II. U
« — Je vous entends, ma sœur : quand vous le jugerez assez parfait, ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'il doit aux usages de l'Église, et à le dégoûter des pratiques chrétiennes. Ainsi la négligence sur ses devoirs sera une induction de la perfection de son état, et il pourroit même par vos soins monter à un tel degré, que votre directeur le dispenseroit pour toujours d'aller à confesse et de communier. »
Le directeur. C'est selon, deviez-vous lui dire; car, ma fille, si l'on sentoit en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacrements, qu'on ne pût les désirer, s'y préparer et les recevoir sans propriété et activité, et qu'on fût ainsi exposé à participer aux mystères de Dieu sans motion divine, je tiens, et tous nos docteurs avec moi, qu'il n'y a point de circonstances tirées du jour, du précepte, de la bienséance ou de la nécessité, qui puissent obliger une âme fidèle à commettre un péché en usant de la confession et de la communion, et qu'elle fait mieux de s'en abstenir. Mais vous aurez, madame, le loisir et l'occasion peut-être d'épuiser cette importante matière. Achevons l'entretien avec votre docteur.
La pénitente. Un des messieurs de Sorbonne se fit annoncer, comme il en étoit où je vous ai dit.
Le directeur. Hé bien?
La pénitente. Il ne voulut pas poursuivre en présence de son ami, et, je crois, par des égards pour moi; je le voulois encore moins que lui; car comme il est né éloquent et beau parleur, il rend les choses qu'il dit assez plausibles et capables de faire impression. Je voudrois, mon Père, vous le faire connoître : vous lui répondriez beaucoup mieux que moi, et je vous avouerai qu'avant de nous séparer, je lui proposai, le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part.
Un plaisant mot de ma belle-mère là-dessus : a Vous ne sauriez mieux faire, ma fille, que de les faire trouver
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ensemble. Voulez-vous que ce soit ici? J'aurois le plaisir de voir mon fils l'abbé vous rendre tous deux chrétiens, vous et votre directeur. »
Le directeur. Nous parlerons, madame, de cette entrevue à la première fois.
La pénitente. J'y consens, mon Père; aussi bien je crains que le récit de cette conversation ne nous ait menés trop loin, et qu'il ne vous ait peut-être un peu ennuyé.
Le DIRECTEUR. Poiut du tout, madame; mais puisque vous le voulez ainsi, je vous laisse partir, pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher à l'avenir de telles aventures.
Les maximes des quîétistes détouracnt de la confession et de la pénitence. L'abandon parfait qu'ils enseignent jette dans Tin différence pour le salut, pour les bonnes œuvres, pour les biens spirituels, pour les vices et les vertus; il fait consentir T&me à Textinction de la charité et de la foi,i aimer Tétat de péché, le désespoir et la damnation. Affreuses oon^ quences de cette indifférence absolue : qu'elle renverse les premiers principes du christianisme; qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que Ton fait dans l'oraison dominicale.
Le DIRECTEUR. Mon Dieu, madame! j'appréhende bien que vous ne vous Soyez un peu ennuyée dans ce mauvais poste, et que le froid que vous avez souffert en m*attendant n'ait causé cet abattement et cette pâleur que je vous vois. Où sont donc ces yeux vifs et riants, ces belles couleurs qui relevoient votre teint ? Je ne suis pas au moins édifié de cet air languissant que vous nous apportez : vous étiez si vive et dans une si parfaite santé la dernière fois ! Donnez-moi vos deux mains, que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin de vous à Tavenir. Que vous est-il donc arrivé, ma chère dame, depuis huit jours quenous ne nous sommes pas vus? Est-ce toujours ce mari? est-ce moi? votre bclle-môrc? ou monsieur son fils, le docteur ? Vous plaindriez-vous de moi ? Car vous êtes triste, et point du tout dans votre naturel. Seroit-ce notre doctrine qui vous inquiéteroit? Est-ce que nos pratiques surpassent vos forces ? Cela scroit bien extraordinaire : car pour une âme qui éprouve des peines, des langueurs et des sécheresses dans nos exercices, il y eu a mille que Dieu conduit par le repos, par la douceur, et j'oserois dire, par une divine nonchalance. Y a-t-il rien de plus agréable à une jeune femme d'une complexion
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délicate, que de demeurer passive toute sa vie, et d*avoir même scrupule de faire pour Dieu et pour le paradis la moindre action qui puisse l'émouvoir le moins du monde , que de ne se plus tourmenter ni du passé ni de l'avenir, et pour le présent, prendre le temps comme il vient, sans d'autre parti sur les actions bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous en remettre pour l'événement à la volonté divine, maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal qu'il lui plait, suivant la diversité de ses voies et la profondeur de ses jugements? Imaginez-vous, madame, un système de religion le plus accommodé à la portée des hommes, et qui semble fait exprès pour leur aplanir le chemin du ciel, afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans violence : seroit-il de bonne foi comparable aux suavités ineffables, aux inactions, à la paix, aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? Ne faudroit-il pas se haïr soi-même, je veux dire son âme, son corps, ses plaisirs, sa joie, pour, connoissant nos principes et toutes leurs suites, refuser d'en profiter et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, madame : nous sommes à peine sortis de la quinzaine de Pâques, chargée encore d'un jubilé ; la prière, le jeûne, les stations, les sacrements vous uront mise en l'état où vous voilà.
La pénitente. Vous dites vrai, mon Père, en quelque manière, mais qui n'est pas celle dont vous l'entendez.
Le DinECTEUR. Comment, ma chère fille? hé ! je vous avoue que je n'y entends plus rien. Auriez-vous trouvé quelque ignorant de confesseur qui vous auroit refusé l'absolution?
La PÉNITENTE. Cela ne pouvoit pas être, mon Père.
Le directecr. Pourquoi non, ma fille ? Je vais vous montrer que cela étoit très-possible. Il ne faut pour cela que s'être adressé à un homme scrupuleux, qui aura pénétré par votre manière de vous confesser que vous n'avez pas fait votre examen de conscience.
L\ pÉNrrENTE. Hélas ! mon cher Père, j'aurois grand tort de m'en prendre à un confesseur !
Le diregteuk. Tant mieux, madame, «t ce n*est pas une chose si ordinaire que de bien rencontrer en ce point, et d'avoir sujet de se louer de ces gens-là.
La pénitente. Je ne m'en loue pas aussi, mon Père, et je ne suis pas en cet état-là.
Le directeur. C'est-à-dire, madame, que vous n'avez pas usé ces Pàques-ci de la confession ?
La pénitente. Non, mon Père.
Le directeur. Je l'ai vu d'abord. Et pour la communion, ma fille, comment cela s'est-il passé ? Êtes-vous contente?
La pénitente. Point du tout.
Le directeur. Croyez-vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser cette année avant que de communier? Mais quoi ? vous pleurez, ce me semble, et vous avez quelque chose sur le cœur que vous ne me dites pas.
La pénitente. Je n'ai rien, mon Père ; je crois seulement que j'aurois mieux fait d'approcher des sacrements de relise dans cette solennité de Pâques, comme j'y ai été élevée dès ma plus tendre jeunesse, comme ont fait mon mari, mon beau-frère et ma belle-mère, qui toute simple qu'elle est, a peut-être pris un meilleur parti que je n'ai fait, et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi, seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Église, quelle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son curé. Enfin, mon Père, je voudrois qu'il m'eût coûté cette main-là, et avoir fait mes Pâques, et ensuite gagné le jubilé comme les autres.
Le directeur. Mais il n'y auroit pas eu en effet grand mal à cela ; d'où vient, madame, que vous n'avez pas fait l'un et l'autre, si votre santé vous lepermettoit?
La pénitente. Je vous le dirai. Je savois, mon Père, comme les autres, que le pape avoit accordé un jubilé général, qu'il s'ouvriroit dès la semaine sainte : je formai la résolution de le gagner, je m'en ouvris même à vous dès le commencement
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du carême, et vous me dites que vous me le permettiez. Je n'ai rien rabattu, comme vous avez vu depuis ce temps-là, de la sublime oraison; j'ai écouté toutes les motions divines; j'ai renoncé de cœur à toute propriété et à toute activité. Il est vrai que la fête de Pâques venant à s'approcher, j'entrai un matin par ancienne habitude dans une profonde considération de la grandeur du mystère, de l'importance qu'il y a voit pour moi de le bien solenniser. Je songeai quel bien inûni c'étoit pour une âme qui communioit dignement, quelle source, quels trésors de grâces étoient renfermés dans les indulgences que l'Église vouloit bien octroyer dans ces saints jours, par le pouvoir qu'elle en avoit de Jésus-Christ. Je me préparai donc d'ajouter à Pacte de simple présence de Dieu, des réflexions vives sur sa bonté infinie , sur ses miséricordes inépuisables; je récitai ensuite le psaume Miserere : j'y trouvai du goût, je le récitai une seconde fois; je choisis les jours que je ferois des stations.
Le directeur. Des stations?
La pénitente. Oui, mon Père, des stations. Je me taxai à une telle somme pour mes aumônes ; je m'efforçai de me souvenir de mes péchés, comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agiroit de les confesser avant que d'approcher des mystères. Enfin mon plan étoit dressé, ma résolution prise, suivant en cela les vues que j'avois eues dès le jour des Cendres, comme je vous l'ai dit. Hélas I mon Père, ou heureusement, ou malheureusement pour moi, je m'allai souvenir d'avoir lu dans un de nos livres, que les vues qu'on a de faire une chose sont des obstacles à la perfection, et je me dis à moi-môme : « Je serois bien malheureuse, si avec tous mes soins et toute mon application à m'acquitter de mes devoirs, l'abstinence, le jeûne, Taumône, la prière, joints à l'usage des sacrements, bien loin de m'être utiles en aucune manière, ne servoient au contraire qu'à me faire tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avois atteinte ; je suis sans doute entraînée à toutes ces bonnes œuvres, et à ces
apparences de vertu et de dévotion par une habitude contractée dès mon enfance ; ce ne sont que des suites des impressions qu'on m'a données dès mes premières années; j'éprouve en moi un trop grand empressement d'aller à confesse et de communier, et parce que je veux cela trop déterminément, je n'en dois rien faire, et par conséquent je ne le dois pas vouloir. » Je me mis ensuite si fortement dans l'esprit que j'étois obligée à résister à cette volonté déterminée de faire mes Pâques et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans l'impuissance de m'acquitter de l'un et de l'autre; j'y avois même une résistance horrible, et il me sembloit que quelque chose surtout m'impossibilitoit la confession. Cet extrême éloignement pour les sacrements me convainquit assez néanmoins qu'il n'y avoit point de propriété à mon fait, et que c'étoit peut-être la vraie disposition où je devois en approcher ; mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseignent, qu'il faut tout faire dans une grande paix, et avec cette douce impulsion qu'on appelle motion divine, je me trouvai dans cette perplexité de m'abstenir d'abord de faire mes dévotions, parce que je le voulois trop déterminément, et bientôt de ne pouvoir les faire faute d'attrait, et par l'extrême opposition que j'y avois.
Le directeur. En un mot, ma fille, vous ne pûtes aller à confesse ni à la communion, et parce que vous le vouliez, et parce que vous ne le vouliez pas.
L\ PÉNITENTE. Hélas 1 mon Père , il n'y a pas autre chose !
Le DIRECTEUR. Tant mieux, ma chère fille, et je ne vous dissimule pas qu'à voir vos larmes et le désordre de votre visage, j'appréhcndois fort qu'il ne vous fût arrivé pis. Ditesmoi, je vous prie, dans cet effort que vous dites que vous avez fait pour vous ressouvenir de vos péchés, et qui est peutêtre la cause du trouble qui vous est arrivé, vous étcs-vous trouvée coupable de quelque défaut? Avez-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque égarement?
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L\ PÉNITENTE. Oui, uioii Père, et c'est ce qui me portoit à recourir à la confession.
Le directeur. Étrange force de lliabitude et de la coutume, lors surtout qu elles ont leurs racines dans notre première éducation! Cetoit précisément, madame, à quoi vous ne deviez pas songer. Vous ne pouvez vous imaginer de quelle importance il est pour une âme qui tend à la perfection, de ne se point inquiéter de ses défauts. Il suflîsoit après cet examen de l'état de votre conscience, que vous auriez dû même vous épargner, de vous ramasser au dedans, attendre et souffrir la pénitence que Dieu vous auroit voulu imposer lui-même, et rien davantage, sans faire pendant cette semaine de Pâques aucunes prières vocales, sans vous imposer aucune mortification.
Apprenez, ma fille, que les prières qu'on se tue de dire, et les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles de la grâce, mais seulement des instruments accommodés à notre foiblesse, qui amusent et soutiennent notre imagination plutôt qu'elles ne contribuent à la sanctification de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu est de mille degrés au-dessus du Veni Creator et du psaume Miserere et de toutes les oraisons les plus communes et les plus consacrées dans l'Église; il y a des moments où elle donne à une âme résignée du dégoût pour l'oraison dominicale; il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, où vous venez de vous trouver, où elle tient lieu non-seulement de toutes prières, de toutes mortifications, de toutes bonnes œuvres, mais aussi de sacrements, je dis de la confession et de la communion. Quelle est donc, madame, votre inquiétude, et que cherchiez-vous dans les sacrements et dans le gain du jubilé? De l'indulgence pour les châtiments dus à vos péchés? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu, que d'avoir recours à sa miséricorde ? parce que le premier procède du pur amour qu'on a pour Dieu, et que le second, venant au contraire de l'amour que nous avons pour nous, et
tendant à éviter la croix, ne peut être agréable à Dieu, et est indigne de sa miséricorde.
La pÉNrrENTE. Qu'appelez-vous, mon Père, tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences? C'est bien tout le contraire ; car les chrétiens, en se soumettant aux petites croix, c'est-à-dire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose , tendent à éviter l'enfer qui seroit dû à leurs péchés.
Le directeur. Dites-moi, ma fille, monsieur votre mari et monsieur le docteur, son frère, ont-ils fait vœu de passer leur vie ensemble?
La pénitente. Ils s'aiment assez, mon Père, pour ne pas songer sitôt à se séparer.
Le directeur. Vous pourriez donc, madame, dans la suite, être obligée en conscience de les abandonner tous deux ; car je ne vous le cache plus, ma chère fille , un plus long commerce avec ces personnes-là seroit capable de vous pervertir. Quelle est en effet cette appréhension des peines et des châtiments de l'autre vie, dont vous meparoissez toute troublée? Où est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu, que vous prêchiez vous-même aux autres avec tant de force? Ignorez-vous encore que labandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer? Que craignez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre; hélas! pour ce que vous valez, qu'importe?
La pénitente. Mais, mon Père, comme âme rachetée par le sang de Jésus-Christ, il me semble que je puis dire que je vaux quelque chose, et que je commettrois un péché horrible de ne pas songer à me sauver, et de ne pas espérer mon salut, après que Dieu même a fait des choses si extraordinaires, a daigné passer par des états si humiliants, seulement pour me le procurer. Peut-on avoir de Tindifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux, pour sa mort?
Le directeur. Oui, ma Glle, cela n'est pas impossible.
La PÉNITENTE. Ah I mon Père, que dites-vous là? Quoi! sachant quelles ont été les vues de Dieu sur moi par la mission de son Fils, je ne ferai pas tout ce qui est en moi pendant tout le cours de ma vie, pour y correspondre et pour achever par mes actions louvrage de ma rédemption?
Le DIRECTEUR. Non, ma fille, et cela mérite explication en un certain sens.
La pÊNrrENTE. Je ne m exciterai pas à augmenter ma foi de jour en jour, à m'embraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance?
Le DIRECTEUR. Point du tout, madame.
La PÉNITENTE. Je ne m'étudierai pas dans toute ma conduite à discerner la volonté de Dieu, afin de Taccomplir le plus exactement qu'il me sera possible?
Le DIRECTEUR. Vous n'y êtes point encore.
La pénitente. Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le tremblement, incertaine comme je suis si j'ai la grâce de Dieu ou si je ne l'ai pas?
Le directeur. Encore moins.
La pénitente. Mon beau-frère, en effet, m'auroit-il trompée ? Je ne puis me le persuader.
Le directeur. Rien n'est plus certain, ma chère fille, que qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abîmer entièrement dans la volonté de Dieu, sans se soucier le moins du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne faut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la grâce de Jésus-Christ, ou si elle nous manque : qu'importe? et que quelqu'un la possède en un degré plus éminent que nous? Il faut aller jusqu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces, que nous en soyons entièrement dépouillés, et que nous ne fassions que de l'horreur. Vous parlez, ma fille, de foi, d'espérance et de charité : vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être; vous parlez de vertus et de bonnes œuvres :
tout de même. L'indifférence au plus ou au moins de toutes CCS choses, voilà en quoi consiste la perfection.
La pénitente. Quoi I mon Père , la perfection pourroit consister à n'aimer Dieu que médiocrement, et à ne presque plus espérer en lui?
Le directeur. Je ne dis pas cela, mais à ne se plus inquiéter de laimer peu ou beaucoup, comme d'espérer en lui ou fermement ou foiblement. Voilà ce que je dis.
La pénitente. Mais, mon Père, si je ne sentois plus de charité, ni aucun amour pour Dieu!
Le diuecteur. Il faudroit, ma fille, s'y résoudre et prendre patience.
La pÉNrrENTE. Si je n'espérois plus en lui, et que je tombasse dans le désespoir! Cela est horrible, ce que je vous dis.
Le DIRECTEUR. Il faudroit, madame, non-seulement supporter cet état horrible, mais l'aimer.
La pénitente. L'aimer? Aimer le désespoir?
Le directeur. L'aimer, ma chère enfant, si du moins vous vouliez être une parfaite abandonnée.
L\ pénitente. Mais, mon Père, je pourrois donc par la même raison consentir à l'extinction entière de ma foi?
Le directeur. Vous y êtes, ma fille, et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.
La pénitente. Je les vois si bien, que je conclus qu'on peut se résigner à la perte de toute la perfection et de toute la sainteté où l'on peut parvenir en cette vie.
Le directeur. Comment l'ontendez-vous?
L\ pénitente. Ne mavoz-vous pas parlé ainsi de l'état sublime où une àme se trouve élevée par l'oraison du simple regard ?
Le directeur. Oh! sans doute.
La pénitente. Ne l'appelez-vous pas oraison de foi, nudité de foi, un acte de foi pure?
Le directeur. Jamais autrement, ma fille.
La pénitente. Nest-ce pas, mon Père, dans ce premier et
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seul acte, que l'on ne réitère plus, et dont les autres actes qui pourroient échapper à Tâme ne sont que la continuation, que consiste le parfait abandonnement et Tentière résignation à la volonté de Dieu?
Le directeur. Cela est ainsi.
La pénitente. Concluez donc vous-même que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnement, qui n'est autre chose que l'oraison de foi pure et de nudité de foi, que Tùme peut non-seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance, mais même de sa propre foi, et qu'il arrive en elle que c'est par la foi du simple regard, je veux dire, que c'est à force de foi qu'elle est môme contente de n'en avoir plus, qu'elle est indifférente à en avoirouà n'en avoir pas.
Le directeur. Hé bien! ma flllc, quelle merveille y a-t-ilà cela?
Lv pénitente. La merveille, mon Père, est que par nos propres principes, cette sublimité de notre état, sans laquelle nous sommes réduits à rien, nous la perdons gaiement et avec la dernière indifférence, et qu'à force d'abandonnement, nous pourrions déchoir aux complaisances de l'abandonnement même, et tomber dans le vice opposé : ce qui me paroit obscur et impliqué, je vous l'avoue.
Le directeur. Est-ce là, madame, tout ce que monsieur le docteur vous a appris sur ce sujet? Je vais le mener plus loin, et s'il étoit ici, je lui ferois bien voir du pays.
La pénitente. Je vous l'amènerai, mon Père, je vous l'ai promis.
Le directeur. Qui lui diroit, madame, qu'il faut que l'âme qui tend à la plus haute perfection se résolve de perdre absolument toute volonté propre ; qu'elle renonce à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles soient, sitôt qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence; qu'elle ne doit pas affecter la pratique d'aucune vertu choisie entre plusieurs; qu'elle doit être indifférente à toutes vertus, flotter
entre la vertu et le vice, et attendre le bon plaisir de Dieu, à qui seul il appartient d'en ordonner; qu'elle doit porter cette indifférence jusques aux choses qui concernent son âme, aux biens spirituels, à sa prédestination, à son éternité; qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations, d'éviter le mal et de persévérer dans le bien; qu'elle doit être franche de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de ses chutes, ni inquiète des scandales qu'elle a pu donner, parce qu'elle a oublié le passé, qu'elle remet l'avenir à la Providence, contente de l'état bon ou mauvais où elle se trouve actuellement, et à chaque moment de sa vie, par la volonté infaillible de Dieu, à laquelle elle est parfaitement résignée... 0 mystùre ineffable de cette résignation totale aux décrets divins et irrévocables, serez-vous toujours si peu connu des hommes ! Ne concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra; que qui ne désire rien ne fait élection de rien, ne refuse rien ; que le rien est rien, encore rien et toujours rien! Voilà l'état de l'âme dans le parfait anéantissement où elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre; elle ne doit plus, elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire; elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur elle-même, plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singulière de ne plus penser à ses défauts. Elle agit alors sans connoissance, elle oublie Dieu et soi-même... Que diroit à tout cela monsieur le docteur?
La pénitente. Hélas! mon Pure, je ne sais pas précisément ce qu'il pourroit dire; mais je suis assurée que s'il étoitenma place, il seroit bien moins embarrassé que je ne le suis; car après vous avoir entendus parler tous deux, je conclurois presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes, que Jésus-Christ ait laissées aux hommes avant que de quitter la terre; que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dire que la doctrine de mon beau-frère me paroit avoir un très-grand rapport avec
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celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde, et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.
Le directeur. Gela peut être, madame; mais cela ne prouve rien.
L\ PÉNITENTE. Gomment? mon Père, une telle différence de créance et de sentiments sur des choses de religion, ne prouve-t-elle pas du moins que l'un des deux se trompe? Et que si, comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frère le docteur et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine, et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre, à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement?
Le directeur. Ahl ma fiUc, cela fait trembler en effet; et comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inclinations bonnes ou mauvaises, et n'avoir pas, par exemple, plus de disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale, ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus, que deviennent ces âmes?
La pénitente. Mais, mon Père...
Le directeur. Patience, madame, s'il vous plaît : que deviennent, dis-je, ces pauvres âmes qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu?
La pénitente. Pardonnez-moi, mon Père, si je vous interromps; vous me faites parler à votre gré sur cette indifférence entre la chasteté et un péché que je n'oserois nommer; je ne connois pas cet état-là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénument que je n'y suis pas encore parvenue ; j'ai toujours cru jusqu'à présent, selon que la conscience et la pudeur me l'ont inspiré, qu'une femme doit éviter le désordre, et être chaste et fidèle à son mari. Si j'ai eu quelquefois des tentations du contraire, je n'ai point balancé à y résister de tout mon pouvoir. Pour les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir, je les ai
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écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter, parce que j ai senti dans mon cœur que c'étoit sa volonté, à laquelle je devois m'abandonner, plutôt qne de garder une dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.
Le DiRECTEUB. Mais, madame, posant le cas que succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans Finûdélité, qu'auriez-vous choisi ou du désespoir ou du saint abandonnement?
La pénitente. Dans un tel malheur, je me serois résignée à la volonté de Dieu, qui en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi, auroit néanmoins permis que je Teusse commise, peut-être pour m'humilicr; mais avant de la commettre, il est bien certain, mon Père, que plus j'aurois entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins j'aurois eu d'indifférence sur Tinclination que je me serois sentie à éviter une telle chute. Quand le mal est fait, on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait : c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d*en faire pénitence; mais ce n'est pas celui que vous proposiez, puisqu'il s'agissoit au contraire de bonnes ou de mauvaises inclinations où vous vouliez que je fusse indifférente.
Le omECTEUR. Je le veux encore, ma fille, avant et après la chute : avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire quelle ne soit pas arrivée. Car, ma chère fille, ouvrez les yeux, et rendez-vous à l évidence de la raison : que voudriez-vous faire de mieux après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère? En chercher la rémission par des indulgences? Je vous l'ai dit, vous ne devez pas vouloir abréger vos peines. Chercher du moins, me direz-vous, à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales? Avez-vous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de l'écouter s'il vouloit vous parler lui-même et se faire entendre? Qui êtes-vous donc, pour oser parler à Dieu, ou lui demander le moindre avantage
temporel ou spirituel pour vous et pour les autres? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du jubilé célébrer les fêtes et fréquenter les églises? ignorance, madame, simplicité ! permettez-moi de le dire, et apprenez une bonne fois que Dieu en tout temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints, et que tous les lieux sont lieux sacrés. Voyez après si la différence des temps ou des lieux est recevable.
Non, madame; et si vous me dites que vous êtes dans rhabitude d'aller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu, la sainte Vierge et les saints, tant pis, madame; tant pis, du moins pour ce qui regarde la Vierge et les saints : ils sont créatures, et par conséquent vous ne les devez pas prier.
La pénitente. Je ne saurois m'empôcher, mon Père, devons interrompre encore sur ce que vous venez d'avancer touchant la prière de la Vierge et des saints, que vous condamnez si ouvertement. Il faut que je vous témoigne la peine que cela me fait. Je suis élevée dans des sentiments bien différents : l'on ne ma rien tant recommandé, dès mon enfance, que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les saints. L'on m'a enseigné qu'un chrétien devoit leur adresser ses prières, afln d'obtenir de Dieu par leur intercession les grâces dont il a besoin; qu'il est bon d'avoir de la confiance dans leur intercession, et principalement dans celle de la Vierge auprès de son fils; qu'elle est notre patronne et notre avocate auprès de lui; que les saints de l'Église triomphante, en louant et glorifiant Celui qui fait leur bonheur pour toujours, ne cessent de prier pour l'Église militante, et de lui demander que les mortels qui sont sur la terre soient participants du bonheur dont ils jouissent. Ce sont là les maximes que j'ai sucées avec le lait, dans lesquelles j'ai été élevée : maximes que j'ai entendu annoncer à tous les prédicateurs de l'Évangile, et que je vois autorisées par la pratique universelle de l'Église. Que dites-vous à cela, mon Père? Croyez-vous qu'un raisonnement aussi foiblc que celui que vous m'apportez, que la
Vierge et les saints sont des créatures, et par conséquent qu'il ne les faut pas prier, soit capable de m'ébranler? C'est une objection cent et cent fois répétée par les prétendus réformés, et détruite par les docteurs catholiques. Il faut que je vous raconte ce que j'entendis dire là-dessus dernièrement à mon frère le docteur : il recevoit l'abjuration d'un nouveau converti, qui convaincu de la vérité de tous les autres points de la créance de l'Église, avoit encore quelque difficulté sur celui du culte et de l'invocation de la Vierge et des saints, par la même raison que vous alléguez. Il avoit dans la tête que Ton ne pouvoit honorer les saints sans une espèce d'idolâtrie, parce que ce sont des créatures, et qu'il n'y a que Dieu qu'on doive adorer. 11 n'étoit pas encore revenu des préventions que les ministres lui avoient inspirées contre les catholiques, en les accusant de rendre à des créatures un culte qui n'est dû qu'à Dieu, d'adorer la Vierge et les saints ; et il y avoit même été confirmé par les discours imprudents de quelques catholiques peu éclairés, qui portent trop loin la vénération qu'on doit rendre à la Vierge et aux saints, et par les pratiques superstitieuses de quelques particuliers. Mais mon frère le docteur résolut aisément ses difficultés, dissipa ses doutes, et le fit bientôt revenir de son erreur, et convenir de la vérité, en lui exposant nettement la doctrine de l'Église. « Il y a bien de la différence, lui dit-il, entre le culte d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu, et le culte que nous rendons à la Vierge et aux saint?. Nous les honorons, comme dit saint Augustin*, d'un culte de dilection et de société, et non pas d'un culte de latrie : nous les honorons, en les imitant, et non point en les adorant. La vierge Marie doit être honorée, dit saint Épiphane*; mais Dieu seul doit être adoré. Elle est le temple de Dieu, selon saint Ambroise', et non pas le Dieu du temple; on doit respecter le temple de Dieu, mais il ne faut adorer que Dieu seul.