Le texte ajoute : « un fou ou
[XVII]. DE l'esprit chagrin.
L'esprit chagrin fait que Von n est jamais content de personne^ et que l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un festin^ et qu'il se sou-vienne d'enyoyev un plat ' à un homme de cette humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche d'avoir été oublié : u Je n'étois pas digne, dit cet esprit querelleux, de boire de son vin, ni de manger à sa table.» Tout lui est suspect, jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse : « Je doute fort, lui dit-il, que vous soyez sincère^ et que toutes ces démonstrations d'amitié partent du cœur. » Après une grande sécheresse venant à pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au ciel de ce qu'elle n*a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir une bourse d^ns son chemin, il s'incline : « Il y û des gens, ajoute-t-il, qui ont du bonheur; pour moiy je n'ai jamais eu celui de trouver un trésor. » Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment celui à qui il appartient d'y mettre le prix ; et dès que celui-ci, vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l'avoir acheté : « Ne suis-je pas trompé ? demande-t-il, et exigeroit-on si peu d'une chose qui seroit sans défauts? » A ceux qui lui font les compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur Vaugmentation de sa famille : «Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que mon bien est diminué de la moitié. » Un homme chagrin, après avoir eu de ses juges ce qu'il demandoit,
I. C'a été la coutume des Juifs et d'autres peuples orientaux, des Grecs et des Romains. {Note de La Bruyère,)
et l'avoir emporté tout d'une voix sur son adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de ce qu'il n'a pas touché les meilleurs moyens de sa cause ; ou lorsque ses amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un besoin pressant, si quelqu'un l'en félicite et le convie à mieux espérer de la fortune : « Comment, lui répond-il, ^puis-je être sensible à la moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de ceux qui me l'ont prêté, et n'être pas encore quitte envers eux de la reconnoissance de leur bienfait? »