II. sa
Oraison de foi pure, parfaite béatitude. Idée de Dieu présent partout, seol objet de cette foi. Baisers, attouchements, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à l*union essentiolle, et sources de tout dérèglement. Abandon parfoit, mort spirituelle. Suites horribles de ces principes, découvertes et avouées en partie par les quiétistes, avec li réfutation de leurs explications. Compatibilité de Tétat d'union essentidle avec les crimes les plus énormes.
Le docteur. Ce que nous dîmes hier, mon Père, a une trop intime liaison avec ce qui se doit traiter aujourd'hui, pour les séparer par un plus long intervalle de temps; et sans autre préambule, souffrez que je commence par vous demander une chose.
Le directeur. Vous êtes le maître, monsieur, et je ne suis ici que pour vous répondre.
Le docteur. N'est-il pas écrit quelque part que l'oraison de foi pure fait la parfaite béatitude?
Le directeur. C'est au Canllque des cantiques, je veux dire dans l'explication que nous en faisons, et dans l'endroit où il est dit : Que « la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude, et que la foi pure suffit. »>
Le docteur. Distinguez-vous la foi pure d'avec l'oraison de foi pure?
Le directeur. C'est la même chose.
Le docteur. Vous ne distinguez pas aussi, ce me semble, l'oraison de foi pure d'avec l'oraison de vue confuse et immédiate de Dieu, que vous appelez autrement la grande oraison, Toraison de simple regard, de simple présence de Dieu en tous lieux.
Le directeur. Tous ces mots sont synonymes.
Le docteur. Croyez-vous, mon Père, que dans cette oraison de simple présence, il y ait quelque chose d'assez surnaturel pour tenir lieu à l'âme de sa parfaite béatitude?
Le directeur. Oui, par l'union essentielle qu'elle cause à cette âme.
Le docteur. Mais, mon Père, parlons de bonne foi : croyezvous que les païens n'eussent pas l'idée de Dieu, de Jupiter maître et souverain des dieux et des hommes?
Le directeur. Sans doute; mais que concluez- vous de là?
Le docteur. Patience, mon Père. Ne croyez-vous pas aussi que les païens ont eu attention à Dieu? qu'ils lui ont fait des vœux? qu'ils lui ont adressé des oraisons? Vous faudroit-il rapporter ce qu'on lit encore dans leurs poètes?
Le directeur. Cela n'est pas nécessaire.
Le docteur. Je vous demande donc, mon Père, quelle idée de Dieu, quelle vue, quelle connoissance de ce souverain Être pouvoient-ils avoir? Pensez-vous qu'elle fût bien claire et bien distincte? Et si elle n'étoit pas telle, que pouvoit-elle être, je vous prie, que confuse et indistincte?
Le directeur. Mais, monsieur, vous me permettrez de vous interroger à mon tour : croyez-vous, vous autres, avoir une connoissance de Dieu bien nette et bien distincte?
Le docteur. Non, mon Révérend Père, pendant que nous sommes sur la terre : aussi n'y établissons-nous pas de paradis, ni de parfaite béatitude; nous l'espérons pour l'autre vie, où nous plaçons une vue de Dieu assez claire et assez distincte pour contribuer à notre parfait bonheur.
Mais pour revenir aux païens, vous persuaderiez-vous, mon Père, qu'ils n'aient pas eu l'idée de la présence de Dieu en tous lieux?
Le directeur. Ils l'ont eue sans difficulté, car elle est naturelle.
Le docteur. Prenez garde, mon Père, à ce que vous dites.
Le directeur. Je ne me rétracte point : la multiplicité de
leurs dieux, leur Jupiter, leur Junon, leur Pluton, leur Neptune, leurs Nymphes, leurs Dryades, leurs Oréades et leurs Napées, leur Alphée et leur Aréthuse, tout cela n'est autre chose chez les païens que Dieu, agissant dans tous les lieux du monde, animant toutes les diverses parties de la nature; en un mot, que la présence continue de Dieu en tous lieux.
Le docteur. Et cette idée, dites-vous, est naturelle chez les païens?
Le DffiECTEUR. Sans doute.
Le docteur. Car chez vous elle est quelque chose de divin et de surnaturel; elle est un don éminent du Saint-Esprit; elle produit l'union essentielle, la parfaite jouissance de Dieu, la souveraine béatitude de l'âme, sans qu'il soit besoin qu'il lui en coûte sa dissolution d'avec son corps. Admirez, je vous prie, la nouveauté et les suites de vos principes : que n'accordoit-on plutôt à vos sectaires l'idée de la justice de Dieu? ils Je révéreroient, ils le craindroient; celle de la toute-puissance? ils l'admireroient. La crainte, le respect, l'admiration sont des passions qui conviennent à l'homme par rapport à Dieu. Que ne leur passiez-vous l'idée de sa bonté et de sa miséricorde infinie? ils l'aimeroient : l'amour tend à l'union; ç'auroit été votre union essentielle. A quoi vous peut servir votre paradis anticipé, une idée sèche et obscure de Dieu présent en tous lieux, qui n'est que naturelle, et qui vous est commune avec les païens? Où trouvez-vous là les dons de Dieu, et la grâce qui justifie?
Le DiRBGTEuti. Vous êtcs si peu dans le fait, mon cher monsieur, que je ne sais comment et par quels moyens vous ramener d'aussi loin que votre imagination et vos raisonnements vous ont porté. Premièrement, monsieur, nous n'aimons pas Dieu : apprenez-le une bonne fois. Voilà peut-être ce que vous ne saviez pas : qu'il n'y a pas parmi nous d'amour de Dieu, c'est-à-dire qui soit utile à l'âme. Souvenez-vous de me faire parler sur cet article dans quelque autre occasion : et pour l'idée de la miséricorde infinie de Dieu, demandez à
madame ce qu'il lui en a coûté de l'avoir reçue une seule fois dans son esprit. Qu'elle vous dise à quoi elle a été exposée, pour s'être malheureusement souvenue d'une image de sainte Thérèse, où il étoit question de miséricorde de Dieu, et si elle a envie de retourner aux Carmélites.
Quant à l'union essentielle, j'ose vous dire que vous n'avez pas les premiers éléments de notre doctrine sur cet article et sur tout ce qui en dépend. Si vous voulez môme que je vous parle avec cette liberté que nous nous sommes laissée l'un à l'autre, votre ignorance sur ces matières me fait quelque sorte de compassion, et je croirois avoir beaucoup fait pour vous et pour madame votre sœur, si je pouvois aujourd'hui vous en tirer.
Vous souviendroit-il de ce que je vous ai dit à propos du martyre spirituel dans la première conversation que nous avons eue ensemble? que la dévotion sensible que vous appelez charité, onction céleste, n'est rien moins qu'une disposition prochaine et immédiate à cette union ineffable de l'àme avec Dieu ; qu'elle ne lui est jamais si intimement unie, que lorsqu'il lui semble en être tout à fait abandonnée et comme livrée au démon? Si elle commence à ne pouvoir plus parler ni entendre parler de Dieu, c'est une bonne marque; si elle sent un dégoût horrible des choses spirituelles, tant mieux encore : c'est alors que cette épouse fidèle est absolument résignée à son fidèle époux pour tous les états où il lui plaît de la mettre. Alors pour récompense de cette parfaite résignation, arrive le baiser de l'âme. Elle sent bien que cet attouchement lui fait de très-grands effets. Ici commence le mariage spirituel, et bientôt la consommation du mariage.
La pénitente. Ah ! mon Père, quels discours devant une femme de mon âge I Vous ne m'en avez jamais tenu de semblables, et je ne vous reconnois point.
Le duœcteur. Courage, ma Glle, vous entrez dans le dégoût des choses saintes, vous n'êtes pas loin de l'union essentielle ; mais permettez-moi d'achever. Cette âme ensuite devient
féconde après l'union, et entre dans la vie apostolique; elle engendre d'autres âmes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé.
La pÉNrrENTE. Permettez-moi de sortir ou de me boucher les oreilles.
Le doctedr. Vous pourriez, mon Père, me renvoyer, aussi bien que madame, au nombre de ceux qui sont à portée de l'union essentielle, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir beaucoup d'aversion de vos choses saintes et de toutes vos spiritualités. Quel jargon, bon Dieul ou plutôt quelles obscénités, pour vous expliquer sur le plus mystérieux point de toute votre doctrine! Et ma sœur a-t-elle tort d'en être scandalisée? Que voulez-vous que nous pensions de l'intérieur des gens qui, détournant les paroles de leur sens ordinaire pour leur faire exprimer des choses spirituelles, jettent dans l'esprit des lecteurs Tidée des grossièretés qu'elles signifient naturellement et dans leur première institution? Quelle aiTectation, pour faire connoître à une jeune femme une béatitude qui est, selon vous, une union toute spirituelle, de lui parler de baisers, d'attouchements, de mariage et de consommation de mariage? Mettez-vous le souverain bonheur dans les plaisirs charnels, comme les mahométans, ou comme les épicuriens, dans la volupté ? Que voulez-vous, encore une fois, que Ton pense de vous et de vos mœurs, si vous les avez du moins aussi peu chastes que vos paroles ?
Le directeur. Vous avez oublié, mon cher monsieur, notre martyre spirituel, et combien il prouve notre éloignement de la volupté et des plaisirs sensuels.
Le docteur. C'est ce qui vous rend tous incompréhensibles, mon Père; car après avoir parlé des sécheresses passives, des rongements d'entrailles, de blasphèmes, de désespoirs, d'abandonncment de Dieu, vous y joignez immédiatement l'union même avec Dieu, union essentielle plus qu'hypostatique; et pour le faire entendre à vos élèves, vous employez des termes obscurs qui sentent la corruption de cent lieues. Un libertin.
DIALOGUE Vil. 353
un [homme dissolu n'en chercheroit pas d'autres pour tourner, s'il pouvoit, les choses saintes en ridicule. Appelez-vous cela un système, un plan de doctrine, une doctrine suivie? et croyez-vous de bonne foi y amener un seul homme à qui il reste encore une étincelle de foi et de raison? Aussi est-ce une chose étonnante que les bruits qui courent de vous et de vos maximes. Les uns disent que, selon vous, l'âme, par l'union avec Dieu, est si séparée d'intérêt d'avec son corps, que celui-ci peut s'abandonner à la mollesse et à toute sorte de péchés, sans que l'âme en soit le moins du monde coupable. Un livre quiétiste, disent les autres, remet à son chapitre de l'union essentielle avec Dieu, qui n'est autre chose que la parfaite béatitude, à traiter à fond de toutes les ordures qui peuvent salir le corps sans blesser l'âme, qui demeure cependant unie à Dieu, et souverainement heureuse dès cette vie. Voilà ce que Ton dit des quiétistes, mon Père, et qui me donne de l'indignation contre eux, je vous l'avoue. Vous mériteriez, sans mentir, d'avoir rompu avec eux et quitté des préventions qui sont indignes de vous.
Le DuiECTEUK. J'ai bien vu, mon cher monsieur, que vousmême étiez dans des préventions contre nous, qui vous empêcheroient de nous estimer autant peut-être que vous le feriez, si notre doctrine vous étoit parfaitement connue; et je suis surpris qu'un homme que je sais en avoir déjà pénétré une partie par ses propres lumières, semble s'en rapporter sur la principale à des bruits de peuple, et sur un si léger fondement former des accusations et des reproches avec tant d'emportement. Voudriez-vous m'en croire sur l'union essentielle, ou plutôt en croire nos livres? Nous n'en avons point de plus exprès sur cette matière que celui que son auteur, personne très-sublime, intitule les Torrents. Nous avons encore quelques autres livres qui en parlent pertinemment. Voulez-vous que je ne vous dissimule rien? car, pour me servir de vos paroles, vous méritez vous-même d'être détrompé et de. vouloir être des nôtres.
Le docteur. Croyez-moi, mon Père, plus vous me donnerez d'éclaircissements sur cette matière, et plus je vous serai redevable. Sur tous les articles de votre doctrine, il n'y en a aucun que j'aie plus de curiosité de savoir, ou de vos livres, ou de votre bouche. Vous ne vous étonnerez plus que je sois moins instruit de celui-ci que des autres, quand vous ferez attention à la rareté du livre des Tùrrents, qui n'a pas encore été lu autrement qu'en manuscrit. Ainsi, mon cher Père, parlez, je vous en conjure, et soyez sûr d'être écouté*.
Le directeur. « Rien, » monsieur, « n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l'homme est dans cette propriété, comme dans la source de sa malice : en sorte que plus une àme perd sa propriété, plus elle devient pure, parce qu'alors elle a perdu ce qui causoit de la dissemblance entre Dieu et elle. »
Le docteur. Ma sœur, il est vrai, m'a entretenu quelquefois de cette propriété, que vous faites le principe de tout péché, et même de la corruption qui se trouve dans les meilleures actions en apparence ; mais si vous entendez autre chose par ce mot, que |le levain du péché et le poids de la concupiscence, vous me ferez plaisir de me le dire.
Le directeur. « La propriété, « monsieur, » c'est la volonté de rhomme qui se trouve mêlée dans toutes ses actions, même les plus vertueuses. »
Le docteur. On m en avoit déjà assuré, mais je ne pouvois le croire. Hé quoi, mon Père ! peut-on faire des actions bonnes ou mauvaises sans les vouloir faire? N'est-ce pas dans cette détermination de la volonté que consiste la liberté de l'homme, son mérite et son démérite? Et cependant ces bonnes actions, dites-vous, parce que la volonté y a part, sont mauvaises : voilà qui est bien incompréhensible.
Le directeur. Il faut pourtant que vous compreniez que
1. Les citations qui suivent, et qui sont mises entre guinemets, sont empruntées aux Torrents, ouvrage encore manuscrit de M"'* Guyon.
c'est la malignité de la volonté de la part du sujet qui fait le péché, et non l'action.
Le docteur. Quoi ! de quelque nature innocente ou criminelle que soit cette action, ou selon Dieu, ou contre Dieu?
Le directeur. Oui, monsieur; car si une personne qui n'auroit plus de volonté, parce qu'elle seroit perdue et comme abîmée et transformée en Dieu, étoit réduite par nécessité à faire les actions du péché, elle les ferait sans péché.
Le docteur. Comment entendez-vous cela?
Le directeur. Je vais vous l'expliquer. C'est, monsieur, que tous les mouvements de cette âme, qui n'a plus de volonté, sont de Dieu, et c'est sa conduite infaillible. C'est donc la conduite de cette àme, de suivre aveuglément et sans conduite les mouvements qui sont de Dieu, et sans réflexion.
Le docteur. Mais si elle remarquoit que ces mouvements la portassent au péché, à la corruption, par exemple, à la vengeance?
Le directeur. Il n'importe, monsieur; car je vous dis qu'ici toute réflexion est bannie, outre que quand l'âme le voudroit, elle auroit peine à en faire. Mais comme, en s*efforçant, peutêtre en pourroit-elle venir à bout, il faut l'éviter plus que toute autre chose, parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer l'homme en lui et le tirer de Dieu. Or je dis que si l'homme ne sort point de Dieu, il ne péchera jamais, et s'il pèche, qu'il en est sorti, ce qui ne se peut faire que par la propriété, et l'âme ne peut la reprendre que par la réflexion.
Le docteur. Mais si la réflexion, mon Père, contribue à conduire cette âme au bien et à la détourner du mal, en quoi, je vous prie, lui pourroit-elle nuire?
Le directeur. En quoi, demandez-vous? Ce seroit pour elle un enfer semblable à ce qui arriva au premier ange au moment de sa rébellion. Concevez donc que la sagesse de Dieu, accompagnée de sa divine justice, comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de pro-
priété, de terrestre, de charnel et de propre activité, et ayant ôté à l'âme tout cela, il se 1-unit. Y êtes-vous?
Le docfeuh. Pas encore, je vous l'avoue.
Le directeur. Vous n'entrez pas dans ces mystères, parce que la clef de l'abandon vous manque : je le vois par la nécessité de l'attention et de la réflexion que vous supposez dans les voies de Dieu.
Le docteur. Je connois, mon Père, une parfaite résignation aux ordres de la Providence divine, une soumission entière à la volonté de Dieu, une religieuse attention à la bien discerner, soit dans le livre de lÉvangile, soit dans ses commandements ou dans ceux de son Église; une scrupuleuse attention sur la conduite qui me fait agir, si elle est conforme à la loi de Dieu ou non. Y a-t-il un autre abandon que celui-là? Je serois curieux de l'apprendre.
Le directeur. Notre abandon , mon cher monsieur, est un acquiescement à tout ce qui se passe en nous, de bon ou de mauvais, sans aucun discernement, regardant en toutes choses vertu ou crime indifféremment comme ordre et volonté de Dieu. Que nalt-il de cette totale résignation? Le voulez-vous savoir? La mort de Tàme, son anéantissement profond, son ensevelissement; et c'est par ces degrés qu'elle monte au sublime état de l'union essentielle.
Le docteur. Mais, mon Père, quel moyen y a-t-il, je vous supplie, que les pratiques vertueuses qui font mourir le vieil homme et les œuvres du péché, que le sentiment de l'humanité chrétienne, qui est le parfait anéantissement, que l'ensevelissement de lame, cette sépulture du chrétien avec Jésus-Christ, puissent naître d'un acquiescement aveugle et mal entendu à tout ce qui se passe en nous, sans aucun discernement de la volonté de Dieu, qui seroit pourtant notre règle infaillible?
Le directeur. Mon cher monsieur, votre demande me fait connoître que vous n'êtes pas encore instruit de tous nos principes, pas même de la signification de nos termes. Sachez
lonc, s'il vous plaît, que par mort, nous entendons la perte les vertus, qui entraîne celle de la grâce de Dieu, et qui fait absolument mourir Thomme nouveau ; par anéantissement, out de mémo la privation de toutes les vertus, et même de ;elle de l'humilité ; et par l'ensevelissement de l'âme, une )Ournture, une puanteur, une corruption, qui fait horreur aux lommes et à Dieu même. Vous voilà, n'est-il pas vrai, bien îloigné de ce que vous pensiez?
Le docteur. Au contraire, mon Père, je pense comme vous {ue la mort de l'âme, son anéantissement, son ensevelissenent, de la manière que vous me le venez d'expliquer, que e n'avois jamais apprise, peut fort bien être l'effet de cette 'ésignation aveugle et sans discernement à la volonté de )ieu, qu'on ne connoît point, et qu'on ne se met point en )eine de connoître; mais que de tout cela, que je comprends ort bien, je vous assure, il résulte une union intime, imméliate, essentielle avec Dieu, voilà ce qui ne se conclut pas si laturellement ; et si vous vous ressouveniez par hasard de ;e que vos livres enseignent là-dessus, vous m'obligeriez infiniment de m'en faire part.
Le directeur. Il faut qu'un bon contemplatif sache ses Torenis par cœur : c'est là où il voit le sublime de son état, le X)int essentiel et capital où aboutit toute la doctrine des Mystiques. Écoutez : « Notre-Seigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et lumières, qui sont comme des pierreries qui la chargent ; ensuite il lui ôte toute facilité au bien, qui sont :omme les habits; après quoi il lui ôte la beauté de son nsage, qui sont comme les divines vertus qu'elle ne peut plus ;)ratiquer. Autrefois elle avoit des dégoûts, des peines, mais 3on des impuissances ; ici tout pouvoir lui est ôté. »
Le docteur. Quel pouvoir, s'il vous plaît, lui est ôté?
Le directeur. N'avez-vous pas entendu? le pouvoir de pratiquer la vertu.
Le docteur. Et celui de suivre le vice?
Le directeur. Il lui demeure sans doute ; car le dénûment de toutes vertus emporte naturellement la pratique de tout vice.
Le docteur. Je l'entendois ainsi, et que cette àme se trouvât insensiblement surchargée de péchés.
Le directeur. De péchés, c'est-à-dire de choses qui seroient des péchés pour des imparfaits, mais non pour une parfaite abandonnée.
Le docteur. Je n'y suis plus, mon Père, et je ne vois pas que ce qui est péché en soi ne le soit pas pour tout le monde. J'ai cru jusqu'à cette heure que le péché dans les parfaits causoit de l'imperfection, comme il augmente l'imperfection dans les imparfaits.
Le directeur. Vous croyez fort mal ; car comment voulezvous que le péché ait prise sur une àme qui n'est plus en soi ni par soi, qui est recoulée, qui est abtmée en Dieu par une présence foncière et centrale ? il faut prendre garde à cela.
Le docteur. Expliquez-vous, s'il vous platt.
Le directeur. « L'âme, » monsieur, « dans ce bienheureux état d'union essentielle, qui est la récompense du parfait abandon, se trouve associée à la sainte Trinité, participe aux attributs divins ; elle a les mêmes ornements dont le Roi est paré, c'est-à-dire, qu'elle est ornée des perfections de Dieu : elle entre dans une excellente participation de Timmensité de Dieu, notre mer, qui est Tcssence divine. Voilà comme elle s'explique. Elle a en effet son repos en Dieu. Que dis-je? elle est le repos même, elle est Dieu. Ck)mme il ne peut jamais cesser de se regarder soi-mômc, aussi ne cesse-t-il point de regarder cette âme. »
Le docteur. Quoique remplie de péchés? vous l'avez dit.
Le directeur. C'est le mystère, mon cher monsieur ; cette âme n'est plus; elle a recoulé, vous dis-je, dans l'essence divine : comment voulez-vous qu'elle pèche même en faisant des actions de péché ?
Le docteur. Et moi, je vous répète, cette âme n'est plus : comment peut-elle mériter? comment est-elle digne des hau-
teurs et des élévations où vous venez de la porter? Voilà sans mentir un abandon bien payé, pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu sur elle. On doit voir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plus, mais qui est, dites-vous, toute perdue en Dieu.
Le directeur, a C'est » en effet a une chose horrible, qu'une àme ainsi nue des dons et des grâces de Dieu. On ne pourroit croire, à moins d'expérience, ce que c'est; mais c'est encore peu. Si elle conservoit sa beauté, il la lui fait perdre, et la fait devenir laide. Jusques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain ; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les lui faut perdre quant à l'usage ; car quant à la réalité, il l'imprime fortement dans l'âme : elle perd la vertu comme vertu, mais c'est pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme, dans le commencement de ce degré, a encore quelque figure de ce qu'elle étoit autrefois : il lui reste une certaine impression secrète et cachée de Dieu, comme il reste dans un corps mort une certaine chaleur qui s'éteint peu à peu. Cette âme se présente à l'oraison, à la prière; mais tout cela lui est bientôt ôté. 11 faut perdre toute oraison, tout don de Dieu ; elle ne la perd pas pour une, deux, ou trois années, mais pour toujours. Toute facilité au bien, toutes vertus lui sont ôtées ; elle reste nue et dépouillée de tout. Le monde, qui Testimoit tant autrefois, commence à en avoir horreur. L'âme se corrompt peu à peu. Autrefois c'étoit des foiblesses, des chutes, des défaillances; ici c'est une corruption horrible, qui devient tous les jours plus forte et plus horrible. 0 Dieu ! quelle horreur pour cette âme! Elle est insensible à la privation du Soleil de justice; mais de sentir la corruption, c'est ce qu'elle ne peut souffrir : ô Dieu I que ne souffriroit-elle 'pas plutôt I C'est cependant un faire le faut; il faut expérimenter jusqu'au
fond ce que Voù est. Mais ce sont peut-être déà péchés? Dieo a horreur de moi; mais que faire ? Il faut souffrir, il n'y a pas de remède. »
Le docteur. J'écoute, mon Père, de toutes mes oreilles ; mais je ne vois point, dans tout ce que vous m'avez dit, votre union de l'âme avec Dieu, ni rien même qui en approche, à moins que ce ne soit à l'endroit où elle est insensible à la privation du Soleil de justice, c*est-à-dire à la grâce de Jésus- Christ.
Le duegteur. N'avez-vous pas encore compris, monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte par la privation de toutes les vertus, comme nous avons dit, elle a perdu toute vertu propre, et ainsi toute propriété? a Elle n'est donc pure dorénavant que de la pureté divine; j'entends pure de la pureté du fond dans lequel elle est transformée au centre, par lequel elle est attirée : » cela est-il si incompréhensible?
(( La félicité de Tâme dans cet état consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher,' sans se remuer non plus qu'un mort, à souffrir sa puanteur, et se laisser pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de quoi éviter la corruption. Non, non, laissez-vous telles que vous êtes, pauvres âmes, sentez votre puanteur : il faut que vous la connoissiez, et que vous voyiez le fond inûni de corruption qui est en vous. Mettre du baume, est tâcher par quelque moyen vertueux et bon de couvrir la corruption et d'en empêcher l'odeur. Oh! ne le faites pas, vous vous feriei tort. Dieu vous souffre bien, pourquoi ne vous souffririez-vous pas ? »
Le docteur. Cela est-il tiré de votre Livre des Torrents?
Le directeur. Mot pour mot, monsieur : je ne vous dérobe rien.
Le docteur. Cet endroit<i est clair, et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés, même les plus sales et les plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, comme de la<;hastcté, de la continence, de la tempérance.
DIALOGUE YII. 367
Le directeur. Vous frappez au but, et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d*une autre manière. Les mots de corruption, de pourriture, de puanteur môneni là tout droit. Voyez l'endroit qui suit : u Enfin cette âme commence à ne plus sentir sa puanteur, à s'y faire, à y demeurer en repos, sans espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien
faire pour cela. »
Le docteur. Je vous suis : voilà cette àme qui croupit dans son péché.
Le directeur. « C'est alors que commence Tanéantissement. »
Le docteur. Quoi ? l'humilité chrétienne ?
Le directeur. Non vraiment, mais la perte de toutes grâces et de toutes vertus : ne l'oubliez pas. « Autrefois, » en cet état, a elle se faisoit horreur : elle n'y pense plus ; elle est dans la dernière misère, jusques à n'en avoir plus d'horreur. Autrefois elle craignoit encore la communion, de peur d'infecter Dieu : à présent elle y va comme à table, tout naturellement. »
Le docteur. Et sans craindre d'infecter Dieu par ses péchés et Ses ordures, qui ne lui font plus d'horreur, qui ne lui font plus aucun scrupule, qui ne lui pèsent plus sur la conscience, auxquels elle seroit fâchée de donner la plus petite attention. Suis-je dans le fait?
Le directeur, u Les autres ne la voient plus qu'avec horreur ; mais cela ne lui fait point de peine : elle est môme ravie que Dieu ne la regarde plus ; qu'il la laisse dans la pourriture, et qu'il donne aux autres toutes ses grâces ; que les autres soient Tobjet de ses affections, et qu'elle ne cause que de l'horreur. Vouloir être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier abandon, dans le désespoir même ; se donner à lui lorsque l'on en est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soi-même lorsque l'on est sur le bord do l'abîme : c'est ce qui est très-rare, et qui fait l'abandon parfait. De dire les épreuves étranges qu'il fait de ces âmes du parfait
368 DIALOGUBS SUR LE QUIËTISME.
abandon qui ne lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut, et ne seroit pas compris. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu1l ne leur laisse pas une chose qui puisse se nommer, ni en Dieu, ni hors de Dieu. »
Le docteur. Je remarque, mon Père, qu'après avoir plongé cette pauvre âme dans le désespoir, dans la corruption, et dans la pourriture, comme si ce ne devoit être que le commencement de ses souffrances, vous nous parlez d'épreuves si étranges et si inouïes qui doivent encore l'exercer, qu'il semble que vous les taisiez par la défiance où vous êtes qu'elles ne soient pas comprises. Je doute aussi, de ma part, que madame et moi devions vous les demander avec plus d'instance -, car enfin nous pourrions apprendre des choses abominables.
Le directeur. Mais, monsieur, faut-il s'expliquer plus clairement sur cette matière? N'est-ce rien vous dire, quand oa vous dit que DieiA ne laisse pas à ces âmes V ombre dune chose qui se puisse nommer, ni en Dieu, ni hors de Dieuf Comprenez, si vous pouvez, l'étendue de ces paroles : cela est immense.
Le docteur. Quoi I mon Père, plus d'amour de Dieu ? plus de crainte de Dieu, et de ses jugements? plus de foi, plus d'espérance, plus de vertus, plus de bonnes œuvres, plus d'humilité, plus de continence, plus de chasteté, plus de grâces? Dieu est si bon, il est si misécordieuxl exigeroit-il d'une âme un si prodigieux abandonnement ?
Le directeur. Lisez, monsieur, nos Torrents, vous y verrez (( qu'une âme de ce degré porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu^ de manière qu'elle ne voudroit pas lui rien refuser ; mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et qu'usant des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices, ah ! c'est pour lors que ses entrailles sont émues, et qu'elle souffre bien de la peine. »
Le docteur. Je vous l'avoue, mon Père, me voilà bien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renonce-
ments et ces plus extrêmes sacrifices ; car ce doit être quelque chose de plus fort que tout le reste qui emporte si aisément le consentement et la soumission de cette àme. S'agiroit-il seulement pour cette âme du sacrifice de la virginité, ou en général de la chasteté?
Le directeur. Oh ! monsieur, il n'y a guère d'apparence ; car dans notre Cantique des cantiques, à propos des lis de la chasteté, il est dit : u Que ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du corps. » On veut dire que la perte de la propriété, qui est la pureté de l'âme, est plus agréable à Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien qu'il s'agit ici pour l'âme d'un plus grand sacrifice que celui de la chasteté.
Le docteur. S'agiroit-il pour elle du renoncement à la grâce de sa justification? Dieu lui demanderoit-il pour dernière épreuve, qu'elle consentît à sa réprobation dernière ? Cela fait de la peine seulement à penser.
Le directeur. Mais quelle peine?
Le docteur. Quoi I mon Père, qu'elle consentit, cette âme, à être toujours privée de la gloire de Dieu ?
Le directeur. Pourquoi non ? et nos Torrents y sont formels : c( Cette âme seroit aussi indifférente d'être toute une éternité avec les démons qu'avec les anges. Les démons lui sont Dieu comme le reste, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l'ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment. Je crois que si une telle âme étoit conduite en enfer, elle en souffriroit les douleurs cruelles dans un contentement achevé, non contentement causé seulement par la vue du bon plaisir de Dieu, mais contentement essentiel à cause de la béatitude du fond transformé, et c'est ce qui fait l'indifférence de ces âmes pour tout état. »
Le docteur. En vérité, mon Père, voilà des choses bien nouvelles, et d'étranges mystères : il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer, et dans la compagnie des II. 24
démons, une béatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste, que je ne puis expliquer faute de l'entendre.
Le directeur. Vous entendez peut-être aussi peu les précipices affreux où tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu, qui exige d'elle les er trômes sacrifices ; cependant nos Torrents ne parlent d'autre chose. « Combien ôte^vous jaloux, ô divin époux, que votre amante fasse toutes vos volontés, puisqu'une simple excuse qui paroît si juste vous offense si fort? Ne pouviez-vous pas empocher une épouse si chère, si fidèle, de vous faire cette résistance?— L'époux permet cette faute dans son épouse, afin de la punir, et de la purifier en même temps de l'attache qu'elle avoit à sa pureté et à son innocence, et de la répugnance qu'elle sentoit au dépouillement de sa propre justice. »
Et dans un autre endroit vous lisez : « Cette amante afOigée, oubliant ses blessures, quoiqu'elles saignent encore, ne se souvient plus de sa perte ; elle n*en parle pas même, et quand elle se verroit précipitée dans l'abîme, elle n'y feroit point de réflexion. Celle qu'elle venoit de faire par l'appréhension de se salir, lui a trop coûté, puisqu'elle lui a causé l'absence de son époux : de sorte qu'instruite par sa disgrâce, elle ne peut plus se regarder, et quand elle seroit aussi affreuse qu'elle est belle, elle ne pourroit pas y penser.
« Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie dans son état en Dieu, qu'elle ne puisse encore jeter quelques regards sur elle-même : c'est une infidélité, mais qui est rare, et qui ne vient que de foiblesse. L'époux a permis que son épouse ait fait cette légère faute, afin de nous instruire par là du dommage que cause la propre réflexion dans les états les plus avancés. Elle est donc rentrée pour un moment en elle-même sous les meilleurs prétextes du monde : c'étoit pour y voir les fruits de Tanéantissement, si la vigne fleurissoit, si elle avançoit, si la chanté étoit féconde : cela ne paroît-il pas juste et très-raisonnable ? »
Le docteur. Si raisonnable et si juste, mon Père, que cette
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attention sur nous-môme est le principe de toute la conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul, et après lui, par tous les Pères de l'Église.
Le directeur, a Je le faisois, dit-elle, sans y penser, et sans croire faire mal, ni déplaire à mon époux; cependant je n'ai pas plus tôt fait cette faute, que mon àme a été troublée par mille et mille réflexions qui rouloient dans ma tête, qui m'alloient perdre. Cette pauvre àme est obligée, après avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir de tout; elle est comme une personne qui n'est plus et qui ne sera plus jamais : elle ne fait ni bien ni mal. »
Le docteur. Quoi! dans un entier désespoir de tout? Voilà qui est bien intelligible. Mais, mon Père, songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pauvre âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu, comme de se livrer au démon, de se prostituer dans tous les désordres imaginables, de s'abandonner à toutes sortes d'excès, et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion salutaire qui lui viendroit sur son état si misérable, et qui pourroit contribuer à l'en faire sortir ? Encore une fois, mon Père, parlez-vous sérieusement? Est-ce un jeu d'esprit, est-ce un délire?
Le directeur. Je vous réponds, monsieur, avec l'incomparable auteur des Torrents : « Ne portez point de compassion à ces âmes, et laissez-les dans leurs ordures apparentes, qui sont cependant les délices de Dieu, jusqu'à ce que de ces désordres renaisse une vie nouvelle. » Et un peu après : u II n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel qu'on ne peut dire, et cette âme participe à la pureté de Dieu; ou plutôt toute pureté propre, qui n'est qu'une impureté grossière, ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en lui-môme subsiste dans ce néant, mais d'une manière si réelle, que l'âme est dans
une parfaite ignorance du mal, et comme impuissante de le connoître : ce qui n'empêche pas qu on ne puisse toujours déchoir; mais cela n'arrive guère ici, à cause du profond anéantissement où est Tàme, qui ne lui laisse ( prenez garde, monsieur), qui ne lui laisse aucune propriété ; et la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque n'est plus ne peut plus pécher. Et cela est si vrai, que les âmes dont je parle ne peuvent presque jamais se confesser, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu. »
Le docteur. Si je Tai bien compris, mon Père, il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler, que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme, qui n'a plus alors de vertu propre, et par conséquent de propriété; qu'au contraire la pureté et les autres vertus du corps, qui procèdent de sa propre volonté, font l'impureté de l'àrae.
Le directeur. Hé bien, monsieur, cela n'est-il pas beau ? Et où avez-vous rien vu de plus creusé et de mieux imaginé ? « 11 y a alors une séparation si entière et si parfaite des deux parties, linférieure et la supérieure, qu'elles vivent ensemble comme étrangères, qui ne se connoissent pas; et les maux les plus extraordinaires n'empêchent pas la parfaite paix, la tranquillité, la joie, limmobilitc de la partie supérieure. » Voyez ce qu'en disent nos Torrents : « Dans les commencements Dieu presse de si près les pauvres sens, qu'il ne leur donne aucune liberté; mais quand les sens sont suffisamment purifiés. Dieu, qui veut tirer l'âme d'elle-même par un mouvement tout contraire, permet que les sens s'extrovertissent... »
Le docteur. S'extroverlir : voilà un mot bien noir et bien infernal.
Le directeur. Point tant : cela veut dire, s'échappent, se débauchent, se dérèglent, « ... ce qui paroît à l'âme une grande impureté. Cependant la chose est de saison, et en faire autre-
ment, c'est se purifier autrement que Dieu veut, et se salir. Cela n'empêche pas qu'il ne se fasse des fautes dans cette extroversion ; mais la confusion que Tâme en reçoit, et la fidélité à en faire usage fait le fumier où elle pourrit plus vite, et hâte sa mort. Tout coopère à ceux qui aiment. C'est aussi ici où l'on perd entièrement l'estime des créatures : elles vous regardent avec mépris.
u Ces âmes (continuons) paroissent des plus communes, parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur qui les différencie, qu'une liberté infinie, qui scandalise souvent les âmes resserrées et rétrécies en elles-mêmes.
c( Les âmes du second ordre, je veux dire les saints et les saintes, paroissent plus grandes que les âmes du troisième ordre, qui sont nos parfaites abandonnées, à ceux qui n'ont pas ce discernement divin; car celles-là arrivent à une perfection éminente. Elles ont des unions admirables. Mais cependant ces personnes ne sont jamais véritablement anéaiv* ties, et Dieu ne les tire pas de leur être propre, pour l'ordinaire, pour les perdre en lui. Ces âmes font pourtant l'admiration et l'étonnement des hommes : elles sont les prodiges et les miracles de leur siècle. Dieu se sert d'elles pour en faire ses saints; il semble qu'il prenne plaisir d'accomplir tous leurs désirs. Ces âmes sont dans une grande mortification. On les croira dans les mêmes voies des dernières et plus avancées : elles se servent des mêmes termes de mort, de perte, d'anéantissement, et il est bien vrai qu'elles meurent en leur manière, qu'elles s'anéantissent et se perdent; elles portent leur perfection où elle peut aller; elles sont détachées, elles aiment la pauvreté : cependant elles sont et seront toujours propriétaires de la vertu, mais d'une manière si délicate, que les seuls yeux divins le peuvent découvrir. La plupart des saints, dont la vie est si admirable, ont été conduits par cette voie. Ces âmes sont si chargées de marchandises, que leur marche est fort lente. Que faut-il donc faire? Ces âmes ne sortiront-elles jamais de cette voie ? Non, sans un miracle et sans une conduite
d'une direction toute divine, qui les porte àoutre-passertoutes ces grâces. »
Le docteur. Vous devez être content, mon Père, de l'effort que vous venez de faire en faveur de vos âmes du parfaitabandon et de l'union essentielle; car les voilà au-dessus des martyrs et des confesseurs, des vierges, et de tous les saints que nous invoquons, qui sont nos intercesseurs auprès de Dieu, auxquels l'Église consacre des jours et des prières.
Le directeur. Je n'ai rien dit sur cela qui ne soit extrait fidèlement de notre livre des Torrents, et nous sommes tous d'un même sentiment. Aussi est-il admirable de lire dans nos mêmes Torrents les mystérieuses, sublimes et magniûques paroles qu'ils emploient pour exprimer l'état de l'àme unie à Dieu dans cette vie, et pour donner l'idée de Tunion essentielle, qui est la béatitude : « L'àme, après bien des morts redoublées, expire enfin dans les bras de l'amour; mais elle n'aperçoit point ces mêmes bras. Elle n'est pas plus tôt expirée, qu'elle perd tout acte de vie, pour simple et délicat qu'il fût. Ici toutes distinctions d'actions sont ôtécs, n'ayant plus de vertu propre, mais tout étant Dieu à cette âme.
(( L'àme, continue ce sublime livre, l'àme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connoît plus; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien ; il n'y a plus d'amour, de lumière ni de connoissance. »
Le docteur. Voilà en vérité, mon Père, une âme fort illuminée.
Le directeur. « L'àme, dit tout de suite le môme auteur, a perdu toute volonté : ici l'àme n'en a plus de propre ; et si vous lui demandiez ce qu'elle veut, elle ne le pourroit dire : elle ne peut plus choisir; tous ses désirs sont ôtés : parce qu'étant dans le centre et dans le tout, le cœur perd toute pensée, tendance et activité. Ce torrent n'a plus de pente ni de mouvement : il est dans le repos et dans la fin. »
Le docteur. Vous vous laissez insensiblement aller à nous entretenir du repos et de la félicité de l'autre vie, et vous en
parlez même aussi affirmativement que si vous Paviez vue.
Le directeur. Je ne parle, monsieur, que de ce que chacun de nous expérimente pendant sa vie, et autant qu'il lui plaît : cela est trivial, u Cette âme, dit-il ailleurs, ne sent pas, n'est pas en peine de chercher, ni de rien faire ; elle demeure comme elle est, cela lui suffiL Mais que fait-elle ? Rien, et toujours rien. » — « L'àme, dit le Moyen court et facile, ne peut être unie à Dieu, qu'elle ne soit dans un repos central, et dans la pureté de sa création. » Et dans notre Cantique des cantiques : a II y a des personnes qui disent qu une telle union ne se peut faire en cette vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire en celle-ci. » Les Torrents enseignent aussi « que c'est par une perte de volonté en Dieu » que l'union arrive jusques à « un état de déification, où tout est Dieu, sans savoir que cela est ainsi : l'àme est établie par cet état dans son bien souverain, sans changement; elle est dans la béatitude foncière, où rien ne peut traverser ce bonheur parfait, lorsqu'il est par état permanent : Dieu donne l'état d'une manière permanente, y établit l'âme pour toujours. » Mais voulez-vous rien voir de plus précis, et en même temps de plus glorieux pour cette âme du parfait abandon ? C'est dans V Explication de notre Cantique des cantiques; retenez ces paroles-ci : « L'àme ne doit plus faire de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle, et elle est Dieu. »
Le docteur. Vraiment, mon Père, elles sont d'une nature 4 ne pouvoir pas sortir de la mémoire ; et comme je l'espère, madame, qui l'a si excellente, ne les oubliera pas.
La pénitente. Je compte bien, mon frère, de ne les pas oublier ; mais souvenez-vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures ; le Révérend Père a parlé longtemps et a besoin de repos.
Le docteur. Je ne saurois me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois les découvertes qu'il m'a fait faire sur l'union essentielle, dont j'avoue que je n'avois eu jusqu'à présent qu'une connoissance assez
imparfaite; et véritablement il y a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas deviner.
Le directeur. Oui, oui, il y a quelque chose d*abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.
Le docteor. Je ne vous quitte pas au reste, mon Révérend Père, de la conversation que vous m'avez promise sur Tamour de Dieu; car il est étonnant que vous ne l'admettiez pas dans votre béatitude.
La pânTENTB. Vous allez, mon frère, recommencer, si vous n'y prenez garde. Je vous prie, laissons le Père ; je vous promets de vous ramener ici quand il vous plaira pourvu qu'il veuille y consentir.
Le directeur. Vous ne sauriez trop tôt dégager votre parole.
Le docteur. J'aurai soin de l'en faire souvenir.
La péNrrENTE. Je ne me ferai pas beaucoup prier d'une
chose où j'ai plus d'intérêt que vous, et que je souhaite de môme*.
1. L'ouvrage est resté inachevé. Voyez la note en tête du I«' Dialogue.