XX. — » Ma troisième
« — Votre troisième ! dit Juan en se retournant brusquement, vous êtes à peine à votre trentième année ; avez- vous trois femmes?
« — Non, je n'en ai que deux à présent sur la terre. Certes, ce n'est rien de bien étrange que de voir un homme engagé trois fois dans le lien sacré du mariage.
« — Eh bien ! votre troisième, reprit Juan, que fitelle ? A-t-elle pris la fuite comme la seconde ? Parlez, monsieur.
« — Non, ma foi.
« — Eh bien ?
« — C'est moi qui ai fui loin d'elle.
XXI. — » — Vous prenez les choses avec sangfroid, monsieur, dit Juan.
« — Quoi donc ! reprit l'autre, que peut faire un homme ! Il y a encore plus d'un arc-en-ciel dans votre
firmament; tous les miens ont disparu. Nous commençons notre première jeunesse avec des sentiments chaleureux et de hautes espérances; mais le temps décolore toutes nos illusions, et, chaque année, une de nos grosses erreurs se dépouille, comme le serpent, de son enveloppe brillante.
XXII. — « Il est vrai que c'est quelquefois pour en revêtir une autre plus belle ; mais, au bout de l'année, celle-ci va rejoindre la précédente, et souvent même c'est au bout d'une ou de deux semaines. L'amour est le premier qui nous tende ses mailles perfides ; viennent ensuite l'ambition, l'avarice, la vengeance, la gloire, qui préparent ces brillants gluaux autour desquels nous allons voltiger pour chercher l'argent ou la louange.
XXIII. — « — Voilà qui est fort beau, et peut-être très-vrai, dit Juan ; mais je vous avoue que je ne vois guère que cela puisse améliorer le présent pour vous ou pour moi.
« — Non, sans doute, dit son compagnon; mais vous conviendrez qu'en mettant les choses dans leur vrai jour, on acquiert du moins l'expérience : par exemple, nous savons maintenant ce qu'est l'esclavage, et nos malheurs nous apprendront à mieux nous conduire envers ceux dont nous serons un jour les maîtres.
XXIV. — « — Que ne pouvons-nous être maîtres dès aujourd'hui, ne serait-ce que pour faire sur ces païens l'essai delà leçon qu'ils nous donnent! dit Juan, en dévorant un soupir qui lui déchirait le cœur. Dieu soit en aide au disciple à qui sa fortune donne de tels maîtres !
« — Peut-être serons-nous maîtres quelque jour, peut-être même tout à l'heure, reprit son compagnon... si notre sort devient meilleur ici; er attendant je dé-
sire que quelqu'un nous achète. (Cet eunuque noir semble nous regarder.)
XXV. — « Mais après tout, quel est notre état présent? il est triste, il peut devenir meilleur, c'est le sort de tout le genre humain : presque tous les hommes sont esclaves ; personne ne l'est plus que les grands, qui le sont de leur caprices, de leurs passions, et de je ne sais quoi encore. La société elle-même, qui devrait inspirer la bienveillance mutuelle, détruit le peu que nous en avions. Ne s'intéresser à personne, tel est le principe social des stoïciens du monde, — hommes qui n'ont pas de cœur. *
XXVI. — Dans ce moment, un vieux personnage neutre du troisième sexe s'avança, et, lorgnant les captifs, parut étudier leur maintien, leur âge et leur capacité, comme pour voir s'ils étaient propres à la cage qu'il leur destinait. Jamais dame n'est lorgnée par un amant, un cheval par un maquignon, un drap par un tailleur, l'argent par un avocat, un voleur par un geôlier,
XXVII. — comme l'est un esclave par celui qui veut 1 acheter. C'est une chose plaisante que d'acheter nos semblables, et ils sont tous à vendre, si vous étudiez leurs passions, et si vous êtes adroits. Ceux-ci se vendent à un joli visage, ceux-là à un recruteur, quelquesuns à une place, selon leur âge ou leur caractère, et le plus grand nombre pour de l'argent comptant ; mais tous ont leur tarif1, depuis des écus jusqu'à des coups de pied, suivant leurs vices.
i Allusion à un mot connu de sir Robert Walpole. Pope y fait allusion dans ces vers :
o Si je Tai vu: oui: mais dans ces moments plus heureux qu'ema bellissaient les plaisirs de la société, qu'il a eu tort de changer « pour le pouvoir. Oui, je l'ai vu, mais la tribu vénale ne l'étouf-
XXVIII. — L'eunuque ayant observé nos deux captifs avec attention, se tourna vers le maître et commença à en marchander un, puis tous les deux; ils contestèrent, disputèrent, et jurèrent même, comme s'ils eussent élé dans une foire chrétienne, marchandant un bœuf, un âne, un agneau ou un chevreau, de sorte que l'achat de ce bétail humain fit tout le tapage d'une bataille.
XXIX. — Enfin, ils se contentèrent de murmurer entre leurs dents, et tirèrent chacun leur bourse comme à regret, retournant toutes les pièces d'argent, faisant sonner les unes, pesant les autres dans la main, et mêlant par erreur des paras avec des sequins jusqu'à ce que toute la somme fût examinée soigneusement ; alors le marchand donna de la monnaie, et, signant les quittances , commença à songer à son dîner.
XXX. — Je serais surpris qu'il eût bon appétit, ou du moins que, dans ce cas, sa digestion fût facile. Il me semble à moi que quelques pensées étranges durent le troubler pendant son repas, et que sa conscience pouvait lui adresser plus d'une question singulière pour savoir jusqu'où s'étend le droit divin de vendre la chair humaine. Quand le dîner pèse sur l'estomac,
« fait pas alors. Il souriait sans art et séduisait sans présent cor- « rupteur. Voudrait-il me rendre un service ? qu'il me laisse voir « qu'il n'a pas de moi l'opinion qu'il a du genre humain. »
« Quoiqu'il soit impossible de justifier sir Robert Walpole, on a cependant beaucoup exagéré les torts de son caractère. L'axiome politique qu'on lui attribue généralement que « tous les hommes ont leur tarif (ail men hâve their price) » a été dénaturé par l'omission du mot those, ces. Walpole méprisait l'éloquence fleurie ; il attribuait les déclarations des patriotes à leurs vues intéressées pour eux-mêmes ou leurs parents, et c'est d'eux qu'il disait :«tous ces hommes ont leur tarif (peuvent être achetés) ; » l'événement a justifié son observation Dour un grand nombre d'entre eux. coxe. III 13
c'est peut-être, je crois, l'heure la plus sombre des vingt-quatre dont se compose le triste jour.
XXXI. — Voltaire prétend que non : il dit que Candide trouvait la vie plus tolérable après ses repas ; il a tort. A moins de faire de l'homme un pourceau, la plénitude d'estomac ajoute à tout ce qui le chagrine ; s'il est ivre, c'est une autre affaire ; car alors il ne sent pas l'oppression de sa tête, tant qu'elle tourne. Je suis, sur le manger, de l'opinion du fils de Philippe, ou plutôt du fils d'Ammon (peu satisfait d'un seul monde et d'un seul père) l.
XXXII. — Je pense avec Alexandre que l'acte de manger, avec deux .ou trois autres actes, nous fait doublement sentir notre nature mortelle. Quand un rôti, un ragoût, un poisson et un potage flanqués de quelques entremets peuvent nous procurer peine ou plaisir, qui voudrait tirer vanité d'une intelligence qui dépend si fort du suc gastrique2?
XXXIII. — L'autre soir (vendredi dernier), ceci est un fait et non pas une fable poétique, je venais de jeter autour de moi mon manteau5; mon chapeau et mes gants étaient encore sur la table ; j'entendis un coup de feu;; huit heures venaient de sonner; courant aussi vite que je pus, je trouvai le commandant mili-
* Voyez Plutarque, Vie d'Alexandre, el Quinte-Curce, Histoire d'Alexandre.
2 La nuit dernière, j'ai souffert horriblement d'une indigestion. J'ai remarqué pendant cette crise l'inertie complète, l'inaction, la destruction de mes principales facultés mentales. J'essayai de les exciter sans y parvenir. Je croirais que l'àme est mariée au corps, s'ils sympatiiisaient moins ensemble : si l'un triomphait quand l'autre est abattu, ce serait un signe qu'ils aspirent à l'état naturel du divorce. Mais, dans l'état des choses, on dirait deux chevaux de poste attelés au même timon, b. (Journal, 1821.
5 Le verbe cast indique l'acte de mettre un manteau ; mais freat coat indique une redingote, un surtout. a. p.
taire étendu dans la rue et respirant à peine K XXXIV. — Pauvre diable ! pour quelque raison ,
t Cet assassinat eut lieu le 8 décembre 1820, dans une rue cie Ravenne, à cent pas de la demeure de l'auteur.
9 décembre 1820. « - J'ouvre mai lettre pour vous faire part d'un événement qui vous instruira de l'état du pays mieux que je ne pourrais faire. Le commandant de la garnison est à l'heure qu'il est étendu mort chez moi. Il a été tué, un peu après huit heures, environ à deux cents pas de ma porte. Je mettais ma redingote quand j'ai entendu le coup. En entrant dans la salle, je trouvai tous mes domestiques au balcon. Les entendant crier qu'un homme était tué, je descendis immédiatement, ordonnant à Tita, le plus courageux d'entre eux, de me suivre. Les autres voulaient nous empêcher de sortir, car il paraît que c'est ici la co-tume pour tout le monde de fuir le cerf blessé... Nous le trou âmes étendu sur le dos, presque mort, sinon tout à fait, frappé de cinq blessures : l'une au cœur , deux à l'estomac, une au doigt et l'autre au bras. Quelques soldats armèrent leurs fusils et voulurent me barrer le passage, mais j'avançai malgré eux, et je trouvai l'adjudant Diego qui pleurait comme un enfant, — un chirurgien qui ne disait pas un mot de sa profession ; un prêtre sanglotant une prière, — et le commandant, pendant ce temps-là, restait étendu sur le dur et froid pavé, sans lumière ni assistance ; autour de lui régnaient la confusion et l'effroi. Comme tout le monde ne pouvait ou ne voulait faire autre chose que hurler et prier, et que personne ne bougeait pour le transporter, de crainte des conséquences, je perdis patience, je fis prendre le corps par mon domestique et deux hommes de la populace, j'envoyai deux soldats chercher la garde, je dépêchai Diego au cardinal, et je fis monter le corps dans mon logement; mais il était trop tard : l'homme était mort.
On trouva près de lui, sur le pavé, un vieux canon de fusil : il venait d'être déchargé et était tout chaud.
Je le fis déshabiller en partie. — Le chirurgien l'examina et je l'examinai moi-même. Il avait été frappé par des lingots mâchés. J'en tàtai un qui l'avait percé de part en part et qui s'était arrêté dans la peau. Il ne prononça que ces mots : « 0 Dio ! et Gesu ! » qu'il répéta deux ou trois fois, et son agonie fut courte. Pauvre homme ! C'était un brave officier ; mais il s'était fait haïr du peuple. Je le connaissais personnellement et je l'avais rencontré plusieurs fois à des conversazioni et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs, de prêtres et de toutes sortes de personnes, — quoique je vienne de la balayer et de planter des sentinelles à la porte. Demain on doit enlever le corps. Vous
mauvaise sans doute, on l'avait percé de cinq balles *, et laissé expirant sur le pavé! Je le fis porter dans mon appartement, pour le déshabiller et examiner ses blessures; mais qu'ajouterai-je à ce récit? tous les soins furent inutiles; l'homme n'était plus : tué dans une querelle italienne, par cinq balles dont on avait chargé un vieux canon de fusil.
XXXV. — Je me mis à le regarder, car je le connaissais bien ; j'ai vu plus d'un homme mort, mais ajmais aucun qui parût plus calme après un accident de ce genre; quoiqu'il eût l'estomac, le cœur et le foie traversés, celui-ci semblait dormir plutôt qu'être mort; comme son sang s'était épanché intérieurement, aucun indice hideux n'annonçait pourquoi il était sans vie... aussi, en le contemplant, je pensais ou je disais :
XXXVI. — t Est-ce bien la mort que je vois là ? qu'est-ce donc que la mort ou la vie ? réponds-moi. » Mais il gardait le silence... « — Réveille-toi. » Il continuait à dormir. Hier encore , qui avait plus d'énergie que cet homme? Mille guerriers respectaient jusqu'à ses moindres paroles. Il disait, comme le centurion : Va ! et l'on allait : Venez î et l'on venait à lui. La trompette et le cor étaient muets jusqu'à ce qu'il eût parlé ; il ne lui reste plus que le tambour tendu de crêpe.
XXXVII. — Et ceux qui naguère le révéraient comme leur chef, les voilà rassemblés autour du lit, regardant avec douleur ce corps qui est blessé pour la
savez que si je ne l'avais pas fait enlever, ils l'auraient laissé jusqu'au matin dans la rue de peur des conséquences. Pour moi, je ne voudrais pas même laisser mourir ainsi un chien sans secours. Quant aux conséquences, je ne m'inquiète d'aucune quand je remplis un devoir. »
byron. [Correspondance.) * Lingots, balles cylindriques. a. v.
dernière fois, quoique ce ne soit pas pour la première. Telle devait donc être la lin de celui qui avait si souvent affronté et mis en fuite les ennemis de Napoléon ; lui qui fut toujours en avant dans les charges et les sorties, faut-il donc qu'il soit égorgé dans la nie d'une ci lé paisible !
XXXVIII. — A côté de ses nouvelles blessures étaient les cicatrices des anciennes , ces honorables cicatrices qui firent sa gloire ; ce contraste était affreux à voir. Mais changeons de sujet ; de tels spectacles occupent peut-être trop mon attention. Je contemplais celui-ci, comme j'en avais souvent contemplé de pareils, pour tâcher de trouver dans la mort quelque chose qui pût confirmer, ébranler, ou créer une croyance.
XXXIX. — Mais c'était toujours un impénétrable mystère: Nous sommes ici! nous allons... où? Cinq morceaux de plomb, ou trois, ou deux, ou un seul, nous envoient bien loin. Notre sang ne coule-t-il dans nos veines que pour être répandu? Chaque élément peut-il donc détruire les nôtres ; l'air, la terre, l'eau, le feu ne meurent jamais, et nous mourons, nous, dont l'âme comprend toute chose! C'en est assez, revenons à notre histoire.
XL. — L'acquéreur de Juan et de son compagnon conduisit ses acquisitions vers une barque dorée, s'y embarqua avec eux, et ils s'éloignèrent aussi vite qu'ils purent, grâce aux rames et aux vagues. Les deux captifs avaient l'air de deux condamnés qu'on mène au supplice, incertains encore de ce qui allait suivre, jusqu'à ce que le caïque entra dans une petite crique, près d'une muraille que dominaient de sombres cyprès.