XXXVI. — Il y avait un homme, si c'était un homme
* « Mémoires dont madame de Staël a publié un extrait, et dont une édition plus complète vient récemment de paraître en cinq volumes. Le comte de Ségur, dans ses propres Mémoires, trace un portrait aimable du prince de Ligne. »
Histoire de la Nouvelle Russie.
2 a L'amiral Ribas déclara en plein conseil que ce n'était qu'ei donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place ; cet avis parut hardi: on lui opposa mille raisons auxquelles ils répondit par de meilleures. »
— non que son sexe pût être mis en question ; car, s'il n'eût pas été un Hercule, sa faveur dans sa jeunesse eût été aussi courte que le fut sa dernière maladie, résultat d'une indigestion, lorsque pâle, épuisé, et maudit, il mourut sous un arbre, maudit sur le sol de la verte province qu'il avait ravagée, comme une sauterelle meurt sur le champ dont elle a détruit la moisson.
XXXVII. — Cet homme, c'était Potemkin *, grand personnage dans un temps où l'homicide et la prostitution rendaient grand. Si des décorations et des titres pouvaient assurer des éloges durables, sa gloire serait égale à la moitié de sa fortune. Cet homme, haut de six pieds, fit naître un caprice proportionné à sa taille dans le cœur de la souveraine des Russes, qui mesurait les hommes comme vous mesureriez un clocher.
XXXVIII. — Tandis qu'on délibérait, Ribas envoya un courrier au prince, et il réussit à faire tout décider à son gré. Je ne saurais dire comment il s'y prit,
i «Un hasard singulier, dit M. de Ségur, créa Potemkin pour l'époque qui lui convenait. Il rassemblait dans sa personne les défauts et les avantages les plus opposés. Avare et magnifique, despote et populaire, politique et confiant, libertin et superstitieux, audacieux et timide; rien n'égalait l'activité de son imagination et la paresse de son corps. Envieux de tout ce qu'il ne faisait pas, il était ennuyé de tout ce qu'il faisait. Tout en lui était décousu, travail, plaisir, caractère, maintien. Il avait l'air embarrassé dans toutes les sociétés, et sa présence gênait tout le monde. Il traitait avec humeur ceux qui le craignaient, et caressait ceux qui l'abordaient familièrement. On pourrait représenter Potemkin comme une image vivante de l'empire de Russie. Il était colossal comme cet empire, rassemblant, dans son esprit, de la culture et des déserts. On y voyait de l'asiatique, de l'européen, du tartare et du cosaque, la grossièreté du onzième siècle, et la corruption du dix-huitième. »
Voyez encore le portrait que fait de Potemkin le prince de Ligne, qui avait vécu dans son intimité.
mais il eut bientôt des motifs d'être satisfait. En attendant, les batteries tonnaient toujours, et quatrevingts canons, braqués sur les bords du Danube, étaient servis activement *. Les batteries ennemies n'étaient pas oisives.
XXXIX. — Mais le treize du mois 2, lorsque déjà une partie des troupes était embarquée dans l'intention de lever le siège, un courrier arrivé à franc étrier vint inspirer un nouveau courage à tous ceux qui soupiraient pour les louanges des gazettes ; comme aussi aux dilettanti de l'art de la guerre. Ses dépêches, en termes énergiques, annonçaient la promotion de ce grand amant des batailles, le feld-maréchal Suwarow
XL. — La lettre du prince au maréchal eût été digne d'un Spartiate 3, si la cause dont il s'agissait avait pu sourire à un noble cœur, comme la défense de la liberté, de la patrie, ou des lois; mais l'orgueil et la soif du pouvoir inspiraient toute cette éloquence, qui ne mérite plus guère d'éloges, si ce n'est pour le style. La lettre disait donc laconiquement : « Vous prendrez Ismaïl à tout prix. »
1 Ce projet, remis à un autre jour, éprouva encore les plus grandes difficultés ; le courage de Ribas les surmonta ; il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin : il y réussit; tandis qu'il se démenait pour l'exécution du projet agréé, on construisait de nouvelles batteries ; on comptait, le 12 décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le bord du Danube, et cette journée se passa en vives canonnades.
2 « Mais le treizième une partie des troupes était embarquée, on allait lever le siège; un courrier arrive : ce courrier annonce, de la part du prince, que le maréchal Suwarow va prendre le commandement des forces réunies sous ismaïl. »
Hist. de la Nouvelle Russie.
2 La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte ; elle peint le caractère de ces deux personnages. La voici dans toute sa teneur : « Yous prendrez Ismaïl à quelque prix que ce soit. »
Ibid.
XLI. — « Que la lumière soit *, dit Dieu, et la lumière fut. * — Que le sang soit versé, dit l'homme, îi en coule une mer. Le ûat de cet enfant gâté de la nuit (car le jour ne vit jamais ses exploits) put ordonner plus de mal dans une heure que trente féconds étés n'en pourraient réparer, seraient-ils aussi beaux que ceux qui mûrissaient le fruit d'Éden; — car la guerre détruit branches et racines.
XLII. — Nos amis les Turcs, qui commençaient à célébrer la retraite des Russes par leurs bruyants c Allahs 2 ! » furent terriblement surpris. On hésite rarement à penser que ses ennemis sont vaincu — (ou vaincus 3, si vous insistez sur la grammaire, à laquelle je ne pense guère, moi, dans le feu de la composition). Je dis seulement ici que les Turcs furent très-surpris, eux qu:, abhorrant le porc, voulaient néanmoins sauver leur lard *.
XLIII. — Car le seizième jour on vit approcher au grand galop deux cavaliers qu'on prenait pour des Cosaques, jusqu'à ce qu'ils fussent vus plus distinctement 5. Ils n'avaient qu'un petit porte-manteau pour tout bagage, et trois chemises entre deux. Montés sur deux coursiers de l'Ukraine, ces deux hommes, si
i Fiat lux. a. p.
2 Le courrier est témoin des cris de joie (Allahs) du Turc, qui se croyait à la fin de ses maux. Hist. de la Nouvelle Russie.
» « beat
a Or beaten, if you insist on grammar. » a. p.
4 To save one's bacon, sauver son jambon ou son lard; expression vulgaire pour dire sauver sa peau, s'échapper. a. p.
s « Le 16, on voit venir de loin deux hommes courant à toute bride ; on les prit pour des Cosaques ; l'un était Suwarow et l'autre son guide, portant un paquet gros comme le poing, et renfermant le bagage du général. » Hist. de la Nouvelle Iiu<sic.
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simples dans leur équipage, furent reconnus enfin pour être Suwarow eîson guide.
XL1V. — « Grande joie aujourd'hui à Londres ! » s'éorie quelque grand sot chaque fois que dans Londres il y a une grande illumination, qui pour l'ivrogne John Bull est le premier des spectacles. Pourvu que les rues soient remplies de verres de couleur, ce sage (ledit John) livre à discrétion sa bourse, son âme, son bon sens, et même sa niaiserie, pour satisfaire un seul sens à l'exclusion des autres ; semblable au gros papillon de nuit, voltigeant autour de la lumière.
XLV. — Il est étrange que John Bull damne deux fois ses yeux, car ils sont déjà damnés * : ce jurement jadis fameux ne sert plus de rien au diable, depuis que John a récemment perdu l'usage des deux yeux. John appelle la dette une richesse, ses taxes un paradis ; et la famine, ce géant décharné, le regarde-t-elle en face, il refuse de l'examiner, ou jure que Gérés a engendré la famine.
XL VI. — Mais revenons à notre histoire. Grande joie au camp pour le Russe, le Tartare, l'Anglais, le Français, le Cosaque, aux yeux desquels Suwarow 2, dont l'arrivée présageait une éclatante attaque, brillait comme une lampe au gaz, ou comme un feu follet sur
i Le fameux goddamn- de Figaro est un jurement assez rare en anglais, mais en récompense on dit fréquemment damn ye, soyez damné, et damn your eyt>s, damnés soient vos yeux. L'auteur a plusieurs fois fait allusion à ce juron britannique. a. p.
- « Les succès multipliés de Suwarow , sa bravoure à loule épreuve, la confiance que le soldat avait en lui, produisirent un enthousiasme général ; une salve des batteries du camp et de la flotte célébrèrent son arrivée, et l'espoir du succès ranima les esprits. Les choses prennent le même jour une autre tournure; le camp se rapproche et s'établit à la portée du canon de la place ; on prépare des fascines, on construit des échelles, on établit des batteries nouvelles. Uist. de la Nouvelle Russie.
l'humide surface d'un marais, qui conduit les malheureux qu'il a abusés dans des sentiers semés de fondrières, s'agitait de côté et d'autre ; météore vagabond, que chacun suivait en le voyant, sans savoir pourquoi.
XL VIL — Mais certes les choses prirent bientôt une face différente. L'enthousiasme naquit des applaudissements : la flotte et le camp saluèrent de bon cœur le général, et tout sembla promettre succès et victoire. L'armée s'approcha de la place à la portée du canon, construisit des échelles, répara les imperfections des premiers travaux, en fit de nouveaux, prépara des fascines et toutes sortes de machines bénévoles.
XLVIIL — C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme donne la direction à celui d'une multitude, comme on voit le vent faire rouler les flots au gré de son souffle, ou le taureau protéger et guider le troupeau. Tel aussi un petit chien conduit l'aveugle, ou le bélier porteur de la clochette réunit les moutons par le tintement de l'airain quand ils vont au pâturage; tel est l'empire de vos grands hommes sur les petits.
XLIX. — Tout le camp retentit de cris d'allégresse : vous auriez cru que les soldats se rendaient à un repas de noces. (Cette métaphore, je pense, est aussi juste qu'une autre, puisque la discorde vient après le mariage, comme plaies et bosses après le signal du combat.) Il n'y avait plus un goujat i qui ne cherchât le danger et le pillage avec une double ardeur ; et pourquoi ? parce qu'un petit homme vieux et bizarre, nu jusqu'à la chemise, était venu conduire l'avant-garde.
* « L'ardeur de Suwarow, son incroyable activité, son mépris les dangers, la presque certitude de réussir, son âme enfin s'est communiquée à l'armée ; il n'est pas jusqu'au dernier goujat qui ne désire obtenir l'honneur de monter à l'assaut. » Hist. de la Nouvelle Russie.
L. — Mais cela était ainsi; et tous les préparatifs furent faits avec ardeur et gaieté. Le premier détachement ', composé de trois colonnes, occupa son poste et n'attendit plus que le signal pour fondre sur l'ennemi : trois colonnes formaient également le second corps de bataille, altéré de la soif insatiable de la gloire et du carnage : le troisième en deux colonnes attaquait par eau.
LI. — De nouvelles batteries furent élevées2; on tint un conseil général dans lequel, comme il arrive quelquefois dans une grande extrémité, l'unanimité, cette étrangère dans la plupart des conseils, prévalut ; et, toute difficulté étant écartée, la gloire commença à luire avec un éclat digne d'elle, tandis que Suwarow, déterminé à vaincre, instruisait ses recruss dans le maniement de la baïonnette3.
LU. — C'est un fait avéré que lui, commandant en chef, daigna dresser en personne chaque escouade inhabile, et trouva le temps de remplir le devoir d'un caporal; tout juste comme vous habitueriez la salamandre naissante à sucer la flamme au lieu de lait. Suwarow leur apprit aussi à monter à la muraille avec une échelle (qui n'était pas semblable à celle de Jacob — ), et à franchir un fossé.
LUI. — Il habilla des paquets de fascines pour les
i « La première attaque était composée de trois colonnes ; trois autres colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs, etc. — La troisième attaque par eau n'avait que deux colonnes. »
2 « On construisit de nouvelles batteries le dix-huitième jour. On tint un conseil de guerre, on y examinâtes plans pour l'assaut; ils réunirent tous les suffrages. » Ibid.
5 « Le dix-neuvième et le vingtième jour, Suwarow exerça les soldats ; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader ; il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette. » Ibid.
faire ressembler à des hommes coiffés d'un turban, armés de cimeterres et de dagues, et fit charger à la baïonnette ces mannequins, pour donner à ses soldats une leçon contre les Turcs réels *. Quand il les eut bien dressés à ces exercices factices, il les crut propres à l'assaut. — Là-dessus les sages de le railler en phrases moqueuses. — Il ne répondit rien ; — mais il prit la tille.
LIV. — Tel était à peu près l'état des choses la veille de l'assaut, et dans le camp régnait un sombre repos qui vous eût étonné. Cependant les hommes décidés à tout braver se taisent volontiers, quand une fois ils croient que tout est arrangé. — Il y avait peu de bruit, parce que quelques-uns pensaient à leurs foyers et à leur famille, et d'autres à eux-mêmes et à leur destinée.
LV. — Suwarow surtout était sur le qui-vive, inspectant, faisant faire l'exercice, donnant des ordres, plaisantant, méditant; car cet homme était, nous pouvons bien le dire, un être extraordinaire et plus qu'extraordinaire : héros, bouffon, demi-démon, et demipoussière , priant, instruisant, ravageant, pillant; — tantôt Mars, tantôt Momus; et, quand il était décidé à donner un assaut, — Arlequin en uniforme 2.
LVI. — La veille de l'assaut, pendant qu'il était à l'exercice, — car, avons-nous dit, ce grand conquérant faisait le caporal, — quelques Cosaques, rôdant comme des oiseaux de proie autour d'une colline , avaient
i « Pour ces exercices d'un nouveau genre, il se servit de fascines disposées de manière à représenter un Turc. »
HisL de la Nouvel^ Russie.
2 Ce mot rappelle celui de l'archevêque de Malines, qui disait de Napoléon que c'était un Jupitei -Scapin. Un poète a appelé aussi Cromwell Tibère-Dandin. a. p.
rencontré à la chute du jour une bande d'inconnus dont l'un parlait leur langue, — bien ou mal ; — c'était beaucoup de se faire comprendre; mais, soit par ses paroles, soit par ses gestes, ils reconnurent qu'il avait combattu sous leur bannière.
LVII. — A sa requête, ils le conduisirent lui et ses compagnons au quartier général. Leur costume était turc; mais vous auriez deviné que ce n'étaifr qu'une mascarade ; et sous chaque vêtement musulman se trahissait le christianisme, qui souvent change sa grâce intérieure pour une pompe extérieure, et rend trjsdiiïicile le moyen d'éviter d'étranges méprises.
LVIII. — Suwarow était en manches de chemise * devant une compagnie de Cosaques, faisant manœu* vrer, criant, plaisantant, jurant après les hommes peu actifs, et dissertant sur la noble science de tuer ; — car, considérant la nature humaine comme de la boue, ce grand philosophe proclamait ainsi ses préceptes qui, pour des intelligences martiales, prouvaient que dans une bataille la mort équivalait à une pension.
L1X. — Suwarow, voyant cette troupe de Cosaques et leur proie, tourna la tête et fixa sur eux ses yeux perçants :
« — D'où venez-vous ? » dit-il aux nouveaux venus.
« — De Constantinople ; nous sommes des captifs échappés du sérail. » — Telle fut la réponse.
« — Qu'êtes-vous?
« — Ce que vous voyez. »
Ce dialogue fut court; celui qui répondit savait à qui il parlait, et il abrégea ses discours.