I. — Etat de la question
Les saints myrobliles ou dislillaleurs de manne forment une catégorie à part dans l’hagiographie. Il importe d’en faire le relevé, parce que la question touche, par certain côté, à l’archéologie et à la liturgie, mais surtout à la lipsanographie, qui est la science des reliques.
J’ai tenu à m’étendre et à fournir les preuves, le sujet étant pour ainsi dire neuf, car il n’a été (jue sommairement indiqué par le P. Cahier dans ses Caractéristiques des .S’ataLv. Edmond Le Blant,dans la Revue archéologique, 19'^ année, p. 300, n’a eu à en dire que ces quelques lignes ;
Je rappellerai d’abord, pour ne rien oublier, l’huile partumée, le baume coulant, au dire de nos pères, des corps ou des sépulcres des bienheureux, traits dont se portent garants Grégoire de Tours; Théophane, qui vivait au neuvième siècle, les rédacteurs des légendes slaves du moyeu âge et de nombreux écrivains du même temps. Des fioles, dit-on, en étaient remplies et emportées comme eulogies.
Gregor. Turon., De gloria martyrum, c. xxxi ; Theophanes, Chrono- (jraphia, n“ 758 (Byzant., in-fol., p. 370); Uccelli, Autenlicità dei corpi e degli citli dei S. martiri Domneone, Dotnno ed Eusebiu, Lettera lia, p. 17 ; Chodzko, Légendes slaves du moyen âge, pp. 41, 42, 43, 46, 53; Bibliothèque de l’Ecole des chartes, 1834, pp. 30-31 ; Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, t. VllI, pp. oOo, etc.
On nommait, au moyen âge, manne ou huile, en raison de sa densité et de sa couleur, le liquide qui coulait des images, des tombeaux
et des ossements des saints : « Manna, liqiior vel pulvis odoriis, qui de sepulcliris aut corporibus Sanctorum eil'unditur etefiluit » (Du Gange). Toutes ces huiles, mannes et liqueurs, ne doivent pas être confondues avec les huiles prises dans les lampes qui brûlaient devant les tombeaux des saints : voir sur ce sujet une note de Mgr Martigny dans le Bullelin d'archéologie chrétienne, 1869, pag. 31.
Le comte Riant, de ITiistitut, dont l’érudition était aussi étendue que l’obligeance, a bien voulu me signaler, sur le sujet des huiles miraculeuses, deux rares ouvrages qu’il possédait dans sa bibliothèque et (}ue quel([ues lecteurs seront peut-être à même de consulter : « Signius (.Toh. R.), /ieliquiarium,\ionon\ai, 1610, in-4°; il y est question, pp. 90-93, des huiles lipsaniques. — S.Scacchus, Blœochrismatnn myrothecinus sûc?'oprophanum, Amstelodami, 1701, in-fol°
.l’ajouterai ces deux autres renseignements bibliographiques d’après le Glossaire de Du Gange: « De manna veterum édita est haud ita pridem dissertatio Cl. Salmasii.De hac etiam copiose egerat antea Leonardus Fuschius, lib. I Paradox, médicinal., cap. 6 ».
On a donné le nom de myrobliles aux saints qui ont cette vertu : « Hinc sanctos, e quorum sepulcris aut sacris reliquiis cmanabat ejusmodi oleum, aut liquor, ;j.jpa6X6T*? vocant » (du Gange). Cette appellation est motivée par ce le.\le de S. .lean Damascène : rShki 7.'i Gù>\j.x'9. TÛv àytwv gupsv loA’Jvov {Oral, in Constant. Caôalliti.)
A l’aide des hagiographes et des inventaires, je ferai connaître les saints myrobliles, en commençant, comme de raison, par le Christ et la Vierge; mais je ne me dissimule pas qu’il me sera à peu près impossible d’être complet. 11 faudrait passer beaucoup de temps à des recherches ultérieures que je ne me sens pas le courage d’entreprendre, vu le maigre résultat auquel je pourrais aboutir. J’en aurai du moins dit assez pour éclairer la question et montrer la voie à qui voudrait pousser plus loin.
Le nom de la substance myreuse varie suivant les écrivains ecclé-
1 . Il a dû en exister une 2“ édition, car je trouve cette meniion dans un catalogue de librairie ancienne : « Scacclii {de l’Ordre des Ermites de S. Augusl.). Sacrorum elaeo' hrismaton myrothecia tria, in yuibus exponuntur olea atque ungnenta. Amstelodami, 1710, in-foL, frontispice gravé et nombreuses gravures. Portrait, 6 l'r.
siastiqiics et probablement aussi selon ses apparences diverses. Je compte treize appellations distinctes, que j’étudierai successivement; ce sont Baume, Kau, Huile, Lait, Larmes, Liquide, Manne, Miel, Odeur, Onguent, Poudre et Sueur.
Benoit XIV admet comme vraies relicpies ces substances diverses, parce qu’elles émanent miraculeusement des saints et opèrent des prodiges. Son enseignement est ainsi résumé par une docte revue Romaine, qui place ces reliques à un rang inférieur;
Minus propria reliquia dicitur illud quod reliquiis proprius affine esse videlur; et licet pars corporis vere non sit, nec ullam cum illo, dum vivebat, conjunctionem habuerit, ad corpus taraen aliqualiter atlinet, quod ex eo emanat et effluit. Ilujusnaodi est sanguis qui, plurirais post annis bealæ mords, ex ossibus S. Triphylli, episc. Leucosiæ, S. Modoaldi, episc. Trevirensis, S. Eligii et S. Nicolai de Tolentino effluxit, sicut testatur Benediclus XIV (De serv. can., lib. 4, p. i, c. 31, n. 8j, ut de aliis pluribus taceamus. Hue spectant liquores rairaculosi, qui aliquando e corporibus vel sepulchris Sancloruin émanant, uti aqua ex sepulcro S. Julillæ eftluens, leste S. Basilio (Homil. in S. .Tulittam, t. Il, p. 35), manna salularis e sepulchro S. Johannis evangelislæ, oleum ex sepulchro S. Andreæ, alla manna S. Xicolai Bariensis, unguentum S. Glyceriæ, liquor raedicus S. Laurentii, presbyteri et marlyris. Item alii liquores quibus madefiebant linteoIa,ex ossibus tum S. Teresiæ,tuin S. Mariæ Magdalenæ de Pazzis (Cf Benedlclum XIV, loc. cil.). Ili liquores aliquo modo reliquia; dicuntur Sanctorum et a fidelibus recte honorantur, quia vere miraculosi censentur et per eos pluries Deus omnipolens nonnullas sanalioues operatus est (Ephemerides lilurg., III, 617-618.)
On le voit, ce vaste sujet se présente ici sous tous ses aspects, avec l’ampleur et l’extension qu’il comporte.