Faux dévot. (Note de La Bruyère
3. « Ce petit paragraphe a été ajouté dans la 7* édition ; et pourtant, dans cette édition, où Tauteur a donné une table de toutes ses augmentations, il n*a pas fait mention de celle-ci, et semble avoir voulu glisser ainsi, inaperçu, le trait le plus acéré qu'il eût décoché contre les faux dévots. » (Walckenabr, Renuirques et éclaircissements.)
Bourdaloue est du même avis que La Bruyère :
« Grâces au Seigneur, qui, par une providence singulière, nous a donné un Roi fidèle et déclaré contre le libertinage et Pimpiété!... Mais si, par un de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le ciel nous avoit fait naître sous la domination d*un prince moins religieux, combien verrions-nous de courtisans tels que les concevoit Tertullien, qui ne balanceroient pas sur le parti qu'ils auroient à prendre, et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheroient la faveur de César ! Majori formidine Cœsarem observatis. Sans faire nulle supposition.
[22] Les dévots * ne connoissent de crimes que Tincontinence, parlons plus précisément, que les bruits ou les dehors de Tincontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. Voulezvous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice*?
[28] Quand un courtisan** sera humble, guéri du faste et do l'ambition ; qu'il n'établira point sa fortune sur la
'' « Quand lo courtisan. « (Édlt. i"-4'.)
combien en vopna-nous dès maintenant disposés de la sorte, c*est-à-dire, non pan impies et scélérats, mais prêts à Tôtro, s*il le falloit être, et si IVire en effet étoit une marque qu'on exigeât d'eux, de leur complaisance et de leur attachement !... Emportés par Phabitude où ils sont élevés de se confirmer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feroient^ils pas un princi|>e, s'il étoit libertin, de Pèire a?ec lui, et s'il mépHiioit Dieu, de l« mépriser comme lui? » [Swr le Respect humain, * parUe.)
Le J «liment du moraliste et celui du prédicateur trouvent leur corniiKmiiiir« dans les pansages suivants des Mémoires de Dangeau, à la date de «^4:
« % a\iil. — Le Roi, à son lever, paria Tort sur les courtisans qui ne fliî<koient pas l^urs Pàqiies^ et dit qu^il estimoit Ton ceux qui les faisoient l>ien« et qit'il les exhortoit tous à y songer bien sérieusement, en ajoutant «vi^e ifH^ii iHtr en SAmttiit bon gre.
« t\ mai« — - Le Boi fiXs le matin, dans Péglise^ une rcprimaDde au Miai^ni« de t*o«vivs sur ce qu'il entendoit U me^se irrtligiousemenu
« ^^ d<yH>mbrcs» — Le m^jor déclara que le Roi avoii ordonné de Tavcrliir de tonv le^ ge«* qui caoseroient à la messe, etc. *»
1^ l^uv dévot*, yX^>f4 4t Là Br%iifère.)
ruine de ses concurrents ; qu'il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu'il ne sera ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du Prince'; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord farouche et difficile ; qu'il n'aura point le visage austère et la mine triste ; qu*il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très-compatibles; qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus étendue pour les peuples et pour tout TÉlat ; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie Tempôchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnoître : alors je dirai de ce personnage" : «11 est dévot; » ou plutôt : «C'est un homme donné à son siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de l'hypocrite-. »
* Après ces mots : « hors de la présence du Prince, » il y avait, dans les éditions 1*^-4* : « alors il me persuadera qu*il est dévot. » — Cette phrase terminait l'alinéa. Ce qui suit a été ajouté dans la 5* édition.
1. Toutes les clefs voient en ce personnage le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne. Saint-Simon parle de lui dans les mêmes termes (t. XI, p. 189).
2. La Bruyère avait mis dans les éditions 4*, 5% 6* le caractère du vrai dévot.
u Un homme dévot entre dans un lieu saint, perce modestement la foule, choisit un coin pour se recueillir, et où personne ne voit qu*il sliumille; s'il s'entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont k la chapelle avec moins de silence que dans Tantichambrc, quelque comparaison qu'il fasse de ces personnes avec lui-même, il ne les méprise pas : il ne s'en plaint pas : il prie pour eux. »
U a depuis supprimé cet aliéna, mais s*en est servi pour ajouter, dans la 7« édition, un trait au caractère dVnuphre* (Voyez le n° '24.)
24 DE LA MODE. ^^nT
[24] Onuphre * n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises trësy ni b^^ déliées * qu'il a un très-grand soin de bien cacher. 11 ne ^ dit point : Ma haire et ma discipline*^ au contraire; il
passeroit pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a
1. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. UI, in-S*, p. 106) fait remarquer que « La Bruyère eut peut-être besoin de plus do courage » pour la peinture de son Onuphre que Molière pour celle de son Tartuffe, Car Tartuffe est de 1667, et Onuphre de 1601, cinq ans après la révocation de TÉdit de Nantes et des dragonnades. « Cétait Tépoque ou Louis XIV passait des maîtresses aux confesseurs, et se rangeait près de M*"* de Maintenon. » (P. 225.) n ajoute (/6id., p. 222) : « Tartuffe, Onuphre, Panulphe ou encore Montufar chez Scarron, tous ces noms nous présentent la même Idée dans une onomatopée confuse, quelque chose en dessous et de fourré. » Plus loin (p. 222) : tt VOnuphre, comme le Casuiste sans nom des Provinciales, est trop particulier pour avoir pu devenir populaire. Ce sont des portraits frappants à être vus de près, et éternellement cbers aux connaisseurs; cène sont pas des êtres une fois créés pour tous, et destinés à courir le monde à front découvert. » Et encore, p. 225 : « On a pu prendre, au premier abord, Onuphre pour une critique de Tartuffe. Chaque trait de Molière est effacé et remplacé par un autre contraire, ou, du moins, il se trouve redressé et comme remis dans la ligne exacte du réel. Mais c*est bien moins là une critique, à mon sens, qu*une ingénieuse reprise et une réduction du même personnage à un autre point de vue, au point de vue du portrait, et non plus à celui de la scène. Ainsi pour être plus vrai, plus réel, Thypocrite de La Bruyère, par ' moments, sourit ou soupire, et ne répond rien ; c*est parfait, c*est fin ; mais cela nMrait pas longtemps avec un tel jeu au théâtre.... La Bruyère peint au chevalet et à l'huile ; Molière est un peintre à fresque : chacun des deux est dans son rôle. »