XXI. LE GIUVELIN A CRAVATE
L'oiseau que nous avons fait représenter dans nos planches enluminées, n° 659, fig. 2, sous la dénomination de gros-bec d'Angola, parce qu'il nous est venu de cette province de l'Afrique, nous paraît approcher de l'espèce du grivelin ; et comme il a tout le cou et le dessous de la gorge revêtus et environnés d'une espèce de cravate blonde qui même s'étend jusqu'au-dessus du bec, nous avons cru pouvoir lui donner le nom de grivelin à cravate. Nous ne connaissons rien de ses habitudes naturelles.
Autant l'espèce du moineau est abondante en individus, autant le genre de ces oiseaux parait d'abord nombreux en espèces. Un de nos nomenclateurs en compte jusqu'à soixante-sept espèces différentes et neuf variétés, ce qui fait en tout soixante et seize oiseaux" dont il compose ou plutôt charge bien gratuitement ce genre, dans lequel on est étonné de trouver les linottes, les pinsons, les serins, les verdiers, les bengalis, les sénégalis, les mayas, les cardinaux, les veuves et quantité d'autres oiseaux étrangers qu'on ne doit point appeler moineaux et qui demandent chacun un nom particulier. Pour nous reconnaître au miiieu de cette troupe confuse, nous écarterons d'abord de notre moineau, qui nous est bien connu, tous les oiseaux que nous venons de nommer et qui nous sont de même assez connus pour assurer qu'ils ne sont pas des moineaux. Suivant donc ici notre plan général, nous ferons une espèce principale de chacun de ces oiseaux de notre climat, à laquelle nous rapporterons les espèces étrangères1 qui
a. Brisson, Ornithol , t. III, depuis la p. 72 jusqu'à 218. * Variété du loxia collaria. (Voyez la nomenclature ** de la p. 1S6.)
** Ftïngilla domestica (Linn. ). Ordre id., famille des Conirostres , genre Moineaux, sous» genre Moineaux proprement dits (Cuv. ).
1. Voilà le plan de Buffon, et c'est celui de la méthode naturelle, « La marche de la « méthode naturelle consiste à chercher des espèces à formes tranchées : ces espèces sont « comme des types; à grouper autour de ces types toutes les espèces que l'ensemble de leur « organisation en rapproche : ces groupes sont les genres ; à lier ensuite les genres les uns aux « antres , comme on a lié les espèces entre elles; et ces genres ainsi rapprochés, ce sont les « familles. » (Voyez mon Histoire des travaux de Cuvier, 2° édit., p. 132.) — L'article du moineau est de Buffon.
nous paraîtront en différer moins que toutes les autres espèces; ainsi nous ferons un article pour le moineau, un autre pour la linotte, un troisième pour le pinson, un quatrième pour le serin, un cinquième pour le verdier, etc.
Nous séparerons encore du moineau proprement dit deux autres oiseaux qui en sont encore plus voisins qu'aucun des précédents, qui sont également de notre climat, et dont l'un porte le nom de moineau de campagne et l'autre de moineau de bois. Nous leur donnerons ou plutôt nous leur conserverons les noms de friquet et de soulcie, qui sont leurs anciens et vrais noms, parce qu'en effet ce ne sont pas de francs moineaux et qu'ils en diffèrent par la forme et par les mœurs. Nous ferons donc encore un article particulier pour chacun de ces deux oiseaux. C'est là le seul moyen d'éviter la confusion des idées; car toutes les fois que dans une méthode l'on nous présente, comme ici, soixante ou quatre-vingts espèces sous le même genre1 et sous une dénomination commune, il n'en faut pas davantage pour juger nonseulement de la très-grande imperfection de cette méthode, mais encore de son mauvais effet, puisqu'elle confond les choses au lieu de les démêler, et que hien loin de porter la lumière sur les objets, elle rassemble à l'entour des nuages et des ténèbres.
Notre moineau est assez connu de tout le monde pour n'avoir pas besoin de description ; cependant nous l'avons fait représenter dans les planches enluminées, n0' 6 et 5b, pour faire voir les différences de l'âge. Le n° 6, fig. 1 , représente le moineau adulte qui a subi ses mues; et le n° 55, fig. 1 , le jeune moineau avant sa première mue. Ce changement de couleur dans le plumage et dans les coins de l'ouverture du bec est général et constant; mais il y a dans cette même espèce des variétés particulières et accidentelles; car on trouve quelquefois des moineaux blancs, d'autres variés de brun et de blanc, d'autres presque tout noirs", et d'autres jaunes6. Les femelles ne diffèrent des mâles qu'en ce qu'elles sont un peu plus petites et que leurs couleurs sont plus faibles.
Indépendamment de ces premières variétés, dont les unes sont générales et les autres particulières, et qui se trouvent toutes dans nos climats, il y en a d'autres dans des climats plus éloignés qui semblent prouver que l'espèce est répandue du nord au midi dans notre continent depuis la Suède c
a. Il se trouve en Lorraine des moineaux noirs, mais ce snnt certainement des moineaux ordinaires , lesquels, se tenant habituellement dans les halles des verreries qui sont répandues en grand nombre au pied des montagnes, s'y font enfumés. M. le docteur Lottinger se trouvant dans une de ces verreries , vit une troupe de moineaux ordinaires parmi lesquels il y en avait de plus ou moins noirs ; un ancien du lieu lui dit qu'ils le devenaient quelquefois dans les halles de cette verrerie au point d'être tout à fait méconnaissables.
b. Aldrovande , Avi. , t. II , p. 556 et 557.
c. Linnaeus, Fauna Suecica , n» 212.
1. Ces grands genres, quand ils sont naturels (c'est-à-dire quand ils ne rapprochent que des espèces à organisation conforme), sont ce que nous appelons aujourd'hui des familles. vi. 11
jusqu'en Egypte0, au Sénégal, etc. Nous ferons mention de ces variétés à l'article des oiseaux étrangers qui ont rapport à notre moineau.
Mais, dans quelque contrée qu'il habite, on ne le trouve jamais dans les lieux déserts ni même dans ceux qui sont éloignés du séjour de l'homme; les moineaux sont, comme les rats, attachés à nos habitations; ils ne se plaisent ni dans les bois ni dans les vastes campagnes : on a même remarqué qu'il y en a plus dans les villes que dans les villages, et qu'on n'en voit point dans les hameaux et dans les fermes qui sont au milieu des forêts; ils suivent la société pour vivre à ses dépens : comme ils sont paresseux et gourmands, c'est sur des provisions toutes faites, c'est-à-dire sur le bien d'autrui qu'ils prennent leur subsistance; nos granges et nos greniers, nos basses-cours, nos colombiers, tous les lieux, en un mot, où nous rassemblons ou distribuons des grains sont les lieux qu'ils fréquentent de préférence ; et comme ils sont aussi voraces que nombreux, ils ne laissent pas de faire plus de tort que leur espèce ne vaut, car leur plume ne sert à rien, leur chair n'est pas bonne à manger, leur voix blesse l'oreille, leur familiarité est incommode, leur pétulance grossière est à charge ; ce sont de ces gens que l'on trouve partout et dont on n'a que faire, si propres à donner de l'humeur que dans certains endroits on les a frappés de proscription en mettant à prix leur vie b.
Et ce qui les rendra éternellement incommodes, c'e>t non -seulement leur très-nombreuse multiplication, mais encore leur défiance, leur finesse, leurs ruses et leur opiniâtreté à ne pas désemparer les lieux qui leur conviennent; ils sont fins, peu craintifs, difficiles à tromper; ils reconnaissent aisément les pièges qu'on leur tend, ils impatientent ceux qui veulent se donner la peine de les prendre ; il faut pour cela tendre un filet d'avance et attendre plusieurs heures, souvent en vain; et il n'y a guère que dans les saisons de disette et dans les temps de neige où cette chasse puisse avoir du succès, ce qui néanmoins ne peut faire une diminution sensible sur une espèce qui se multiplie trois fois par an : leur nid est composé de foin au dehors et de plumes en dedans; si vous le détruisez, en vingt-quatre heures ils en font un autre; si vous jetez leurs œufs, qui sont communément au nombre de cinq ou six, et souvent davantage % huit ou dix jours après ils en pondent de nouveaux; si vous les tirez sur les arbres ou sur les toits, ils ne s'en recèlent que mieux dans vos greniers; il faut à peu près vingt livres de blé par an pour nourrir une couple de moineaux; des personnes qui en avaient gardé dans des cages m'en ont assuré; que l'on juge par leur nombre de la déprédation que ces oiseaux font de nos grains, car,
a. Prosper Alpin, JEgypti, t. I, page 197.
b. En Allemagne, dans beaucoup de villages, on oblige les paysans à apporter chaque année «m certain nombre de tètes de moineau. Frisch, t. I , art. 7.
c Oliua dit qu'ils font jusqu'à huit œufs, et jamais moins de quatre.
quoiqu'ils nourrissent leurs petits d'insectes dans le premier âge, et qu'ils en mangent eux-mêmes en assez grande quantité, leur principale nourriture est notre meilleur grain ; ils suivent le laboureur dans le temps des semailles, les moissonneurs pendant celui de la récolte, les batteurs dans les granges, la fermière lorsqu'elle jette le grain à ses volailles ; ils le cherchent dans les colombiers et jusque dans le jabot des jeunes pigeons qu'ils percent pour l'en tirer; ils mangent aussi les mouches à miel, et détruisent ainsi de préférence les seuls insectes qui nous soient utiles; enfin, ils sont si malfaisants, si incommodes, qu'il serait à désirer qu'on trouvât quelque moyen de les détruire. On m'avait assuré qu'en faisant fumer du soufre sous les arbres où ils se rassemblent en certaines saisons et s'endorment le soir, celte fumée les suffoquerait et les ferait tomber; j'en ai fait l'épreuve sans succès, et cependant je l'avais faite avec précaution et même avec intérêt, parce que l'on ne pouvait leur faire quitter le voisinage de mes volières, et que je m'étais aperçu que non-seulement ils troublaient le chant de mes oiseaux par leur vilaine voix, mais que même, à force de répéter leur désagréable tut tut, ils altéraient le chant des serins, des tarins, des linottes, etc. Je fis donc mettre sur un mur, couvert par de grands marronniers d'Inde, dans lesquels les moineaux s'assemblaient le soir en très-grand nombre, je fis mettre, dis-je, plusieurs terrines remplies de soufre mêlé d'un peu de charbon et de résine; ces matières, en s'enflammant, produisirent une épaisse fumée qui ne fit d'autre effet que d'éveiller les moineaux; à mesure que la fumée les gagnait, ils s'élevaient au haut des arbres, et enfin ils en désemparèrent pour gagner les toits voisins, mais aucun ne tomba; je remarquai seulement qu'il se passa trois jours sans qu'ils se rassemblassent en nombre sur ces arbres enfumés, mais ensuite ils reprirent leur première habitude. Comme ces oiseaux sont robustes, on les élève facilement dans des cages; ils vivent plusieurs années, surtout s'ils y sont sans femelles, car on prétend que l'usage immodéré qu'ils en font abrège beaucoup leur vie a. Lorsqu'ils sont pris jeunes, ils ont assez de docilité pour obéir à la voix , s'instruire et retenir quelque chose du chant des oiseaux auprès desquels on le? met; naturellement familiers, ils le deviennent encore davantage dans la captivité : cependant ce naturel familier ne les porte pas à vivre ensemble dans l'état de liberté ; ils sont assez solitaires, et c'est peut-être là l'origine de leur nom b. Comme ils ne quittent jamais notre climat et qu'ils sont toujours autour de nos maisons, il est aisé de les observer et de reconnaître qu'ils vont ordinairement seuls ou par couple; il y a cepen-
a. « Sunt qui passerum mares anno diuUus durare non posse arbitrante, avgumento quod « veris initio , nulli mentum habere nigrtim spectantur, sed postea, tanquam nullus anni « superioris s ivctur; fœminas vero hoc in génère esse vivaciores volunt, capi enim bas cum. « novellis, cognoscique labrorum callo asseverant. » Arist., Hist. animal , lib. s, cap. vi.
b. Monos, moine , moineau.
dunt deux temps dans l'année où ils se rassemblent, non pas pour voler en troupe, mais pour se réunir et piailler tous ensemble, l'automne sur les saules le long des rivières, et le printemps sur les épicéas et autres arbres verts; c'est le soir qu'ils s'assemblent, et dans la bonne saison ils passent la nuit sur les arbres, mais en hiver ils sont souvent seuls ou avec leurs femelles dans un trou de muraille ou sous les tuiles de nos toits, et ce n'est (jue quand le froid est très-violent qu'on en trouve quelquefois cinq ou six dans le même gîte, où probablement ils ne se mettent ensemble que pour se tenir chaud.
Les mâles se battent à outrance pour avoir des femelles, et le combat est si violent qu'ils tombent souvent à terre. Il y a peu d'oiseaux si ardents, si puissants en amour. On en a vu se joindre jusqu'à vingt fois de suite, toujours avec le même empressement, les mêmes trépidations, les mêmes expressions de plaisir; et ce qu'il y a de singulier, c'est que la femelle paraît s'impatienter la première d'un jeu qui doit moins la fatiguer que le mâle, mais qui peut lui plaire aussi beaucoup moins, parce qu'il n'y a nul préliminaire, nulles caresses, nul assortissement à la chose; beaucoup de pétulance sans tendresse, toujours des mouvements précipités qui n'indiquent que le besoin pour soi-même. Comparez les amours du pigeon à celles du moineau , vous y verrez presque toutes les nuances du physique au moral.
Ces oiseaux nichent ordinairement sous les tuiles, dans les chéneaux, dans les trous de muraille ou dans les pots qu'on leur offre, et souvent aussi dans les puits et sur les tablettes des fenêtres dont les vitrages sont défendus par des persiennes à claire-voie : néanmoins il y en a quelques-uns qui font leur nid sur les arbres; l'on m'a apporté de ces nids de moineaux pris sur de grands noyers et sur des saules très-élevés; ils les placent au sommet de ces arbres et les construisent avec les mêmes matériaux, c'està-dire avec du foin en dehors et de la plume en dedans; mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils y ajoutent une espèce de calotte par-dessus qui couvre le nid, en sorte que l'eau de la pluie ne peut y pénétrer, et ils laissent une ouverture pour entrer au-dessous de cette calotte, tandis que, quand ils établissent leur nid dans des trous ou dans des lieux couverts, ils se dispensent avec raison de faire celte calotte, qui devient inutile puisqu'il est à couvert. L'instinct se manifeste donc ici par un sentiment presque raisonné et qui suppose au moins la comparaison de deux petites idées. Il se trouve aussi des moineaux plus paresseux, mais en même temps plus hardis que les autres, qui ne se donnent pas la peine de construire un nid, cl qui chassent du leur les hirondelles à cul blanc ; quelquefois ils battent les pigeons, les font sortir de leur boulin et s'y établissent à leur place; il y a, comme l'on voit, dans ce petit peuple, diversité de mœurs, et par conséquent un instinct plus varié, plus perfectionné que dans la plupart des
autres oiseaux, et cela vient sans doute de ce qu'ils fréquentent la société ; ils sont à demi domestiques, sans être assujettis ni moins indépendants ; ils en tirent tout ce qui leur convient sans y mettre rien du leur, et ils y acquièrent cette finesse, cette circonspection, cette perfection d'instinct qui se marque par la variété de leurs habitudes relatives aux situations, aux temps et aux autres circonstances.
I. — L'oiseau ' représenté dans nos planches enluminées, n°223, fig. 1, sous la dénomination de moineau du Sénégal, et auquel nous ne donnerons pas d'autre nom parce qu'il nous parait être de la même espèce que notre moineau d'Europe, dont il ne diffère que par la couleur du bec, le sommet de la tète et les parties inférieures du corps, qu'il a rougeâlres, tandis que dans le moineau d'Europe le bec est brun, le sommet de la tête et les parties inférieures du corps sont grises ; mais comme la grandeur, la forme, la position du corps, du bec, de la queue, des pieds, tout le reste, en un mol, nous a paru semblable, nous ne pouvons guère douter de l'identité de l'espèce de cet oiseau du Sénégal avec notre moineau d'Europe, et nous regardons la différence de couleur comme une variété produite par l'influence du climat.
L'oiseau dont le mâle et la femelle sont représentés, fig. 1 et 2 , dans nos planches enluminées, n° 6G5, ne nous paraît être qu'une variété de celui-ci.
II. — Il en est de même de l'oiseau2 représenté dans les planches enluminées, n° 183, fig. 2, sous la dénomination de moineau à bec rouge du Sénégal, et auquel nous ne donnerons pas d'autre nom, parce qu'il ne nous paraît être qu'une variété, peut-être, d'âge ou de sexe du précédent , d'autant qu'il est du même climat; ainsi ces deux oiseaux d'Afrique doivent être regardés comme de simples variétés dans l'espèce du moineau d'Europe.
Voici maintenant des oiseaux étrangers dont l'espèce, quoique voisine de celle de notre moineau, nous paraît néanmoins en différer assez pour