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Oeuvres compláetes de Lord Byron

Nous avons fait notre profession de foi au sujet de cet ouvrage dans YEssai sur le caractère et le génie de Lord Byron : et nous ne craindrons pas, chaque fois que l'occasion s'en présentera, d'en parler, tour à tour, avec éloge et blâme. On nous accusera de contradiction ; mais c'est qu'alors on comprendra mal le caractère complexe d'un poëme où l'auteur, vrai Protée, prend tous les tons, plaide toutes les causes, et se moque de temps en temps de lui-même comme de ses lecteurs. Quant à la morale, sacrifiée quelquefois en apparence, il devient bien délicat de la défendre avec trop d'indignation : le siècle de Charles X et de Georges IV a eu ses dévots de place et ses censeurs d'office, comme celui de Louis XIV et de Jacques II ; il nous en coûte de porter, même un moment, la livrée de ces messieurs. C'est une triste consolation, pour nous autres Français, de conclure du poëme de Don Juan que l'Angleterre libre a ses Tartufes comme notre France censurée. C'est contre eux surtout que Byron aiguise ses traits; ce sont eux qui se sont chargés d'anatliématiser Don Juan. Nous ne saurions qu'être fastidieux en voulant trop moraliser, après les belles déclamations de la so-

» Une partie de cet avant-propos précédait la traduction des dernières éditions qui paraissaient sous le régime de la censure de la Restauration.

ciété pour la suppression du vice, espèce de congrégation anglaise, qui, comme celle de Paris, eût voulu établir une caisse d'amortissement pour la liberté de la presse et même de la pensée.

Contentons-nous de regretter que dans son Odyssée satirique lord Byron ait trop souvent imité la philosophie railleuse de Voltaire et de Sterne ; mais, dans ses pages les plus condamnables, combien sa muse serait chaste encore, si on la comparait à tout ce qu'on voudrait retrancher de Candide et de Tristram Shandy ! N'oublions pas surtout que le cagotisme s'empresse de crier au blasphème et d'appeler au secours des autels contre quiconque menace de lui arracher son masque * ; et répétons que la grande plaie du caractère anglais, au dix-neuvième siècle, c'est ce cant, celte tartuferie morale, politique, religieuse et littéraire, dénoncée dans la lettre à Murray2.

Mais dans cette guerre à mort, déclarée au cant anglais, que de saillies spirituelles, que d'observations profondes et fines, que de philosophie, quelle pénétration et quelle connaissance des plus secrets ressorts du cœur de l'homme, quel inépuisable trésor de poésie enfin, qui demandent grâce pour des parenthèses un peu longues, ou de mauvais goût, et l'oubli de quelques bienséances ! La variété des tons et des formes du style, qui soutient tant de transitions brusques et de digressions tour à tour sérieuses et bouffonnes, a quelque chose de merveilleux dans 1a langue anglaise. On a eu raison d'appeler plusieurs stances de véritables tours de force en fait de rhythme. La difficulté signalée dans l'épigraphe des cinq premiers chants,

Difficile esl propiïe communia dicere, est partout heureusement vaincue : il est fâcheux que la

i « On a laissé jouer, sans réclamation, l'indécente parade de Scaramouche ermite, disait Louis XIV, et l'on veut me faire défendre Tartufe !

« — Sire, lui dit Condé, Scaramouche ne jouait que Je ciel et la religion, dont les dévots se soucient moins que d'eux-mêmes. »

* « The trutli is, that in thèse days the grand « primum mobile » of England is cant; cant political, cant poetical, cant religious, cant moral, cant, cant ahvays, multiplied throughall the varietbs of ii.e. »

traduction soit forcée d'avouer l'impuissance d'exprimer la franchise et l'originalité du poëte. Il nous a souvent semblé préférable de faire connaître la pensée littérale de Byron, plutôt que d'essayer de reproduire, par des équivalents, les tours piquants de ses phrases, quand pour obtenir une période élégante, il eût fallu sacrifier tel mot qui, au premier coup d'œil, pourrait paraître parasite, mais qui sert au complément d'une idée principale. Ailleurs, que de parenthèses ou de phrases incidentes qui, dans la prose, semblent n'être bonnes qu'à affaiblir la pensée première, et qui, dans le texte, forment une partie essentielle du rhyîhme d'une stance ! 11 est doux pour un écrivain, quand il se relit lui-même, de pouvoir s'enivrer en quelque sorte de l'harmonie de ses mots symétriquement cadencés. Ce plaisir est plus rarement permis au traducteur modeste, qui craint avec raison de mutiler le sens de son auteur en supprimant une expression sans synonyme qui le gêne, ou de le dénaturer en arrondissant sa phrase par des additions de son propre fonds1. Au reste, le traducteur abandonne courageusement, comme par le passé, son travail matériel à la critique, dont l'indulgence, il est vrai, ne lui a pas manqué jusqu'ici. En retour, il doit un petit avertissement à quelques-uns de nos aristarques du second ou du troisième ordre.

Les nouveaux chants de Don Juan, comme les premiers, méritent de n'être pas juges légèrement pour ce qui regarde l'œuvre toute nue de Lord Byron, indépendante de la forme que lui a prêtée la traduction. C'est le cas de répéter ici le vers de Phèdre :

Duplex libelli dos est, etc.

Maint passage pourrait bien être condamné comme

i Dans cette nouvelle édition, nous espérons nous être encore plus rapproché du sens littéral du texte, sans cesser d'être français : nous pouvons dire qu'en même temps que, plus familiarisé avec Byron, nous le comprenons mieux, le public est mieux préparé à l'accueillir, sinon dans sa nudité littérale, du moins avec un peu plus de son étrangeté native.

Nous avons traduit aussi les strophes d'abord supprimées par M. Murray et rétablies dans les dernières éditions de Londres ei de Paris.

romantique ou sérieusement extravagant, qui n'est que la parodie ou la caricature de l'exagération. Nous avons indiqué dans les notes quelques-uns de ces traits d'ironie; mais les notes auraient triplé le volume, s'il avait fallu tout commenter. Nous y reviendrons ailleurs. N'en déplaise donc à ces petits aristarques, qui se croient classiques parce qu'ils ont fait peut-être leurs classes jusqu'en troisième ; ils pourraient bien trouver ici des allusions au-dessus de leur portée, et les traiter étourdiment de romantiques, terme qui est pour eux le synonyme à! extravagant. Mais lord Byron a compris tout le tort que lui faisaient ceux qui croient marcher ses égaux parce qu'ils ont outré ses fautes. L'exagération peut devenir naturelle quand elle exprime les énergiques émotions d'une àme passionnée; mais l'enthousiasme ou le délire factice sont souverainement ridicules. Prenons garde, par conséquent, de proscrire tout ce qui s'écarte de nos habitudes littéraires. Il y a romantique et romantique, le goût est de toutes les écoles, et il n'y a de beau que ce qui est vrai. A. p.

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