‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 96 sur 98 · CHANT SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SEIZIÈME

I. — Les anciens Perses enseignaient trois choses utiles : à tirer de Yarc, à monter à cheval, et à dire la vérité. Ce fut l'éducation de Gynis, le meilleur des rois l ; — et la mode en a été adoptée par la jeunesse moderne : la nôtre a des arcs, généralement avec deux cordes; elle force un cheval sans pitié ni remords ; elle est moins habile peut-être à dire la vérité, mais elle excelle à faire la révérence 2.

i Voyez la Cyropédie de Xénophon.

-Bow, en anglais, signifie à la fois arc et révérence (action de faire l'arc avec son corps) d'où vient le jeu de mots. a. p.

II. — La cause de cet effet ou défaut *, — t car cet effet défectueux a une cause 2 ; » — la cause, dis-je, ne sera pas examinée par moi, faute de temps ; mais je dois dire à ma louange que, de toutes les Muses dont je me souviens, la mienne, quels que soient d'ailleurs ses torts et ses faiblesses, est sans contredit la plus sincère qui ait exploité le domaine des fictions.

III. — Et comme elle traite de tout, et que rien ne la fait battre en retraite 3, cette épopée contiendra un chaos des plus rares inventions, que vous chercheriez vainement ailleurs. Il est vrai que quelque amertume est mêlée à ses douceurs, mais en si petite dose qu'au lieu de vous plaindre, vous ne pourrez que vous étonner qu'il n'y en ait pas davantage, puisque mon histoire parle — « de rébus cunctis et quibusdam aliis 4. »

IV. — Mais de toutes ses vérités, la plus vraie est celle qu'elle va dire. J'ai annoncé déjà qu'il s'agissait d'une histoire d'esprit. — Eh bien! ensuite? — Tout ce que je sais, c'est que l'histoire est vraie. Avez-vous exploré les limites du lieu où doivent habiter finalement tous les habitants de la terre ! Il est temps de réduire au silence nos petits sceptiques, comme les incrédules qui n'avaient aucune foi à Christophe Colomb.

V. — Quelques personnes voudraient nous imposer aujourd'hui comme authentique la chronique de Turpin ou celle de Geoffrey Monmouth, auteurs dont le talent

* Effect or defect : la consonnance est perdue dans la traduction. A. P.

« Hamlet, act. II, se. II.

Treat and retreat : même observation que dans la note précédente. A. P.

s De toutes choses et de quelques autres encore : expression des anciennes écoles. a. p.

en histoire brille surtout au sujet d'un miracle. Mais saint Augustin a sur tous la priorité, lui qui nous ordonne de croire l'impossible parce qu'il est impossible. Épiloguez, écrivez, ergotez, jouez sur les mots; — il vous ferme la bouche avec quia impossibile.

VI. — Ainsi donc, mortels, ne chicanez pas du tout. Croyez. — Si la chose est improbable, vous devez la croire, et, si elle est impossible, il faut la croire absolument. Il est toujours préférable de croire sur parole. Je ne veux pas, en profane, vous citer ces saints mystères que les sages et les justes reçoivent comme évangile, et qui, plus ils sont disputés, plus ils sont enracinés dans le cœur des croyants, comme il en est de toutes les vérités.

VII. — Je ne prétends pas dire ce que disait Johnson, savoir, que, depuis quelques six mille ans, tous les peuples ont cru qu'un revenant apparaît par intervalles du milieu des morts. Ce qui est plus étrange sur cet étrange chapitre, c'est que, malgré les barrières que la raison élève contre une telle croyance, il est quelque chose de plus fort en sa faveur : le nie qui voudra l.

VIII. — Le dîner et la soirée étaient finis, le souper de même, et les dames avaient reçu leur tribut d'hom-

* Que les morts ne reviennent pas, dit Imlac, c'est ce que je n'entreprendrai pas de prouver contre le témoignage constant et invariable de tous les siècles et de toutes les nations. Il n'y a point de peuple grossier ou policé qui n'ait ses histoires d'apparitions, auxquelles un plus ou moins grand nombre croit. Cette opinion, propagée aussi loin que l'espèce humaine, n'a pu devenir universelle que par sa vérité; des peuples qui ne se connaissent pas même de nom, ne se seraient pas trouvés d'accord dans une opinion que l'expérience seule peut rendre croyable. Les doutes de quelques esprits forts isolés ne prouvent rien contre l'argument général ; et ceux-là mêmes, dont la langue dénie celte vérité, la confessent par leurs terreurs. Rasselas.

mages ; les convives s'étaient éclipsés l'un après l'autre ; — on ne chantait plus ; — on avait terminé la danse, les dernières jupes étaient disparues comme ces légers nuages qui s'évanouissent dans le ciel; — dans le salon, on ne voyait plus rien briller que les flambeaux mourants et les clartés timides de la lune.

IX. — L'évaporation d'un jour de fête ressemble au dernier verre du Champagne privé de l'écume qui faisait pétiller les premiers ; ou à un système arrêté par un doute ; ou à une bouteille de soda-water quand son esprit s'est éteint à demi ; ou à une vague oubliée par la tempête sur le rivage, et que le vent n'anime plus;

X. — ou à une potion opiacée qui procure un sommeil troublé, sinon l'insomnie, ou semblable à rien, enfin, si ce n'est à elle-même. — Tel est le cœur humain, chose dont aucune similitude ne peut offrir l'image parfaite ; — ce qui me rappelle l'ancienne robe de Tyr : personne aujourd'hui ne peut dire avec quoi elle était teinte, si c'était avec un coquillage ou avec la cochenille *. Périsse ainsi toute robe de tyrannie !

XL — Mais, après l'ennui de s'habiller pour un rout ou un bal, vient celui de se déshabiller; notre robe de chambre nous pèse alors, souvent comme la robe de Nessus 2, et provoque maints souvenirs pénibles 3. Titus s'écriait : — « J'ai perdu ma journée ! » — Moi, j'ai compté quelques jours et quelques nuits fort agréables ; mais combien de jours et de nuits en général peut-on se vanter de n'avoir pas perdus?

1 On dispute encore sur la composition de la pourpre tyrienne et même sur sa couleur, qui était écarlate selon les uns, et pourpre selon les autres. Je ne prononce pas. a. p.

* Voyez Ovide, et Sénèque, Hercule sur l'OEta, ch. ix.

3 Mot à mot : maints souvenirs, aussi jaunes, mais moins purs que l'ambre.

XII. — Juan se retira dans sa chambre ; il se sentit inquiet, soucieux et embarrassé; il trouvait les yeux d'Aurora Raby plus brillants que ne l'aurait voulu Adeline (tel est le sort des conseils). S'il avait connu exactement la nature de son trouble, il aurait probablement philosophé : grande ressource pour tout le inonde, et qui ne nous manque jamais que lorsque nous en aurions besoin. — Juan ne fit donc que soupirer.

XIII. — Il soupira. — Une seconde ressource est l'aspect de la pleine lune, où sont déposés tous les soupirs *. Or, heureusement, sa chaste lumière brillait aussi pure que le permet le climat du Nord, et Juan était d'humeur à la saluer de l'apostrophe : — 0 toi ! C'est le tuisme de Yégotisme amoureux, et vouloir l'expliquer davantage, ce serait le prouver par mon propre exemple 2.

XIV. — Amant, poëte, astronome, berger ou paysan, quiconque contemple la lune se sent enclin aux idées abstraites. Nous en tirons de grandes pensées (outre des rhumes parfois, à moins que je ne me trompe) ; de

i « C'est là que se trouvent tant de prières, tant de vœux souvent indiscrets que nous adressons au ciel. On y voit aussi les larmes et les soupirs des amants, etc. »

Arioste, Roland Furieux, ch. xxxiv. a. p.

2 Les Anglais ont le mot egolism qui n'est pas tout à fait notre égoïsme {self-love, amour de soi), mais qui exprime plutôt la passion de parler de soi, de se citer, etc. Le mot d'égotisme serait excellent à prendre. Le tuisme est l'opposé de l'égotisme (la manie de l'apostrophe) : l'auteur ajoute un troisième mot terminé enism, et dérivé de true, vrai truism: ce mot truism signifie évidence par expérience personnelle. Voici du reste ce passage assez difficile à rendre littéralement, plus difficile encore à rendre par des équivalents :

— 0 thou Of amatory egotism the tuism, "Winch further to explain would be a truism. A. P.

grands secrets sont confiés à sa lumière errante; elle gouverne les flots de l'océan et les cerveaux des hommes ; elle dispose aussi de leurs cœurs, s'il faut en croire la poésie.

XV. — Juan se sentit un peu pensif, et plus porté à la contemplation qu'au sommeil. De la chambre gothique où était son lit on entendait le murmure du lac, qui parvenait à lui avec tout le mystère de la nuit ; sous sa fenêtre se balançait un saule (cela va sans dire), et il se mit à regarder la cascade dont les flots étincelaient et disparaissaient tour à tour dans l'ombre.

XVI. — Sur sa table ou sur sa toilette, — laquelle des deux? c'est ce qui n'est pas exactement déterminé, — (ce que je remarque, parce que je suis scrupuleusement minutieux sur les faits) ; sur sa table ou sur sa toilette, dis-je, une lampe brûlait, pendant qu'il était appuyé contre une niche où l'on remarquait maints ornements gothiques, sculptures, vitraux peints, et tout ce que le temps a laissé dans les châteaux de nos pères.

XVII. — Ensuite, comme la nuit était belle, quoique froide, il ouvrit la porte de sa chambre, — et sortit dans une longue et sombre galerie, tapissée de précieux portraits antiques de chevaliers et 'de dames héroïques et chastes, comme doivent l'être indubitablement les personnes de haute naissance. Mais, à la lueur d'une lumière nocturne, les images des morts ont quelque chose de triste, de fantasmagorique et de terrible.

XVIII. — Ces farouches chevaliers et ces saints en peinture semblent vivants au clair de lune ; et, quand vous vous retournez au bruit du faible écho de vos propres pas, — vous croyez entendre sortir des voix

de l'urne, et voir des spectres menaçants s'élancer des cadres (qui entourent leur sévère figure), — pour vous demander pourquoi vous osez être éveillé, là où tous devraient dormir, excepté les morts.

XIX. — Le pâle sourire des beautés descendues dans la tombe, et qui charmèrent un autre siècle, reparaît sur leurs lèvres, grâce au rayon d'une étoile ; leur chevelure redevient flottante sur la toile, leurs yeux rencontrent les nôtres, brillent aux nôtres, comme les visions d'un songe, ou le spath dans une noire carrière ; mais la mort se montre dans leurs regards de fantôme. Un portrait est déjà passé; avant même que son cadre soit doré, celui qui a posé cesse d'être le même.

XX. — Juan pensait à la mobilité du temps ou à sa maîtresse ; — pensées synonymes. — Aucun son ne se mêlait à l'écho de son soupir ou au bruit de ses pas, lorsque soudain il entendit ou crut entendre près de lui, dans cette galerie antique, un être surnaturel — ou une souris, dont le petit bruissement, quand elle joue le long de la tapisserie, embarrasse bien des gens.

XXI. — Ce n'était pas une souris, mais, ô merveille ! un moine en froc noir avec un capuchon et un chapelet. Tantôt il apparaissait à la clarté de la lune, et tantôt il disparaissait dans l'ombre, semblant marcher d'un pas pénible quoique silencieux. Sa robe seule produisait un léger bruit. Il s'avançait comme une ombre semblable aux sorcières de Macbeth, mais lentement ; et, en passant près de Juan, il fixa sur lui, sans s'arrêter, un œil brillant.

XXII. — Juan fut pétrifié : il avait entendu dire quelque chose d'un spectre de cette sorte, qui revenait dans cette galerie ; mais, comme presque tout le

monde, il avait traité cette histoire de tradition fabuleuse, reste de ces vieilles superstitions locales qui vous créent des fantômes sur parole. C'est une monnaie courante comparable au papier qui représente un or qu'on voit rarement. Mais don Juan voyait-il cette fois-ci un spectre, ou était-ce une vapeur?

XXIII. — Une fois, deux fois, trois fois, il vit passer et repasser — cette créature de l'air, ou de la terre, ou du ciel, ou de l'enfer. Juan la regardait, surpris, immobile et muet, comme une statue sur sa base : il sentit ses cheveux se tordre autour de sa tête comme un nœud de serpents. Il demanda vainement à ses lèvres des paroles pour les adresser au révérend personnage, et savoir de lui ce qu'il désirait.

XXIV. — La troisième fois, après une pause un peu plus longue, le fantôme disparut ; — mais où? La galerie était vaste, il n'y avait rien qui pût faire croire que sa disparition avait été surnaturelle : il y avait plusieurs portes, par lesquelles, selon les lois de la physique, les corps grands ou petits pouvaient entrer et sortir; mais Juan ne put savoir précisément par quelle porte le spectre avait semblé s'évaporer.

XXV. — Il resta donc debout, immobile, sans trop savoir combien de temps, mais un siècle selon son idée, — attendant toujours, et l'œil fixé sur le lieu où le spectre avait paru la première fois ; puis par degrés il rappela tout son courage, et il aurait volontiers traité de songe tout ce qu'il avait vu, s'il avait pu se réveiller. Mais il n'avait pas dormi, et il finit par rentrer dans sa chambre, privé de la moitié de ses forces.

XXVI. — Tout y était comme lorsqu'il l'avait quittée ; son flambeau brûlait encore, mais non d'une flamme bleue, comme font ces modestes flambeaux qui re-

çoivent les esprits avec une vapeur sympathique *. Il se frotta les yeux, et ils ne refusèrent pas de voir ; il prit à la main une gazette, il lui fut aisé de la lire. Il parcourut un long article contre le roi, et un long éloge du cirage par brevet d'invention 2.

XXVII. — Tout cela est bien de ce monde ; mais sa main tremblait. — Il ferma sa porte, et, après avoir lu un paragraphe concernant, je crois, Horne Tooke 3, il se déshabilla, et se mit au lit sans trop se presser. L'oreille mollement posée sur son coussin, il nourrit son imagination de ce qu'il venait de voir ; et quoique ce souvenir ne fût pas un narcotique, le sommeil le gagna par degrés, et il s'endormit.

XXVIII. — Il s'éveilla de bonne heure ; comme on peut bien le supposer, il se prit à réfléchir sur son apparition, et douta s'il pouvait en parler sans courir le risque d'être raillé de sa superstition. Plus il y réfléchit, plus son embarras augmentait ; cependant son valet, dont l'exactitude était grande, parce que son maître l'exigeait de lui, vint frapper à sa porte, et l'informer qu'il était temps de se lever.

XXIX. — Juan s'habilla : comme la plupart des jeunes gens, il avait coutume de s'occuper de sa toilette; mais ce matin, il y consacra moins de temps. Son miroir même fut bientôt mis de côté ; ses boucles tombèrent négligemment sur son front, il ne donna

» Allusion aux bas bleus : c'est-à-dire semblables à ces lumières du sexe, qui reçoivent modestement un bel esprit avec une couleur sympathique. a. p.

« Patent blacking, cirage vendu avec privilège, patente. La composition actuelle de nos journaux donne l'idée de cette macédoine d'annonces qu'on remarque dans les feuilles anglaises. a. p.

3 Célèbre politique (et grammairien) qui, à cette époque, occupait vivement l'attention. a. p.

pas à ses habits le pli accoutumé, et le nœud gordien de sa cravate ! fut fixé un peu trop du côté gauche.

XXX. — Quand il descendit au salon, il s'assit pensif près d'une tasse de thé, ce dont il ne se serait pas aperçu de sitôt, si ce thé n'avait été versé un peu trop chaud; ce qui l'obligea d'avoir recours à sa cuillère. Il était si distrait que chacun pouvait s'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de nouveau, — Adeline la première ; — mais qu'était-ce ? — C'est ce qu'elle ne put bien deviner.

XXXI. — Elle le regarda, remarqua sa pâleur, et devint pâle aussi elle-même, puis baissa les yeux à la hâte, et prononça quelques mots que mon histoire n'a pas rapportés. Lord Henry dit que sa muffin 2 était mal faite ; la duchesse de Fitz-Fulke joua avec son voile, fixa ses regards sur Juan, mais ne dit mot. Aurora Raby l'examina avec ses grands yeux noirs, et témoigna une espèce de surprise calme.

XXXII. — Mais, le voyant toujours froid, silencieux, et causant plus ou moins d'étonnement à chacun, la belle Adeline lui demanda s'il était indisposé. — Il tressaillit, et dit : « Oui — non — un peu — oui. » Le médecin de la maison, docteur habile, était présent ; il s'empressa de lui tâter le pouls et d'expliquer son mal. Juan dit — t qu'il était très-bien. »

XXXIII. — « Très-bien, oui — non. — Ces réponses étaient mystérieuses, et cependant l'air de Juan confirmait le oui et le non, quoique ce oui et ce non annonçassent un peu de délire. — Son esprit était comme abattu par quelque malaise soudain, mais peu sérieux. — Du reste, comme il semblait lui-même ne

i Le nœud de la cravate a toute l'importance du nœud gordien pour les fashionables anglais. A. p.

2 Petit pain chaud avec du beurre. a. p.

se soucier guère d'en dire la cause, on pouvait être sûr que ce n'était pas du médecin qu'il avait besoin.

XXXIV. — Lord Henry, qui avait avalé son chocolat, et la muffin dont il s'était plaint, dit que Juan n'avait pas ce matin son air naturellement animé, chose dont il était surpris, puisqu'il faisait beau temps ; puis il demanda à la duchesse quelles nouvelles Sa Grâce avait reçues du duc. La duchesse répondit que le duc souffrait de quelques légères atteintes de goutte, — mal héréditaire qui rouille les articulations aristocratiques.

XXXV. — Alors Henry se tourna vers Juan, et lui adressa quelques mots de condoléance sur son état.

« A vous voir, on croirait, lui dit-il, que votre sommeil a été troublé par le moine noir.

— « Quel moine ? » demanda Juan ; et il fit son possible pour répondre ainsi d'un air calme ou indifférent ; mais malgré sa résolution, il ne put s'empêcher de devenir encore plus pâle.

XXXVI. — « Oh! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, — l'esprit de ce château l ?

— « Non en vérité.

— « Gomment donc! la renommée... la renommée est une menteuse quelquefois, comme vous savez ; — mais elle a fait connaître au loin une singulière histoire sur ce moine, que je vous répéterai tout à

i Durant une visite àNewstead, en 1814, lord Byron crut réelment voir l'ombre du moine noir, qu'on supposait hanter l'abbaye depuis l'époque de la dissolution des monastères. Moore.

— Le voyage à Newslead, auquel il est fait ici allusion, précéda de forl peu de temps le mariage de Sa Seigneurie avec miss Milbanke. On croyait que l'esprit du moine faisait son apparilion de mauvais augure quand un malheur ou la mort menaçait le maître de l'abbaye, et cette légende de famille a donné naissance à l'histoire de l'apparition que Byron introduit dans son poëme.

l'heure : soit qu'avec le temps le spectre devienne plus timide, soit que nos pères fussent doués d'une vue plus favorable pour ces sortes de scènes, le moine (quelques personnes y croient encore) le moine n'a pas souvent été vu depuis quelques années. XXXVII. — « La dernière fois ce fut...

— « Je vous en prie » , dit Adeline — (qui remarquait les changements du visage de Juan, et croyait y deviner malgré lui quelques rapports entre son trouble et cette légende), — « si vous voulez plaisanter, choisissez un autre sujet ce matin; votre conte a été raconté souvent, et n'en devient pas meilleur.

XXXVIII. — « Plaisanter! dit milord... comment donc, Adeline ! vous savez que nous-mêmes... le premier mois de notre mariage... c'était dans notre lune de miel... nous vîmes...

— « Peu importe ; il y a si longtemps ! — mais allons, je vais mettre en musique votre histoire. »

Avec la grâce de Diane quand elle saisit son arc, Adeline prit sa harpe dont les cordes s'animèrent sous ses doigts et firent entendre l'air plaintil l :

« II était un moine gris. »

XXXIX. — « Mais ajoutez les paroles, cria lord Henry; — elles sont de votre composition. — Car Adeline est à demi poète, continua-t-il en se tournant avec un sourire vers le reste de la compagnie. » Naturellement chacun s'empressa d'exprimer le désir poli de voir une seule personne déployer à la fois trois talents réunis, ni plus ni moins, celui du chant, de la poésie et de la harpe, — dont la réunion n'annonce pas une sotte.

* Ballade populaire du recueil de Perey et autres. a. p.

XL. — Après quelque hésitation séduisante, — autre charme de ces charmantes virtuoses qui semblent condamnées, je ne sais trop pourquoi, à cette dissimulation, — la belle Adeline, baissant d'abord les yeux, et puis s'animant, maria sa douce voix aux sons de la lyre, — et chanta avec beaucoup de simplicité, — mérite d'autant plus précieux qu'il est plus rare :

Gardez-vous bien du sombre frère Qu'on voit errer dans ce château ; Chaque nuit entend sa prière Pour ceux que couvre le tombeau.

Depuis que lord Amundeville Chassa les moines de Norman, Ce frère habite constamment De l'église le saint asile.

Vainement les soldats du roi * De leur glaive et de l'incendie Vinrent menacer l'abbaye, Un moine seul brava sa loi.

A son couvent toujours fidèle, Dès que la nuit succède au jour, On voit soudain dans ce séjour Apparaître l'ombre rebelle.

Hôte fatal ou bienfaisant

(On ne peut trop le dire encore), Il erre la nuit d'un pas lent, Et fuit au retour de l'aurore.

De l'hymen lorsque le flambeau Luit pour les lords d' Amundeville, Il se montre, et sur leur tombeau On le voit souvent immobile.

Henri VIII.

S'il leur naît un fils, sa douleur S'exhale en une triste plainte ; Sont-ils menacés d'un malheur, Sa joie éclate alors sans crainte.

Les plis de son noir capuchon Cachent les traits de son visage, Son œil seul brille, c'est, dit-on, D'un regard de sombre présage.

Gardez-vous bien du moine noir; C'est l'héritier du monastère, Jaloux de ses droits sur la terre * ; Qui sait jusqu'où va son pouvoir 1 Le jour Amundeville est maître; La nuit, du moine c'est le tour ; Un temps pourra venir peut-être Qu'il sera maître nuit et jour.

Ne maudissez pas sa présence Quand son ombre sort du tombeau 1 Et ne troublez pas le silence De l'habitant du vieux château.

Ah ! plutôt que votre prière S'élève pour lui jusqu'au ciel, Et, quelque soit ce pauvre frère, Qu'il ait le repos éternel.

XLL — Adeline se tut ; les cordes rendues harmo-

* Parmi les superstitions remarquables, l'une des plus belles est cette fiction irlandaise, qui assigne à certaines familles d'ancienne race et d'un rang distingué un banshie, dont l'office est de paraître en deuil pour annoncer la mort prochaine de quelque personne de la race condamnée. M. Crofton Croker a fait de fort belles recherches sar ce sujet dans ses Fairy Legends.

Sir Walter Scott, 1829.

nieuses par sa main habile frémirent encore un instant, et il s'ensuivit ce moment de silence qui, après un chant, est observé par ceux qui écoutent. Vient alors l'admiration du cercle, qui avec la politesse obligée vante la voix, le sentiment et l'exécution de la musicienne, dont chaque compliment redouble l'embarras.

XLII. — La belle Adeline continua à jouer comme pour elle-même, et d'un air d'insouciance, comme si son talent n'était à ses yeux que le simple passe-temps d'un jour de loisir. De temps en temps, comme sans étude, mais dans le fait avec l'intention de briller, elle s'exerçait à la musique avec un sourire hautain, pour montrer ce qu'elle pourrait faire si elle voulait s'en donner la peine.

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