‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 97 sur 98 · XLIII. — Or, c'était (mais nous le dirons tout bas · texte numérisé non relu

XLIII. — Or, c'était (mais nous le dirons tout bas

— et pardonnez-moi la comparaison pédantesque, — c'était fouler aux pieds l'orgueil de Platon avec plus d'orgueil encore, comme fit un jour le Cynique *, croyant mortifier beaucoup le sage, ou exciter en lui une colère philosophique en gâtant son tapis ; — mais t l'abeille attique 2 » fut consolée par sa propre repartie.

XLIV. — C'est ainsi qu'en faisant avec aisance, quand elle le voulait, ce que les dilettanti font avec tant de parade, Adeline voulait éclipser leur espèce de demi-métier ; car cela devient demi-métier ou quelque chose de semblable quand on étale trop souvent son talent ; et c'est ainsi, comme chacun sait, — que nous

i Je crois que ce fut un tapis que Diogène foula aux pieds en disant : « C'est ainsi que je foule aux pieds l'orgueil de Platon. —

— A\ec plus d'orgueil encore », reprit Platon. Mais comme les tapis sont faits pour être foulés aux pieds, peut-être ma mémoire me trompe, et ce pourrait bien avoir été un manteau, une tapisserie, une nappe, ou tout autre objet anticynique.

2 Surnom ordinairement donné à Xénophon.

avons entendu si souvent chanter miss celle-ci, miss celle-là, ou lady une autre, — pour faire plaisir à leur compagnie ou à leur mère.

XLV. — Ah! quelles longues soirées de duos et de trios! que d'admirations et d'extases! combien de fois dans notre très-musicale nation *, avons-nous ouï les mamma mia, Vamor mio, les tanti palpiti, les 7asciami, et les tremblants addio, avec le tu mi chamas — de Portingale, pour charmer nos oreilles, si l'Italie ne suffisait plus 2.

XLVI. — Adeline était versée dans les bravoures de Bab\lone 3, — comme dans les ballades nationales de la Verte Erin ou de la Grise Ecosse 4, qui font apparaître le Lochaber 5 à ceux qui errent sur les îles ou sur les continents de l'Atlantique ; véritables calen-

* Il n'est pas besoin de dire qu'il y a ici de l'ironie, mais l'Angleterre a eu ses accès de métomanie. Voyez la préface du Cadenas dans les chefs-d'œuvres des théâtres étrangers. a. p.

2 « Je me rappelle que la mairesse (mayoress) d'une ville de province, fatiguée d'une surabondance de musique étrangère, osa interrompre sans cérémonie les applaudissements d'un auditoire compétent ; compétent en musique, veux-je dire, car les paroles étaient un mystère pour la société. C'était avant la paix, quand tout le monde n'avait pas encore voyagé sur le continent, et l'italien n'était plus d'ailleurs reconnaissable en passant par l'organe des chanteurs. La mairesse osa donc s'écrier : «Au diable vos Italiens! pour moi j'aime mieux une ballade. » Rossini finira par amener la plupart des gens à cette opinion. Qui aurait cru qu'il serait le successeur de Mozart! Cependant je n'émets cette question qu'avec méfiance, en admirateur très-soumis de la musique italienne en général, et de beaucoup de morceaux de Rossini en particulier ; mais nous pouvons dire ce que le connaisseur en tableaux disait dans le vicaire Wakefield, que a tel tableau serait meilleur si le peintre s'était donné un peu plus de peine. »

s Rome. a. p.

* Green Erin or Grey Highlands : l'Irlande et l'Ecosse.

5 A propos de l'air : Lochaber no more, le lecteur trouvera dans un des derniers chapitres de Y Histoire de Charles-Edouard une anecdote touchante sur l'influence de la musique.

tures * de la musique ; en les entendant, les montagnards rêvent la proximité d'une patrie qu'ils ne reverront plus que dans de semblables visions.

XL VII. — Adeline avait aussi une petite nuance de bleu, elle écrivait des vers, et en composait plus qu'elle n'en écrivait. Elle faisait aussi, dans l'occasion, des épigrammes sur ses amies, comme de raison; mais elle était loin encore de cette teinte foncée du bleu sublime de nos jours ; elle avait la faiblesse de croire Pope un grand poëte, et, qui pis est, elle n'avait pas honte de le dire.

XL VIII. — Aurora, — puisque nous parlons du goût, qui est aujourd'hui le thermomètre par lequel on classe tous les caractères, — Aurora était plus shakspearienne, — si je ne me trompe. Elle vivait davantage dans les mondes situés au delà des déserts de celui-ci : car il y avait en elle une sensibilité assez grande pour concevoir des pensées profondes et sans limites, mais silencieuses aussi comme l'espace.

XLIX. — Il n'en était pas de même de sa très-gracieuse Grâce sans grâce 2, Hébé déjà mûre, lady Fitz- Fulke, dont l'âme, si elle en avait une, était toute sur son visage, — mais son visage était séduisant. Vous y trouviez bien un petit air de malignité, — mais ce n'est pas grand' chose ; — nous voyons peu de femmes

i Espèce de mirage de l'imagination : un des symptômes de la nostalgie ou mal du pays.

Voyez une note des deux Foscari sur ce mot. A. P.

2 lier gracious, graceful, graceless Grâce :

C'est-à-dire si riche de grâces terrestres, si pauvre de la grâce divine. Grâce, titre de duchesse; gracious, gracieuse dans un sens moral, bienveillant; graceful, pleine de grâce physique; graceless, sans grâce, dans un sens religieux, un peu libre. A. P.

sans ce petit correctif, ou nous risquerions de nous croire avec elles en présence des anges.

L. — Je n'ai pas entendu dire que la duchesse fût du tout poétique , quoiqu'on l'eût vue lire le Bath- Guide *, et les Triomphes de Hayley, ouvrages qu'elle trouvait pathétiques, parce que, disait-elle, sa bonne humeur 2 avait été tellement éprouvée, que le poëte avait réellement deviné ou prédit tout ce qui lui était survenu — depuis son mariage. Mais, en fait de vers, les plus sûrs de lui plaire c'étaient les sonnets adressés à Elle, ou les bouts-rimés.

Ll. — Il serait difficile de dire quel était le but d'Adeline, en amenant sa ballade, qui avait un rapport si direct avec ce qui lui avait paru la cause de l'émotion nerveuse de Juan : — peut-être avait-elle simplement le projet de le guérir par la plaisanterie de sa terreur supposée ; — peut-être désirait-elle l'entretenir dans cette terreur ; mais pourquoi? c'est ce que je ne puis dire, — du moins pour le moment.

LU. — L'effet immédiat qu'elle produisit sur Juan fut de le rendre maître de lui-même, chose indispensable pour les élus du beau monde qui veulent prendre le ton de leur société : en cela vous ne pouvez être trop circonspect ; que ce ton soit le persiflage ou la dévotion, adoptez toujours la dernière mode de l'hypocrisie, sous peine de déplaire à la gynocratie 3.

LUI. — Juan commença donc à rallier ses esprits, et sans autre explication il trouva dans la ballade un

* Poëme satirique d'Anstey. a. p.

« Le poëme d'Hayley est intitulé the Triumphs of temper, les Triomphes de la bonne humeur : cette bonne humeur est personnifiée sous le nom de Sophrosyne, par opposition au spleen : temper exprime la sérénité d'âme, la douceur, etc. ; aussi l'héroïno d'Hayley s'appelle Serena. a. p.

3 Gynocratie, pouvoir des femmes, empire du cotillon.

texte à maintes saillies plaisantes. Sa Grâce la duchesse saisit la même occasion de se livrer à diverses remarques du même genre en demandant un récit plus détaillé des singulières façons d'agir du moine mystérieux, qui jouait un rôle dans les morts et dans les amours de la famille d'Amundeville.

LIV. — On ne put guère ajouter à ce qui avait été dit. Tous ces faits, selon l'usage, étaient traités de superstitions par les uns, tandis que les autres, plus peureux, croyaient à demi cette étrange légende ; on en parla beaucoup, et chacun plaça son mot; mais Juan, que quelques personnes (sans qu'il en eût rien dit) supposaient avoir été troublé par l'apparition, répondit aux questionneurs de manière à rendre son aventure trèsdouteuse.

LV. — Midi arriva, un nuage obscurcit l'horizon. La compagnie se prépara à se séparer ; ceux-ci pour se livrer à divers passe-temps ou pour ne rien faire, ceux-là s'étonnant qu'il fût encore de si bonne heure, et d'autres si tard. On arrangea aussi une partie pour essayer quelques lévriers sur les terres de milord, et un cheval de race destiné aux courses.

LVI. — Il était venu un marchand de tableaux qui avait apporté un vrai Titien garanti original, et si précieux qu'il n'était pas possible de le vendre, quoique des princes eussent supplié le possesseur. Le roi luimême l'avait marchandé ; mais il avait la liste civile (qu'il daigne accepter pour obliger ses sujets) trop peu considérable dans ce temps de petites taxes.

LVII. — Gomme lord Henry était connaisseur — et l'ami des artistes, sinon des arts, — le maître du tableau, amené par les motifs les plus classiques et les plus purs, avait apporté le capo d'opéra l non pour le

* Chef-d'œuvre.

vendre, mais pour le faire juger à milord — qui ne se trompait jamais ; il le lui aurait donné même pour rien, si ses besoins eussent été moins nombreux.

LV1II. — Il y avait aussi au château un Goth moderne, je veux dire un gothique maçon de Babel, appelé architecte, venu pour examiner l'édifice, dont les murs, tout épais qu'ils étaient, pouvaient bien avoir souffert du temps. Après avoir parcouru l'abbaye du haut en bas, il produisit un plan pour élever de nouveaux bâtiments d'une construction plus correcte et pour jeter les anciens à bas; ce qu'il appelait une restaura lion.

LIX4 — La dépense serait une bagatelle, quelques milliers de livres sterling ! — c'est l'éternelle chanson des entrepreneurs. — Cet argent serait bien employé à faire élever un édifice non moins sublime que solide par lequel lord Henry perpétuerait la gloire de son bon goût; — ce serait l'admiration des siècles : une conception gothique exécutée en argent anglais *.

LX. — Il y avait deux hommes de loi très-occupés d'une hypothèque que lord Henry désirait trouver pour une nouvelle acquisition, et de deux procès, dont l'un au sujet d'une redevance, et l'autre à propos d'une dîme. — Les dîmes sont très-certainement les torches de la discorde qui échauffent la religion jusqu'à ce

* Ausu Romano, œre Veneto. C'est l'inscription (et bien placée cette fois) qu'on trouve sur les murs élevés entre l'Adriatique et Venise. Ces murs avaient été un ouvrage de la république vénitienne; l'inscription, je crois, est impériale et de Napoléon Ier. Il est temps de lui continuer ce titre. — Il y en aura un second un jour ou l'autre. « Spes altéra mundi. » S'il vit, qu'il ne trompe pas cet espoir comme son père. Dans tous les cas il vaut mieux lui que des imbéciles. Un glorieux champ lui est réservé s'il sait le cultiver. b.

Napoléon, duc de Reichstadt, est mort à Vienne en 1834. La mort du Fils de l'homme a trompé bien des prophètes. l. e.

qu'elle ait jeté son gage de combat, et déchaîné les squires * contre les églises 2.

Il y avait un bœuf et un pourceau primés, avec un laboureur, car lord Henry tenait une espèce d'exposition sabine 3.

LXI. — Il y avait deux braconniers pris dans une trappe d'acier, et prêts à partir pour une prison qui devait être pour eux un séjour de convalescence.

Il y avait une villageoise en coiffe étroite et en manteau écarlate (je hais ce spectacle, depuis — depuis — depuis — que dans ma jeunesse j'eus aussi une triste mésaventure ; — mais heureusement j'ai depuis lors payé peu de dommages à la paroisse4) ; ce manteau écarlate, hélas ! ouvert avec rigueur, offre le problème d'une double personne.

LXII. — Un dévidoir dans une bouteille est un mystère : on ne saurait dire comment il y est entré ni comment il en sortira; je laisse donc cette autre pièce d'histoire naturelle à ceux qui aiment à deviner les énigmes ; je me contente de dire que lord Henry était juge de paix (non pas pour le consistoire), et que Scout le constable, sous la bannière d'un warrant 5, avait surpris cette braconnière sur les terres de la nature.

LXIII. — Or, les juges de paix sont les juges de toutes sortes de méfaits, et les gardiens du gibier et de la morale du pays contre les caprices de ceux qui

i Gentilshommes de campagne. a. p.

2 Y conjure you, by thaï which you profess,

(Howe'er you corne to know it) answer me : Thuugh ye untie the winds, and bid them fîght Against the churches. Macbeth.

s Exposition agricole : ferme sabine, etc. a. p.

* Le père d'u:i enfant illégitime est obligé, s'il est découvert, de payer une somme à la paroisse pour son entretien. a. p.

s Mandat d'arrêt, etc. a. p.

ne sont pas pourvus d'une licence. Après les dîmes et les baux à ferme, ce sont les articles les plus difficiles à améliorer. La conservation des perdrix et des jolies filles embarrasse les plus habiles.juges de paix1.

LXIV. — La prévenue était extrêmement pâle, — pâle comme si un fard lui prêtait cette couleur ; ses joues étant naturellement rouges, comme, parmi les dames de plus haut parage, les moins basanées sont naturellement pâles, du moins quand elles viennent de se lever. Peut-être était-elle honteuse de paraître fragile ! — Pauvre créature ! car elle était née et élevée dans la campagne, et dans son immoralité elle ne savait que pâlir. — Rougir est réservé aux femmes de qualité.

LXV. — Ses yeux noirs, brillants, baissés, et cependant espiègles, étaient humides d'une grosse larme que par moments la pauvre fille aurait voulu essuyer; car ce n'était pas une pleureuse sentimentale qui fait parade de sa sensibilité, elle n'était pas assez insolente pour se moquer des moqueurs ; mais tremblante elle attendait avec patience que son interrogatoire commençât.

LXVI. — On pense bien que chacun de ces groupes était à part, et tous assez loin du joyeux salon des dames; les hommes de loi étaient dans le cabinet; le pourceau, le laboureur, les braconniers, en plein air; les nouveaux venus de la ville, savoir, l'architecte et l'homme au tableau, étaient tous deux (comme un général écrivant ses dépêches) très -occupés de leur affaire respective et s'enthousiasmant de leurs idées brillantes.

* Voyez l'histoire de la jeunesse de Tom-Jones : Fielding a peint en grand maître la vie des squires anglais dont lord Byron nous donne ici une spirituelle esquisse. a. p.

LXVII. — Mais cette pauvre fille était abandonnée dans la grande salle, tandis que Scout, gardien parois-, sial des êtres fragiles, humait un grand pot de double^ bière (il détestait le liquide appelé petite bière). Elle attendait que la justice eût le temps de s'occuper de son généreux office, et de nommer (chose assez embarrassante pour la plupart des vierges) — le père d'un enfant.

LXVIII. — Vous voyez que lord Henry, au milieu de ses chiens et de ses chevaux, avait assez d'occupation. Il y avait aussi un vrai remue-ménage et de grands apprêts dans la cuisine, parce que ceux qui possèdent dans les comtés de grandes fortunes territoriales sont obligés, d'après leur rang, d'avoir « des jours publics », destinés à des libations générales, quoiqu'ils ne tiennent pas précisément ce qu'on appelle « maison ouverte. »

LXIX. — Une fois la semaine, ou tous les quinze jours, sans être invités (je traduis ainsi une invitation générale), tous les gentlemen du canton, esquires ou knights *, peuvent arriver sans cartes, s'asseoir, s'attabler, se régaler de bons vins avec des convives du beau monde, et parler des élections, qui sont le canal par lequel ils arrivent chez leurs supérieurs.

LXX. — Lord Henry était un grand entrepreneur d'élections ; mais son zèle inépuisable et les rivalités locales lui coûtaient cher, parce que son voisin, le comte écossais de Giffgabbit, avait de l'influence dans la même sphère, et un fils, l'honorable Dick Dicedrabbit, qui était membre pour « l'autre intérêt 2 » (ce qui

i Knighl, chevalier (non baronnet); esquive écuyer : ce dernier titre est tombé en quelque sorte dans le domaine public; le prend qui veut, etc. a. p.

* The olher interest, expression consacrée : l'autre parti, a. p.

veut dire l'intérêt personnel, dans une opinion différente).

LXXI. — Courtois et circonspect dans son comté, lord Henry était l'ami de tout le monde, rendait aux uns des politesses, rendait aux autres des services, et à tous faisait des promesses. Ce dernier article commençait à monter fort haut, lord Henry n'en calculait jamais la somme totale ; mais fidèle à sa promesse avec ceux-ci, y manquant avec ceux-là, sa parole avait la même valeur que celle d'un autre.

LXXII. — Ami de la liberté et des francs-tenanciers, — non moins ami pourtant du ministère, — il gardait un juste milieu entre l'amour des places et le patriotisme. — Forcé, disait-il, par la volonté de son souverain (tout indigne qu'il en était, ajoutait-il avec modestie quand il parlait à des séditieux railleurs), forcé de jouir de quelques sinécures, il eût voulu les voir abolies, si ce n'était le risque de détruire avec les sinécures tout l'édifice des lois.

LXX1II. — Il était « libre de confesser » (d'où vient cette phrase ? — est-elle anglaise ? non ; — elle est seulement parlementaire) que l'esprit d'innovation avait fait de nos jours plus de progrès que pendant le dernier siècle. Il eût été fâché de marcher à la gloire par un chemin factieux, quoique prêt à risquer beaucoup pour le bien public. Quant à sa place, tout ce qu'il en pouvait dire, c'était que la peine était plus grande que les profits.

LXXIV. — Le ciel et ses amis savaient que la vie privée avait toujours été sa seule ambition ; mais pouvait-il abandonner son roi dans les temps critiques qui menaçaient la patrie d'une ruine complète, et lorsque des démagogues armés de couteaux tentaient de trancher, par un coup infernal, le nœud gordien ou geor-

gien * qui unit les communes, les lords et les rois ?

LXXV. — Ah ! plutôt les défendre jusqu'à la dernière extrémité ! — Plutôt garder sa place jusqu'à ce qu'il fût désappointé ou renvoyé : il se souciait peu des émoluments ; — que d'autres y songent ! mais si jamais il venait un jour où les places n'existeraient plus, l'Angleterre aurait à en gémir ; — comment subsisterait-elle sans places ? — Or, expliquez cela si vous pouvez : — lord Henry était fier du nom d'Anglais.

LXXVI. — Il était aussi indépendant, — oui , et beaucoup plus — que ceux dont on ne payait pas l'indépendance ; comme les soldats enrôlés et les — shores 2 publiques ont dans leur métier une vraie supériorité sur les troupes irrégulières du carnage et de la débauche. C'est ainsi que tous les hommes d'État sont aussi empressés à prouver leur orgueil envers la populace , que les laquais envers un mendiant.

LXXVII. — Excepté la dernière stance, voilà ce que disait et ce que pensait lord Henry. — Je n'en dis pas davantage, — j'en ai trop dit; car chacun de nous a entendu réclamer du haut des hustings3, ou a lu dans une brochure, de semblables prétentions à l'indépendance exposées par le candidat officiel. Je me tais sur ce sujet ; — la cloche du dîner sonne, le bénédicité est dit ; — j'aurais dû le chanter.

LXXVIII. — Mais j'arrive trop tard, il faut donc que je m'amuse. Il s'agissait d'un grand banquet du genre de ceux dont l'antique Albion était fière ; — comme si la gloutonnerie était un beau titre de gloire. Mais c'était ici un jour public et un festin public : il y avait

i De Georges III. a. p.

s Shores esL ici pour whores : filles publiques, etc.

* C'est la tribune aux harangues des élections. A. P.

foule et ennui, des hôtes échauffés et des plats froids ; abondance, cérémonie, peu de gaieté, chacun hors de sa sphère.

LXXIX. — Les squires se montraient familièrement cérémonieux, les lords et les ladys affables avec orgueil, les domestiques eux-mêmes embarrassés pour servir ; — insolents naguère et dédaigneux, ils avaient comme leurs maîtres la plus grande peur d'offenser. La moindre faute contre la courtoisie pouvait coûter aux maîtres et aux valets... leur places.

LXXX. — Il y avait à table de grands chasseurs dont les chiens courants ne se trompèrent jamais, et qui étaient possesseurs de lévriers ardents et agiles ; il y avait de ces chasseurs au tir, véritables septembriseurs, toujours levés de grand matin, et les derniers à laisser la pauvre perdrix dans le chaume des sillons. Il y avait des membres corpulents de l'Église, percepteurs de dîmes , faiseurs de bons mariages, et plusieurs d'entre eux chantant moins de psaumes que de joyeux refrains.

LXXXI. — Il y avait aussi des plaisants campagnards, — et quelques exilés de la ville, hélas ! forcés d'admirer le gazon au lieu du trottoir, et de se lever à neuf heures et non à onze heures sonnées. Il m'arriva ce jour-là d'être assis à côté de ce fils assommant du ciel, le très-puissant vicaire Peter Pith », le plus bruyant des beaux-esprits qui aient jamais assourdi mon oreille.

LXXXII. — Je l'avais connu dans sa vie la plus joyeuse de Londres, brillant dîneur en ville, quoiqu'il ne fût encore qu'un desservant de paroisse; il n'y avait pas un de ses bons mots qui n'obtînt sa récompense

• Demande. N'est-ce pas Sydney Smith, fauteur des Lettres de Pierre Plimby? Le compositeur.

jusqu'à ce que les honneurs ecclésiastiques lui fussent sûrement acquis : (ô Providence ! combien tes voies sont merveilleuses ! qui supposerait que les dons quelquefois endurcissent le cœur?) Peter Pith obtint, pour exorciser le démon qui plane sur Lincoln, un bon vicariat dans la partie marécageuse du comté, où il n'eut plus à songer à rien.

LXXXIII. — Ses bons mots étaient des sermons, ses sermons des bons mots. Mais bons mots et sermons furent perdus dans les marais ; car l'esprit n'a pas beaucoup de partisans parmi les paroissiens d'une contrée marécageuse. Le joyeux bon mot ou l'heureuse mystification ne fut ni accueillie par de bons vivants ni sténographiée ; le pauvre prêtre fut réduit au sens commun, ou à de grossiers et longs efforts pour faire naître un gros rire sur les visages épais de la paroisse.

LXXXIV. — H y a une différence, dit la chanson, entre un mendiant et une reine *, — ou cette différence a existé du moins (car naguère nous avons vu une reine la plus maltraitée des deux2; — mais nous ne voulons rien dire des aflaires d'Etat). — Il y a une différence entre un évêque et un doyen; — comme entre la vaisselle d'argent et le vase de terre ; le roastbeef d'Angleterre et le brouet noir de Sparte; — et cependant de grands héro sont été nourris de l'un et de l'autre.

LXXXV. — Mais, de toutes les différences de la nature, aucune, après tout, n'est plus grande que celle qui existe entre la ville et la campagne ; or, la ville mérite la préférence aux yeux de ceux qui, ayant peu de

» There's a différence between a beggar and a queen And TU tell you the reason why

A queen does not swagger, nor get drunk like a beggar Nor be half so merry as I, etc.

* La reine d'Angleterre, femme de Georges IV. A. p.

ressources en eux-mêmes, ne pensent, n'agissent ou ne sentent que d'après quelque plan d'intérêt personnel ou d'ambition, — sentiments qui appartiennent à toutes les classes.

LXXXVI. — Mais « en avant ! » les amours légers languissent dans de longs festins et au milieu de trop nombreux convives, quoiqu'un petit repas n'excite que davantage à aimer; Bacchus et Cérès étant, comme nous le savons depuis l'école, très-liés avec Vénus â qui leur doit l'invention du Champagne et des truffes ; la tempérance plaît à Vénus, mais un long jeûne la chagrine.

LXXXVII. — L'ennui présida au dîner de ce jour. Juan se plaça sans trop savoir où, confus au milieu de la confusion générale, distrait et assis comme s'il était cloué sur sa chaise. Malgré le choc bruyant des couteaux et des fourchettes, il semblait ne rien voir de ce qui se passait, jusqu'à ce qu'un voisin exprima pour la seconde fois, avec un gémissement, le désir démanger une nageoire de poisson.

LXXXVIII. — A la troisième fois Juan tressaillit; et, remarquant qu'autour de lui les sourires se changeaient en grimaces, il rougit, et se pressant, — car rien ne trouble un homme sensé comme le rire d'un sot, — il fit une terrible brèche au poisson, et, avant de revenir à lui-même, il avait servi à son voisin la moitié d'un turbot.

LXXXIX. — La méprise n'était pas mauvaise vu que le suppliant voisin était un amateur; mais d'autres à qui il ne restait à peine que le tiers du plat se fâchèrent — comme de raison; ils s'étonnèrent qu'un jeune homme si maladroit fût toléré à la table de lord Henry :

s Sine Cerere et Baccho friget Venus.

XU. 35

aussi cette circonstance et celle de n'avoir pas su à combien l'avoine avait été cotée au dernier marché firent perdre trois votes à milord.

XG. — Ces gens-là ignoraient (ou ils s'en seraient peu souciés) que Juan avait vu un esprit la nuit précédente ; apparition qui n'était guère en harmonie avec une société occupée de la matière, et si matérielle, qu'on ne savait ce qui devait le plus surprendre de deux choses : — savoir (la question est un peu drôle), comment de pareils corps pouvaient avoir des âmes, ou comment des âmes pouvaient avoir de pareils corps.

XGI. — Mais ce qui troubla Juan plus encore que le sourire ou l'air étonné de tous les squires et de toutes les squiresses, d'autant plus ébahies de sa distraction qu'il avait été vanté pour sa vivacité parmi les belles, même dans le cercle étroit des campagnards voisins (car les petites choses sur le domaine de milord devenaient un sujet très-important d'entretien chez d'autres moins grands que lui) ;

XCII. — Ce qui le troubla plus encore, dis-je, ce lut qu'il surprit les yeux d'Aurora fixés sur lui, et quelque chose comme un sourire sur ses lèvres. Or, il prit cela très-mal. Le sourire de ceux qui sourient rarement fait supposer un motif très-puissant ; et dans ce sourire d'Aurora il n'y avait rien pour éveiller l'espérance ou l'amour ; il n'y avait, dis-je, aucune trace de ces pièges que quelques personnes prétendent reconnaître dans le sourire des dames.

XCIII. — C'était un simple sourire de contemplation, exprimant un mélange de surprise et de compassion. Juan devint rouge de dépit ; ce qui n'était ni sage ni adroit, puisqu'il avait obtenu du moins l'attention d'Aurora, premier avant-poste de la citadelle. — Juan au-

rait dû le savoir ; mais l'esprit de la nuit précédente avait mis toute sa pénétration en défaut.

XGIV. — Aurora, ce qui n'était pas bon signe, ne rougit pas à son tour et ne parut pas embarrassée ;

— au contraire, — son front resta comme d'habitude,

— calme mais non sérieux, — et son regard se détourna sans se baisser ; elle pâlit un peu : — pourquoi? — d'intérêt? Je ne sais; mais son teint n'était jamais très-vif; — faiblement animé par moments, il est vrai, — et toujours transparent comme les mers profondes avec une atmosphère pure.

XGV. — Mais Adeline, occupée ce jour- là par la gloire, veillait à tout, charmait tout le monde, et se montrait prévenante pour tous les consommateurs de poisson, de volaille et de gibier ; elle réunissait la dignité à la grâce, comme doivent faire, surtout à la fin de la sixième année *, toutes les dames dont le but est de conduire à bon port, à travers les écueils d'une réélection, leur lîls, leur mari ou un parent.

XGVI. — Quoique ce fût, après tout, une chose convenable et d'usage, — Juan, quand il remarqua Adeline jouant son grand rôle avec tant d'aisance, et trahissant seulement parfois son âme par un regard à peine perceptible (de fatigue ou de dédain), Juan commença à douter que les perfections d' Adeline fussent toutes réelles :

XGVII. — Tant elle jouait bien tous les rôles tour à tour ! — Elle avait cette versatilité que beaucoup de personnes prennent pour un manque de cœur ; — on se trompe : — c'est tout simplement ce qui s'appelle

* À cause du renouvellement septennal de la chambre des communes. A. p.

mobilité *, un effet de tempérament et non de l'art, malgré l'apparence. C'est à la fois fausseté et vérité ; car certes ils sont sincères ceux qui cèdent à l'impulsion de la circonstance présente.

XGVIII. — C'est ce qui fait vos acteurs, vos artistes, vos romanciers, — vos héros quelquefois, mais vos sages, jamais; vos poètes, vos diplomates, vos danseurs; c'est rarement une preuve de grandeur d'âme, — mais souvent de talent ; nous devons à cela la plupart des orateurs, mais très-peu de financiers, quoique tous les chanceliers de l'échiquier s'efforcent depuis quelques années de s'affranchir des règles de Cocker, et deviennent tout à fait figurés avec leurs figures numériques 2.

XGIX. — Ce sont les poètes de l'arithmétique qui, s'ils ne prouvent pas que deux et deux font cinq, comme ils le voudraient prouver tout doucement, nous ont convaincus que quatre ne vaut que trois, jugeant par ce qu'ils prennent et par ce qu'ils payent. La mer sans fond de l'amortissement et des liquidations si peu liquides n'absorde nullement la dette, mais elle absorde tout ce qu'elle reçoit.

C. — Pendant qu'Adeline prodiguait ses grâces et ses prévenances, la belle Fitz-Fulke semblait tout à fait à l'aise ; trop bien élevée pour rire au nez des gens, ses yeux bleus saisissaient d'un regard les ridicules

* En français mobilité. Je ne suis pas sûr que ce mot de mobility soit anglais; il exprime une qualité plus propre à certains climats, quoique souvent très-commune parmi nous. On peut le définir, une excessive susceptibilité d'impressions immédiates, sans perdre la mémoire du passé ; attribut funeste pour qui le possède.

* And grow quite figurative with their figures.

Et deviennent tout à fait métaphoriques avec leurs chiffres. Le mot figure signifie chiffre aussi bien que figure. Coker est l'auteur d'un traité d'arithmétique. a. p.

de chaque convive. — Les ridicules sont comme le miel récolté par vos abeilles de la mode, et destiné par elles à un malicieux usage. — C'était pour le moment l'occupation charitable de la duchesse.

CI. — Cependant le jour finit comme tous les jours finissent; le soir s'écoula aussi, et le café fut servi. — On annonça les voitures; les dames se levèrent, et sortirent en saluant comme silue une provinciale. Leurs dociles écuyers firent comme elles, après les révérences les plus gauches, charmés de leur dîner, de leur hôte, et surtout de lady Adeline.

CIL — Les uns vantèrent sa beauté, les autres sa grâce exquise, et sa politesse aimable dont la sincérité se faisait voir dans tous les traits de son visage radieux de franchise. Oui, elle était bien digne de son haut rang ! Personne ne pouvait lui envier son bonheur; — et puis, sa parure! — quelle belle simplicité! que sa taille était drapée avec une félicité curieuse f !

GUI. — Pendant ce temps-là, Adeline se montrait digne de leurs éloges, par le dédommagement impartial qu'elle prenait de tous ses soins empressés et de toutes ses phrases : elle s'indemnisait dans une conversation très-édifiante sur la tournure, les visages, les familles, les petits parents, les femmes hideuses, les costumes et la coiffure de ses convives.

G1V. — Il est vrai qu' Adeline parla peu ; — et ce fut le reste de la compagnie qui lança une épigramme universelle ; mais c'était elle qui l'avait amenée ; semblables aux faibles compliments d'Addison si fu-

» Curiosa félicitas. Petrontus arbiter

« Damn with famt praise, as sent with civil leer, And, without sneering, teach the rest to sneer. » Pope on Addison.

nestes aux succès, les compliments d'Adeline ne s'accordaient que trop bien avec chaque bon mot, comme la musique accompagne un mélodrame. Quelle douce tâche de protéger un ami absent! Je ne demande qu'une chose aux miens : savoir, de ne pas me défendre.

GV. — Deux personnes seules faisaient exception, et ne prenaient pas part à ces vives escarmouches d'esprit contre les absents : la première c'était Aurora avec son air pur et serein; — la seconde, Juan, qui, en général, n'était pas le dernier à lancer quelques saillies sur ce qu'il avait ouï ou vu; mais, cette fois, silencieux, privé de sa bonne humeur, vainement il entendait les autres rire et railler, il ne se mêla d'aucune de leurs plaisanteries.

CVI. — Il est vrai qu'il crut voir qu* Aurora approuvait son silence ; peut-être le prit-elle pour cette charité que nous devons aux absents, mais dont nous ne leur tenons que rarement compte; — et peut-être elle ne voulut pas approfondir pour savoir si elle l'interprétait dans son vrai sens. Mais don Juan, silencieux dans son coin, et observant peu dans sa rêverie, observa cependant ce qui pouvait lui faire le plus de plaisir.

GVII. — Le fantôme du moins l'avait bien servi en le rendant silencieux comme un fantôme, si, par suite de cette apparition, il obtint l'estime de la personne dont l'estime était la plus précieuse à ses yeux. Certainement Aurora avait fait renaître en lui un sentiment qu'il avait presque oublié ; sentiment peut-être idéal, mais si divin que je dois le croire réel.

GVIII. — Ce sentiment c'est le désir de ce qui est beau et d'un temps meilleur ; c'est un espoir indéfini, et la céleste ignorance de ce qu'on appelle le monde et les secrets du monde : heureux moments où nous

puisons plus de joie dans un coup d'œil que dans toutes les satisfactions de l'orgueil et de la gloire! Gloire, orgueil! vous enflammez l'homme, mais vous ne pouvez enchanter son cœur et lui donner une nouvelle existence dans le sein d'un autre lui-même.

CIX. — Quel est l'être doué de mémoire, ou qui a eu jadis un cœur, qui ne voudrait soupirer Aï aï ràv Kurepeïav * ! Hélas ! son astre s'éclipsera comme celui de Diane; après un rayon évanoui, un autre s'évanouit encore, comme les ans succèdent aux ans. Anacréon seul put fixer un myrte toujours vert autour du dard non émoussé d'Éros2; mais, malgré tous les tours que tu nous joues, nous te respectons encore, Venus, aima genitrix*.

CX. — Rempli de sentiments qui étaient sublimes comme les vagues suspendues entre le monde et les cieux, don Juan, quand arriva l'heure du silence, se retira dans sa chambre, mais pour s'attrister plutôt que pour y chercher le sommeil. Au lieu de pavots, des saules ombrageaient sa couche ; il rêva, se complaisant dans ces pensées douces et amères à la fois qui bannissent le sommeil, font sourire les âmes vénales, et pleurer les jeunes gens.

GXI. — La nuit fut semblable à celle de la veille : Juan était déshabillé, ne gardant que sa robe de chambre, véritable déshabillé; il était complètement « sans culotte » et sans veste ; bref, il ne pouvait guère être moins vêtu ; mais, craignant son visiteur fantastique, il s'assit avec des idées difficiles à exprimer pour ceux

* A la Vénus physique : la sensuelle Cythérée. A. P. 2 L'Amour, d'où l'épithète d'erotique. a. p.

* Genitrix hominum, divumque voluptas, Aima Venus.

Lucrèce, de Nalura rerum, lib . I.

qui n'ont pas eu de semblables visites, il attendit les nouvelles opérations du fantôme.

GXII. — Il n'attendit pas en vain. — Chut ! qu'est ceci? — je vois — je vois... — Ah non! ce n'est pas

— cependant c'est... — ô Dieu! c'est le — le — le...

— bah! le chat! Que le diable emporte son pas furtif qni ressemble tant aux palpitations mystiques, ou à la marche sur la pointe du pied d'une miss amoureuse se glissant pour la première fois vers un rendez-vous, et craignant les chastes échos de son soulier.

GXIII. — Encore! — qu'est-ce? le vent? non, non.

— Cette fois, c'est bien le moine noir, avec son pas régulier comme des rimes ou plus régulier encore (de la façon dont on rime aujourd'hui) ; — à travers les ombres de la nuit, à cette heure de sommeil, où le monde est entouré d'étoiles comme d'une ceinture parsemée de diamants, — le moine apparut, — et vint glacer le sang de Juan.

CXIV. — Juan distingua un bruit semblable au passage des doigts humides sur un cristal qui nous agace les dents * : ce bruit, par moments, ressemblait encore à la chute des gouttes de pluie dont le son fait l'effet d'une eau très-surnaturelle. Juan frémit, car Y immatérialisme est une affaire sérieuse ; si bien que ceux dont la foi est la plus vive sur l'immortalité des âmes évitent un tête-à-tête avec ces mêmes âmes.

CXV. — Ses yeux étaient-ils ouverts? Oui! et sa bouche aussi : la surprise produit cet effet. Elle rend muet en laissant l'issue d'où s'échappent les paroles aussi grande ouverte que si un torrent d'éloquence

» Voyez l'histoire de l'apparition du fantôme de l'oncle du prince de Saxe, évoqué par Schroepfer.

Karl — karl — was wolst du mit mi«r.

allait en découler. — D'écho en écho le bruit s'approchait ; bruit terrible pour une oreille mortelle ! Les yeux de Juan étaient ouverts, et, comme nous l'avons déjà dit, sa bouche l'était aussi : qu'est-ce qui s'ouvrit ensuite? — la porte.

GXVI. — Elle s'ouvrit avec un cri infernal comme celle de l'enfer :

« Lasciate ogni speranza, voi che entrate*.

Le gond sembla parler avec un son aussi dur que ces mots du Dante ou que cette stance-ci ; ou, — mais tous les mots sont imparfaits dans de pareils sujets. Une ombre seule suffit pour effrayer un héros. — Qu'est-ce qu'une substance auprès d'un esprit? — ou comment se fait-il que la matière tremble de s'en approcher ?

GXVIT. — La porte s'ouvrit dans toute sa largeur, non pas très-vivement, — mais par un mouvement calme et ferme, comme s'ouvrent les ailes des mouettes ; puis elle revint sur elle-même, mais sans se fermer, restant entr'ouverte, et laissant parvenir une partie des ombres jusqu'à la lumière qui partait encore des flambeaux de Juan, car il en avait deux ; et sur le seuil, obscurcissant l'obscurité 2, parut le moine noir avec son capuchon.

GXVIII. — Don Juan tressaillit, comme la nuit précédente : mais, las de tressaillir, il commença bientôt à penser qu'il s'était mépris, et à être honteux d'une telle méprise; son propre esprit se réveilla en lui et bannit son tremblement physique, en lui faisant com-

* Dante, Inferno.

* Darkening darkness.

prendre qu'une âme et un corps, après tout, étaient de force contre une âme sans corps.

LXIX. — Sa peur devint du dépit, son dépit devint colère; il se leva, s'avança, — et l'ombre battit en retraite : mais Juan, impatient de pénétrer la vérité, la suivit ; son sang n'étant plus glacé, s'échauffa, et il résolut de pousser à bout le fantôme, au risque d'être vaincu par lui. — Le fantôme s'arrête, menace, puis se retire jusqu'à la muraille, où il se tient immobile.

GXX. — Juan étendit un bras ; — puissances éternelles ! il ne toucha ni âme ni corps, mais la muraille qu?éclairaient les rayons argentés de la lune, nuancés par les sculptures antiques de la boiserie ; il frissonna comme frissonne sans doute l'homme le plus brave quand il ne peut expliquer ce qui l'effraye. Qu'il est singulier que la non-entité d'un seul revenant cause plus de peur que l'identité d'une armée entière * !

GXXI. — L'ombre demeurait ; ses yeux bleus brillaient, et avec assez de vivacité pour des yeux de mort. Le tombeau avait encore épargné une chose assez agréable, car le fantôme avait une respiration fort douce ; une boucle de cheveux échappée de dessous le capuchon prouvait qu'il avait été blond ; et la lune se dépouillant d'un nuage fugitif fît apercevoir à Juan des lèvres vermeilles avec deux rangs de perles.

GXXII. — Embarrassé, mais toujours curieux, Juan étendit son autre bras ; merveille sur merveille ! il saisit un sein dur, mais qui palpitait comme s'il cachait un cœur ému ; il s'aperçut, comme tant d'au-

i Shadows to night, etc.

Ces vers du Richard III de Shakspeare ont été déjà cités en note.

très, après une épreuve réitérée, qu'il avait commis d'abord une sotte bévue en touchant, dans son trouble, la muraille, au lieu de ce qu'il avait voulu atteindre.

CXXIII. — Le fantôme, si fantôme il y avait, parut être une bonne âme comme jamais on n'en vit sous un saint capuchon. Un menton à fossette, un cou d'ivoire, se révélèrent comme quelque chose de très-charnel ; — le froc noir tomba avec le capuchon, et laissa voir, — hélas ! faut-il le dire ? — la taifle voluptueuse du fantôme de Sa Grâce folâtre la duchesse — Fitz-Fulke * !

t Si la mort n'avait surpris lord Byron, son intention était de continuer Don Juan jusqu'au chant 150e. Ce chiffre était une plaisanterie, « mais, disait-il, les sujets ne manqueront pas, je veux conduire mon héros en France, et puis en Grèce où je fus moimême; comédie et tragédie, j'ai de quoi rendre mon poëme aussi varié que possible. » A. p.

mai irvru

Page 1