XVI. — Sang du Christ
L’effusion du sang est une des manifestations les plus frt^quentes du rayroblisme, tant chez Notre Seigneur et la Ste Vierge que chez les Saints. Comme le sujet est très vaste, je le fractionnerai en chapitres distincts.
1. Lors de son agonie, au jardin des Oliviers, après la Gène, le Christ priant sua du sang, dont les gouttes coulaient jusqu’à terre: « Et factus in agonia,prolixiusorabat.Etfactus est sudorejus, sicut guttæ sanguinis decurrenlis in terram » (S. Luc., XXII, 43-44).
Les inventaires mentionnent des reliques de ce sang: «Depetra, ubi sanguis Cristi expandit, in quadam piccide argentea parva sine pede {hw. de N.-D. des Miracles, à S.-Omer, 1347). — « De lapide supra quo D. N. J. G. fecit orationem Patri suo et sudavit sanguinem » {Inv. de Marthod, 1300). — Le procès-verbal de la visite de l’église de Brégac (Cantal), en 1622, porte: « Plus, une pierre, avec un escripleau de cuir: Ubi sudavit Cristus sangninem ». — En 1859, l’évêque de Rodez, vérifiant les reliques de la cathédrale, constata l’authenticité de celle-ci, inscrite sous cette forme dans le procèsverbal: De la pierre sur laquelle coulèrent des gouttes de sang, quand Jésus priait au temps de sa Passion (Durand, IJécrin de la Ste Vierge, 11, 82). Puisque « chacun de ces objets est muni d’une étiquette en lettres romanes ou gothiques qui établissent l’antiquité de la possession », on eût mieux fait d’en donner le texte, au lieu de la traduction qui importe peu aux savants : telle est la légèreté avec laquelle on procède dans bon nonibre de chancelleries épiscopales, peu au fait de la lipsanographie.
L'Ami du clergé, \^\)1 , pp.489 492, traitant la question de la sueur de sang après les théologiens, a posé ces conclusions:
Ce n’est pas là d’ailleurs une doctrine particulière à l’école thomiste ou dominicaine. Voyons le chapitre où Suarez nous parle de la sueur de sang « coulant jusqu’à terre » au jardin des Oliviers. Devons-nous considérer cette sueur comme miraculeuse en elle-même, ou au contraire comme un phénomène naturel en soi, résultant de l’insondable tristesse qui saisit l’âme du Christ? Réponse de Suarez: Dico,Christvs Dominas, ab«oüe spe-
ciALi MiRACüLO, sanguinetn sudavit, ex vi intkrnæ affuctionis et agoniæ, quam in ilia oratione pasius est (Suarez, De Mysteriis Christi, Dispul. XXXIV, sect. 2).
Suarez en donne une première raison théologique, et poursuit: « En second lieu, cela peut s’expliquer, comme le fait Cajetan, par une raison naturelle et physique, naturali et physica ratione. Car, de même qu’une grande émotion produit violemment la sueur, ainsi une émotion intense, si les sources de la sueur sont taries, peut faire sortir le sang: ita si ve~ hemens sit passio et defiQial siidoris materia, fieri potest ut sauguinem expellat... Le corps du Christ était affaibli et épuisé: il put dès lors se faire que, la sueur étant tarie, le sang coulât, chassé par la violence de la peine intérieure ». Et cette cause, ajoute Suarez, est à la fois naturelle et suffisante: hæc causa a nobis explicata est naluralis et sufficiens ad hune effectum .
Maldonat, dans son Commentaire sur les Evangiles: « Rien qu’il y en ail qui pensent que la sueur de sang du Christ a été un miracle, j’estime plutôt que cette sueur fut naturelle. . . La raison enseigne, en effet, que dans les hommes d’une constitution exceptionnellement délicate, ce phénomène peut avoir lieu. . . Est-ce que je n’entends pas raconter, par ceux qui l’ont vu ou connu, qu’il y a deux ans, à Paris, un homme robuste et bien portant, ayant entendu prononcer contre lui la sentence de mort, fut subitement couvert d’une sueur de sang? »
Et Dom Calmet, lui aussi, se range à « l’opinion commune » des théologiens: Communis opinio docel, sudorem ilium sanguineum naturalem quidem fuisse, sed majori expressuin vi et copia quam soient plerumque. Et il nous présente une riche collection d’exemples qui démontrent le caractère naturel de la chose.
Celte dissertation de Dom Calmet est excellente. L’auteur l’avait rédigée avec le concours d’un savant médecin, Alliot de Mussey; et Benoît XIV en loue l’érudition, concluant lui même (De Servorum Dei Bealificalione et Beatorum Canonizatione, lib. IV, p. i, c. xxvi, 7): « Puis donc que des sueurs de sang et des larmes de sang ont pu nuturellement, en certains hommes, résulter de certains étals d’âme violents, leChrisl Jésus, sous le poids de l’affliction, a bien pu sans miracle verser des gouttes de sang coulant jusqu’à terre. »
Et Benoît XIV tire une autre conclusion, plus générale et très pratique relative aux procès de canonisation: « Les choses étant telles, il s’ensuit que, si quelquefois dans l’examen des actes des serviteurs de Dieu ou des Bienheureux, des faits semblables se présentent, ils doivent être écartés de la classe des miracles; Ex hoc efficitur ut, st aliqunndo in evolvendis acHs Servorum Bei sive Beatorum, si.\iilia occcrrant, hæc a classe .miracu- LOftUM ARCENDA SÜNT . *
On ne sache pas qu’hypnotiseur ait jamais fait couler, au sens matériel du mot, des larmes do sang à un patient; et il faut esperer qu’on n’arri
vera jamais à un tel abus. Mais le fait se produirait que, suivant Benoît XIV, il ne nous obligerait pas, considéré en lui-même, d’invoquer une cause préternaturelle, et autre que l’imagination.
2. On voyait, à S. -Maximin, quelques gouttes de sang que la Madeleine avait ramassées sous la croix et qui bouillonnait tous les ans, le vendredi saint, immédiatement après qu’on avait lu la passion (Collin de Plancy,
3. Grégoire de Tours, au vi® siècle, racontait qu’un juif avait, dans une église, frappé d’un trait une image peinte du Sauveur, qu’il emporta chez lui, la cachant sous son vêlement qui, par suite de la blessure, fut couvert de sang; il la relégua alors dans un coin obscur de sa maison, où les chrétiens, désolés de sa disparition, la retrouvèrent, en suivant la trace du sang tombé sur le sol. Le juif fut, en conséquence, lapidé.
De Judeeo qui iconicam Christi furavit el Iramfodit. Nam et cito lune tempore, per credulilatem integram tanto Christus amore diligitur ut | cujus legem in tabulis cordis credentes populi retinent, ejus eliam ima- j ginem ad commemorationem virtulis in tabulis visibilibus pictam per ! ecclesias acdomos aftiganf, sed et in hoc inimicus semper humani generis æmulus exlat. Nam Judæus quidam, cum hujuscemodi imaginem in tabula pictam ac parieti aftixam in ecclesia sæpe vidisset, ait ; Ecce seductorem ilium qui nos genusque nostrum humiliavit. Et sic nocte veriiens, telo ipsam imaginem verberat elisamque de pariete, opertam veste, ad domum portans, tlammis parat exurere. Sed res mira apparuit, quæ quod de virtute Dei fuerit non potest ambigi. Nam de vulnere ubi [■ imago Iransfossa fuerat, sanguis effluxit. (juod ipse iniquus spiculalor, oppletus furore, non sensit.Cum autem per obscuræ noctis tenebras domum suam fuisset ingressus, lumine adhibito, cernit se totuin sanguine cruentatum limensque ne scelus suum patetieret, abjectam a se tabulam abdidil in obscuris nec ausus est ultra contingere quod inique præsumpsit auferre. Venientes auleni chrisliani diluculo ad domum Dei, iconicam non inveniunt slupentesque ac requirenles quod fuerat factum, cruoris vestigia -r deprehendunt.Quod sequenles, ad domum judæi accedunt. Denique sciscitati de tabula, nihil cerli coguoscunt. Requirenles autem cam sollicite, y in angulo cellulæ Judæi reperiunt; qua ecclesiæ reddila, furera lapidibus | obruerunt (Gregor. Turonen., De glor. marlyi:., lib. 1, cap. 22).
4. Une histoire analogue se lit dans Collin de Plancy, qui l’a era- I
pruntée à la Légende d'or : ^
1. Il y avait, à l'abbaye de Fontevrault, une vraie croix célèbre qu’on lavait, J tous les ans, le Vendredi-Saint; l’eau devenait rougeâtre. On cria au miracle, j mais il est bien probable que cette couleur venait du bois lui-même, soit à cause de son essence, soit en raison du vernis dont il était couvert. ‘
L’n juif de Corislanlinople, se voyant seul dans l’église de Slc-Sophie, lira son épée et frappa un crucifix à la gorge. Le sang jaillil aussitôt avec tant de violence que la figure du sacrilège en fut tout inondée. Le juif épouvanté prit le crucifix, le jeta dans un puits et se sauva. Mais ayant été rencontré plein de sang, on lui demanda s’il avait tué quelqu’un. 11 était si troublé qu’il avoua ce qu’il venait de faire ; on tira du puits la sainte image dont la plaie se voit encore aujourd’hui (Legenda aiu'ea Jacobi de Voragine, leg. 130) et le juif se fit chrétien pour ne pas être brûlé (Collin de Plancy, I, 213).
Il est préférable de recourir au texte original, car il n’y est pas question d’un crucifix, mais d’une image, et la conversion est attribuée exclusivement au prodige.
Apud Conslantinopolim Judæus quidam, ecclesiain Sanctæ Sophiæ ingressus, quandam imaginem Christi ibidem conspexil. Qui se ibi solura considerans, gladium arripuit et àppropians imaginem Christi in gutture percussit slalimque iude sanguis exivit et Judæi faciem et caput adspersit. Qui terrilus imaginem accepit et ipsam in puteum projiciens, statim aufugit. Quidam autem christianus eidem obviavit sibique dixit: Unde venis, .fudæe? Aliquem hominem occidisti. Et ille: Falsumest. Cui rursus homo ille dixit : Vere homicidium perpetrasii et ideo sanguine aspersus es. Et Judæus: Vere Deus chrislianorum magnus est et fides ejus firma per omnia comprobatur; nequaquam enim hominem percussi,sed Christi imaginem et conlinuo sanguis emanavit de ejus gutture. üuxit autem Judæus hominem ilium ad puteum et inde sanctam imaginem extraxerunt. Plaga autem in gutture Christi, ut fertur, adhuc hodie cernitur et Judæus continue fidelis efficitur [Leg. aur., p. G08).
O. J’ai trouvé, parmi les papiers de Léon Palustre, qui m’ont été remis par sa veuve, un cahier, écrit à la tin du xvii® siècle et relatif à l'abbaye de Déols, eu Berry. Il y est raconté qu’en 1187 le roi de France Philippe et le roi d’Angleterre Henri livrèrent bataille sur le Ghard(Gher).
Il advint, un samedy, environ l’heure de vespres, que les religieux et le peuple venoient à l’oraison et dévotement apelloient l’ayde de la glorieuse Vierge Marye, que les gens d’Engleterre se mocquaient de la dévotion des saintes personnes qui couroient à ce saint lieu pour adorer et comment tels gens vaquoient à autre désordonné, comme jeux illicite et en entrant il y avoit devant la porte aquilonne, c’est-à-dire qui regarde le vent de la galarne, une grande multitude degrouaille de ces gens, lesquels empeschoient le peuple de soi fir de l’église et jouant aux dés, il advint que l’un de celle compagnye raaudisait et profanait par impatience et disoit blâme contre la personne de la gloiieuse Vierge Marie, comme
il est Vüloutiere acoulunié à gens qui se meslent souvent de tel jeu et encore par une rage et force vices, en dépit de la bénite Vierge Marie et de son Fils, duquel l’image est sur l'un des pilliers de laditte église, prit une pierre et malicieusement la jetta contre la bénile Vierge Marie, ainsy comme elle tient son Fils en son giron, fi apa le bras du Sauveur de telle force que le bras cheut à terre et le malheureux garçon tomba tristement à terre, tout roide mort et délait de visage. Et il advint miracle merveilleux, car de l'image il en sortyt grande habondauce de sang et comme si il eust e<té conduit de fontaine, ain^y de la pierre de l’image il en sorty habondauce de sang, pareillement comme se fait une plaie, et le l’abondance du sang en faire arozer les pierres qui estoient à terre. Adonc laissèrent les malheureux leurs jeux, furent tout ébabys et cessèrent de garder les porles de l’église. Et donnèrent liberté au peuple de venir voir le miracle. Or courut le peuple au spectacle. Ils commencèrent, ceux de la compagnie, à pousser des cris à Dieu, que leurs voix estoit portée par lard (sic) envers le ciel. Les religieux commencèrent en cœur de faire sonner les cloches, rendirent grâce et louange à la mère du Sauveur du monde et pour ce que leurs estoit lors arrivé, le miracle ne peut estre notilié cèlte journée en la manière qu’il advint. El comme la nouvelle en fut poi tée au chalel où estoit le roy logé et pour ei quoy comment les nobles du logis sans délay coururent au miracle. El quand ils virent l’abondance du sang qui estoit couru sur les pierres qui estoient sous l’image, ils furent épouvantés d’une horrible peur et afin que tout le tait fut déclaré et toute doulance fut hostée, il prit le bras, lequel fut trouvé tout ensanglanté et rouge de sang, qui estoit tombé de l’enfant Jésus. Le noble comte Richard, fils du roy Henry, le prit et l’envelopa d’un drap plet (drappelet), mais d’ycelluy ne sorty goûte de sang depuis qu’il fut envelopé et témoigna à un chevalier de la compagnye el le l’affirma par son serinant; el le roy Henry aperceu ce miracle et par l’intention du bras, il le fit garder el l'emporta en Engleterre el fonda une église en mémoire dudit miracle, laquelle églis s’apelle A^oslre Dame de liedencé.
Autre extrait, tiié des Annales d’ Aquitaine, par Jean Bouchet, chapitre V, touch int le rnesme miracle : « Les ditles guerres durèrent entre les
dits deux roys jusqu’en l’an fl96, qui firent un traité de paix Les dits
deux roys s’accordèrent et s’en allèrent bons amys audit lieu du Bourdieux rendre grâce à Dieu et à Nostre-Dame de l’abbaye dudit lieu, au portai de laquelle il y avait, comme encore il y a, une image de Nosire Dame, tenant son petit enfant entre ses mains et comme un de la compagnye dudit comte Richard jouait au devant dudit portail el ayant perdu son argent, commence <à dépiter Dieu et la Vierge Marie el par un furieux dépit prit une picne, la jeta contre ledit image et rompit le bras du petit enfant Jésus, dont le bras tomba par terre, qui saigna et rendit grande habondauce de clair sang, duquel la terre fut arrosée et fut ramassé par les mains de l’abbé, dont plusieurs personnes malades furent guéries. Et
ledit malfaiteur devint enragé et le diable luy rompist le col le me m jour, comme dit Bernard Guidonis en sa dite chronique ». ’
6. Jules de Laurièi-e(/iu//cf. mon., 1880, pp. 110-111), décrivant Sanlo Chnslo de 1 eglise de Salardu (Val d’Aran), crucifix de bois
qui remonte a la fin du xn« siècle, ajoute qu’au xv- siècle, « lorsque le baron de raunnach incendia la première porte du château, les « assiégés » le présentèrent « au devant des flammes >, et, avant « sué U sang et de l’eau, les flammes se retournèrent sur les ennemis ».