CHANT DOUZIEME
I. — De tous les barbares moyens âges, le plus barbare, sans contredit, est le moyen âge de l'homme ; c'est... je ne sais trop quoi réellement ; nous flottons entre la folie et la sagesse, et ne savons pas au juste ce que nous voudrions ; — enfin c'est une époque assez semblable à une page imprimée, lettres noires âsur papier blanc ; nos cheveux grisonnent, et nous ne sommes plus ce que nous étions.
IL — Trop âgés pour nous dire jeunes, — trop jeunes encore toutefois, à trente-cinq ans, pour thésauriser avec les hommes de soixante, ou pour jouer avec les adolescents, — je m'étonne que le ciel nous laisse encore vivre ; mais puisqu'il nous laisse, cette époque est un fléau : l'amour reste encore, quoiqu'il soit tard pour prendre femme ; et pour ce qui est de tout autre amour, l'illusion est passée ; l'argent , cette imagination la plus pure de toutes, ne brille qu'à travers un jour qu'elle-même enfante.
III. — 0 métal précieux! pourquoi appelons-nous les avares misérables 3? leur plaisir est le seul qui ne
* Les chants 12, 13 et 14 parurent à Londres, en 1823.
* Blackletter : lettres noires, c'est-à-dire, lettres golhiques. a. p. 3 Boswell. « J'ai entendu le vieux monsieur Shéridan soutenir
avec beaucoup d'ingénuité qu'un avare parfait est un homme heureux ; un avare qui se livre tout entier à la seule passion de l'ép?rgne. »
craigne pas la satiété. Ils possèdent la seule ancre et le seul câble qui retiennent sûrement au rivage tous les autres plaisirs, grands et petits. 0 vous qui ne voyez l'homme parcimonieux qu'à table, et qui méprisez sa chère frugale, vous étonnant que les riches puissent penser à l'économie, vous ignorez quelles douces visions naissent de chaque rognure de fromage épargnée pour le repas du lendemain.
IV. — L'amour ou la luxure rend l'homme malade, et le vin bien plus encore ; l'ambition déchire le cœur, et le jeu ne fait gagner que pour faire perdre ; mais amasser de l'argent , lentement d'abord, et puis plus vite, ajouter écu sur écu dans ses coffres, voilà ce qui vaut mieux que l'amour, le vin, l'or du joueur et la fausse monnaie du politique. 0 argent ! je te préfère au papier qui fait ressembler le crédit de la banque à un navire de vapeur.
V. — Qui tient la balance du monde ? qui règne sur le congrès royaliste ou libéral ? qui éveille les patriotes sans chemise de l'Espagne l (patriotes qui font tant jaser les gazettes de la vieille Europe) ? qui verse sur les mondes anciens et nouveaux la peine ou le plaisir ? qui rend la politique plus coulante ? qui peut résister à l'audace de Buonaparte ? Le juif Rothschild et son collègue chrétien Baring.
VI. — Voilà ceux qui, avec le vrai libéral Laffitte, sont les maîtres de l'Europe. Chaque emprunt n'est pas seulement une spéculation commerciale, c'est un
Johnson. « C'est donner un démenti à la société, qui a appelé l'avare miser, parce qu'il est misérable. Non, monsieur, l'homme qui sait à la fois dépenser et économiser son argent, est l'homme le plus heureux, parce qu'il a les deux jouissances. »
Croker's Boswell.
* Le mot espagnol est descamisadot. a. p.
levier qui affermit une nation, ou relève un trône. Les république*? aussi sont parfois dans l'embarras. L'emprunt de Colombie a des actionnaires connus à la bourse ; et ton sol d'argent lui-même, ô Pérou, a besoin d'être escompté par un juif.
VII. — Pourquoi appeler l'avare misérable? Comme je disais tout à l'heure, il mène cette vie frugale qui fut toujours un sujet de louanges chez le saint ou le cynique ; un ermite serait canonisé pour avoir vécu comme lui. Et pourquoi blâmer les austérités de la richesse ? Parce que, répondra-t-on, — rien n'exige de l'avare une telle épreuve ; — mais alors son abnégation de lui-même n'en a que plus de mérite.
VIII. — Lui seul il est le vrai poète ; — sa passion sans mélange et toujours plus vive peut vous montrer les vastes trésors qu'elle possède, et dont la seule espérance attire des peuples entiers à travers l'océan : pour lui les rayons du soleil étincellent en lingots dans les entrailles de la mine obscure ; le diamant lui prodigue ses éblouissantes clartés, tandis que l'éclat plus doux de l'émeraude modifie les couleurs des autres pierreries pour flatter ses regards avides.
IX. — Les terres lui appartiennent : les vaisseaux lui apportent les produits embaumés de Ceylan, de l'Inde ou de la Chine. Les routes frémissent sous le blé qui remplit ses chars champêtres ; — la vigne lui prépare la grappe qui deviendra rouge comme les lèvres de l'Aurore. Ses caves mêmes seraient des demeures dignes des rois; tandis que, méprisant tous les appétits sensuels, il règne sur tout — par la pensée.
X. — Peut-être médite-t-il de grands projets, — de bâtir un collège, ou de fonder une course de che-
vaux *, un hôpital, une église, — et de laisser quelque dôme surmonté de sa maigre effigie : peut-être voudrait-il délivrer le genre humain par ce même or qui avilit les hommes ; peut-être travaille-t-il à être le plus riche de son pays, ou jouit-il des voluptés du calcul.
XL — Mais de tous ces motifs, quel que soit celui du thésauriseur, ô fous qui traitez sa manie de maladie, — quelle est donc la vôtre? Allez, parcourez la liste de tous les états, de tous les goûts ! — La guerre, la débauche, l'amour, — procurent-ils plus de bonheur que l'addition vulgaire des chiffres? sont-ils plus utiles au genre humain? — Maigre avare! que les héritiers d'un dissipateur demandent aux vôtres — qui fut le plus sage des deux.
XII. — Que les rouleaux sont beaux ! Qu'ils sont séduisants, les coffres qui contiennent des lingots, des sacs de dollars, — des monnaies, — non pas celles des anciens vainqueurs, dont les têtes et les armes ne valent pas la mince feuille d'or sur laquelle brillent leurs traits, mais ces pièces non rognées, où, entourée d'une reluisante exergue, repose maussadement la face de quelque moderne et stupide prince : — oui, l'argent comptant est la lampe d'Aladin.
XIIL — « L'amour gouverne les camps, la cour, le bocage; — car l'amour c'est le ciel, et le ciel c'est l'amour 2. » Ainsi chante le poëte ; et il serait difficile
* A race : peut-être aussi une race, une famille, 3tc. a p.
* Loverules the court, the grove;
For love is heaven and heaven is love.
« L'amour règle la cour, le camp et le bocage; « Car l'amour est le ciel, et le ciel est l'amour. »
Walter Scott, le Lai du dernier Ménestrel
de prouver son dire (chose assez difficile généralement en poésie) ; peut-être y a-t-il quelque chose dans le bocage, du moins ce mot rime avec amour; — mais je suis fort enclin à douter (autant que les propriétaires doutent de leurs rentes) que cour et camp aient quelque chose de si sentimental.
XIV. — Mais si l'amour n'est pas le mot, l'argent fait bien l'affaire ; — et l'argent seul, l'argent gouverne le bocage, et l'abat aussi, qui plus est. Sans argent les camps seraient vides et les cours n'existeraient pas ; — « sans argent, vous dit Malthus *, ne prenez pas femme. » Ainsi l'argent gouverne l'amour, ce grand dominateur, sur son propre terrain, comme la vierge Cynthie gouverne les marées; et quant à ces mots, — le ciel c'est l'amour, pourquoi ne pas dire que le miel c'est la cire? Le ciel n'est pas l'amour, c'est le mariage.
XV. — Tout amour n'est-il pas prohibé hors le mariage? Le mariage est un amour sans doute d'une certaine espèce ; mais peu de gens ont attaché la même
* « M. Malthus nous apprend que le moyen de réduire nos taxe des pauvres (poor-rates), est de persuader la continence aux basses classes; de les détourner, autant que possible, du mariage; et, s'ils persistent à se marier, de leur prêcher, le jour des noces, sur l'immoralité qu'il y a à propager l'espèce, ce soin étant un luxe réservé à ceux à qui leurs moyens le permettent ; et s'ils persistent dans une pratique aussi inconvenante et aussi immoraie, après un avertissement aussi solennel et donné si à propos, qu'on les abandonne, dit-il, au sévère châtiment du besoin, et qu'on leur refuse rigoureusement le moindre secours des paroisses. Le public ne doit aucun secours à l'enfant qui meurt de faim ; il n'est d'aucune utilité à la société, puisque sa place sera bientôt remplie, et la société, en conséquence, n'a plus qu'à pendre la mère, si elle préière abréger les souffrances de son enfant, plutôt que de le laisser mourir de faim. Les riches ne doivent faire aucun sacrifice: tout ce qu'on leur demande, c'est qu'ils endurcissent leur cœur. Pour qu'on ne nous soupçonne pas d'exagérer la cruauté de ce système, nous rapportons les propres paroles de M. Malthus. »
SoUTHEY.
pensée aux deux mots. L'amour peut exister avec le mariage, et devrait toujours l'accompagner ; le mariage aussi peut exister sans amour ; mais l'amour sans publication de bans est un crime honteux, et mérite un tout autre nom.
XVI. — Or si la cour, et le camp, et le bocage, ne sont pas recrutés d'époux constants qui n'ont jamais convoité le sort de leurs voisins, je dis que ce vers est un lapsus plumse ; étrange surtout, chez mon huon camerado Scott, si vanté pour sa moralité, et proposé à moi comme exemple par mon ami Jeffrey. — Voilà un échantillon de sa morale *.
XVII. — Fort bien, si je ne réussis pas ; j'ai réussi, et c'est assez ; — j'ai réussi dans ma jeunesse, le seul temps où l'on ait besoin de beaucoup de succès, et mes succès ont produit ce qu'en vérité je désirais le plus ; il ne s'agit pas de les justifier maintenant; — quoi qu'il en fût alors , j'ai réussi ; — j'ai payé, à vrai dire, depuis, ces succès ; mais je n'ai pas eu de motifs de les regretter.
XVIII. — Ce procès devant la cour de chancellerie2, — dont quelques-uns appellent à des juges encore à naître, et que, dans la foi de leur croyance de progéniture, ils baptisent du nom de postérité ou future argile, — me semble à moi une espèce de roseau trop incertain pour lui demander un appui, n'importe dans quelle route ; car il y a à parier contre ces gens si cré-
i Allusion à un article de la Revue d'Edimbourg, où Jeffrey oppose la moralité ào, Scott àla licence de Byron. a. p.
2 Tribunal d'équité, où un procès dure quequefois des siècles : le poëte fait allusion aux lenteurs du lord-chancelier, comme aussi à ses attributions souveraines sur toutes les questions de droit, a. p.
dules que la postérité ne les connaîtra pas plus qu'ils ne la connaissent.
XIX. — Comment donc! je suis la postérité, — et Vous aussi vous l'êtes; et de qui vous souvenez-vous? pas de cent noms. Si l'on consultait la mémoire de chacun, le dixième ou le vingtième nom ne serait prononcé que de travers. Les Vies mêmes de Plutarque n'en ont recueilli qu'un petit nombre contre lesquels vos annalistes ont tempêté ; et Mitford, dans le xixe siècle, avec une franchise grecque, donne un démenti au bon vieux Grec *.
XX. — Bonnes gens de toutes les classes, indulgents lecteurs, et critiques sévères, c'est mon projet, dans ce douzième chant, d'être aussi sérieux que si j'avais pour éditeur Malthus ou Wilberforce. — Ce dernier affranchit les nègres et vaut un million de guerriers, tandis que Wellington n'a fait que réduire les blancs en esclavage, et Malthus fait la chose contre laquelle il écrit.
XXI. — Je suis sérieux — comme tout homme qui noircit du papier ; et pourquoi ne formerais-je pas ma spéculation? Pourquoi n'élèverais-je pas ma petite torche au soleil? Les hommes sont justement tous occupés aujourd'hui à méditer sur les constitutions et les machines à vapeur, pendant que les savants prêchent contre toute génération, à moins qu'on ne puisse
* Voyez la Grèce, par Mitford, Grœcia verax. Son grand plaisir consiste à louer les tyrans, à railler Plutarque et à écrire avec une prétention ridicule. Ce qui est étrange, après tout, c'est que son Histoire de la Grèce soit la meilleure de toutes les histoires grecques, et Mitford, peut-être le meilleur de tous les historiens modernes. J'ai dit ses défauts ; il est juste de citer ses qualités : la «cience, le travail, la profondeur des recherches, la fureur et la partialité. J'appelle les deux dernières des qualités dans un écri vain, parce qu'elles le font écrire avec bonne foi.
être assuré d'avance des moyens de nourrir les enfants après le sevrage.
XXII. — C'est noble ! Pour moi, je pense que la philogénitivité (voilà un nouveau mot tout à fait selon mon cœur, quoiqu'il y en eût un autre bien plus court, que la politesse m'ordonne de laisser de côté, résolu comme je le suis à ne rien dire de répréhensible) , je disais donc, je crois, que la philogénitivité l devrait être accueillie des hommes avec plus d'indulgence.
XXIII. — Et maintenant à mon affaire. 0 mon aimable Juan, tu es à Londres, — dans cette agréable ville, où l'on machine tous les méfaits possibles que peut rencontrer l'ardente jeunesse dans sa vie déréglée. Il est vrai que tu n'es pas novice dans cette carrière de la jeunesse où l'on court en casse-cou , mais te voilà dans une nouvelle contrée que les étrangers ne peuvent jamais bien comprendre.
XXIV. — Qu'il me serait facile de régler avec l'autorité d'un primat les différences caractéristiques de l'état social du reste de l'Europe ! Je n'aurais qu'à observer la diversité des climats, les uns plus froids, les autres plus chauds, ceux-là plus tempérés, ceux-ci plus variables ; mais tu es le pays le plus rebelle à la rime de tous ceux où peut pénétrer la muse, ô toi, Grande-Bretagne ; tous les pays ont leurs lions, mais il n'y a qu'une superbe ménagerie chez toi 2.
i Philo-progénitivité. Spurzheim et Gall découvrent l'organe de ce nom dans une bosse derrière les oreilles et prétendent qu'elle est très-développée dans le bœuf.
2 Malgré les annonces fastueuses des Guides de l'Étranger, la ménagerie de Londres surprend par sa pauvreté tous ceux qui visitent la Tour; mais le poète, tout en riant de la ménagerie royale et de l'admiration qu'elle inspire à quelques badauds qui n'ont rien vu, décoche aussi une épigramme à ses compatriotes en jouant sur le mot de lions, dans le sens de bêles curieuses, d'origi-
XXV. — Mais je suis las de politique : commençons pauîô majora i .
Juan, indécis au milieu des sentiers des dupes 2, avait glissé sur la glace comme un patineur : quand il était ennuyé du jeu, il folâtrait sans pécher avec quelques-unes de ces belles créatures qui se font honneur d'une innocente tantalisation 3 et haïssent tout dans le vice, excepté sa renommée.
XXVI. — Mais elles sont en petit nombre, et à la fin elles font quelque escapade ou pas diabolique, qui prouve que même les cœurs les plus purs s'égarent dans les sentiers de neige de la vertu, sentiers parsemés de primevères ; alors les gens s'étonnent, comme si un âne parlait encore à Balaam ; et de la bouche à l'oreille se répand une petite causerie, rapide comme le vif-argent, et qui (si vous y faites attention) se termine par Y Amen 4 des bonnes gens : — Qui l'aurait pensé ?
XXVII. — La petite Leila, avec son œil oriental, et son caractère asiatique un peu taciturne, sa figure charmante et son histoire romanesque, devint une sorte de mystère à la mode. Elle voyait toutes les choses de l'Occident sans témoigner beaucoup de surprise ; ce
naux, etc. ; il veut dire qu'il y a des lions partout, mais ce n'est qu'en Angleterre qu'on en trouve un si grand nombre. Depuis 1830, on a fondé à Londres un jardin de zoologie à l'imitation de notre Jardin des Plantes, et très-riche en animaux. A. p.
* Citation de Virgile :
Paulb majora canaœus :
Si canimus silvas, silvae sintconsule dignaB.
* Taken in, expression très-connue d'argot, pour exprimer la victime d'un fripon. a. p.
s Mirabeau a employé le verbe français tantaliser. a. p.
* L'Amen, ï Ainsi soit-il, la fin de l'oraison. a. p.
qui surprenait beaucoup les gens comme il faut, qui pensent que les nouveautés sont des papillons que l'oisiveté doit poursuivre pour vivre.
XXVIII. — Les femmes se partagèrent d'opinion, — comme c'est l'usage chez le sexe dans les petites et les grandes choses. Ne pensez pas, belles créatures, que je veuille vous offenser toutes ; je vous ai toujours aimées plus que je ne le dis, mais, depuis que je me suis fait moral, je dois vous accuser toutes d'être un peu disposées à caqueter ; et cette fois il y eut parmi vous une sensation générale, concernant l'éducation de Leila.
XXIX. — Vous ne fûtes d'accord que sur un seul point, — et vous aviez raison; à savoir, qu'une jeune fille des Grâces, aussi belle que sa terre natale, dernier bouton de sa tige transplantée sur une terre lointaine, serait bien mieux élevée sous les yeux des pairesses dont les erreurs étaient épuisées, quand bien même notre ami don Juan pourrait se commander luimême pendant cinq, quatre, trois ou deux ans.
XXX. — De sorte qu'il y eut d'abord une émulation généreuse, puis une rivalité générale, pour entreprendre l'éducation de l'orpheline. Gomme Juan était une personne de rang, c'eût été lui faire un affront que de parler d'une souscription ou d'une pétition ; mais seize douairières, dix sages demoiselles dont l'histoire appartient aux moyens âges d'Hallam *,
XXXI. — et une ou deux tristes épouses séparées de leurs époux, sans avoir un fruit pour orner leur branche flétrie, — demandèrent de former la petite fille, et de la mettre en évidence ; — car c'est la phrase qui
i Jeu de mots sur l'ouvrage du savant Hallam, V Europe tu moyen âge. a. p.
arrange tout maintenant ; je veux parler de la première rougeur d'une vierge dans un raout, et de l'art d'étaler toutes les perfections de son éducation : — et je vous assure que leur première saison l a toute la suavité du miel vierge (surtout si elles ont de l'argent.)
XXXII. — Gomme tous les indigents honorables misters 2, les pairs dont l'habit est percé au coude, les dandys aux abois, les mères vigilantes et les sœurs prévoyantes (et, soit dit en passant, les femmes sont plus adroites à faire des mariages d'argent que leurs parents du sexe masculin) ; comme tout ce monde, disje, tel qu'un essaim de mouches sur du sucre, bourdonne autour de la fortune 3 avec leur air empressé pour lui tourner la tête par la valse et les flatteries !
XXXIII. — Chaque tante, chaque cousin, a sa spéculation ; bien plus, des dames mariées montrent de temps en temps un tel désintéressement de passion, que je les ai vues courtiser une héritière pour leur amant : tantœne, etc. 4. Telles sont les vertus des hautes classes, même dans l'île bienheureuse dont Douvres est la porte 5. — Enfin la pauvre infortunée, riche objet de tant de soins, aurait presque raison de regretter que son père n'ait pas eu d'héritiers mâles.
XXXIV. — Quelques-unes sont bientôt mises dans le sac, mais d'autres rejettent jusqu'à trois fois douze soupirants. Il fait beau les voir semant les refus et ver-
* La saison,"pour le beau monde, se compose des derniers mois d'hiver et du printemps. a. p.
2 Mister, un jeune gentilhomme non titré ■ c'est le masculin de miss. a. p.
s A fortune : on appelle fortune un riche parti, d'où le mot de fortune-hunter, signifiant chasseur de riches héritières. a. p.
4 Tantœne animis cœlestibus! « Tant de générosité entre-t-elle dans l'âme des dames ! etc. » a. p.
s An outlet, une issue. A. p
sant le désespoir sur chaque cousin et chaque ami du prétendu qui commencent en boudant leurs accusations en ces termes : — « Si miss une telle ne voulait pas accepter le pauvre Frédéric, pourquoi lire ses billets? pourquoi valser avec lui? pourquoi, je vous prie, avait-elle l'air de penser oui la nuit dernière, elle qui dit non aujourd'hui?
XXXV. — « Pourquoi? — pourquoi? D'ailleurs Frédéric était réellement attaché à elle ; ce n'était pas sa fortune, — il en a assez sans cela ; il viendra un temps où elle regrettera d'avoir laissé échapper une si bonne occasion, il n'y a pas de doute ; — mais la vieille marquise avait médité certain plan, comme je le dirai au raout de demain à Aurea : et après tout Frédéric peut être plus heureux ; — dites-moi, avez-vous lu sa réponse à la lettre de Frédéric? »
XXXVI. — D'élégants uniformes et des couronnes brillantes l sont méprisés successivement, jusqu'à ce que son tour arrive, après la perte de beaucoup de temps, de cœurs, et de gageures sur le dernier gagnant à ce jeu des femmes dotées : et lorsqu'à la fin la jolie personne se donne un mari qui porte l'épée, manie la plume ou mène un carrosse 2, la troupe honteuse des rejetés se console par le mauvais choix qu'elle a fait.
XXXVII. — Quelquefois elle accepte un ancien prétendant qui triomphe d'elle par une longue importunité, ou elle tombe en partage (exemple plus rare) à quelqu'un qui l'a recherchée à peine. Je dirai (si ce n'est pas inutile de citer des exemples) qu'un veuf de quarante ans est sûr de gagner un gros lot 3 : or, n'im-
i Coronets, couronnes de duc, de marquis, de comte, etc, A. p.
2 Un militaire, un auteur, ou un seigneur ayant voiture. a. p.
3 Cette phrase embarrassera un jour les commentateurs plus que la génération actuelle.
porte comment celui que je veux dire obtint sa dame , je ne vois rien de plus chanceux là que dans toute autre loterie *.
XXXVIII. — Moi-même — .(encore un exemple moderne ! — à dire vrai, c'est fâcheux, — oui, fâcheux), je l'avoue, je fus choisi sur vingt amoureux, quoique plus jeune que sage ; mais vainement m'étais-je réformé, avant de ne faire qu'un avec celle qui bientôt devait me forcer à être deux de nouveau ; — non, je ne veux pas contredire le public généreux qui proclame que la jeune dame fit un choix horrible.
XXXIX. — Oh ! pardonnez-moi mes digressions, — ou du moins lisez ! c'est toujours dans un but moral que je disserte, comme le chapelain qui dit le benedietie* avant un repas. Car, semblable à une vieille tante, à un ami fâcheux, à un tuteur rigide, ou à un prêtre zélé, ma Muse a dessein d'exhorter et de corriger tout le monde, en tout temps et partout ; ce qui met mon Pégase à cette grave allure.
XL. — Mais doucement ! je vais être immoral ; je me prépare à montrer les choses telles qu'elles sont, non telles qu'elles devraient être ; car je conviens que, tant que nous ne voyons pas ce qui existe de fait, nous sommes loin d'améliorer beaucoup le terrain par le soc de notre vertueuse charrue, qui glisse sur la surface, et laisse à peine un sillon dans la marne longtemps engraissée par le vice, seulement pour maintenir son blé à l'ancien prix.
XLI. — Mais d'abord disposons de la petite Leila, car elle était jeune et pure comme une aurore ; ou pré-
i Lord Byron fait ici allusion à un mariage qui fit du bruit à Londres ; mais il évite de nommer les masques. a. p.
2 En anglais grâce : car les Anglais appellent grâces la prière avant le repas comme celle qui le termine. A. P.
férez-vous l'ancienne comparaison de la neige, qui est plus pure qu'agréable certainement, comme des gens que chacun connaît l? Don Juan fut charmé de trouver une bonne tutrice pour sa petite protégée, qui ne pouvait gagner beaucoup à être trop libre.
XLII. — D'ailleurs il avait reconnu qu'il n'était pas tuteur (plût à Dieu que d'autres eussent reconnu la même chose 2!), il préférait être neutre en ces sortes de choses, car de sottes pupilles exposent leurs tuteurs au blâme : ainsi quand Juan vit que toutes les douairières se disputaient le plaisir d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, il consulta « la Société pour la suppression du vice » et choisit lady Pinchbeck.
XLIII. — Elle était un peu vieille, mais elle avait été jeune; elle était vertueuse, — et l'avait été, je crois,
— quoique le monde ait une si méchante langue que...
— mais mes oreilles sont trop chastes pour accueillir même l'écho d'une syllabe suspecte. Dans le fait, rien ne me chagrine comme cet abominable caquetage, aliment ruminé par cette espèce d'animaux appelés hommes.
XLIV. — De plus, j'ai remarqué (j'étais jadis un observateur modeste), et chacun, à moins d'être un sot, a pu remarquer comme moi que les dames un peu gaies dans leur jeunesse, outre leur connaissance du monde et l'expérience des tristes conséquences d'un écart, donnent de plus sages avis contre le mal que celles qui ont vécu sans passions.
XLV. — Pendant que la sévère prude dédommage sa vertu en raillant une passion inconnue et enviée d'elle, — moins jalouse, certes, de vous sauver que de
* Lord Byron fait ici allusion à sa femme.
* Allusion au comte de Carlisle, tuteur de lord Byron. A. B.
vous nuire, ou, qui pis est, de vous brouiller avec la mode , — plus indulgente et plus calme, l'autre, qui est un vétéran dans le service amoureux, vous adressera de douces paroles, pour, vous supplier de réfléchir avant d'aller en avant, et vous expliquera en détail l'énigme du commencement, du milieu et de la fin de l'amour épique.
XL VI. — Peut-être aussi qu'elles sont plus scrupuleuses, parce qu'elles savent mieux ce qu'il en coûte de ne pas l'être; mais, quoi qu'il en soit, je crois que vous trouverez, d'après maint tableau de famille, que les filles de ces mères qui connaissent le monde par expérience plus que par leurs lectures, deviennent plus dignes d'être offertes comme vestales au marché des mariages semblable au marché de Smithfield f, que celles qui ont été élevées par des prudes sans cœur.
XLVII. — Je disais que lady Pinchbeck avait fait parler d'elle : — et à quelle femme cela n'est-il pas arrivé, si elle a été jeune et jolie? Mais le fantôme du scandale s'était évanoui, elle n'était plus citée que comme aimable et spirituelle ; on colportait quelquesuns de ses bons mots; d'ailleurs elle s'était adonnée à la piété et à la charité, et (du moins dans les dernières années de sa vie) elle passait pour une femme trèsexemplaire.
XLVIII. — Fière dans les cercles du grand monde, affable dans le sien, elle était la douce conseillère des jeunes gens, chaque fois (c'est-à-dire tous les jours) qu'ils témoignaient quelque penchant à suivre une mauvaise route. Tout le bien qu'elle fit est inconnu, — ou du moins le récit en rendrait mon chant trop long ;
* Le marché deSmilhfield se tient à Londres pourles bestiaux : c'est là aussi que les maris anglais mettent leurs femmes en vente.
— bref, la petite orpheline de l'Orient lui avait inspiré un intérêt de plus en plus vif.
XLIX. — Juan était aussi un de ses favoris, parce qu'elle lui croyait un bon cœur au fond, un peu gâté, mais pas sans remède ; chose miraculeuse, si vous vous rappelez tout ce qu'il avait éprouvé, et toutes les vicissitudes qu'il avait subies! D'autres s'y seraient
perdus, mais lui non pas entièrement du moins; —
car il avait vu tant de choses depuis son jeune âge, que rien ne pouvait plus le surprendre.
L. — Toutes ces vicissitudes vont mieux à la jeunesse ; car lorsqu'elles surviennent dans un âge plus mûr, les hommes sont enclins à blâmer le destin, et à mettre en doute la sagesse de la Providence. L'adversité est le premier sentier de la vérité : celui qui a connu la guerre, les orages et la fureur d'une femme, qu'il ait dix-huit ou quatre-vingts hivers, a acquis l'expérience, chose tant estimée.