‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 94 sur 98 · XLIX. — Cette omission, comme celle du buste de · texte numérisé non relu

XLIX. — Cette omission, comme celle du buste de

* Le catholicisme n'est plus qu'une secte en Angleterre, a. p.

Brutus dans la pompe funèbre de Tibère *, surprit don Juan, et sans doute elle devait le surprendre ; il en fit la remarque, souriant à demi et à demi sérieux. Adeline répliqua avec quelque dédain, et, d'un air impérieux, pour ne rien dire de plus : « Je m'étonne, dit-elle, que vous fassiez attention à une enfant comme cette jeune Aurora Raby, affectée, silencieuse et froide. »

L. — Juan répondit : « Elle est catholique : elle me semble d'autant plus propre à devenir mon épouse qu'elle est de ma religion ; car je suis persuadé que ma mère tomberait malade, et que le pape lancerait une excommunication, si... »

Mais ici Adeline, qui se piquait d'inoculer aux autres ses propres opinions, répéta, — comme font tant d'autres, — la même raison qu'elle venait de donner tout à l'heure.

LI. — Et pourquoi non? Une raison raisonnable, si elle est bonne, n'en devient pas mauvaise parce qu'elle est répétée; est-elle mauvaise, — celui qui la donne n'a certainement rien de mieux à faire que de l'amplifier et de revenir à la charge : la concision lui est nuisible, tandis qu'en insistant à propos, ou hors de propos, on parvient à convaincre tous les hommes, — et même les politiques ; ou bien on les dompte par l'importunité, — ce qui est la même chose. Pourvu qu'on arrive, qu'importe la route ?

LU. — Mais pourquoi Adeline avait-elle conçu cette légère prévention, — car c'en était une, — contre une personne aussi pure de tout vice que la sainteté ellemême, et qui possédait de plus tous les charmes de la

* At the pageant of Tiberius : c'est-à-dire à la pompe funèbre de la fille de Caton, sous Tibère; allusion à ce passage de Tacite : Prœfulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non videbantur. Annal., lib. m, p. 76. a. p.

tournure et de la beauté ? Cette question me paraît beaucoup trop délicate, puisqu'Adeline était naturellement généreuse ; — mais la nature est la nature, et elle a plus de caprices que je n'ai le temps d'en énumérer.

LUI. — Peut-être n'aimait-elle pas le calme avec lequel Aurora contemplait ces frivolités qui charment tant de gens dans leur jeunesse : il n'est peut-être rien de plus intolérable pour les hommes et pour les femmes, si nous pouvons le dire, que de trouver leur génie humilié (comme celui d'Antoine par César *) par le petit nombre d'esprits bien faits qui les regardent sous leur vrai jour.

LIV. — Ce n'était pas envie, — Adelinen'en éprouvait pas : — par son rang et ses idées elle était bien au-dessus de ce sentiment. Ce n'était pas mépris ; — le mépris ne pouvait tomber sur celle dont la plus grande faute était d'être presque parfaite. Ce n'était pas jalousie, je pense ; mais laissons les caprices du cœur humain. — Ce n'était pas... — il est plus aisé, hélas ! de dire ce que ce n'était pas, que de dire ce que c'était.

LV. — Aurora se doutait peu qu'elle était le sujet d'une telle discussion. Dans ce château, pour faire une comparaison poétique, elle était un simple flot (plus pur que les autres, il est vrai) du brillant fleuve de jeunesse et de rang qui s'écoulait à la clarté du rayon que le temps jette un moment sur chaque vague étincelante. — Si elle avait appris cela, elle aurait souri avec calme. — Il y avait en elle tant d'enfantillage, ou peut-être il y en avait si peu !

& And under him

My genius is rebuked ; as it is said Mark Antony's was by Csesar. Macbeth.

LVI. — L'air fier et presque fastueux d'Adeline ne lui imposait pas ; — elle la voyait briller comme elle aurait regardé un ver luisant, en levant les yeux vers les astres pour y admirer de plus belles clartés. Juan était pour elle quelque chose qu'elle ne pouvait deviner, n'étant pas une sibylle pour les nouvelles mœurs du monde ; mais elle n'était pas éblouie par le météore, parce qu'elle ne se laissait pas prendre par les dehors.

LV1I. — Sa réputation aussi, — car Juan avait cette espèce de réputation qui joue quelquefois des tours d'enfer au sexe ; c'était un mélange hétérogène de choses glorieuses et blâmables à la fois, de demi-vertus et de vices ; de ces défauts qui séduisent parce qu'ils sont saillants et hardis, et de ces folies si éclatantes qu'elles éblouissent : — mais cette réputation-là ne faisait aucune impression sur Aurora ; telle était son indifférence, ou tant elle était maîtresse d'elle-même !

LVIII. — Juan ne comprenait pas un pareil caractère. — Sans ressembler à celui de son Haïdée perdue, le caractère d' Aurora n'était pas moins élevé. L'une et l'autre brillaient dans leur sphère. — La jeune Grecque, née près des bords solitaires de la mer, était plus ardente, aussi aimable, non moins sincère ; mais surtout elle était tout à fait l'enfant de la nature. Aurora ne pouvait et n'eût pas voulu être telle qu'Haïdée ; il y avait entre elles la différence qui existe entre une fleur et une pierre précieuse.

L1X. — Ayant trouvé cette sublime comparaison , nous pouvons, il me semble, reprendre notre récit, faire résonner notre chant de guerre i, comme dit mon ami Scott; Scott, le superlatif de mes comparatifs ; — Scott, dont le pinceau retrace vos chevaliers

Warison, cri de guerre et d'assaut.

chrétiens ou sarrasins, les serfs, les seigneurs, et l'hommk, avec un talent qui serait sans égal, s'il n'y avait pas eu un Shakspeareet un Voltaire; — de l'un des deux, ou même de tous les deux, il semble être l'héritier.

LX. — Je puis, dis-je, continuer, à ma manière frivole, d'effleurer la superficie de l'humanité. Je peins le monde dans mes pages, mais sans me soucier que le monde me lise, et sans faire de concessions. Ma Muse s'est fait, et peut-être se fera-t-elle encore de nouveaux ennemis par ce poëme : quand je le commençai — je m'y attendais ; — maintenant — je le sais positivement; mais je n'en suis pas moins, — ou j'étais, du moins, un joli poëte *.

LXI. — La consultation — ou le congrès (car elle finit comme finissent les congrès de nos jours), la consultation de don Juan et de lady Adeline fît naître quelque humeur entre eux, — car Adeline était obstinée; mais, avant que la chose pût être tout à fait gâtée ou amendée, le son argentin de la cloche avertit

— non que le dîner était prêt, — mais que c'était Theure consacrée à la toilette et appelée la demi-heure,

— quoique les robes des dames soient assez légères pour n'exiger que moins de temps.

LXII. — De grands exploits allaient avoir lieu à table avec la vaisselle d'argent pour armure, les couteaux et les fourchettes pour armes ; mais quelle muse depuis Homère (les festins d'Homère ne sont pas les plus mauvais passages de ses poëmes), quelle muse pourrait célébrer un seul de nos dîners modernes où il y a plus de talent secret dans les potages, dans les sauces, dans un seul ragoût même, que dans toutes

1 A prelty poet. Byron parle ici de lui-même trop modestement pour qu'il n'y ait pas ironie. A. P.

les compositions des sorcières et des médecins f

LXIII. — On servit d'abord un excellent potage à U bonne femme (Dieu sait d'où elle venait), avec un turbot pour ceux qui avaient bon appétit, et une dinde à la Périgueux. 11 y avait aussi, — pécheur que je suis ! comment me tirerai-je de cette stance gastronomique? il y avait un potage à la Beauveauy flanqué d'une do» rée li flanquée elle-même par un plat de porc pour sa plus grande gloire.

LXIV. — Mais il faut que je réunisse tout le service en mets ou en masse 2 ; car, si je me jetais dans les détails, ma Muse se permettrait encore plus d'excès que lorsque quelques scrupuleux lecteurs l'accusent d'être fragile et charnelle. Ma Muse est une bonne vivante ; mais je dois avouer que son estomac n'est pas ce qui l'entraîne le plus au péché : mon histoire cependant réclame une petite collation, ce qu'il en faut du moins pour se préserver de l'abattement d'esprit.

LXV. — On servit donc des volailles à la Condé, des tranches de saumon, des sauces genevoises, un quartier de venaison, et des vins qui auraient pu tuer un autre Ammon — (j'espère qu'il se passera du temps avant que nous voyions beaucoup d'hommes comme celui-là) ; on servit aussi un jambon glacé de Westphalie qui aurait ravi Apicius ; et avec le jambon on versa le Champagne mousseux, dont les bulles pétillantes étaient aussi blanches que les perles fondues de Gléopâtre.

LXVI. — Il y avait encore, Dieu sait quoi à l'allemande ,àr 'espagnole', timballest etsalpieon, sans parler des mets que je ne puis comprendre, quoique avalés

* ùory, une dorde; beau poisson très-estimé. a. p.

* Ou en messe. Jeu de mots sur mess et mass. a. p.

certes, avec beaucoup d'appétit ; — puis les entremets pour que les convives pussent s'amuser à la bagatelle, et distraire doucement la faim en attendant la robe triomphale de Lucullus, et les glorieux filets de perdreaux aux truffes1 1 (Voilà la vraie gloire.)

LXVII. — Que sont les guirlandes 2 posées sur le front du vainqueur auprès de ces filets? Où est Tare triomphal qui s'élevait superbe au-dessus des dépouilles du peuple? Que sont devenus les chars de triomphe retentissants? Tout cela a passé où vont les victoires comme les dîners. Je ne pousserai pas plus loin mes recherches : mais vous, héros modernes, avec vos cartouches, quand vos noms donneront-ils du lustre même aux perdrix ?

LXVI11. — Les truffes ne sont pas de mauvais accessoires, suivies par les petits puits d'amour3, mets dont la recette varie de telle sorte que chacun peut le faire à son goût, selon le meilleur des dictionnaires ou la meilleure des encyclopédies de chair et poisson. Mais il est vrai de dire que même sans confitures les petits puits d'amour sont d'exquises gourmandises.

LX1X. — L'esprit se perd dans l'importante contemplation des deux services, et la grande multiplication des indigestions exige une arithmétique au-dessus de mes forces. Gomment penser à la simple ration

t Mets à la Lucullus. Ce héros, qui conquit l'Orient, doit encore plus sa renommée à la transplantation du cerisier en Europe et à ja recette de quelques plats succulents. Je ne sais trop si, sauf les indigestions, Lucullus n'a pas mieux mérité du monde par la cuisine que par ses conquêtes. Un cerisier vaut bien un laurier sanglant. Mais Lucullus a fart servir tous les deux à sa renommée.

* Fillets, bandelettes; bandes de rubans, guirlandes, filets.

s Petits puits d'amour garnis de confitures; mets classique au second service a. p.

d'Adam, sans être surpris de voir la cuisine devenue une science, et un vocabulaire tout entier, fondé sur les plus simples besoins de la nature ?

LXX. — Les verres se choquèrent, les palais firent entendre le léger bruit de la mastication, les dîneurs renommés dînèrent bien ; les dames prirent part au festin avec plus de modération, et mangèrent très-peu ; les jeunes gens de même ; car un jeune galant ne peut exceller dans la gourmandise comme l'âge mûr, et il songe moins à la bonne chère qu'à la conversation à voix basse avec une jolie causeuse (s'il en a une assise près de lui).

LXXI. — Hélas ! je dois m'abstenir de décrire le gibier, le salmis, le consommé, la purée, mets dont je me régale habituellement, pour rendre mes vers plus faciles et plus coulants qu'ils ne le seraient si je m'en tenais au roastbeef, selon notre grossière mode de John Bull : je n'introduirai même pas ici une maigre côte ; le bœuf aux choux * gâterait ma stance mélodieuse; mais j'ai dîné, et je dois renoncer à la chaste description même d'une bécasse.

LXXII. — Je renonce à décrire les fruits et les glaces, et tout ce que l'art, raffinant sur la nature, a inventé pour le service du goût, — taste ou goût ; — prononcez-le selon votre estomac. — Avant que vous ayez dîné, le mot français fera l'affaire ; mais après il est quelquefois certains signes qui prouvent que le mot anglais est le plus vrai des deux. Lecteur ! n'as-tu jamais eu la goutte? je ne l'ai pas eue, moi, mais je puis l'avoir, et toi aussi : redoute-la 2.

» Bubble and squeak : on appelle ainsi le bœuf et le chou frits ensemble, parce que sur le feu ce plat bouillonne (bubbles) et crie {squeaks). a. p.

i Taste, goût : goût, goutte, jeu de mots. 4. p.

fil. 53

LXXIII. — Faut-il oublier dans ma carte les simples olives, les meilleures alliées du vin? oui, — bien qu'elles soient mon plat favori en Espagne, à Lucques, à Athènes, partout. Ce fut souvent mon destin de dîner avec des olives et du pain en plein air (le gazon me servait de nappe), au cap Sunium, sur l'Hymette, comme Diogène, de qui je tiens la moitié de ma philosophie.

LXXIV. — Dans tout ce désordre de poissons, de viandes, de volailles, de légumes et autres aliments, tous déguisés, vraie mascarade culinaire, les hôtes lurent placés suivant leur rang, différant tous entre eux comme les plats. Don Juan était assis près d'un — à Tespagnole, non pas près d'une Espagnole, mais d'un plat ainsi nommé, avons-nous déjà dit : — plat si semblable à une clame, qu'il était décoré superbement et qu'il contenait un monde de choses appétissantes.

LXXV. — Par un hasard bizarre il se trouva placé aussi entre Aurora et lady Adeline, situation difficile, je crois, pour un homme qui voulait dîner, et qui avait un cœur et des yeux. D'ailleurs la conférence à laquelle nous avons assisté n'était pas faite pour l'encourager à briller, car Adeline, ne lui adressant que quelques mots, semblait plonger jusqu'au fond de son âme avec ses yeux pénétrants.

LXXVI. — Je suis quelquefois tenté de croire que les yeux ont des oreilles. Ce qu'il y a de certain, c'est que hors de la portée de l'ouïe, il est des choses dont l'écho arrive à ces chères petites, et je ne puis deviner d'où leur en vient la révélation : telle est cette musique mystérieuse des sphères que personne n'entend, quoiqu'elle retentisse au loin. Il est étonnant que tant de fois le beau sexe ait entendu de longs dialogues qui ont eu lieu sans qu'un mot fût prononcé i

LXXVII. — Aurora s'assit à table avec cette indifférence qui pique, comme de raison, un preux chevalier. C'est la pire de toutes les offenses, celle qui semble vous dire que vous ne valez pas une pensée. Or Juan, sans être un fat, eût été fâché d'être ainsi arrêté, comme un navire au milieu des glaces, et cela après avoir reçu de si bons conseils.

LXXVIII. — A ses aimables riens on ne répondait rien, ou l'on répondait quelque chose qui n'était rien, quand l'urbanité exigeait une réponse. Aurora tournait à peine les yeux ; à peine souriait-elle. Le diable était dans cette jeune miss ! était-ce orgueil, ou modestie, distraction, absence d'esprit? Dieu le sait ! mais les yeux malicieux d'Adeline triomphaient du succès de sa prophétie,

LXXIX — et semblaient dire à Juan : — « Je vous l'avais bien dit ! » sorte de triomphe que je ne recommande point, parce que quelquefois (comme je l'ai vu ou lu) il pique au vif un homme, ami ou amant, et l'excite, pour sa propre réputation, à faire une affaire sérieuse de ce qui n'était qu'un badinage. Tous les hommes prédisent ce qui est, comme ce qui fut, et haïssent ceux qui leur mettent un bâton dans la roue.

LXXX. — Juan fut donc excité à témoigner quelques attentions, légères, mais choisies, et suffisantes pour faire comprendre à des femmes intelligentes qu'il était prêt à faire plutôt plus que moins. Aurora enfin (ainsi le prétend l'histoire, fondée probablement moins sur des faits que sur des suppositions), Aurora, dis-je, se relâcha tellement de sa sévérité, qu'elle sourit une ou deux fois, si elle n'écouta pas.

LXXXI. — De répondre elle en. vint à questionner, ce qui était rare de sa part ; et Adeline, qui jusque-là riait au fond du cœur de voir ses prédictions se véri-

fier, commençait à craindre que Juan n'eût affaire à une coquette : — tant il est difficile, dit-on, d'empêcher les extrêmes de se toucher, quand une fois ils sont mis en mouvement ; mais Adeline s'effrayait trop vite, — Aurora n'était pas de cette trempe.

LXXXII. — Cependant Juan avait de certaines manières séduisantes et une fière humilité (si cette humilité-là existe), qui témoignait aux paroles des femmes autant de déférence que si chaque syllabe de leur douce voix était un décret. Son tact aussi le dirigeait pour passer du ton léger au ton sérieux, du ton réservé au ton plus libre. Il avait le talent d'entraîner les gens, sans leur laisser voir quel était son but.

LXXXIII. — Aurora qui, dans son indifférence, le confondait avec la foule frivole, tout en lui supposant plus de bon sens qu'aux fats chuchoteurs et aux bavards à tête vide, Aurora commença donc à goûter cette flatterie qui séduit la fierté plutôt par les déférences que par les compliments, et qui plaît même par une contradiction délicate.

LXXXIV. — Et puis Juan avait bonne mine, ce point n'était pas contesté parmi les femmes, nem. con., ce qui, je le dis à regret, conduit souvent celles qui sont mariées au crim. con. * ; mais j'ai fait tant de digressions que je laisse ce cas aux jurys.

Or, nous avons beau savoir depuis longtemps que les visages trompent et ont toujours trompé ; eh bien! ces visages font plus d'impression que les meilleurs livres.

LXXXV. — Aurora, qui préférait les livres aux visages, était très-jeune quoique très-sage, et admirait plus Minerve que les Grâces, surtout dans une

* Nemine contradicente — et criminal conversation. Abréviations d'usage oui ont presque fait oublier les mots primmis. a. p.

page imprimée. Mais la vertu elle-même, avec ses corsets les mieux lacés, n'a pas la cuirasse naturelle de la rigide vieillesse, et Socrate, ce modèle de toutes les perfections, avouait qu'il avait un penchant (modéré il est vrai) pour la beauté.

LXXXVI. — Les jeunes filles de seize ans sont encore socratiques, mais innocemment comme Socrate. En effet, si le sublime philosophe de l'Attique avait à soixante et dix ans des velléités telles que celles dont Platon fait mention dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi on les blâmerait dans des vierges, — modestes d'ailleurs. Observez bien mon éternelle restriction, car c'est là mon sine quâ{.

LXXXVII. — Observez aussi que, semblable au grand lord Coke (voyez Littleton2) , toutes les fois que j'exprime deux opinions qui, au premier coup d'œil, pourraient paraître contraires, la seconde est la meilleure. Peut-être en ai-je une troisième dans un coin, ou pas du tout, — ce qui semble une triste plaisanterie, mais, si un auteur était toujours conséquent, comment pourrait-il peindre les choses comme elles existent ?

LXXXVIII. — Si les gens se contredisent, puis-je m'empêcher de les contredire, eux, tout le monde, et moi-même? mais ceci n'est pas vrai ; je ne me suis jamais contredit ; — comment pourrais-je l'être? Celui qui doute de tout ne peut rien nier ; les sources de la

* Subaudilus non; non est sous-entendu pour la mesure du ▼ers. a. p.

2 Edouard Coke sur Littleton ; Coke est un jurisconsulte qui, entre autres ouvrages, a publié un commentaire sur un livre de Thomas Littleton, aussi fameux jurisconsulte du quinzième siècle : il ne faut pas confondre ce Thomas Littleton, auteur du Treatise on tenures, avec un de ses descendants, chancelier d'Angleterre dans le dix-septième siècle. a. p.

vérité peuvent être claires, mais ses ondes se souillent dans leur cours, et passent par tant de canaux de contradiction que la vérité est souvent forcée de naviguer sur le fleuve des fictions.

LXXXIX. — L'apologue, la fable, la poésie et la parabole sont mensongères, mais peuvent être rendues vraies par ceux qui savent les semer dans une terre labourable. Que de choses la fable peut faire ! elle rend, dit-on, la réalité plus supportable; mais qu'est-ce que la réalité? qui en a le secret? est-ce la philosophie? Non, — elle rejette trop de choses. La religion? Oui, mais dans quelle secte?

XG. — Quelques millions d'hommes doivent avoir tort, c'est assez évident; peut-être arrivera-t-il que tous auront eu raison ! Dieu nous soit en aide ! puisque dans notre carrière nous avons besoin d'entretenir toujours nos phares religieux, il est temps qu'un nouveau prophète paraisse, ou qu'un des anciens revienne parmi les hommes *. Les opinions s'usent et s'altèrent au bout de quelques dizaines de siècles, s'il ne descend pas quelque révélation des sphères.

XGI. — Mais m'y voici encore : pourquoi m' embrouiller ainsi avec la métaphysique? Personne ne hait autant que moi toute espèce de controverse; et cependant telle est ma folie ou tel est mon sort, que je me heurte toujours la tête contre quelque coin, en m'occupant du présent, du passé ou de l'avenir. Je suis pourtant plein de charité pour le Troyen et le Tyrien 2 ; car je fus élevé dans un presbytérianisme modéré...

* On accorde à l'homme une seconde apparition.

Indulge man with a second sight. A. P.

2 C'est le « Tros Tyriusque mihi nullo discrimine agetur » de Virgile, tâneid., lib. i. A. p.

XCII. — Mais, quoique je sois modéré en théologie, aussi doux qu'un métaphysicien, impartial entre les Troyens et les Tyriens, comme Eldon * dans un procès d'interdiction pour cause de folte, — en politique mon devoir est de dénoncer à John Bull quelque chose de la condition du monde au bas étage. Mon sang bouillonne comme les sources de l'Hécla, quand je vois les hommes souffrir que ces bélîtres de souverains violent les lois.

XGIII. — La politique, l'administration et la piété sont des sujets que j'introduis quelquefois dans mes vers, non-seulement pour varier, mais dans un but moral, parce que mon affaire est d'accommoder cette oie véritable qu'on appelle la société, et d'en relever le goût en cuisinier sage 2. A présent, pour que chacun trouve ici quelque chose à son goût, nous allons essayer du surnaturel.

XCIV. — Je vais abandonner toute argumentation ; je déclare que désormais aucune tentation ne me détournera de mon dessein ; — oui, je veux commencer une réforme complète. En vérité, je ne comprends pas ce que voulaient ceux qui accusaient ma Muse d'un commerce dangereux; — je la crois, moi, aussi inno-

i John Scott, Lord Eldon, remplit les fonctions de chancelier d'Angleterre de 1801 à 1830, avec une interruption de quelques mois seulement. a. p.

s II s'agissait de rendre dans ce jeu de mots les expressions de dress ; et de sage ; voici les vers anglais et leur sens plus littéral :

— To dress society Andstuff with that very verdant goose.

« Accommoder {habiller) la société et garnir de sauge {sage) cette véritable oie, etc. »

Sage signifie un sage et sauge : cette plante entre dans les assaisonnements. A. p.

cente que quelques autres qui travaillent davantage et plaisent moins peut-être.

XGV. — Sévère lecteur ! as-tu jamais vu un spectre? — Non; — mais tu en as entendu parler; — je comprends ; — sois muet ! Ne regrette pas le temps perdu à attendre, tu as encore ce plaisir en réserve : et ne pense pas que je prétende me moquer de la plupart de ces choses, ou tarir par le ridicule la source du sublime et du mystérieux; pour certaines raisons ma croyance est sérieuse K

XCVI. — Sérieuse? Vous riez; — eh bien! riez; moi je ne rirai pas ; il faut que mon rire soit sincère, ou je m'abstiens de rire. Je dis que je crois qu'il existe

* C'est peut-êlre ici l'occasion de remarquer que Byron, malgré ses opinions vagues et sceptiques en matière de religion, se laissait dominer par cette superstition ; sa faiblesse sur ce point était bien connue de tous ceux qu'il admettait dans son intimité, et formait un trait si proéminent de son caractère, qu'aucun de ses nombreux biographes n'a manqué de le saisir. Il croyait aux apparitions surnaturelles et aux pressentiments; un tireur d'horoscopes lui avait prédit que sa 27e et sa 37e année lui seraient fatales, et il ne pouvait chasser cette idée de son esprit. Le vendredi était toujours un jour néfaste dans son calendrier, à ce point, qu'il se rappelait avec un effroi réel qu'il s'était embarqué à Gênes pour la Grèce un vendredi; et on prétend même qu'il congédia une fois un tailleur génois qui avait eu l'imprévoyance de choisir ce jour fatal pour lui apporter un habit neuf. « Byron, dit lady Blessington, est, je crois, sincère dans sa croyance aux idées surnaturelles. Il prend un air grave et sérieux quand il traite ce sujet, ce qu'il aime beaucoup à faire. Il m'a raconté d'étranges histoires relativement à M. Shelley, qui, m'assure-t-il, a une foi implicite dans les revenants, il m'a dit aussi que le spectre de M. Shelley était apparu à une dame qui se promenait dans son jardin, et il paraissait donner beaucoup d'importance à la chose. 11 est aussi très-superstitieux sur le choix des jours et stfr mille autres bagatelles. — Il croit à des jours heureux et malheureux. — II met de la répugnance à entreprendre quelque chose un vendredi, à servir du sel à table, ou à ce qu'on lui en serve ; il a peur de répandre du sel et de l'huile, de laisser tomber du pain, ou de briser un miroir. » Moore attribue la superstition de son ami à l'exemple et à l'influence de sa mère.

un lieu où des spectres apparaissent, — et où? c'est ce que je ne dirai pas. — Je voudrais plutôt faire oublier que des « ombres peuvent effrayer l'âme de Richard ? » ; bref, j'ai sur ce sujet quelques accès nerveux assez analogues à ceux du philosophe de Malmsbury 2.

XGVII. — La nuit (je chante pendant la nuit, — quelquefois hibou et quelquefois rossignol) la nuit est noire, et l'oiseau de la triste Minerve fait entendre par-ci par-là la musique discordante de ses cris : de vieux portraits suspendus à d'antiques murailles me regardent d'un air sombre ; — je tremble de leur aspect lugubre ; — les tisons mourants fument encore dans la cheminée; — je crois que j'ai trop tardé à me coucher.

XCVI1I. — Ainsi donc, quoique ce ne soit d'aucune manière mon habitude de rimer en plein jour quand j'ai autre chose à méditer, — si jamais je médite, — je sens, dis-je, quelques frissons nocturnes, et je remets prudemment à demain midi l'affaire de traiter un sujet

* Allusion aux paroles que prononce Richard III après son rêve.

RATCLIFFLE.

Good mylord, be not afraid of shadows.

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