CXCVII. — a Je n'ai plus rien à dire, et je ne puis
l « Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre d'exDoser leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur e du dan'er mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes. (CoZte.)
« quitter la plume, je n'ose poser mon cachet sur ce « papier. Qu'ai-je donc à craindre ou à espérer de « plus? mon malheur ne peut guère s'accroître : je ne « vivrais déjà plus, si le chagrin terminait nos jours ! « La mort fuit le malheureux qui courrait volontiers « au-devant de ses coups. Je suis réduite à survivre à « ce dernier adieu, et à supporter la vie pour vous « aimer et prier pour vous. »
GXGVIII. — Cette lettre fut écrite sur du papier doré sur tranche,. avec une jolie petite plume de corbeau neuve. La petite main blanche et légère de Julia pouvait à peine s'approcher du flambeau pour amollir la cire, et tremblait comme une aiguille aimantée. Cependant Julia ne laissa pas tomber une larme ; son cachet portait un tournesol, gravé sur une cornaline blanche avec cette devise : Elle vous suit partout. La cire était superfine et du plus joli vermillon.
CXCIX. — Telle fut la première intrigue de don Juan. Continuerai-je le récit de ses aventures? C'est ce qui dépendra du public. Nous verrons ce qu'il dira de cet échantillon. Sa faveur est comme un plumet qu'un auteur attache à son chapeau, et son caprice ne fait jamais grand mal. S'il daigne donc m'accorder son approbation, peut-être dans un an pourrai-je le régaler d'un second chant de mon poème.
CG. — Sachez au moins que c'est une épopée que je compose. Je la diviserai en douze livres. Chacun d'eux contiendra des prouesses d'amour et de guerre ; nous aurons des voyages sur mer, des tempêtes, une liste de vaisseaux, de capitaines et de monarques ; mes caractères seront nouveaux, il n'y aura que trois épisodes ; un paronama de l'enfer dans le style de Virgile et d'Homère est entrain... Vous voyez bien que je n'ai pas tort de prétendre aux honneurs du poëme épique.
CGI. — Toutes ces choses seront bien amenées; je suivrai scrupuleusement les règles d'Aristote , ce vade mecum du vrai sublime, qui produit tant de poètes et quelques fous. Les poètes prosaïques aiment les vers Lianes; pour moi, j'ai un faible pour les rimes. Un bon ouvrier ne cherche jamais querelle à ses outils ; j'emploierai une nouvelle machine mythologique, un merveilleux d'un nouveau genre, et des coups de théâtre extraordinaires.
CGII , — Il n'y aura qu'une légère différence entre les poètes mes prédécesseurs et moi, et je crois qu'ici tout l'avantage sera de mon côté (non que je n'aie d'autres mérites encore, mais celui-ci sera plus tôt en évidence). Ces messieurs brodent et embellissent tellement leur sujet, qu'il devient impossible de trouver un fil pour sortir du labyrinthe de leurs fables, tandis que mon récit est véritable et bien constaté.
GGIII. — Si quelqu'un en doute, j'en appellerai à j7histoire, à la tradition et aux faits ; aux journaux dont la. véracité est connue et appréciée par tout le monde, aux comédies en cinq actes, et aux opéras en trois. En voilà bien assez pour confirmer mon assertion ; mais ce qui m'attirera plus de confiance, c'est que moi-même et plusieurs témoins vivant encore à Séville, nous avons vu le dernier enlèvement de don Juan par le diable.
GCIV. — Si jamais je descends jusqu'à la vile prose, j'écrirai des commandements poétiques, qui, je n'en doute pas, laisseront bien loin tous ceux qu'on a composés avant moi. Je saurai enrichir mon texte de mille choses que personne ne connaît, et je donnerai les préceptes les plus sublimes. J'intitulerai mon ouvrage : Longin sur une bouteille, ou l'Art d'être soi-même son Arislote.
CGV. — Tu croiras on Milton, en Pope, et en Dryden mêmement; tu ne vanteras ni Wordsworth, ni Coleridge, ni Southey, parce que le premier radote, le second est ivre, et le troisième n'a que du pathos et de l'affectation ; il serait difficile d'égaler Crabbe ; l'Hippocrène de Campbell est quelquefois presque à sec ; tu ne voleras rien à Samuel Rogers ; tu
ne commettras aucun péché avec la muse de
Moore.
GGVI. — Tu n'envieras point l'Apollon de Sotheby *, ni son Pégase, ni rien de ce qui lui appartient. Tu ne porteras aucun faux témoignage comme la coterie des bleues (j'en connais une au moins qui aime beaucoup cela). Bref, tu n'écriras que ce que je prescrirai. Voilà l'échantillon d'une critique bien frappée, et vous pouvez baiser respectueusement la férule du bel esprit, ou vous en moquer, ad libitum ; mais, dans ce dernier cas, prenez garde à vous, morbleu ! prenez garde !
GGVII. — Si quelqu'un avait l'audace de prétendre que cette histoire n'est pas morale, je le prierais d'abord de ne pas crier avant de se sentir blessé. Qu'il me lise une seconde fois, et qu'il essaye de dire encore que mon poëme n'est pas moral parce qu'il est gai ; mais qui serait assez impertinent pour cela ? D'ailleurs je veux montrer, dans mon douzième livre, le lieu ou vont tous les méchants.
CGVIII. — Si, après tout, il est encore quelques
i Crabbe est le doyen des poètes anglais ; Samuel Rogers, l'auteur des Plaisirs de la Mémoire; Sotheby a traduit très-heureusement en vers anglais XOberon de Wieland et les Céorgiques de Virgile. Voyez sur ces poëtes le Voyage littéraire en Angleterre et en Ecosse, et l'ouvrage intitulé The living Poets of Ettgland
personnes assez aveugles sur leurs propres intérêts pour mépriser cet avertissement, et qui, égarées par un esprit mal fait, ne veuillent en croire ni mes vers n leurs yeux, en s'écriant « qu'elles ne trouvent point' cette moralité prétendue, » je leur dirai, si ce sont des gens d'église, qu'elles en ont menti, et, si ce sont des gens à épaulettes ou des critiques, je leur ferai observer que c'est une erreur1.
CGIX. — J'attends les applaudissements du public, et je le prie de compter sur la morale de mon livre. Je saurai la mêler avec son amusement (comme on donne un joujou de corail à un enfant qui fait ses dents) ; mais qu'on n'oublie pas mes prétentions au laurier épique !
Du reste, de peur que quelques lecteurs scrupuleux ne prissent de l'ombrage, j'ai gagné à prix d'argent le journal de ma grand'mère, la Revue britannique.
GGX. — J'ai envoyé mon petit cadeau dans une lettre au rédacteur, qui m'a remercié poliment par le retour du courrier. Il me doit un article flatteur. Mais s'il lui plaisait de dauber sur ma muse docile et de ompre la promesse qu'il lui a faite, et que, niant l'avoir reçu le prix convenu, il vînt à répandre sur sa feuille des flots de miel, tout ce que je pourrais dire c'est qu'il a touché mon argent.
GGX1. — Soutenu par cette nouvelle Sainte-Alliance, je pense être sûr du public, et pouvoir défier tous les autres magazines d'arts et de sciences, soit quotidiens,
i IL y a ici un calembour anglais intraduisible. Le verbe to lie
veut dire également mentir, et rester, être, dans le sens du verbe
latin jacere. Voici les deux vers de Lord Byron pour les amateurs.
« Should captains the remark or critics make
k The also lie — under a mistake. » a. p.
Non ego hoc rrem calida juventa,
Consule Pianco.
soit mensuels, ou qui ne paraissent qu'au bout du trimestre. Je n'ai pas voulu me faire aussi leur client, parce qu'on m'a dit qu'il serait inutile de le tenter, et que YEdinburgh Review l et le Quarterly Review martyrisent impitoyablement un auteur qui n'est pas de leur opinion,
Non ego hoc ferrem calida juventâ, Consule Planco,
CGX1I. — disait Horace, et je le dis comme lui : le sens de cette citation est que, il y a six ou sept bonnes années, longtemps avant que je songeasse à dater mes lettres des bords de la Brenta, j'étais assez prompt à riposter. Non, je n'aurais pas supporté si facilement toutes les invectives des Revues, dans ma bouillante jeunesse .. alors que Georges III régnait.
GGXIII. — Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux grisonnent .. (je ne sais trop ce qu'ils seront à quarante, je pensais l'autre jour à commander une perruque). Mon cœur n'a guère moins vieilli, et en un mot, ayant dissipé toutes les forces de mon été avant la fin de mon printemps, je ne me sens plus le courage de repousser les attaques. J'ai dépensé ma vie, intérêts et principal ; j'ai cessé de croire, comme jadis, que mon àme était invincible 2.
GGXIV. — C'en est fait ! c'en est fait ! jamais mon cœur ne sentira plus descendre sur lui cette fraîche rosée qui retire de tout ce que nous voyons d'aimable des émotions nobles et nouvelles ; trésor semblable à celui que l'abeille porte dans son sein ! Croyez-vous
* La Revue d'Edimbourg, la Revue trimestrielle, l'une dans l'opinion des whigs, l'autre tory. a. p.
2 Allusion à la guerre de Byron avec la Revue d'Edimbourg.
que le miel croît avec ces objets? Non sans doute; mais il était en votre pouvoir de doubler même la suavité d'une fleur.
GGXV. — C'en est fait... c'en est fait... ô mon cœur, tu as cessé d'être pour moi mon seul monde, mon univers ; tu fus jadis mon unique bien ; tout s'absorbait en toi;... désormais tu ne peux plus être ni ma félicité, ni la source de mes douleurs. L'illusion s'est évanouie pour toujours ; tu es devenu insensible,... mais tu n'en es pas plus mauvais ; et, à la place de tes inspirations, j'ai acquis quelques grains de jugement... Dieu sait comment le jugement a pu se loger dans ma cervelle !
GGXVI. — Les jours de l'amour sont finis pour moi1 : adieu les charmes des jeunes filles, des femmes mariées, et à plus forte raison des veuves ! ils ne pourront plus m'abuser comme jadis. En un mot, je ne dois plus vivre comme j'ai vécu. J'ai perdu l'espoir d'une tendresse mutuelle ! le vin de Bordeaux m'est aussi défendu : jetons-nous sur quelqu'un des défauts des vieillards : je crois que je ferai bien de choisir l'avarice 2.
GCXVII. — L'ambition fut mon idole ; elle a été
brisée sur les autels de la douleur et du plaisir : ces * « Me, nec femina, nec puer
Jam, nec spes animi credula mutui,
Nec certare juvat mero,
Nec vincere novis tempora floribus.