'esprit de l'Évangile, seroient-elles selon vous des actions mauvaises? » Je lui dis que non. — « Ni indifférentes? a J'y consentis. Il conclut de là qu'elles étoient bonnes. Je croyois qu'il me demanderoit si j'admettois aussi dans ces actions vertueuses de la propriété, et je songeois à lui répondre; mais voulant me donner des exemples, il parla ainsi : « Un prédicateur annonce la parole de Dieu, pour avoir occasion d'y mêler la sienne ; ou bien il prêche pieusement et apostoliquement, afin que tous lui rendent ce témoignage, qu'il est un homme apostolique ; il fait des conversions, afin de passer pour convertisseur : pèche-t-il, ne pèche-t-il point? agit-il ou non par propriété ou activité? » Je lui dis que ce prédicateur péchoit, qu'il étoit rempli de propriété, que c'étoit un homme vain et hypocrite. « Et celui, poursuivit-il, qui prêche uniquement pour exciter les grands et le peuple à la componction et à la pénitence, sans autre soin que de rendre nûment les paroles et la doctrine de l'Évangile? — Il ne pèche pas, » lui dis-je. Comment aurois-je pu lui répondre autrement? — « Un directeur, continua-t-il, dirige des femmes, et ne dirige qu'elles; il n'a d'attraits que pour ces sortes de directions; il aime ce sexe ; il est touché du son de leur voix et des sotteS confidences qu'elles lui font; elles l'amusent, elles remplissent sa curiosité; il ne conduit pas néanmoins ses pénitentes au dérèglement... — Il ne laisse pas de pécher, m'écriai-je, il est tout plein de propriété. — Et le directeur, me dit-il, qui
touché de Thorrcur du péril où s'exposent ces âmes chrétiennes par leurs crimes, reçoit indifféremment et sans acception de sexe tous ceux qui se confient à sa charité, conduite et éclairée par la science, quel péché, ma sœur, commet-il? et de quelle propriété laccusez-vous? » Je ne sus en vérité lui répondre. — « Ne vous lassez pas, ajouta-t-il. Un homme qui s'étant éprouvé, selon la règle de saint Paul, communie pour communier, pour cueillir et goûter le fruit de ce sacrement, pèche-t-il? » Je n'hésitai point : u II fait, mon frère, la plus grande chose qu'il y ait dans la religion, après l'oraison de simple regard. — Vous êtes folle, » me dit mon mari, qui étoit présent à toute cette conversation. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire ; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là, qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.
Le directeur. Mais, ma fille, il ne faut haïr personne, pas même son mari, quelque déraisonnable qu'il soit.
La pénitente. Je le hais, mon Père, en Jésus-Christ, et je ne voudrois pour rien au monde lui nuire; je ne lui veux aucun mal.
Le DiRECThUR. Continuez, ma fille.
La pénitente. « Un chrétien, poursuivit-il, qui communie au contraire pour communier, et aussi afin que quelqu'un, dont il ne peut autrement se concilier Pestirae et la bienveillance, le voie communier ? — 11 pèche, il pèche, lui dis-je : c'est ce qu'on appelle un hypocrite, un faux dévot, et c'est pour ces sortes de gens que les mots de propriété et d'activité ont été faits. — Fort bien, dit-il; mais aussi convenez-vous par vos réponses qu'il y a des gens, ou plutôt qu'il y a de telles actions si épurées, si louables par les principes, par l'intention, encore par leur nature, qu'on peut assurer que la propriété et l'activité n'y ont nulle part, celles du moins que vous qualifiez de principe corrompu, de vieil Adam, qui n'est autre chose apparemment que ce que, nous autres docteurs, nous appelons une pente, une foiblesse pour le péché, un vieux
levain, en un mot la concupiscence. Si je tombe donc d'accord avec vous qu'elle est très-vive et très-forte dans les grands pécheurs, qu'elle subsiste encore dans les personnes fragiles, et qui commettent les moindres péchés; qu'elle se fait môme un peu sentir dans les personnes pieuses, et qui évitent de déplaire à Dieu : avouez aussi de bonne foi qu'elle est presque éteinte dans les âmes saintes qui Tont combattue et comme atterrée, pendant leur vie, par des œuvres de chanté et de pénitence ? — Quoi ? mon frère, lui dis-je, voudriez-vous prétendre qu'il y a des gens impeccables? Le juste ne pèche-t-il pas sept fois le jour? — Je suis bercé de cela. Mais, ma chère sœur, s'écria-t-il, entendez ce qu'on vous dit, et qu'une concupiscence presque éteinte et comme atterrée n'emporte point pour les saints qui sont encore en vie ou sur la terre une impeccabilité parfaite, semblable à celle des saints qui sont dans le terme, et qui jouissent de Dieu : j'ai pensé dire, ajouta-t-il, semblable à celle qu'on acquiert, selon vos docteurs, par l'union essentielle. Quoi donc, ma sœur, continuat-il (car il en faut une fois revenir à ce point), n'admettezvous pas de bonnes actions, des actions vertueuses? — Sans doute, lui dis-je, et je vous l'ai déjà passé. — Des actions saintes? Et ceux qui les font, ne les appelez-vous pas des saints? — Je veux bien l'avouer, lui dis-je. — Dites, reprit-il, que vous ne pouvez le nier ; car je vous combattrois par les livres de vos docteurs ; je n'en ai pas perdu la mémoire, a Les (( actions faites par un principe divin sont des actions divines; u au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes u qu'elles paroissent, sont des actions humaines, ou tout au « plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce. » Que dites-vous de cela? » Je lui répondis tranquillement que ce qui étoit de nos livres appuyoit mon sentiment : que j'entendois par les actions vertueuses celles qui ne laissoient pas d'être des actions humaines, quelque bonnes qu'elles parussent, parce qu'elles étoient toujours des actions de la créature, sujettes par conséquent à la propriété et à l'activité. — II. 30
« Gomment, reprit-il un peu en colère, des actions vertueuses, et faites avec la grâce de Jésus-Christ, remplies de propriété et d'activité? — Il en est ainsi, mon frère, lui dis-je. — Donc remplies de péché; car propriété chez vous est un péché qu'on doit expier ou en cotte vie ou en Pautre. Voilà donc (mais, ma pauvre sœur, vous n'y songez pas), voilà, entendez-vous bien ce que vous dites? voilà, selon vous, des actions vertueuses qui ne sont pas vertueuses, de bonnes œuvres qui sont œuvres de Satan, incapables, indignes des récompenses que Jésus-Christ a promises et aux mérites et aux bonnes œuvres. En vérité, ma sœur, tandis qu'on a du bon sens et qu'il nous reste une étincelle de raison, il faut dire des choses qui ne soient pas du moins entièrement contradictoires, et par là dignes de la risée publique, et, comme c'est une matière de religion, dignes peut-être de châtiment. » 11 ajouta qu'il n'entendoit pas parler de moi, qu'il croyoit dans la bonne foi, mais de mes directeurs, qui m'avoient si mal instruite.
Le directeur. Mon étonnement , ma chère fllle , est que vous le soyez au point d'avoir su lui résister sur cet article fort délicat, et où il vous a dit ce qu'il y a de passable selon les principes de la Sorbonne.
La pénitente. Je vous souhaitois aussi de tout mon cœur à cette conférence.
Le directeur. Je lui aurois expliqué notre doctrine sur les actions divines, qu'ils ne connoissent point, faute d'être initiés dans les mystères du simple regard et de l'union essentielle, d'où nos actions, qui ne sont plus nos actions, mais uniquement celles de Dieu, tirent leur divinité, comme je vous l'expliquai dernièrement par occasion, et dont je vous donnerai quelque jour une connoissance plus parfaite.
La pénitente. Vous me ferez, mon Père, un extrême plaisir ; mais il faut achever de vous rendre compte de la suite de cet entretien. Il ajouta que ce n'étoit pas là tout ce qu'il avoit à me dire sur ce sujet, et qu'il vouloit me pousser à bout, sans me laisser môme de quoi répondre. Il s'cnquit de moi si la
DIALOGUE m. ' 307
différence que je mettois entre les actions divines et les vertueuses, accompagnées de la grâce, ne consistoit pas en ce que les premières étoicnt de Dieu seul, qui agissoit pour et dans la créature ; et que dans les autres, au contraire, la grâce de Jésus-Christ concouroit seulement avec l'action de la créature, qui en faisoit l'impureté et Timperfection. J'en de-
meurai d'accord, admirant en moi-même combien il étoit instruit de nos dogmes, u 11 faut donc, dit-il, pour exempter du péché de propriété ces actions vertueuses, et les élever à la qualité de divines, que la grâce seule agisse sur la créature, qui demeure passive, qui fait, comme vous dites, cessation de propre action, qui laisse faire Dieu tout seul. — Vous Tentendez à cette heure. — J'entends, répondit-il, que vous voulez que la créature ne corresponde, ne concoure, ne coopère en rien à la grâce qui agit en elle. — C'est ce que je vous dis. — J'entends donc, ma sœur, et comprends très-clairement que vous êtes hérétique. Vous en fieriez-vous au concile de Trente? » Puis, en s'interrompant lui-même : « Pour moi, j'admire comment de certaines gens, gâtés par leurs adulateurs et par beurs sectaires, se croyant plus fins ou plus profonds que le reste des fidèles, dédaignant par un fond d'orgueil de penser comme eux, et comme on a toujours pensé dans le christianisme, ne parviennent enfin, par tous les raffinements de leur esprit, et par une affectation de découverte et de nouveauté, qu'à imaginer une vieille erreur déjà condamnée par toute l'Église, qu'à devenir calvinistes ou luthériens, frappés d'anathème dans le concile de Trente. » Et passant dans son cabinet, qui est proche de la salle où lious mangeons, il en revint avec cette traduction du concile ; « Si « quelqu'un dit (vous voilà, ma sœur), si quelqu'un dit que le « libre arbitre de l'homme, mû et attiré de Dieu, ne doit point « prêter son consentement, ni coopérer avec Dieu, qui l'excite H et qui l'appelle pour obtenir la grâce de sa justification, (( mais qu'il doit demeurer comme quelque chose d'inanimé c( (voilà le corps mort), sans nulle action, et dans un état
«purement passif, qu'il soit anathèmc. » Ce canon fut fait contre les luthériens, qui soutenoient que toute coopération étoit mauvaise, et qu'il falloit s'en abstenir; et contre les calvinistes, qui trouvoient de Pimpureté dans les actions les plus saintes, et nioient le concours nécessaire de la volonté. Choisissez, ma sœur, de Tun ou l'autre dogme, ou plutôt l'un
et l'autre vous appartiennent. Et en effet, poursuivit-il, quand on croit une fois avec l'Église qu'il y a un péché originel, soit que Dieu ait regardé tous les hommes dans Adam, leur père, et qu'il lui ait plu d'imputer à tous son péché, comme il leur auroit imputé sa justice, soit que le venin de sa désobéissance coule, par la voie de la chair ou par quelque autre voie mystérieuse, dans toutes les générations qui sortent de lui; quand on est persuadé que le baptême est le remède spécifique que Dieu applique à cette maladie contagieuse ; que le péché de ce premier homme est réellement, actuellement et formellement effacé par les eaux salutaires ; quand on sait néanmoins, par sa propre expérience, qu'il ne laisse pas de rester de cette blessure une certaine foiblesse qu'on appelle concupiscence, qui sans être un péché, nous rend le mal plus facile à pratiquer que le bien ; quand on admet ensuite la venue de Jésus- Christ, sa mission, sa grâce, de quel usage, de quel secours, je vous prie, peuvent-ils être à l'homme, s'ils ne fortifient sa foiblesse? si le trouvant incliné au vice, ils ne le redressent et ne le plient à la vertu? s'ils ne le rendent fort et persévérant dans les voies de la justice? Mais quand il est vrai qu'il y a eu de ces hommes foibles et fragiles, qui prenant le dessus de la concupiscence, ont tenu ferme contre toutes les tentations, ont rL»si:>t ? à leur niiturel et à leur complexion, ont fait de continuels efforts pour vaincre leurs passions, et ont terminé une vie sainte par une mort plus sainte, où aller chercher la source de ces merveilles plus loin que la grâce qui justifie? que leur falloit-il davantage? dites, imaginez. Le dépouillement de la propriété? la vue distincte et indistincte de Dieu présent en tous lieux ? des motions extraordinaires.
sans un, sans relâche? des voix de Dieu articulées à la fin de chaque oraison de simple regard? Ouvrez les yeux, ma chère sœur ; consultez votre raison ; souvenez-vous seulement de votre catéchisme : que vous faut-il davantage? Je vais vous l'apprendre : notre consentement à la grâce, notre concours avec la grâce : c'est nous que Dieu récompense, c'est donc nous qui devons agir ; notre coopération à la grâce, qui est encore une autre grâce, mais qui suppose et qui aide l'action, le mouvement et la détermination de notre volonté, n
Il disoit, mon Père, toutes ces choses d'un ton fort passionné, mais qui ne m'irritoit en aucune manière : mon frère le docteur est le meilleur homme du monde, et qui m'a rendu auprès de ma belle-mère et de mon mari tous les bons offices dont il s'est pu aviser. Je sais qu'il est catholique de bonne foi ; il passe d'ailleurs, comme vous le savez, pour fort savant sur la religion, qu'il sait accommoder à la portée de ceux à qui il en parle. Tout cela, je l'avoue, me donnoit une grande attention pour tout ce qu'il me disoit; je n'en perdois pas une seule parole, et ayant, Dieu merci, de la mémoire...
Le directeur. Oh ! prodigieuse.
La pénitente. Avec ce que j'avois envie de vous rendre un fidèle compte de tout l'entretien, pour avoir sur cela des éclaircissements avec vous qui me pussent affermir dans notre doctrine, il ne faut pas s'étonner qu'il ne me soit presque rien échappé : jusque-là, mon cher Père, qu'il m'en reste des scrupules et bien de petites peines sur la plupart des choses qui m'ont été dites. Je ne sais, mon Père, si ma mémoire me les pourra fournir sans un nouveau recueillement qui m'en rappelle l'idée.
Le directeur. C'est bien dit, madame : remettons le reste à demain, s'il vous plaît, à la même heure qu'aujourd'hui; car il n'y a rien à perdre d'une conversation aussi curieuse.
La pénitente. A demain, puisque vous le voulez ainsi, et je serai exacte au rendez-vous.
DIALOGUE lY.
Vie et actions d'un saint opposées aux maximes et aux pratiques des quiétistes. QuMl n*attcnd point des motions et des inspirations extraordinaires pour faire le bien. Examen de conscience devient un péché de propriété selon les quiétistes. Célébration des fêtes, prières, assistance à la messe. Réception des sacrements et autres pratiques de piété commandées par rÉglise, indifférentes ou nuisibles selon les mûmes principes.
Le directeur. J'ai renvoyé le comte de ***, et M"»« la marquise de ***, et M"^ la présidente de ***, pour vous tenir ma parole. Je vous avoue que je souffre beaucoup dans leurs fades conversations : ce sont des gens ennuyeux qui ne font que des questions grossières et embarrassées. Si je leur propose quelques-unes de nos maximes, ils me répondent avec un froid et une insipidité qui marque le peu de progrès qu'ils font dans nos mystùres. Croiriez -vous que la présidente, depuis un an, ne peut comprendre l'évacuation de Tesprit d'Adam? Cependant on veut dans le monde qu'elle ait de Tesprit.
La pénitente. De l'esprit! ce sont des gens qui jugent bien légèrement, et qui ne la voient guère : pour moi, je vous avoue qu'en trois différentes visites, elle m'a paru fort bornée. Convenez, d'ailleurs, mon Père, qu'elle n'a ni vivacité ni mémoire.
Le directeur. U vous est fort aisé, ma fille, de trouver qu'on manque de mémoire, vous qui en êtes un prodige : il faut vous l'avouer, j'ai repassé toute la nuit avec admiration le récit fidèle que vous me fîtes hier de la longue et docte conversation de monsieur votre beau-frère.
La pénitente. 11 est vrai, mon Père, que j'ai la mémoire
assez heureuse; je D*en ai jamais tani senti le besoin que dans ce qui me reste à vous dire de tout notre entretien.
Le directeob. Je serai ravi d'en apprendre la suite.
L\ péNiTE?iTE. La suite est qu'après y avoir un peu pensé, j'ai dit à mon beau-frère que quelque homme saint qu'il voulût choisir à sa fantaisie, il n'auroit pu être tel sans le dépouillement de toute propriété, c'est-à-dire de propre action, et sans motion divine qu'il aurait sentie en soi en conséquence de Toraison de simple regard, et qui l'auroit réglé dans toute sa conduite. 11 me dit sur cela que j'avam^ois cette proposition en l'air et sans preuve, et ajouta qu'il m'alloit convaincre que les mouvements extraordinaires n'étoient pas plus nécessaires à un homme né dans le christianisme qu'à moi une motion divine pour me faire rendre mon pain bénit : en un mot. qu'il feroit vivre et mourir son saint, sans qu'on pût, avec le moindre fondement, relever aucune circonstance de sa vie où il eût besoin des conditions que je proposois : ni de dépouillement de propre action, ni de ce que j'appelois contemplation acquise, ni de motion divine, et continua de cette manière : « Je suppose seulement que mon saint est baptisé; je n'appréhende pas, dit-il, que vous me souteniez d'abord qu'il eût besoin, quelques heures après sa naissance, de simple regard et de motion divine, pour se préparer à recevoir ce sacrement : peut-être me direz-vous que le simple regard a été nécessaire à ses parrain et marraine, avant qu'ils aient répondu pour lui de sa foi au prêtre et à l'Église? Cet enfant, dis-je, à peine a l'usage de raison, qu'il entend parler de Dieu, d'Église et de religion. Dans l'âge de l'adolescence, et ensuite dans sa jeunesse, il apprend de ses parents et de ses maîtres les cérémonies, les mystères, les maximes de cette religion; il sait ce que Dieu ordonne et ce qu'il défend, ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît; bientôt il sent, il goûte les preuves de cette religion; l'y voilà confirmé par la lecture de l'Évangile, qu'il trouve dans une Église qui porte en soi les caractères de vérité et de sainteté, par la doctrine unanime
de tous les fidèles, par la tradition; il est plein de la connoissance de ses devoirs; il est prévenu qu'il faut éviter le péché; il sait où est le péché et où il n'est pas; il connolt la grâce, son efficacité; il n'ignore pas qu'elle lui est nécessaire pour fuir le péché et pratiquer la vertu, qu'il faut vouloir cette grâce, la désirer, la demander, y acquiescer, y coopérer. — Prenez garde, lui dis-je, mon frère, que pour la coopération, vous la supposez, et elle est en question entre nous.
« — Je la suppose, me répondit-il, comme la doctrine de PÉglise universelle, déclarée dans le concile de Trente, au canon 4 de la 6* session : vous ne vous en souvenez plus, mais ayez patience, s'il vous plaît : suivons le saint et ne le perdons pas de vue. Que voulez-vous qu'il fasse pendant le cours de sa vie? Lui défendrons-nous la prière? Je n'enserois pas le maître, ni vous non plus : il s*abstiendroit aussi tôt de croire en Dieu, que de le prier; il sait par mémoire tout l'Évangile et tout saint Paul; les livres divins ne lui parlent que de foi en Jésus-Christ, que de soumissions de l'entendement sous le joug de la foi, que de justifications par la foi; il a été allaité, il est nourri de ces maximes; il ne délibère point s'il croira ou s'il ne croira pas : il croit, et parce qu'il croit, il prie. La prière lui est marquée aussi souvent, aussi expressément que la foi : Veillez, priez, pour ne point entrer en tentation^; cherchez, et vous trouverez, etc; frappez, et on vous ouvrira, etc.^ Bien plus, il trouve dans les livres saints une prière toute faite, Toraison dominicale, le Pater noster, que Jésus-Christ a dictée et composée pour notre usage, pour nous être la formule ou le modèle de toute prière. Voulezvous, ma sœur, tant qu'elle subsistera, que mon saint la néglige pour l'oraison de simple regard ? qu'il suive une motion extraordinaire pour la prononcer dans son cœur? qu'il
1. Saint Matthieu, chapitre xxvi, verset 41 ; saint Marc, chapitre xiv, verset 38.
2. Saint Matthieu, chapiu-e vu, verset 7 ; saint Luc, chap. xi, yerset 9.
attende que Dieu lui dise fonnellement : « Dites mon oraisoD, » ou : (( Ne la dites pas... Priez-moi de la manière que mon « Fils vous a prescrite; n ou : « N*ayez seulement qu'une vue (c confuse et indistincte de mon être, ou tout au plus de ma (( présence en tous lieux, comme l'enseignent lesquiétistes?»
(( 11 en est de même de Taumône. Quel besoin d'inspiration extraordinaire pour la faire? Un pauvre la demande à notre saint : il la lui donne comme à Jésus-Christ lui-même, qui a dit qu'il réputeroit ce que le chrétien aura fait pour le pauvre, comme s'il étoit fait à sa personnel Ailleurs il dit : favois faim, vous m'avez donné à manger; favois foif^ vous m'avez donne à boire. Venez, le royaume des cieux esl à vous *.
« Quand Jésus-Christ pourra-t-il et voudra-t-il mieux s'expliquer, plus nettement, dans Toraison de simple regard?
€ Ç'auroit été, sans mentir, une action bien édiûante dans ces derniers temps de misère publique causée par la stérilité de la terre', de remettre un misérable qui mouroit de faim, après la motion divine, de peur de le secourir par propriété et par activité, c'est-à-dire par des mouvements de pure charité chrétienne! Ne voyez-vous pas, ma sœur, jusqu'à quel point de ridicule et d'absurdité vos principes vous peuvent conduire?
(c Revenons au saint homme. Il n'ignore pas, il est vrai, que vos directeurs vous insinuent que l'austérité réveille la concupiscence, qu'elle met les sens en vigueur, loin de les amortir; mais il ignore encore moins que la vie de Jésus- Christ n'a été qu'un tissu d'austérités, d'humiliations, de pauvreté, de jeûnes, de mortifications, de souffrances, qui s'est enfin terminée par une mort infâme et douloureuse; qu'il doit y avoir au moins une grande conformité de la vie des membres à celle de leur chef, à moins de vouloir faire de la reli-