‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 87 sur 98 · XI. — Mais — «pour quoi publier 2? — On ne recueille · texte numérisé non relu

XI. — Mais — «pour quoi publier 2? — On ne recueille

* Avec le cerf- volant. a. p.

But waht then publish? — Granville, the polite. And Knowing Walsh. would tell me I coule Write.

ni profit ni gloire quand on lasse les gens. » — Je demanderai à mon tour : — Pourquoi jouez-vous aux cartes? pourquoi buvez- vous? pourquoi lisez-vous? pour passer quelques heures moins désagréablement. Cela m'amuse et m'occupe de jeter en arrière un regard sur ce que j'ai vu de triste ou de gai ; je livre au hasard ce que j'écris ; — arrive ce qu'il pourra, — j'ai eu toujours mon rêve.

XII. — Je crois que si j'étais certain du succès, je composerais difficilement un vers de plus : j'ai si longtemps combattu, qu'une défaite ne peut plus me brouiller avec les Muses. Il est difficile d'exprimer ce sentiment, et je pense qu'il n'est pas affecté cependant. Au jeu n'avez-vous pas deux plaisirs tour à tour, l'un de gagner, l'autre de perdre?

XIII. — D'ailleurs ma Muse ne s'occupe nullement de fictions ; elle recueille un répertoire de faits, sans doute avec quelque restriction et réserve ; mais c'est surtout les réalités qu'elle chante , et voilà une explication des contradicteurs qu'elle rencontre ; car la vérité toute nue choque d'abord. Si son objet était ce qu'on nomme la gloire, elle raconterait avec plus de facilité une autre histoire.

XIV. — L'amour, la guerre, les tempêtes, — certes il y a là de la variété ; ajoutez-y un petit assaisonnement de rêveries, et un coup d'œil jeté à vol d'oiseau sur ce désert appelé société, avec un autre sur l'homme, pris dans tous les rangs. Si vous n'avez rien de plus, il y a du moins surabondance de tout cela, surabondance avant et après ; quand ces vers ne serviraient qu'à garnir i des porte-manteaux, le commerce y gagnera toujours cela.

i C'est-à-dire avec le papier, pour préserver le linge du contact du porle-manteau. a. p.

XV. — Cette classe du monde que j'ai choisie pour texte du sermon suivant est une de celles dont on n'a fait aucune peinture moderne ; et la raison en est facile à dire. Quoiqu'elle semble la plus riche en agréments, il y a une identité continuelle dans ses bijoux et ses hermines, avec une triste ressemblance de famille dans tous les âges qui ne promet pas grand' chose à la poésie.

XVI. — S'il y a beaucoup de ce qui excite, il y a peu de ce qui exalte, rien de ce qui parle à tous les hommes et à tous les temps, une sorte de vernis sur chaque vice, une espèce de lieu commun jusque dans les crimes, des passions factices, l'esprit sans sel, une absence de ce naturel qui relève tout ce qui est vrai, une plate monotonie de caractère, chez ceux du moins qui en ont un.

XVII. — Quelquefois, il est vrai, comme des soldats après la parade, ces hommes du grand monde rompent leurs rangs et quittent avec joie l'exercice ; mais bientôt le roulement du tambour les rappelle effrayés, et il leur faut être ou paraître ce qu'ils étaient tout à l'heure. Après tout , c'est encore une brillante mascarade ; mais, quand vos yeux en ont assez , — elle lasse, — du moins tel fut sur moi l'effet de ce paradis du plaisir et de Fennui.

XVIII. — Quand nous nous sommes habillés, que nous avons fait l'amour, joué, voté, brillé, et peut-être, quelque chose de plus, dîné avec des dandys, écouté déclamer les sénateurs, vu des belles conduites au marché par vingtaines, et de tristes débauchés devenus des époux plus tristes encore , il ne reste plus qu'à être ennuyeux ou ennuyés. Témoin ces ci-devant jeunes hommes qui luttent contre le courant et n'abandonnent pas le monde qui les abandonne.

XIX. — On répète, — c'est en effet une plainte générale, — que personne n'a réussi à décrire exactement le monde. Les uns disent que les auteurs ne font qu'attraper, en gagnant le portier, quelques bizarreries scandaleuses pour servir de sujet à leurs médisances morales ; c'est pourquoi leurs livres n'ont qu'un même style commun; c'est le babil de Milady qui a passé par la bouche de sa femme de sa chambre.

XX. — Mais ceci ne peut plus être vrai à présent, — les auteurs étant devenus des membres importants du beau monde. Je les ai même vus le disputer aux militaires , surtout s'ils étaient jeunes, car c'est un point essentiel. Pourquoi donc les esquisses publiées par eux manquent-elles de ce qu'ils regardent euxmêmes comme essentiel,... le portrait ressemblant de la plus haute classe ? C'est que, dans le fait, il y a peu de chose à décrire,

XXI. — Haud ignara loquor, et ce sont des nugee quarum pars parva fui l .

Mais aujourd'hui il me serait plus facile de peindre un harem, une bataille, un naufrage, ou une histoire du cœur, que ces choses-là ; et d'ailleurs je désire les taire pour des motifs que je ne veux pas dire :

« Vetabo Cereris sacrum qui vulgaret 2. »

ce qui veut dire que le vulgaire ne doit pas y être initié.

1 Je ne parle pas de ce que j'ignore;... et ce sont des frivolités auxquelles j'ai moi-même pris un peu part. A. p.

S Vetabo qui Cereris sacrum

Vulgarit arcanae, sub isdem Sit trabibus fragilemve mecum Solvat fasclum.

Hojut., Carm., lib. III. od. 11.

Je ne souffrirai pas que l'homme qui a divulgué les mystères saxrés de Cérès habite sous le même toit ni lève l'ancre avec moi.

XXII. — Ainsi donc ce que je raconte n'est qu'idéal, — affaibli, dénaturé, comme une histoire des francsmaçons, qui a la même analogie avec la réalité que le voyage du capitaine Parry aurait avec celui de Jason. Le Grand Secret n'est pas fait pour tout le monde. Ma musique a quelques diapasons mystérieux ; et que de choses d'ailleurs qui ne pourraient être appréciées que par les initiés !

XXIII. — Hélas ! les mondes s'écroulent : — et la femme, depuis qu'elle fit tomber le monde (tradition universelle, quoique plus vraie que galante), la femme n'a pas encore renoncé à cette pratique. Pauvre esclave des usages ! contrainte, forcée, victime quand elle a tort, souvent martyrisée quand elle a raison, et condamnée au mal d'enfant, — comme, pour leurs péchés, les hommes le sont de père en fils à se raser le menton ;

XXIV. — tourment quotidien, qui, au bout du compte, peut équivaloir à un enfantement. Mais, quant aux femmes, qui peut déterminer les vraies souffrances de leur condition de femme? Dans la sympathie de l'homme pour elles, il entre beaucoup d'égoïsme et encore plus de méfiance. Leur amour, leur beauté, leur éducation, n'en font que des femmes de ménage destinées à procréer une nation.

XXV. — Tout cela serait bien et ne peut être mieux; mais c'est encore une chose difficile, Dieu sait ! tant il y a d'embarras qui assiègent la femme depuis sa naissance, tant elle a de distinctions à faire entre ses amis et ses ennemis ; — sa chaîne perd si vite la dorure qui l'orne, que... — Mais demandez, n'importe à quelle femme (c'est-à-dire demandez, à une femme de trente ans) , si elle n'aurait pas préféré naître garçon plutôt que fille, — être écolier plutôt que reine.

XXVI. — « L'influence du cotillon » est un grand reproche, et même ceux qui s'y soumettent voudraient faire croire qu'ils l'évitent, comme le rouget évite un brochet vorace ; mais, puisque c'est sous le cotillon que nous sommes procréés et jetés sur la terre par les divers cahots du fiacre de la vie, — moi, pour ma part, je vénère un cotillon, — vêtement d'un sublime mystique, n'importe qu'il soit de bure, de soie ou de basin.

XXVII. — Je respecte extrêmement, et j'ai adoré dans mes jeunes années, ce chaste et saint voile l qui cache un trésor comme le coffre-fort de l'avare, et qui séduit surtout par tout ce qu'il cache ; — fourreau d'or d'un sabre de damas, lettre amoureuse avec un sceau mystérieux, antidote de chagrin, — car qui peut jamais bouder devant un cotillon, et la cheville coquette qui se montre au dessous ?

XXVIII. — Quand le jour est d'un calme sombre, quand le siroco2par exemple souffle, quand la mer ellemême paraît obscure et menaçante avec ses flots écumeux, quand la rivière baigne tristement ses bords, et que le ciel déploie cette teinte grisâtre et triste si opposée à celle d'un beau jour, — il est agréable alors, d'entrevoir, même de loin, une jolie paysanne.

XXIX. — Nous avons laissé nos héros et nos héroïnes dans ce beau pays, dont la beauté ne vient pas du climat, et ne dépend nullement des signes du zodiaque, quoique étant certes très-rebelle à la poésie, parce que le soleil et les astres avec tout ce qui brille, les montagnes et tout ce qui inspire le sublime, y sont

* On pourrait appeler ceci la paraphrase obscure de l'ancien nom français du cotillon : vertugadin. a. p. « Vent d'Italie.

souvent aussi ennuyeux qu'un créancier. . . . qu'il s'agisse du ciel ou d'un commerçant i.

XXX. — Si la vie intérieure est moins poétique, la vie extérieure a des pluies, des brouillards et des giboulées, avec lesquelles je ne saurais composer une pastorale. Mais, quoi qu'il en soit, un poète doit braver toutes les difficultés grandes et petites, pour gâter son sujet ou le compléter ; — il doit travailler comme un esprit sur la matière, embarrassé par moments par le feu et par l'eau.

XXXI. — Juan, — semblable aux saints, sous ce rapport du moins, — s'accommodait avec toute espèce de gens ; il vivait content, sans se plaindre, dans les camps, sur un vaisseau, dans les chaumières et dans les cours, — étant né avec cette heureuse égalité d'âme qui ne se trouble jamais, et prenant modestement sa part des travaux et des jeux. Il savait aussi être bien

* — Dull as a dun

Whether a sky's or tradesman's is ail one.

« Triste comme un sombre, soit que le mot s'applique au climat ou à un marchand. »

Cette variante, il nous semble, explique le jeu de mots de ces deux derniers vers : dun signifie obscur, couleur entre le noir et le brun. Il signifie aussi créancier importun : c'est un calembour qui revient si souvent, que nous croyons devoir citer deux exemples du sens de dun.

— Corne, thick night,

Andpall thee in the dunnest smoke of hell. Shakspeare.

« Viens, nuit épaisse, et revêts-toi de la plus sombre vapeur de l'enfer. »

— Il grieves my heart to be pulled by the sleeve by some rascally dun : — Sir, remember my bill. Hist. of. John Bull.

« Cela m'afflige le cœur de me sentir tirer la manche par quelque coquin de créancier : — Monsieur, souvenez-vous de aaon mémoire. k. p.

avec toutes les femmes, sans l'affectation et la fatuité de certains hommes-femelles \

XXXII. — Une chasse au renard est singulière pour un étranger; elle expose aussi au double danger de choir d'abord, et de servir de plastron à quelque plaisanterie. Mais Juan avait été de bonne heure habitué à parcourir les déserts, comme fait un Arabe devenu héros-vengeur 2 ; de sorte que sonchev.il, coursier ou haquenée, sentait qu'il avait un cavalier sur son dos.

XXXIII. — Or, il se fit applaudir dans cette nouvelle carrière, en franchissant haies, fossés, doubles-barrières, balustrades et grilles ; il n'hésitait 3 jamais, ne faisait que peu de faux pas, et ne s'impatientait que quand on commençait à perdre la trace. Il viola, il est vrai, quelques règles de la chasse, — car le jeune homme le plus sage est fragile ; peut-être il galopa quelquefois en avant des chiens, et une fois il dépassa plusieurs gentillâtres du canton.

XXXIV. — Mais, en somme, il excita une admiration générale pour lui et pour son cheval ; les Squires s'é-

* She-men : she, placé devant le nom de certains animaux, en désigne le féminin, comme a she-cnt, une chatte, etc. a. p.

2 Allusion au Thalaba de Southey : voyez l'analyse de ce poëme dans le Voyage en Angleterre et en Ecosse. a. p.

3 Craning ; mot technique. To crâne est ou était un terme en usage pour exprimer le mouvement d'un chasseur qui tend le cou par-dessus une haie, — « afin de regarder avant de la franchir. — Espèce de pause dans son ambition sautante, vaulting ambition (Shakspeare), qui occasionne quelque retard dans la chasse et attire la malédiction de ceux qui suivent immédiatement le cavalier en suspens. — « Monsieur, si vous ne voulez pas sauter, laissez-moi sauter! » — Cette phrase poussait généralement le chasseur, et heureusement de toutes les manières, car. « si le cavalier et le cheval » faisaient la culbute, ils formaient un vide à travers lequel les autres se précipitaient en leur passant sur le corps.

merveillaient du mérite d'une nation étrangère ; les rustres s'écraient : Dieu me damne ! qui l'aurait cru ! — Les grands-pères, les Nestor de la génération des chasseurs, célébraient ses louanges en jurant, et rappelaient leur antique ardeur. Les chasseurs plus modernes daignaient lui accorder la grimace d'un sourire, et voyaient en lui presque un piqueur *.

XXXV. — Tels étaient ses trophées, -— non pas des trophées de lances et de boucliers, mais des fossés franchis, et quelquefois des queues de renards : cependant je dois l'avouer, — quoique en faisant cet aveu je rougisse en bon citoyen anglais, — Juan pensait au fond du cœur comme le poli Chesterfield 2, qui, après une longue chasse à travers les coteaux, les vallons, les broussailles, etc., après avoir, dis-je, galopé aussi loin que personne, demandait le lendemain « si les hommes chassent jamais deux fois. »

XXXVI. — Juan avait encore une qualité rare chez l'homme matinal, qui, pour chasser, s'éveille en hiver avant que le coq ait invité le jour paresseux de décembre à commencer sa marche tardive , — il avait une qualité agréable aux femmes, qui, lorsque de douces paroles coulent de leurs lèvres roses, aiment un auditeur, qu'il soit un saint ou un pécheur : il ne s'endormait pas tout de suite après le dîner.

XXXVII. — Vif et léger, toujours attentif, il brillait dans la partie la plus intéressante du dialogue en adoptant ce qu'elles avançaient, et en écoutant les entretiens à la mode ; tantôt grave, tantôt, gai, niais jamais

i A whipper-in, celui qui excite la meute à coups de fouet : on appelle aussi whipper-in le chef du parti ministériel dans les chambres. a. p.

2 Lord Chesterfield, qui préférait l'élégance française à la rusticité britannique. Voyez Lettres à son fils. a. p.

lourd ni impertinent, et ne souriant qu'en tapinois, — le rusé fripon! il ne s'avisait jamais de relever une erreur ; bref, il n'exista jamais d'auditeur plus parfait.

XXXVIII. — Et puis il dansait ! — tous les étrangers surpassent les sérieux Angles dans l'éloquence de la pantomime; il dansait, dis-je, fort bien, avec expression, mais aussi avec bon sens ; chose nécessaire dans le jeu des pieds : il dansait sans prétention théâtrale, non tel qu'un maître de ballet formant Pavantgarde de ses nymphes alignées, mais en homme comme il faut.

XXXIX. — Ses pas étaient chastes et retenus dans les limites légitimes, l'élégance ne l'abandonnait jamais ; semblable à l'agile Camille *, il effleurait à peine le sol, et il avait besoin de contenir plutôt que de déployer toute sa vigueur. De plus, il avait une oreille si juste, qu'il aurait pu défier la sévérité d'un critique à double croche. Une danse si classique, des pas si parfaits , faisaient impression : notre héros brillait comme un boléro 2 personnifié,

XL. — ou comme une des Heures fuyant devant l'Aurore dans la fameuse peinture à la fresque du Guide 3, qui vaut seule un voyage à Rome quand il n'y aurait pas un seul débris du trône de l'ancien monde. Le tout ensemble de ses mouvements avait cette grâce d'idéal, si rare à trouver, et toujours impossible à peindre; car, au grand regret des poètes et des prosateurs, les mots sont privés de couleurs.

1 Voyez des épis effleurant la surface,

Camille dans un champ, qui court, vole et fend l'air. Delille.

2 Danse espagnole, citée pour sa vivacité.

s Le plus célèbre ouvrage du Guide, qu'on admire dans les palais de Rome, est la fresque de l'Aurore dans le palais Rospigliosi. Bryant.

XLI. — Il ne faut donc pas être surpris s'il devint un favori l ; c'était un Gupidon, homme fait et trèsadmiré ; un peu gâté peut-être, mais pas trop ; du moins il sut dissimuler sa vanité. Son tact était si fin, qu'il parvint à plaire aux dames chastes et à celles qui ne sont pas si heureusement inspirées. La duchesse de P'itz-Fulk, qui aimait la tracasserie, commença à le traiter avec quelques agaceries.

XLII. — C'était une belle blonde dans sa maturité, désirable, distinguée et célèbre pendant plusieurs hivers dans le grand monde 2. Je ferai bien de ne rien dire de ses exploits; c'est un sujet épineux, outre qu'il pourrait bien s'être glissé quelques calomnies dans la chronique. Son dernier sentiment avait été pour lord Augustus Fitz-Plantagenet. •

XLIII. — Ce noble personnage commença à froncer le sourcil à cette nouvelle coquetterie 3 ; mais il faut bien que les amants se soumettent à ces petites licences, simples privilèges de la corporation féminine. Malheur à l'homme qui hasarde un reproche ! il ne fait que précipiter un événement qui est très-désagréable, mais très-commun pour les calculateurs quand ils comptent sur la femme.

XLIV. — Le cercle sourit, chuchota, et puis se mit à railler; les miss se rengorgèrent, et les matrones prirent un air sombre. Quelques-unes espéraient que les choses ne tourneraient pas comme elles craignaient, d'autres ne voulaient pas croire qu'il existât de sem-

» A favourite, se dit d'un auteur à la mode, d'un danseur, a. p.

2 Les mots tout ensemble, tracasserie, agacerie, grand monde, sont en français dans le texte. a. p.

s Fiirtalion : ce mot exprime l'agacerie d'une femme, les avances d'une coquette; lo flirt, se donner du mouvement, etc.— Lady Charlotte Bury a publié un roman sous ce litre. A. p.

blables femmes ; celles-ci ne croyaient jamais la moitié de ce qu'elles entendaient dire ; celles-là avaient l'air intrigué, d'autres l'air rêveur; et plusieurs plaignaient avec un regret sincère le pauvre lord Augustus Fitz- Plantagenet.

XLV. — Mais ce qui est singulier, personne ne prononça le nom du duc, qui, comme on aurait pu le penser, était pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai qu'il était absent, et, disait-on, il ne s'inquiétait pas beaucoup de ce que faisait son épouse : s'il voulait tolérer ses caprices, personne n'avait droit de s'en étonner. L'union de ce couple était de cette espèce la meilleure de toutes à coup sûr : ils ne se rencontraient jamais, — par conséquent ils ne pouvaient plus se séparer.

XL VI. — Mais comment ai-je pu laisser échapper ce triste vers ? Enflammée d'un saint amour de la vertu, ma Diane d'Ephèse, lady Adeline, commença à trouver la conduite de la duchesse un peu trop libre ; très-fâchée de la voir en si mauvais chemin, et refroidie dans sa politesse, elle remarqua d'un air chagrin et sérieux cette fragilité de son amie pour laquelle la plupart des femmes réservent toute leur sensibilité.

XL VII. — Il n'est rien, dans ce monde méchant, comme la sympathie : elle va si bien à l'âme et aux traits du visage, elle rend un soupir si mélodieux, et elle pare et embellit si bien l'amitié déjà si douce ! Que serait l'humanité sans un ami, pour nous reprocher nos erreurs avec bonne grâce, et nous consoler avec un : — Si vous y aviez bien réfléchi ! — Ah ! si vous aviez suivi mon conseil !

XLVIII. — 0 Job ! tu eus deux amis : un seul est bien assez, surtout quand nous sommes dans l'embarras ; ce sont de mauvais pilotes quand le temps est à

l'orage, et des docteurs moins fameux par leurs cures que par leurs honoraires. Que personne ne se plaigne de voir les siens partir, — ils s'en vont comme les feuilles à la première brise d'hiver. — Quand vos affaires s'arrangent d'une façon ou d'une autre, allez au café, et prenez-en un autre *.

XLIX. — Mais ce n'est pas là ma maxime ; si ce Peut été, je me serais épargné plus d'un brisement de cœur ; cependant je ne m'en soucie pas, — je ne voudrais pas être une tortue dans sa cuirasse de dure écaille, que n'usent ni les flots ni les orages. Il vaut mieux, tout bien pesé, avoir éprouvé par soi-même ce que l'homme peut endurer ou ne pas endurer. Le cœur trop sensible a besoin de quelques leçons pour ne pas jeter tout Y océan de ses affections dans un crible.

L. — De tous les accents de malheur, un des plus affreux et des plus tristes, oui, plus triste que le chant du hibou et que le vent de la nuit, c'est cette horrible et lugubre phrase : — « Je vous l'avais bien dit ! * — prononcée par les amis, ces prophètes du passé, qui, au lieu de vous dire ce que vous devriez faire, vous répètent qu'ils ont prévu votre chute, et vous consolent de votre offense contre bonos mores avec un long mémorandum de vieilles histoires.

i J'ai lu dans la correspondance de Swift, ou peut-être dans celle d'Horace Walpole, que quelqu'un regrettant la perte d'un ami devant un Pylade universel, celui-ci lui répondit : — « Quand j'ai perdu un ami, je vais en chercher un autre au café Saint- James. »

Je me rappelle avoir entendu raconter une anecdote semblable : Sir W. D. était un grand joueur ; un jour, au club dont il était membre, on remarqua qu'il avait l'air triste. — « Qu'avez-vous, iir William? s'écria Hare, de facétieuse mémoire. — Ahl reprit sir William D.), je viens de perdre la pauvre lady D. — La perdre, et à quel jeu? » Telle fut la réponse consolante du questionneur.

LI. — La calme sévérité de lady Adeline ne se borna pas à son chagrin pour son amie, dont la réputation lui paraissait au moment de devenir douteuse auprès de la postérité, à moins qu'elle ne se hâtât de changer de conduite. Juan partagea la leçon de son austérité, leçon tempérée par la compassion la plus pure ; — sa douce pitié fut excitée par l'inexpérience de notre héros et par sa jeunesse (car il était plus jeune qu'elle de six semaines.)

LU. — Cet avantage de quarante jours, à un âge où elle pouvait subir l'énumération de ses années si elle avait eu besoin de citer l'annuaire de la pairie et des nobles naissances, — lui donnait le droit de ressentir des craintes maternelles pour l'éducation du jeune étranger, quoiqu'elle fût encore loin de cette année bissextile qui, dans l'âge des femmes, saute tout à coup par-dessus plusieurs autres '.

LUI. — Cet âge peut être fixé à quelque temps avant la trentaine; — disons vingt-sept ans; car je n'ai jamais vu les femmes les plus scrupuleuses en vertu et en chronologie aller au delà, tant qu'elles pouvaient

i C'est-à-dire augmente tout à coup le nombre des jours, lorsqu'une femme ayant trente ans depuis dix ans en avoue tout à coup quarante.

Il y a ici une espèce de jeu de mots :

That leap-year whose leap.

In female dates, strikes lime ail of a heap.

c Cette année surtout, dont le saut, dans les dates de la femme, se fait tout à coup entendre à l'horloge du temps. »

L'année bissextile est, dit-on, appelée leap-year en anglais, parce qu'elle saute par-dessus un jour, dans ce sens que, dans les années ordinaires, quand le mois de février finit le vingthuitième jour, un lundi, le 1" mars est un mardi; dans l'année bissextile, où février a 29 jours, si le 28 est un lundi, le 1er mars est un mercredi : d'autres disent tout simplement que c'est parce que l'année saute un jour de plus quand février a 29 jours, a. p.

se faire passer pour fraîches. 0 Temps ! pourquoi ne t'arrêtes-tu jamais ? ta faux si noire de rouille devrait, certes, cesser de faucher : repasse-la, fauche plus doucement, et plus lentement surtout, ne serait-ce que pour ta réputation de faucheur.

LIV. — Mais Adeline était loin de cet âge mûr, dont la maturité la plus belle est encore pleine d'amertume : c'était plutôt son expérience qui la rendait sage, car elle avait vu le monde et bravé ses attaques, comme je l'ai dit — je ne sais plus dans quelle page. Ma Muse dédaigne les renvois, comme vous avez pu vous en apercevoir; — mais retranchez 6 de 27, et vous aurez la somme totale de ses années.

LV. — A seize ans elle avait fait son entrée dans le monde ; présentée, vantée, elle mit toutes les couronnes en commotion *. A dix-sept ans, elle excitait encore l'admiration du beau monde d'Angleterre, enchanté de la nouvelle Vénus de son océan. A dix-huit, quoiqu'elle vît à ses pieds languir une hécatombe d'adorateurs dévoués, elle consentit à créer un autre Adam, appelé le plus heureux des hommes.

LVI. — Depuis lors elle avait brillé pendant trois hivers consécutifs, admirée, adorée, mais toujours si sage, qu'elle avait mis en défaut toutes les insinuations de la médisance, sans affecter la circonspection : on ne pouvait rien reprendre dans le marbre de cette statue sans défaut. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour faire un héritier, — et une fausse couche.

LVII. — Les mouches luisantes 2 voltigeaient autour d'elle avec ardeur, — ces petits insectes de la

i Tous les nobles ayant une eouronne (coronet) dans leurs armes. a. p.

s Fire-flies, mouches à feu, lucioles, du climat d'Ilalie. a. p.

nuit de Londres ; mais aucun d'eux n'avait un aiguillon capable de la blesser ; — - elle était trop au-dessus de la portée d'un fat. — Peut-être désirait-elle un amant moins léger; — mais, quel que fût son désir, elle agissait sagement; et que ce soit froideur, orgueil ou vertu qui donnent de la dignité à une femme, pourvu qu'elle soit vertueuse, — qu'est-ce que cela fait?

LVIII. — Je déteste un motif comme une bouteille tardive qui reste trop longtemps bouchée sur la table de votre hôte, laissant à sec de vin de- Bordeaux tous les gosiers, quand surtout la politique est sur le tapis. — Je déteste un motif comme je déteste un troupeau de bœufs qui soulève la poussière de la route, comme le simoun soulève le sable d'Arabie; je le déteste comme un argument, une ode de lauréat, ou les content * d'un pair servilc.

LIX. — Il est triste de pénétrer dans les racines des choses, elles sont si embrouillées au fond de la terre ! pourvu qu'un rameau m'accorde une belle verdure, peu m'importe qu'un gland lui ait donné naissance. Remonter jusqu'à la source de toutes les actions, ce serait un triste plaisir ; mais ce n'est pas ce qui m'occupe en ce moment, et je vous renvoie au sage Oxenstiern.

LX. — Avec la bonne intention de sauver un éclat, tant à la duchesse qu'au diplomate, lady Adeline, aussitôt qu'elle prévit que Juan ne pouvait guère résister — (car les étrangers ne savent pas qu'un faux pas en Angleterre n'est pas la même chose que dans les climats privés du bienfait de ces jurys dont le verdict est une cure certaine pour une semblable faiblesse) ;

* Content, expression parlementaire pour exprimer l'acquiescement à une proposition ministérielle. a. p.

LXI. — Lady Adeline résolut de prendre les mesures convenables, afin d'arrêter les progrès de cette triste méprise. Elle s'y ingénia, avec quelque simplicité, il est vrai ; — mais l'innocence est hardie même dans le péril, et dans sa simplesse elle n'a nul besoin de ces palissades inventées par les dames dont la vertu consiste à n'être jamais découvertes.

LXII. — Ce n'était pas qu'elle craignît que les choses en vinssent au pire. Sa Grâce le duc était un mari endurant,, peu disposé à faire une scène et à grossir la tribu des doctor's commons* . Mais elle craignait d'abord la magie du talisman de Sa Grâce la duchesse, et puis une querelle avec lord Augustus Fitz-Plantagenet (qui semblait s'impatienter).

LXIII. — Sa Grâce passait aussi pour être une intrigante, et un peu méchante même dans sa sphère amoureuse ; c'était un de ces jolis et précieux fléaux qui fatiguent un amant de tendres caprices, qui aiment à causer une querelle, quand ils peuvent en trouver l'occasion, chaque jour de l'heureuse année ; qui vous charment, et vous tourmentent tour à tour dans leurs accès de refroidissement ou d'ardeur, et qui — pis est, — ne veulent pas vous laisser vous en aller.

LXIV. — C'était cette sorte de femme, enfin, qui tourne la tête d'un jeune homme, ou qui finit par en faire un Werther. Il ne faut donc pas être surpris si une âme plus pure redoutait cette espèce de chaste liaison pour un ami. Mieux vaudrait être marié ou mort que d'avoir un cœur qu'une femme se plaît à déchirer. Arrêtez-vous donc, et, avant de vous précipiter, — examinez si votre bonne fortune est réellement bonne.

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