LXIX. — Trois fois heureux celui qui, après un
i Luncheons, seconds déjeuners. A. p
» a Corne to me, love, l've wander'd far,
Tis past the promise hour :
Corne to me, love ; the twilight star Shall guide thee to my Bower. » Moore.
5 On dessine ordinairement, à Londres, des fleurs et autres figures sur les parquets des salons où l'on donne un bal. a. p.
coup d'œil donné à la bonne compagnie, peut gagner un coin, une porte intérieure ou un boudoir à l'écart, pour s'y fixer, paisible au milieu du tourbillon de Babel comme un petit Jack Borner regardant en homme triste ou railleur, en approbateur ou en simple spectateur, et bâillant un peu à mesure que le temps s'écoule.
LXX. — Mais cela ne peut passer que de temps en temps ; et celui qui, comme don Juan, accepte un rôle actif, doit naviguer avec précaution au milieu de cette mer brillante de pierreries, de panaches, de plumes et d'étoffes de soie, jusqu'à l'endroit où il veut se placer, — s'abandonnant à quelque air harmonieux de valse, ou manœuvrant avec noblesse et légèreté tout à la fois dans le cercle où Terpsichore elle-même forme son propre quadrille.
LXXI. — Ou s'il ne danse pas, et qu'il ait de plus hautes vues sur une héritière, ou sur la femme de son voisin, qu'il prenne garde de laisser voir trop clairement ce qu'il cherche ; plus d'un galant pressé maudit souvent tout à coup sa trop grande hâte : l'impatience est un guide maladroit chez un peuple fameux pour la réflexion, et qui aime à faire le fou avec prudence.
LXXII. — Mais, si vous pouvez, mettez-vous à table pour souper à côté de l'objet chéri, ou si vous êtes prévenu, asseyez-vous vis-à-vis et jouez de la prunelle : — ô moments doux comme l'ambroisie! moments que le cœur aime à se rappeler, espèce de fantôme sentimental qui se place continuellement sur la croupe de la mémoire *, ombre des plaisirs recherchés
* A sort of sentimental bogie
Which sits for ever upon memory's crupper.
La traduction littérale nous semble ici de rigueur, l'intention du
jadis, et qui ne sont plus! — Les âmes tendres savent mal raconter l'alternative de craintes et d'espérances qui nous agite dans le cours d'un seul bal.
LXXIII. — Mais ces avertissements de précaution ne regardent que la tourbe vulgaire de ceux qui sont tenus de persévérer, de veiller, d'être sur leurs gardes; ceux dont les plans sont renversés par un mot de trop ou un mot de moins ; et non ceux, en petit nombre ou en grand nombre (car il en est quelquefois beaucoup), qu'une jolie tournure, surtout s'ils sont de nouveaux venus, un nom ou une réputation déjà faite d'esprit, de courage, de sagesse ou de folie, autorisent à tout faire, ou y autorisaient du moins il n'y a pas longtemps. LXXIV. — Notre héros, comme héros, jeune, bien fait, noble, riche, célèbre, et étranger, doit payer son tribut naturellement comme les autres esclaves, avant d'échapper à tous les dangers qui entourent un homme remarquable. Quelques-uns citent la poésie, la faim, la laideur, la maladie, comme des choses pénibles et cruelles. — Je voudrais que ces gens-là connussent la vie de nos jeunes nobles.
LXXV. — Ils sont jeunes, et ne connaissent pas la jeunesse; — elle est pour eux anticipée; ils sont tous doués de beauté, mais épuisés et riches sans un sou. Leur vigueur se perd dans mille bras. Leur argent leur vient d'un juif, et s'en va chez un juif. Les deux sénats voient leurs votes nocturnes partagés entre les suppôts des tyrans et ceux des tribuns ; après avoir voté, dîné, bu, joué, couru les mauvais lieux, un lord de plus descend dans le caveau funéraire de la famille.
poëte étant évidemment de reproduire la phrase latine d'Horace : Post equitem sedet atra cura « Le chagrin monte en croupe et galope avec lui. » a. p.
LXXVI. — « Où est le monde? s'écriait Young * à quatre-vingts ans, où est le monde dans lequel un homme était né? » — Hélas! où est le monde d'il y a huit ans ? — Il était là : je le cherche. — Il est parti, vrai globe de verre, fêlé, brisé, détruit, à peine aperçu, jusqu'à ce qu'un changement silencieux fonde sa masse brillante. Hommes d'État, généraux, orateurs, reines, patriotes, rois et dandys, tout a disparu sous les ailes du vent.
LXXVII. — Où est Napoléon le Grand? Dieu le sait. Où est le petit Castlereagh?Le diable vous le dira. Où sont Grattan, Gurran, Sheridan, tous ceux dont le talent magique dominait le barreau ou le sénat? Où est la malheureuse reine, avec tous ses chagrins? et où est sa fille si chérie par les îles impériales? Où sont ces saints martyrisés, les cinq pour cent 2? — et où — oh! où diable sont les, rentes?
LXXV1II. — Où est Brummel 3 ! à bas. Où est le long Pôle Wellesley 4 ? Dans le néant. Où est Whitbread? Romilly? Où est Georges III? Où est son tes-
i Young avait plus de quatre-vingts ans, quand il publia son poëme intitulé : La Résignation.
2 Je suis disposé à accepter l'hypothèque en question, je dirai presque toute hypothèque, pourvu que je me retire des fonds agités de cette époque oscillatoire. La guerre éclatera quelque part, sans aucun doute, et, n'importe où elle éclate, les fonds en seront plus ou moins affectés; retirons-nous-en donc le plus tôt possible. C'est le refrain que je ne cesse de vous chanter depuis trois ans, et mon conseil en vaut tout autre.
Lord Byron à M. Kinnaird , 18 janvier 1825.
5 Fameux coryphée de la mode, un des successeurs du beau Nash. Voyez les Conversations, etc. a. p.
* Le long Pôle (pol signifie perche). Pôle est de la famille de Wellington; célébrité du genre de Brummel. Whilbread, riche brasseur, membre du parlement ; Romilly, avocat et orateur distingué, etc. a.
tament * (qui n'est pas expliqué de sitôt) ? Et où a été Fum IV 2, notre aide royal? En Ecosse, à ce qu'il paraît, pour y être régalé du violon de Sawney 3, dit-on : « gratte-moi, je te gratterai. » Pendant six mois, on a préparé cette scène' de démangeaison royale et de grattement loyal.
LXX1X. — Où est lord celui-ci? où est milady celle-là? les honorables mistress et miss? Les unes mises de côté comme un vieux chapeau d'Opéra, mariées, démariées et remariées (c'est une comédie devenue fréquente). Où sont les acclamations de Dublin — et les sifflets de Londres 4? Où sont les Grenville? Écartés comme de coutume. Où sont mes amis les Whigs? Exactement où ils étaient.
LXXX. — Où sont les lady Carolina et Frances? Divorcées ou s'y préparant. — Vous, annales si brillantes, qui donnez la liste des bals et des raouts, — ô toi, Morning-Post, unique registre des selles à panneaux brisés, et de tous les caprices de la mode, — dites quels sots peuplent aujourd'hui ses cercles? — Les uns meurent, les autres se sauvent, les autres languissent sur le continent, parce que les temps mauvais leur ont à peine laissé un fermier.
LXXXI. — Quelques-uns, qui naguère faisaient leur cour à des ducs prudents, ont pris parti pour les frères cadets ; quelques héritières ont mordu à l'ha-
* C'est la vieille histoire du testament de Georges Ier, qu'on prétendit avoir été détruit par Georges II. Jamais on n'a entendu pareille calomnie contre Georges II.
2 Fum : on appelle Fum un dadai. L'auteur désigne ici Georges IV. a. p.
s Sawney, ou Donald, noms des Écossais, comme Paddy désigne l'Irlande. a. p.
4 Allusion au voyage de Georges en Irlande, et au froid accueil de son retour. a. p.
meçon des escrocs. Quelques jeunes filles sont devenues femmes, d'autres mères seulement, et il en est qui ont perdu leur fraîcheur et leurs regards séduisants. Bref, la liste des changements s'enfle. Il n'y a rien là de bien étrange ; mais ce qui l'est, c'est l'extraordinaire rapidité de ces changements ordinaires.
LXXXII. — Ne parlez pas de sept ans comme d'un âge d'homme; dans sept ans j'ai vu assez de changements, depuis les rois jusqu'au dernier de leurs sujets, pour remplir un siècle. Je savais que rien n'était durable ; mais à présent le changement lui-même devient trop répété sans être nouveau. Rien n'est permanent chez la race humaine, excepté l'exclusion des places prononcée contre les Whigs.
LXXXIII. — J'ai vu Napoléon, qui semblait être un Jupiter, réduit à un Saturne. J'ai vu un duc (n'importe lequel1) devenir politique plus stupide encore, s'il était possible , que ne l'annonçait son regard. Mais il est temps que j'arbore un autre pavillon, et que j'aille chercher un nouveau sujet. — J'ai vu, — et j'ai frémi en le voyant, — le roi sifflé, puis caressé , mais je ne prétends pas décider ce qui valait mieux des deux.
LXXXIV. — J'ai vu les fermiers sans un rap 2 ; — j'ai vu Johanna Southcote 3 ; — j'ai vu la chambre des communes convertie en machine à impôts; — j'ai vu cette triste affaire de la feue reine ; — j'ai vu des couronnes coiffer telle ou telle tête au lieu de bonnets de fous ; j'ai vu un congrès 4 ne faire que des choses viles ; — j'ai vu quelques nations, semblables à des ânes
i Wellington. A. P.
2 Petile monnaie d'Irlande : deuxliards. A. p.
5 Fameuse prophétesse déjà eilée A. p.
* Le congrès de Vérone, en 1829
trop chargés, ruer et jeter à bas leurs fardeaux, — c'est-à-dire les hautes classes.
LXXXV. — J'ai vu de petits poètes, de grands prosateurs, et des orateurs interminables quoique non éternels ; j' 'ai vu les fonds publics en guerre avec les propriétés ; — j'ai vu les gentilshommes de province devenus mécontents ; — j'ai vu le peuple foulé comme du sable par des esclaves à cheval; — j'ai vu les liqueurs fermentées changées en libations claires * par John Bull ; — j'ai vu John se reconnaître presque luimême pour un imbécile.
LXXXVI. — Mais, carpe diem, Juan, carpe, carpe 2! Le jour de demain voit une autre race aussi gaie, aussi éphémère, et dévorée par la même harpie. L'homme est un pauvre acteur; jouez donc toute la pièce 3, 7aches, et surtout attention bien plus à ce que vous faites qu'à ce que vous dites; soyez prudents, soyez, non ce que vous paraissez, mais toujours ce que vous voyez 4.
LXXXVII. — Mais comment raconterai-je, dans d'autres chants, ce qui arriva à notre héros, dans ce pays vanté par un mensonge général comme un pays moral? je retiens ma plume, — car je dédaigne d'écrire une Atalantide * ; il est bien de convenir d'abord,
* Expression de Shakspeare : Henri IV.
s Citation d'Horace, jouissez du présent :
Carpe diem quam minimum credula postus.
* Citation de Shakspeare :
« Out, you rogue, play out the play ». Henri iv.
* See et seem, jeu de mots. a. p.
s Voyez la « Nouvelle Atlantide, ou Mémoires et Mœurs de plusieurs personnes de qualité. » L'auteur de cet ouvrage, mistress Manley, y traite sans façon plusieurs grands personnages de son temps. « Ce livre ameux, dit Warburton, plein des scandales d»
mes concitoyens, que vous n'êtes pas un peuple moral, et vous le savez sans avoir besoin qu'un poëte trop sincère vous le dise.
LXXXV1II. — Ce que Juan vit, ce qui lui arriva, sera mon sujet, avec les réticences exigées par la courtoisie ; je dois me rappeler aussi que mon ouvrage n'est qu'une fiction , et que je ne chante ni les miens ni moi, quoique maint scribe ne manquera pas de trouver, en détournant le sens des mots, des allusions auxquelles je n'ai jamais songé. N'en doutez pas — quand je parle je ne dis rien à demi ni par insinuation ; je dis tout.
LXXXIX. — Se maria-t-il avec la troisième ou quatrième fille de quelque sage comtesse à la chasse des maris ; ou si ce fut avec quelque vierge valant davantage (je veux dire grâce à une bonne dot) qu'il se mit à peupler régulièrement la terre où vos respectables mariages légitimes sont une source intarissable de population ; ou bien fut-il surpris et condamné à payer des dommages-intérêts pour être trop libéral dans ses hommages ?