Fausse dévotion. (Note de La Bruyère
[21] Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle \ connottre le flanc', savoir où Ton est vu et où Ton n'est pas vu ; rêver dans l'église à Dieu et à ses aflaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses ; avoir un directeur mieux écouté que l'Évangile; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut ; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements
1. La chapelle da chàtcaa de Versailles. Les courtisans cherchaient k se placer an salât de manière k être vas du roi. Saint-Simon dit du maréchal de Noailles : « Le Roi..., qui étoit Tidole à qui il offroit tout son encens, étant devenu dévot, le jeta dans la dévotion la plus affichée. » (T. VII, p. 423.)
2. Le flanc, terme de guerre, dont se sert à dessein La Bruyère : le courtisan cherche le côté par où il peut attaquer : le côté vulnérable d'un roi dévot, c'est sa dévotion. — M. A. Feugère, dans son Étude sur Bourdaloue (p. 460-i^), et M. F. Belin, dans la Société française du xvii* siècle, d'après les Sermons de Bourdaloue (p. 170-174), montrent comment ce prédicateur, tout en condamnant le Tartu/fe de Molière, fait de rhypocrisie des peintures qui ne sont pas moins sévères que celles de Molière. C'est un des vices que Bourdaloue a le plus souvent attaqués. [Sermons sur l'Hypocruie, sur la vraie et la fausse Piété, sur la Sévérité chrétienne, sur le Jugement de Dieu, Pensées, etc.) H faut lire dans Saint-Simon (t. XI, x), Tamusante histoire d'un tour joué par Brissac aux fausses dévotes qui, le Jeudi et le dimanche, remplissaient les tribunes de la chapelle de Versailles, k Theure du salut. Sous prétexte de lire dans leurs Heures, « elles avoient toutes de petites bougies devant elles, pour les faire connoitre et remarquer. » Brissac, major des gardes du corps, imagina un jour, « toutes les dames placées et attendant le roi, » de paraître k la tribune et de crier bien haut : « Gardes du Roi, retirez -vous, le Roi ne viendra pas. » — « Aussitôt, murmures tout bas entre les femmes ; les petites bougies s'éteignent, et les voiUi toutes parties. » LÀ-dcssus arrive le roi qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avait personne. « Au sortir du salut, Brissac lui raconta ce qu'il avoit fait, non sans s'espacer sur la piété dos dames de la cour. Le Roi en rit beaucoup, et tout ce qui Taccompagnoit. »
donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repaître que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avoit ni Évangiles, ni Épttres des Apôtres, ni morale des Pères ; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles; circonstancier à confesse les défauts d'autrui, y pallier les siens ; s'accuser de ses souffrances, de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres ; n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même ; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi, ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités * : c'est, du moins jusqu'à ce jour, le plus bel effort de la dévotion du temps*.
Un dévot * est celui qui sous un roi athée seroit athée *»'.
■ Édition 8'.
^ ÉdiUon 7».