‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 1 sur 67 · FIANCÉE D'ABYDOS · texte numérisé non relu

FIANCÉE D'ABYDOS

CHANT PREMIER

1. — Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes des actions de l'homme qui l'habite ; où la rage du vautour et l'amour de la tourterelle font naître tantôt des histoires mélancoliques, tantôt des récits de crimes ? Connaissez-vous la contrée du cèdre et de la vigne ; où les fleurs succèdent aux fleurs ; où le ciel est toujours brillant ; où les ailes légères du zéphir chargées de parfums se ralentissent fatiguées sur les jardins de Gui1 dans toute leur fraîcheur ; où le citronnier et l'olivier portent des fruits si beaux ; où la voix du rossignol n'est jamais muette ; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel, différentes entre elles, rivalisent de beauté ; où la pourpre ae l'Océan est d'une nuance si foncée; où les vierges sont douces comme les roses dont elles tressent des

* Le nom turc de la rose est gui*

guirlandes ; où tout est divin excepté le caractère de l'homme? — C'est le beau climat de l'Orient, c'est la terre du soleil. Comment peut-il éclairer de son sourire les actions de ses enfants M Ah! sombres comme l'adieu des amants sont les cœurs que renferment leurs seins, et les histoires qu'ils racontent "2.

IL — Entouré de maints vaillants esclaves, armés comme il convient aux braves et attendant les ordres de leur maître pour guider ses pas ou protéger son repos, le vieux Giaffir était assis dans son divan. Une pensée profonde se faisait remarquer dans l'œil du vieillard ; et, quoique le visage d'un musulman trahisse rarement à ceux qui l'observent le secret de son âme, habile qu'il est à tout cacher, excepté son indomptable orgueil, le front pensif et l'air réfléchi de Giaffir laissait deviner plus que de coutume ce qui l'agitait.

III. — « Qu'on se retire de cette salle ! » — Toute sa suite a disparu. — « Qu'on me fasse venir le chef de la garde du harem. » Il n'y a plus avec Giaffir que son fils unique, et le Nubien qui attend les ordres du Pacha. — « Haroun, aussitôt que la foule aura dépassé la porte extérieure (malheur à la tête de celui dont les yeux regarderaient les traits non voilés de ma Zuléika !), va chercher ma fille dans la tour qu'elle habite : dès cette heure sa destinée est fixée. Ne lui répète pas

i C'est ici une imitation de Goethe : Mignon, dans le roman de Wilhetm Meister, exprime ses regrets sur l'Italie dans des vers que madame de Staël appelle ravissants, et que tout le monde, dit-elle, sait par cœur en Allemagne : « Connais-tu cette terre où les citronniers fleurissent? etc., etc. » a. p.

2 Soûls made of fire, and children of the sun

With whom revenge is virtue.

Young's Revende.

a Ames de feu, enfants du soleil, pour qui la vengeance est une vertu. »

mes paroles, c'est de moi seul qu'elle doit apprendre son devoir î »

« Pacha, entendre c'est obéir! • C'est tout ce qu'un esclave doit répondre à un despote. Déjà Harouna pris le chemin de la tour ; mais ici le jeune Sélim rompt le silence qu'il avait gardé jusqu'alors. Après s'être incliné profondément selon l'usage, il baisse les yeux et parle avec douceur, en se tenant toujours debout aux pieds du Pacha; car le fils d'un musulman mourrait plutôt que d'oser s'asseoir devant son maître.

« 0 mon père ! lui dit-il, ne gronde point ma sœur ou son noir gardien ; car, si une faute a été commise, j'en suis seul coupable : que le regard de ta colère ne tombe que sur moi ! La matinée était si belle, que le sommeil pouvait être agréable aux vieillards ou aux voyageurs fatigués : à moi, non ; mais jouir seul des scènes magnifiques que m'offraient la terre et la mer ne pouvait me plaire. Quelle que soit mon humeur, je n'ai jamais pu aimer la solitude ; je suis donc allé réveiller Zuléika : tu sais que la porte du harem s'ouvre bien vite pour moi. Notre gardien n'était pas encore éveillé que déjà nous errions sous les allées de cyprès, où nos yeux s'emparaient de la terre, de la mer et du ciel. Là , nous sommes restés trop longtemps peutêtre, séduits par la lecture de l'histoire de Mejnoun iJ ou par une chanson du poëte Sadi, jusqu'à ce que le tambour2 qui annonce l'heure de ton divan m'ait rappelé mes devoirs et m'ait fait revenir à la hâte pour te saluer. Mais Zuléika se promène encore... ô mon père ! ne sois pas irrité... n'oublie pas que personne ne peut

1 Mejnoun et Léila sont les Roméo et Juliette de l'Orient. Sadi est le poëte moral de Perse.

2 En Turquie on bat le tambour au lever du soleil, à midi et le soir au crépuscule.

pénétrer dans ce bosquet secret, excepté les esclaves qui gardent la tour des femmes. »

IV. — « Fils d'un esclave, répond le Pacha, enfant d'une mère infidèle *, c'est en vain qu'un père se flatterait de rien voir en toi de ce qui convient à un homme. Quand ta main devrait lancer un javelot, bander un arc ou dompter un coursier, Grec de cœur, sinon de croyance, tu vas écouter le gazouillement des eaux ou voir épanouir les roses ! Ah ! que cet astre, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes yeux indolents, ne te communique-t-il une étincelle de son feu ! Tu verrais timidement le canon chrétien démolir ces créneaux, ou les Moscovites renverser les antiques murailles de Stamboul, et tu ne frapperais pas un seul coup pour combattre les chiens de Nazareth. Va, que ta main, plus faible que celle d'une femme, manie le fuseau et non le fer ! Pour toi, Haroun , cours vers ma fille; mais écoute... crains pour ta tête si Zuléika s'éloigne trop souvent... tu vois mon arc... il a une corde! »

V. — Aucun son ne sort de la bouche de Sélim, aucun du moins qui aille frapper l'oreille du vieux Giaffir. Mais chaque parole du Pacha, chacun de ses regards menaçants, lui perçait le cœur mieux que n'eût pu le faire une épée chrétienne.

« Fils d'un esclave! accusé de lâcheté! Ces outrages eussent coûté cher à un autre ! Fils d'un esclave ! — Et qui donc est mon père ? »

C'est ainsi que Sélim donnait carrière à ses sombres pensées ; et dans ses regards il y avait plus que de la colère... Il les détourne; mais Giaffir tressaille en examinant son fils : car il a vu dans ses yeux le terrible effet de ses reproches et une rébellion naissante.

* Infidèle à Mahomet, chrétienne. A, »

« Viens ici, jeune homme. — Quoi ! pas de réponse? — Je te connais, et j'apprécie ton mérite ; mais il est des actions que tu n'oserais encore entreprendre : si ta barbe était seulement plus touffue, si ta main avait plus de force et d'adresse, j'aimerais à te voir rompre une lance, et peut-être même contre la mienne. »

Giaffir avait prononcé ces paroles avec l'accent de l'ironie, et ses yeux regardaient fixement Sélim ; mais celui-ci rend coup d'œil pour coup d'œil, et soutient si fièrement les regards de son père, qu'il le force de baisser les yeux. Le vieillard n'ose pas s'avouer la cause de son embarras involontaire.

« J'ai peur qu'un jour, pensait-il en lui-même, ce jeune téméraire ne me cause des craintes plus sérieuses : je ne l'ai jamais aimé depuis sa naissance.. , Si ce n'était que son bras est peu redoutable, et qu'à peine oserait-il lutter avec l'antilope ou le faon timide, et encore moins se risquer dans ces combats où l'homme poursuit îa gloire au péril de sa vie... je me défierais de ce ton... de ce regard... et de ce sang si près du mien ! ce sang... il n'a pu m'entendre... c'en est assez ; désormais je l'observerai plus attentivement. C'est pour moi un Arabe *, ou un chrétien demandant quartier dans un combat. — Mais écoutons ! — j'entends la voix de Zuléika : cette voix frappe mon oreille comme les hymnes deshouris; c'est celle de l'enfant de mon choix. Oh ! elle m'est plus chère encore que sa mère; avec elle tout est espérance, et rien n'esta craindre. * Ma péri ! tu es toujours la bienvenue ici : aussi douce que peut l'être aux lèvres brûlantes du voyageur l'eau de la fontaine du désert, qui vient à

1 Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent le compliment au centuple) encore plus qu'ils ne haïssent les chrétiens.

temps l'arracher au trépas, telle tu parais à mes yeux impatients ; et les pèlerins dont la vie a été sauvée ne peuvent porter à la Mecque plus de vœux reconnaissants que je n'en adresse pour ta vie, moi qui t'ai bénie à ta naissance et qui te bénis encore aujourd'hui. »

VI. — Belle comme la première femme souriant à cet aimable et dangereux serpent, dont l'emblème était déjà gravé dans son cœur ; une fois séduite, et séduisant de plus en plus à son tour ; ravissante comme ces visions, hélas ! trop passagères, accordées au sommeil peuplé de fantômes, où se réfugie la douleur et où le cœur croit revoir dans un songe élyséen le cœur qu'il aimait jadis, et retrouve vivants dans le ciel ceux qu'il avait perdus sur la terre ; douce comme la mémoire d'une amante au tombeau ; pure comme la prière que l'enfance exhale : telle était la fille de ce dur et vieux Pacha. Giaffir l'accueillit avec des larmes, mais non des larmes de chagrin.

Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont insuffisants pour fixer une étincelle du céleste rayon de la beauté ? Qui ne le sent pas, jusqu'à ce que sa vue affaiblie et troublée par sa douce émotion, les couleurs changeantes de ses joues et son cœur oppressé, attestent la force, et la majesté de cette puissance aimable? Telle était Zuléika; ainsi brillaient autour d'elle les charmes inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués ; le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie l qui respirait sur sa figure ; et ce cœur

i Cette phrase a suscité plusieurs objections. Je ne veux point répondre à ce critique qui n'a pas de musique dans son âme; seulement je prierai le lecteur de se rappeler pendant dix secondes les traits de la femme qu'il estime la plus belle. Si alors il ne com prend pas tout ce que ma phrase n'exprime que faiblement, j'en serai fâché pour nous deux. Voyez le tome 111 de l'Allemagne, chap. x : dans cet ouvrage d'une femme supérieure à tous let

dont la douce influence harmoniait le tout ; ah ! son regard était lui-même une âme.

Ses bras gracieux étaient croisés avec modestie sur son sein naissant ; au premier mot de tendresse elle les étendit et les jeta au cou de son père, qui la bénissait en lui rendant ses caresses enfantines. En ce moment Giaffir se sentit prêt à renoncer à la résolution qu'il avait prise : non que son cœur, quoique sévère, vît dans l'hymen projeté autre chose que le bonheur pour sa fille; mais si l'affection l'enchaînait à elle, l'ambition aveugle brisait ce lien.

VII. — « Zuléika, aimable enfant, ce jour même doit te prouver combien ton père t'aime, puisque j'oublie la douleur de perdre celle qui m'est si chère pour lui dire d'habiter avec un autre. Un autre !... mais jamais, jamais guerrier plus vaillant ne parut dans la mêlée du combat. Enfants de Mahomet, nous tenons peu à la noblesse du sang ; mais la postérité de Carasman est restée toujours la même1, la famille la plus illustre parmi les bandes hardies de ces Timariotes dont la

écrivains de son sexe, dans ce siècle, et peut-êire dans tous les temps, vous trouverez un passage éloquent sur l'analogie (et la comparaison immédiate que fait naître celte analogie) de la peinture et de la musique. Or ce rapport n'est-il pas plus fort avec l'original qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? Après tout, c'est une de ces choses que Ton peut mieux sentir que décrire. Je suis sûr qu'il se trouvera toujours quelques personnes qui comprendront mon idée, ou du moins qui l'auraient comprise si elles avaient vu la figure dont l'harmonie parlante me l'a suggérée. En effet, cette idée ne vient pas de l'imagination, mais de la mémoire, ce miroir que le chagrin jette et brise, et dont les fragments ne lui laissent voir que la réflexion multipliée.

i Carasman-Oglou, ou Kara-Osman-Oglou, est le principal propriétaire en Turquie; il gouverne Magnésia. On appelle Timariotes les Turcs qui. par une espèce de droit féodal, possèdent des terres sous l'obligation de service. Ils servent comme spahis, et fournissent un nombre de soldats proportionné à l'étendue de leur territoire, et qui sont généralement employés dans la cavalerie,

ii 1.

bravoure sut conquérir et sait conserver leur pays. Mais c'est assez que celui que je te destine soit parent du bey Oglou, il ne faut pas même penser à son âge : je ne voudrais pas d'un enfant pour ton époux. Ta dot sera belle. Quand la puissance de mon gendre sera réunie à la mienne, nous pourrons mépriser les firmans de mort dont la seule vue fait trembler tous les sujets du Sultan ; et ses messagers apprendront quel destin est réservé au porteur d'un présent si funeste ', Tu connais maintenant la volonté de ton père : je viens de t' apprendre tout ce que ton sexe a besoin de savoir. C'était à moi qu'il appartenait de Renseigner l'obéissance ; ton époux saura l'enseigner l'amour. »

VIII. — La tête de la vierge se pencha en silence : si son œil était plein de larmes que sa sensibilité comprimée n'osa épancher ; si son visage rougit et pâlit tour à tour, quand les paroles rapides du Pacha traversèrent son oreille comme des traits acérés, pouvait-on y voir autre chose que des craintes virginales? Une larme est si belle dans l'œil de la beauté, que l'amour regrette presque de la sécher par un baiser : la rougeur est si douce sur le front de la pudeur, que la pitié elle-même ose à peine désirer qu'elle s'efface. Mais quoi qu'en pensât son père, il l'oublia bientôt ou n'y fit pas attention. Il frappa vl trois fois dans ses mains,

* Lorsqu'un Pacha est assez fort pour résister au Sultan, il fait étrangler le messager qui vient seul lui apporter le premier ordre de mort; souvent il y a cinq ou six de ces mess;ig*rs qui sont mis à mort par les ordres du Pacha révolté. Mais si au contraire le Pacha est faible ou fidèle, il s'incline, baise la signature du Sultan, et se laisse étrangler complaisamment. En 1810, on exposa sur La porte du sérail les tètes de plusieurs Pachas qui avaient subi un pareil sort, et entre autres celle du Pacha do Bagdad, brave jeune homme, qui, après une résistance désespérée, fut assassiné par trahison.

2 Les Turcs frappent dans leurs mains pour appeler les esclaves,

et demanda son cheval ; il déposa sa chibouque * ornée de pierreries, et, s'élançant bravement sur son coursier pour se rendre au pré, avec ses maugrabins2 et ses mamelouks, il partit au milieu de ses delhis3 pour voir maint exercice actif exécuté avec la lame affilée du sabre ou 'le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores veillèrent seuls aux portes massives du harem.

IX. — La tête de Sélim était appuyée sur sa main, ses regards erraient sur Tonde d'un bleu foncé qui coule et s'enfle paisiblement dans le détroit des Dardanelles. Mais il ne voit ni la mer ni la terre ; il ne remarque pas même les turbans de la garde du Pacha, qui dans la mêlée d'un combat simulé frappent un feutre plissé 4 qu'ils fendent habilement d'un coup de sabre; il ne regarde pas la troupe qui lance la javeline, n'entend point leurs ollahs 5 sauvages ; il ne pense qu'à la fille du vieux Giaffir.

ils n'aiment pas à dépenser inutilement leurs paroles, et n'ont point de sonnettes.

i La pipe s'appelle chibouque en Turquie. La pièce où s'applique la bouche est ordinairemeni faite d'ambre; celte pièce e quelquefois le fourneau lui-même sont ornés de pierres précieuses dans les pipes des Turcs% riches.

2 Les maugrabins sont des Mores mercenaires.

3 Les delhis sont les enfants perdus de la cavalerie. Ce sont toujours eux qui commencent l'attaque.

* Les Turcs se servent d'un feutre plissé pour s'exercer à la manœuvre du sabre. Il n'y a que les ormes du pays qui soient capables de le fendre d'un seul coup. Quelquefois on se sert pour le môme usage d'un turban très-dur. Le djerrid est un combat à la javeline émoussée, qui est très-animé et pittoresque.

s OUah, Allah il Allah : les mêmes cris que les poètes espagnols appellent leiles. Le son véritable est ollah; c'est une exclamation dont les Turcs sont un peu prodigues pour un peuple taciturne. Ils la répètent souvent à la chasse, pendant le jeu du djerrid, mais surtout dans les batailles. Leur vivacité dans les combats forme un contraste singulier avec la gravité qu'ils observent dans leurs appartements, en fumant Jaur pipe, et promenant les doigts sur les grains du comboloio.

X. — Aucun mot ne s'échappe du sein de Séiim ; un soupir exprime seul la pensée de Zuléika. Selim continue à regarder à travers le treillage delà fenêtre, pâle, muet, et tristement immobile. Zuléika fixe sur lui son regard, mais ce regard ne lui apprend que peu de choses : le chagrin de Selim égale le sien, mais n'est pas le même. Son cœur éprouve une plus douce flamme ; mais ce cœur alarmé ou plus timide l'empêche de parler , elle ne sait pourquoi. Cependant il faut qu'elle parle, mais par où commencer ?

« Il est étrange, se dit-elle, qu'il se détourne ainsi de moi ! ce n'est pas ainsi que nous étions ensemble auparavant, et ce n'est pas ainsi que nous devons nous séparer. »

Trois fois elle traverse lentement l'appartement ; son œil cherche celui de Sélim, il était toujours immobile. Elle saisit une urne remplie des parfums de l'atargul persan * , et répand la liqueur odorante sur le pavé de marbre et sur les lambris peints 2 de diverses couleurs : quelques gouttes que fait tomber la jeune fille en riant sur les habits brillants de Sélim, vont mouiller sa poitrine ; mais il y est insensible comme le marbre lui-même !

« Eh quoi ! encore sérieux et sombre ! — Ce ne peut pas être ! — 0 mon cher Sélim ! est-ce bien toi? »

Elle aperçoit un parterre des plus belles fleurs de l'Orient :

1 Atar-gul, l'essence de roses; celle de Perse est la plus estimée.

s En Turquie, dans les grandes maisons, les plafonds, les boiseries, ou plutôt les murs des appartements, sont revêtus d'une peinture qui représente toujours une vue de Constantinople. Les couleurs en sont très-vives, mais toutes les règles de la perspective y sont violées. Au-dessous on remarque des armes, des cimeterres dont l'arrangement est généralement élégant et pittoresque.

• Il les aimait autrefois : offertes par la main de Zuléika, elles pourront lui plaire encore. »

A peine cette idée enfantine est-elle exprimée, que la rose est cueillie ; le moment d'après voit Zuléika s'incliner aux pieds de Sélim.

« Cette fleur porte un message de Bulbul * pour calmer le chagrin de mon frère. Il prévient qu'il prolongera cette nuit pour Sélim son chant le plus doux ; et, quoique ses chants soient un peu mélancoliques, il essaiera pour cette fois une expression plus gaie, avec la timide espérance que ces nouveaux accents dissiperont les tristes pensées qui l'accablent !

XI. — « Mais quoi ! refuser ma pauvre fleur! vraiment je suis bien malheureuse ! ton front peut-il se baisser ainsi pour moi? Ne sais-tu plus qui t'aime ici plus que personne ? 0 Sélim, frère chéri et plus que chéri ! parle, est-ce moi que tu hais ? est-ce bien moi que tu hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein! Je t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles, et même les accents de mon rossignol supposé, ne peuvent réussir. Je savais que notre père était quelquefois sévère, mais j'avais encore à apprendre ceci de toi : je ne sais que trop qu'il ne t'aime point, mais l'amour du Zuléika est-il oublié? Ah! si je le croyais... le projet du Pacha... Ce parent du Bey de Carasman est peut-être quelqu'un de tes ennemis. S'il en est ainsi, je jure par le tombeau de la Mecque, si ce tombeau sacré ne repousse pas les vœux des femmes, quoiqu'il leur soit défendu de s'en approcher;

i On a beaucoup discuté pour savoir si le chant de cet amant de la rose est triste ou gai; les remarques de M. Fox ont provoqué quelques controverses savantes sur l'opinion que les anciens avaient à ce sujet. Je n'ose pas hasarder une conjecture, quoique bien disposé à Yerrare mallem, si M. Fox s'est trompé.

oui, je jure que sans ta volonté, sans ton libre consentement, le Sultan lui-même ne pourrait obtenir ma main. Crois-tu que je puisse m'éloigner de Sélim, et partager mon cœur avec un autre? Si je n'étais plus près de toi, qui serait ton amie, et qui serait mon guide? Le temps n'amènera jamais l'heure qui doit séparer mon âme de la tienne. Azraël ! lui-même, quand sortira de son carquois cette flèche terrible qui sépare tous les cœurs, Azraël réduira du moins les deux nôtres en une poussière inséparable. »

XII. — Selim vit, — il respire, — il se meut, — il recommence à sentir. .. Il relève la jeune fille agenouillée : son angoisse est passée, — son œil vif brille de ces pensées qui sont longtemps restées obscures dans son sein, — de ces pensées brûlantes, — qui éclatent dans son regard comme le fleuve naguère caché sous le rideau de ses saules, lorsqu'il se révèle soudain par la lumière de ses vagues. Gomme la foudre s'échappe dans les airs du sombre nuage qui l'enchaînait, la flamme de l'œil de Sélim étincelle à travers les longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre partant au son du clairon ; un lion éveillé par un limier imprudent ; un tyran appelé au combat par la pointe d'un poignard mal dirigé qui l'effleure à peine, — ne sont pas cloués soudain d'une vie plus convulsive que Sélim lorsqu'il entend ce serment qui vient de trahir un sentiment jusque-là comprimé *.

Maintenant, tu es à moi, à moi pour toujours, à moi pour la vie, et peut-être même au delà de la vie : oui, tu es à moi, et, quoique prononcé par toi seule, ce serment nous a liés l'un et l'autre. Va! tu as été aussi

* Azraël. C'est l'ange de la mort.

2 Celte dernière phrase peut, dans Je texte, s'appliquer à Sélim aussi bien qu'à Zuléika. a. v.

sage qu'aimante, ton serment a sauvé plus d'une tête ; mais pourquoi pâlir ? Une simple boucle de Zuléika mérite de moi plus que de la tendresse ; je ne voudrais pas blesser le dernier des cheveux qui ornent ton beau front, pour tous les trésors d'Istakar ]. Ce matin de sombres nuages m'entouraient, les reproches ont plu sur ma tête, et Giaffir m'a presque appelé lâche ; maintenant j'ai un motif d'être brave : le fils de son esclave négligée, — va, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est servi, — peut prouver, quelque peu disposé qu'il soit à se vanter, il peut prouver qu'il a un cœur, que ni ses paroles, ni ses actions, ne sauraient dompter. Son fils! en vérité! — Cependant, grâce à toi, peutêtre le suis-je, ou du moins le serai-je... Mais que notre vœu secret ne soit jusque-là connu que de nous.

» Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir cette main accordée malgré toi. Jamais un Musselin2 n'avait eu âme plus basse et richesses plus mal acquises. N'est-il pas né à Egripo 3 ? Israël ne pourrait nous montrer une race plus vile. Mais laissons cela, sachons garder notre sentiment, le temps révélera le reste. J'ai des partisans pour les jours du danger : ne pense pas que je sois ce que je parais ; j'ai des armes, des amis, et ma vengeance est prête. »

XIII. — » Ne pas penser que tu sois ce que tu parais! 0 mon Sélim! quel triste changement s'est opéré dans toi ! Ce matin tu étais si doux, si aimable ! et

* Les trésors des sultans préaclamites. (Voyez d'Herbelot, article Istakar.)

2 Le Musselin est un gouverneur premier en rang après le Pacha; le Waivode est le second, et l'Aga vient après le Waivode.

s Egripo; c'est ainsi que les Turcs appellent Négrepcnt. D'après le proverbe, les Turcs d'Égripo, les Juifs de Salomque, et les Grecs d'Athènes, sont les plus méchants de leurs nations respectives.

maintenant combien tu es différent de toi-même ! tu connaissais sûrement déjà ma tendresse ; elle ne saurait diminuer ni s'accroître ! Te voir, t'entendre et être toujours près de toi, c'est pour moi le bonheur. Je ne sais pourquoi je hais la nuit : peut-être est-ce parce que nous ne pouvons être ensemble que pendant le jour ; mais vivre avec toi et mourir avec toi, telle est l'espérance à laquelle je ne saurais renoncer ; baiser ton front, tes yeux, tes lèvres comme cela... et comme ceci... pas davantage... Mais, Allah ! tes lèvres sont de feu! Quelle fièvre s'est allumée dans tes veines? Je sens qu'elle s'est communiquée aux miennes, je sens du moins que mes joues sont brûlantes ! Adoucir tes souffrances, ou soigner ta santé, jouir de tes richesses sans les dissiper, et rester près de toi sans murmure, ou embellir presque ta pauvreté par mes sourires ; en un mot, faire tout, excepté fermer ton œil mourant, car je ne pourrais vivre pour le tenter, c'est à cela seul que mes pensées aspirent. Que puis-je faire de plus? Qu'exigeras-tu davantage?

» Mais apprends-moi, Sélim, pourquoi tant de mystère? Je n'en puis deviner la cause ; mais que cela soit puisque tu le juges nécessaire. Toutefois je ne te comprends pas, quand tu me parles d'armes et de partisans J'aurais voulu que Giaffir entendît le serment que j'ar. prononcé : son courroux ne pourrait me le faire révoquer ; mais sans doute mon père me laisserait libre. Qui pourrait trouver étrange que je veuille toujours être ce que j'ai toujours été? Quel autre que Séiim a vu Zuléika depuis le moment de sa naissance? Quel autre Zuléikaa-t-ellc recherché que toi qui partageas les jeux de son enfance, toi, le compagnon de sa solitude? Ces pensées chéries commencèrent avec mon existence : pourquoi ne pourrais-je plus les avouer aujourd'hui?

Quel changement est survenu pour m'obliger à cacher la vérité qui fit toujours mon orgueil et le tien? Nos lois, notre croyance, notre Dieu, nous défendent de regarder les étrangers ; mon cœur ne murmurera jamais contre cette loi du Prophète : non, je me trouve heureuse de ce décret ; il ne m'impose aucune privation, puisque jepuis te voir toujours près de moi. J'étais profondément affligée par la pensée de m'unir à quelqu'un que je n'aurais jamais vu : pourquoi ne le dirais-je pas à mon père ? pourquoi veux-tu m'obliger à le cacher? Je sais que le caractère hautain du Pacha ne Va jamais montré de la bienvaiilance. Il se met souvent en colère pour les motifs les plus légers. Fasse le ciel que tu ne lui en fournisses jamais de légitimes ! Je ne sais pourquoi la dissimulation me répugne. Serait-ce un crime de garder ainsi un secret? d'où viennent les angoisses que je ressens, quand je pense qu'il faut l'ensevelir dans mon cœur? 0 Sélim! il en est temps encore, explique-moi ce mystère, ne m'abandonne pas aux pensées de la crainte. 0 ciel ! j'aperçois le tchocadar * qui s'avance. Mon père revient ; je tremble maintenant de rencontrer ses regards. Ah! Sélim, ne peux-tu m'en dire la cause ? »

XIV. — » Zuléika, retourne à ton appartement : je puis rencontrer les regards de Giafflr sans être intimidé ; et je suis obligé de rester pour parler avec lui des firmans, des impôts, des levées et des autres affaires de l'Etat. On a reçu des nouvelles alarmantes des bords du Danuble ; notre Vizir perd les plus braves de ses soldats en poursuivant des succès dont tous les avantages tourneront au profit des Giaours : le Sultan

* Le tchocadar est un domestique qui précède un homme d'autorité.

a un moyen plus expéditif pour récompenser des triomphes si coûteux.

» Mais écoute : ce soir, quand le tambour du crépuscule aura appelé les soldats à prendre la nourriture et le repos, je me rendrai au lieu de la retraite, nous sortirons sans bruit du harem, et nous aurons la liberté d'errer pendant la nuit. Les murs de nos jardins sont escarpés ; personne ne peut les escalader pour écouter nos paroles ou abréger la durée de notre entrevue, et d'ailleurs, si quelqu'un osait s'y hasarder, j'ai une épée dont plusieurs téméraires ont déjà éprouvé la trempe. Tu apprendras enfin des secrets auxquels tu n'as pas pensé encore. Crois-moi, Zuléika, je ne dois pas être pour toi un objet de crainte ; tu sais que j'ai la clef du harem...

» — Moi, te craindre ! ô Sélim! tu ne m'avais jamais dit un mot semblable.

» — Ne perdons pas un moment ; pars, Zuléika ; j'ai une clef en ma possession : les gardes d'Haroun ont déjà reçu quelques récompenses, et ils en attendent encore davantage. Cette nuit, Zuléika, oui, cette nuit, tu apprendras mon histoire, tu connaîtras mes projets et mes craintes. Non, ma bien-aimée ! non, je ne suis point ce que je parais être. »

CHANT DEUXIEME

I. — Les vents soufflent avec violence sur les vagues de THellespont comme dans la nuit de tempête où l'Amour, qui aurait dû le protéger, oublia de sau-

ver le beau, le jeune, le brave Léandre, Tunique espoir de la fille de Sestos. Ah! lorsqu'il voyait briller dans le ciel le fanal que son amante allumait sur la tour, en vain le vent qui se levait, l'écume des brisants et les cris des oiseaux de mer, l'avertissaient de demeurer; en vain les nuages dans les airs, et les ondes au-dessous, par leurs signes et leur bruit, lui défendaient de partir : son œil ne voyait que ce phare de l'amour, la seule étoile qu'il aimât à saluer dans le ciel ; son oreille n'entendait que les chants de sa maîtresse. « 0 vagues, ne séparez pas longtemps deux amants.» Cette histoire est ancienne, mais l'amour peut encore inspirer à de jeunes cœurs le même courage et le même dévouement.

II. — Les vents soufflent avec violence, et la mer d'Hellé se soulève et roule ses vagues sombres ; les ombres tombantes de la nuit viennent couvrir ce champ ensanglanté en vain. Ce désert où s'élevait jadis l'orgueil du vieux Priam, et les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout s'évanouit... tout, excepté les rêves immortels qui charmaient le vieillard aveugle de l'île escarpée de Scio.

III. —Ah! cependant... (car j'ai vu ces lieux, mes pas ont foulé ces rivages sacrés, mes membres ont été portés par cette onde tumultueuse.. .J cependant, ô vieux poëte, puissé-je longtemps rêver et pleurer avec toi, parcourir ces antiques plaines, et croire que chaque terre de gazon contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces lieux réels se précipite encore ton t large Hellespont s1., que... IQuelestle cœur glacé qui oserait ici contredire ta muse ?

Homère a-t-il voulu appeler l'Hellespont large ou sans limite?

IV. La nuit a couvert de son ombre la mer d'Hellas; et la lune n'a pas encore atteint le sommet du mont Ida, cette lune qui a lui jadis sur les nobles scènes d'Homère ; aucun guerrier ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon, mais les bergers heureux la bénissent toujours. Leurs troupeaux paissent sur le tombeau de celui qui sentit l'atteinte de la flèche de Paris. Cette masse imposante de terre amoncelée, autour de laquelle le fils de Jupiter Ammon * courut fièrement, ce monument élevé par des nations, couronné par des rois, n'est aujourd'hui qu'un monticule solitaire et sans nom. Au dedans, — combien sa demeure y est étroite ! en dehors, — des étrangers seuls peuvent dire le nom de celui qui y fut enseveli. La poussière est toujours plus durable que la pierre gravée du tombeau ; mais toi, roi victorieux, ta poussière même est perdue.

V. — Tard, — bien tard, cette nuit, Diane viendra éclairer le berger, et dissiper les craintes du matelot.

quelle est la véritable signification du mot qu'il a employé? On ne saurait croire combien ces questions ont excite de disputes parmi les érudits. J'ai été témoin de semblables contestations sur les lieux mêmes; et ne voyant pas de meilleur moyen de Ie> terminer, je me suis amusé à passer à la nage le détroit d'Hellé; j'aurai sans doute le temps de faire encore plusieurs fois la même expérience avant que tous les débats soient terminés. Il est certain que ce procès dure encore touchant l'authencité de l'histoire de la divine Troie, car toute la difficulté repose sur le mota7iapo; Probablement Homère calculait les distances comme une coquette mesure .tt. durée du temps; et il a appelé sans limites un espace qui a à peine un demi-mille d'étendue, comme lorsque la coquette promet un attachement éternel, en voulant dire qu'il durera trois semaines. 1 Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et couronna l'autel de laurier. Dans la suite, il fut imité par Caracalla. On dit aussi que ce dernier empoisonna un de ses amis nommé Festus, pour pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les moutons paître sur les tombeaux cTiEsyète et dAntiloque; celui du premier est au milieu de la plaine.

Jusque-là, aucun fanal n'est allumé sur les rochers pour diriger la course de la nacelle luttant contre les flots. Toutes les lumières qui étincellent çà et là, le long de la baie ont disparu Tune après l'autre ; la seule lampe de cette heure solitaire c'est celle qui éclaire la tour de Zuléika.

Oui, une lumière brille dans cette chambre silencieuse, et sur son ottomane de soie sont jetés les grains d'ambre odoriférants l sur lesquels errent les doigtsgracieux do Zuléika ; près de ces grains est le saint amulette 2de sa mère, entouré d'émeraudes.f Comment pouvait-elle oublier ainsi ce bijou sur lequel était gravé le texte môme du Koursi 3, et dont la vertu pouvait rendre heureux en cette vie et garantir le bonheur de l'autre?) Auprès de son comboloio4 est un Koran enluminé, et maintes poésies décorées d'emblèmes brillants, sauvées

i Quand on frotte l'ambre, il s'en exhale un parfum qui, sans •être très-fort, est assez agréable.

2 Dans 1 Orient, tout le monde croit encore à la vertu des amulettes gravés sur des pierres précieuses ou enfermés dans des boîles d'or; ils se composent de quelques vers du Koran, et on les porte suspendus au cou ou bien attachés au bras ou au poignet, en guise de bracelets. Le verset du Koursi (le trône), au second chapitre du Koran, compose les amulettes qui ont les plus grandes vertus : aussi les musulmans pieux, le portent gravé sur leurs bijoux, comme la plus précieuse et la plus sublime de toutes 'les sentences.

5 Kuursi (trône); c'est ainsi que les musulmans appellent un des versets du second chapitre du Koran. Voyez la note précédente. A. P.

* Le rosaire musulman s'appelle comboloio. Les manuscrits orientaux, et surtout ceux des Persans, sont ornés et enluminés avec beaucoup de luxe. Les femmes des Grecs sont généralement tenues dans la plus profonde ignorance; mais plusieurs jeunes musulmanes reçoivent une éducation très-soignée, quoiqu'elles ne puissent peut-être briller dans une coterie chrétienne. Peut-être quelques-unes de nos darnes bas-bleus n'en seraient pas pires Dour blanchir un peu. A. P.

des naufrages du temps par les écrivains de la Perse. Sur ces rouleaux est posée sa lyre, aujourd'hui négligée, mais qui n'était pas toujours ainsi muette. Autour de sa lampe d'or ciselé s'épanouissent des fleurs dans des urnes de la Chine ; les plus riches tissus des métiers d'Iran, les parfums dont Schyraz paye le tribut, enfin tout ce qui peut charmer les yeux et les sens est réuni dans cet appartement somptueux, et cependant il a unairde tristesse : Zuléika,la divinité de cette cellule dépéri, que fait-elle au milieu d'une nuit si orageuse?

VI. — Enveloppée dans un de ces vêtements noirs que les plus nobles musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle a pris pour protéger contre le vent du ciel un sein plus cher à Sélim que le ciel lui-même, elle marche d'un pas prudent dans les allées du bosquet, et tressaille ohaque fois que le vent fait entendre ses gémissements sourds dans le feuillage. Parvenue à un sentier plus uni, son cœur timide bat plus librement, et elle suit les pas de son guide silencieux : quoique la peur lui conseille de retourner, comment pourrait-elle abandonner son cher Sélim ? comment apprendre à ses lèvres caressantes des paroles de reproche?

VII. — Ils arrivent enfin à une grotte creusée par la nature et agrandie par l'art, où souvent Zulôika venait seule faire vibrer les cordes de son luth, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans une rêverie de son âge, elle se figurait ce que pouvait être le paradis. Son Prophète avait négligé de dire où iraient les âmes de femmes ; mais Sélim était certain du lieu où irait la sienne ; et, pensait-elle, il ne pourrait supporter longtemps d'habiter un autre monde de bonheur sans celle qu'il aimait tant dans celui-ci. Ah ! par qui Sélim y serait-il aimé comme par elle ? quelle houri le charmerait aussi bien?

— VIII. Depuis qu'elle avait visité cette grotte, il semblait que quelque changement s'y fût opéré; peutêtre était-ce la nuit qui seule y déguisait les objets ; cette lampe de bronze ne jetait qu'une lumière sombre qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais Zuléika distingue dans un enfoncement de la caverne des objets étranges pour elle. Là des armes étaient empilées, exactement semblables à celles dont les Delhis se servent dans les combats. La lame et la poignée des sabres étaient d'une trempe étrangère ; il y en avait un qui était rougi... peut-être par suite d'un crime ; ah ! comment le sang pourrait-il être répandu sans crime ! Sur une tablette était une coupe qui paraissait ne pas contenir le sorbet!... que signifie tout cela ? Elle se retourne pour chercher Sélim. Est-ce bien lui qui est auprès d'elle ?

IX. — Sa robe superbe avait été abandonnée ; sa tête n'était plus couronnée d'un haut turban, mais à sa place un shawl entourait ses tempes de ses plis négligemment ajustés ; cette dague, dont la poignée était ornée d'un diamant digne d'un diadème, n'étincelait plus à sa ceinture où étaient fixés deux pistolets sans ornement ; h son baudier pendait un sabre, et à son épaule était négligemment attaché un manteau blanc, cette mince capote qui couvre le Candiote errant; en dessous — sa veste à plaques d'or serrait sa poitrine comme une cuirasse ; les jambières qui entouraient ses membres inférieurs, au-dessous du genou, étaient revêtues de lames d'argent : mais n'eût-ce été cet air de commandement qui animait ses yeux, son accent et son geste, un spectateur indifférent eût cru voir en lui un jeune Galiongi *.

* Galiongée ou Galiongi, un marin, «'est-à-dire marin turc. Sur un vaisseau de cette nation, les matelots sont grecs et les soldats sont musulmans. Le costume des galiongis est très-pittoresque;

X. — « Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je paraissais être ; tu vois maintenant la vérité de ce que je t'ai dit. J'ai à te faire un récit que tu n'aurais pu imaginer. S'il est vrai... cette vérité sera fatale à plusieurs. En vain je voudrais te dissimuler aujourd'hui mon histoire. Je ne saurais te voir devenir l'épouse d'Osman; mais si ta bouche ne m'avait déclaré déjà combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune cœur, je n'aurais pu et je n'aurais pas dû lui révéler encore le profond secret du mien. En ce moment, je ne parle point encore de mon amour : le temps, le péril et la constance sauront te le prouver. Mais d'abord — oh ! n'en épouse jamais un autre, Zuléika! Je ne suis point ton frère. »

XL — « Tu n'es pas mon frère ! — Ah! rétracte ces paroles. — Dieu! suis-je condamnée à être seule sur la terre pour y pleurer ? — Je n'ose pas maudire — le jour qui éclaira ma naissance solitaire. Ah ! tu ne m'aimeras plus maintenaut; mon cœur alarmé pressentait un malheur ; mais daigne, Sélim, me reconnaître encore pour tout ce que j'étais naguère, — ta sœur, — ton amie, et toujours ta Zuléika! Peut-être m'as-tu amenée dans ce lieu pour me donner la mort ! Si tu as une vengeance à satisfaire, tiens, vois ; je t'offre mon sein découvert, contente-toi ; plus heureuse de descendre parmi les morts que de vivre, si je ne te suis plus rien ; peut-être même dois-je craindre pis encore. — Car je vois maintenant pourquoi Giaffir te semblait

j'ai vu souvent le capitan-pacha qui le portait comme une espèce de costume d'incognito. Ces galiongis ont ordinairement les jambes nues. La descriptions des jambières que j'ai données à Sélim est faite d'après celles d'un ex-pirate chez qui j'ai logé, près de Galtonie, en Murée. Elles étaient composées d'écaillés imbriquées comme le dos d'une armadille ou tatou.

toujours un ennemi ; et moi, je suis la fille de ce

Giafflr par qui tu fus outragé méprisé !... Je ne suis

plus ta sœur Eh bien, si tu veux que je vive, dismoi d'être ton esclave. »

XII. — « Mon esclave ! Zuléika ! Ah ! c'est moi qui suis le tien ; mais, cher amour, calme ce transport, ta destinée sera toujours attachée à la mienne ; j'en jure par la tombe de notre Prophète ; et que cette pensée soit le baume de tes chagrins. Puissent, au jour des dangers, puissent les versets du Koran *, gravés sur la lame de mon glaive, diriger ses coups, si je suis infidèle à ce serment solennel. Il faut changer un nom qui flattait ton cœur ; mais, Zuléika, les liens qui nous enchaînaient se sont étendus au lieu de se rompre : quoique ton père soit mon plus implacable ennemi, le mien fut pour Giafflr ce que tu croyais que j'étais pour toi-même. Ce frère barbare détrôna mon père, mais il épargna du moins mon enfance ; il me berça d'une erreur dont il est encore temps de le récompenser par une erreur semblable : il m'éieva, mais sans m'accorder des soins paternels. Je fus près de lui comme le neveu d'un Caïn 2 ; il m'observait comme le petit d'un

i La lame de la plupart des sabres turcs porte le nom de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus ordinairement quelques versets du Koran y sont gravés en lettres d'or. Parmi les sabres orieniaux que je possède, il en est un dont la lame est d'une forme singulière; il est très-large, le bord est recourbé, et imite les ondulations des vagues ou de la flamme. Je demandai à l'Albanais qui nie le vendit quels avantages une pareille forme pouvait donner. Il me répondit en italien qu'il l'ignorait, mais que les musulmans croyaient que des armes semblables faisaient des blessures plus dangereuses, et qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient più féroce. Je ne pus admirer la raison qu'il me donnait; mais j'achetai ce sabre à cause de sa singularité.

2 II ne faut pas croire que les allusions à l'arche, à Caïn, et tous les récits de Y Ancien Testament, soient moins familiers aux Turcs, qu'aux Juifs. Les premiers se piquent de connaître sur la

lion qui déjà ronge sa chaîne et pourra bientôt la briser. Le sang de mon père bout dans mes veines ; cependant, pour l'amour de toi, je différerai ma vengeance, quoique je ne doive plus rester ici. Apprends d'abord, bien-aimée Zuléika , comment Giaffir exécuta ses odieux projets :

XIII. — « Comment naquit et s'envenima la discorde de nos pères ? Fut-ce l'envie ou l'amour qui les rendit ennemis? peu importe maintenant, et je l'ignore. Entre deux caractères que la passion dévore, les torts les plus légers suffisent pour troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redouté à la guerre ; son nom est encore célèbre dans le chant bosniaque ; et les hordes rebelles de Paswan * disent assez combien un tel hôte leur était odieux. Mais je ne dois raconter ici que sa mort, cruel effet de la vengeance de Giaffir, et comment la découverte du secret de ma naissance, quel qu'en soit le résultat d'ailleurs, m'a rendu libre.

XIV. — » Après avoir combattu pendant plusieurs années, d'abord pour défendre sa vie et ensuite pour assurer sa puissance, Paswan gouvernait trop fièrement dans les murs de Widin. Nos Pachas se rallièrent autour du trône. Égaux dans leur commandement, les deux frères commandaient chacun une armée se -

vie fabuleuse ou vraie des patriarches des détails plus circonstanciés que n'en donne notre Écriture-Sainte; non contents de remonter à Adam, ils possèdent une biographie des Préadamites. Us regardent Salomon comme le roi de la nécromancie; Moïse est un prophète qui n'est inférieur qu'au Christ et à Mahomet. Zuléika est le nom persan de l'épouse de Putiphar, et son intrigue avec Joseph est le sujet u 'un des plus beau* poèmes de la langue turque. On peut donc mettre les noms de Caïa et de Noé dans la bouche d'un musulman, sans violer le costume.

* l'a-wan-Oglou est le rebelle de Widin, qui, pendant les dernières années de sa vie brava la puissance de la Porte-Ottomane.

parée. Leurs queues de cheval * furent déployées aux vents, et ils se réunirent dans la plaine de Sophie ; les tentes étaient dressées, les postes assignés à chacun ; hélas ! inutilement pour l'un des deux. Qu'est-il besoin de tant de paroles ? Par ordre dé Giafflr, un poison subtil et cruel comme son âme fut versé dans la coupe fatale, et envoya dans le ciel celle d'Abdallah. Abdallah délassait dans un bain son corps fatigué par la chasse ; il était loin de penser que son frère lui destinait un pareil breuvage pour étancher sa soif; un esclave gagné lui présenta la coupe ; il y porte les lèvres, et déjà la mort est dans son sein 2. Si tu doutes de la vérité de mon récit, ô Zuléika, appelle Haroun ; — il pourra te le confirmer.

XV. — » Ce crime consommé et la guerre terminée, on partit; quoique Ton n'eût pu parvenir à subjuguer Paswan, le pachalic d'Abdallah fut obtenu par Giafïir : tu ne sais pas combien, dans notre divan, la richesse peut acquérir de crédit au plus méchant des hommes. Les honneurs d'Abdallah furent donnés à celui qui s'était souillé du meurtre d'un frère : il est vrai que, pour y parvenir, il épuisa presque les trésors que l'injustice avait amassés : mais il les eut bientôt réparés. Veuxtu savoir par quels moyens ? Regarde ces terres incubes ; interroge le paysan en haillons, à qui il arrache le

1 L'étendard des pachas est une queue de cheval attachée à une lance.

2 Giaffir, pachâ d'Argyro-Castro ou de Scutari (je ne me rappelle plus laquelle de ces deux villes), fut empoisonné par l'Albanais Ali, delà même manière que j'ai supposé qu'Abdallah l'avait été. Pendant que j'étais encore dans le pays, Ali-Pacha épousa la fille de sa victime quelques années après l'assassinat, qui avait eu lieu dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison avait été mêlé à la tasse de café qui précède toujours le sorbet que les Orienteux prennent après s'être habillés, et que leur sert le garçon de bain.

prix de ses sueurs. Pourquoi le tyran m'a-t-il épargné? comment s'est-il décidé à me faire partager son palais? je l'ignore. La honte, les regrets, le remords, la faiblesse d'un enfant qui ne pouvait inspirer de craintes, le désir d'adopter un fils quand le ciel lui en avait refusé, quelque intrigue inconnue, un caprice : voilà peut-être à quoi j'ai dû mon salut ; mais je ne saurais rester en paix avec Giaffir; il ne peut, lui, faire fléchir son caractère orgueilleux, ni moi lui pardonner le sang d'un père.

XVI. — » Dans son palais ton père a det' ennemis ; tous ceux qui rompent son pain l ne lui so.nt pas dévoués. Si je leur révélais mon secret, il lui resterait peu d'instants à vivre ■ ils n'ont besoin que d'un chef qui les dirige et d'une main qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais Haroun est le seul qui sait ou qui savait cette histoire, dont le dénoûment s'approche. Il occupait dans le sérail d'Abdallah le poste qu'il occupe ici ; il le vit expirer: mais que pouvait un simple esclave ? Venger son maître? hélas ! trop tard. Soustraire son fils à une semblable destinée? il choisit ce dernier parti ; et pendant que, fier d'avoir dompté ses ennemis et trahi ses amis, l'orgueilleux Giaffir était triomphantr Haroun me conduisit au portes du palais. Ce ne fut pas en vain qu'il supplia pour un orphelin sans appui ; ma naissance fut cachée à tout le monde et surtout à moi-même : cette précaution assura la tranquillité du tyran. Bientôt Giaffir quitta la Romélie et les bords lointains du Danube pour s'établir sur ces rivages de notre Asie ; parmi les personnes qui restèrent auprès de lui, Haroun était le seul qui me connût ; ce Nubien a senti que les secrets d'un tyran sont des chaînes dont un captif se débar-

* Expression orientale. Voyez les notes du Giaour. a. p.

rasse avec joie. Voilà ce qu'il m'a révélé, et d'autres secrets encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime des esclaves, des instruments, des complices, mais jamais d'amis.

XVII. — » Tout ceci, Zuléika; est vraiment affreux à entendre ; mais plus affreuse encore est la suite de mon histoire ; je dois te dire la vérité tout entière, quoique mes paroles offensent ta douce timidité. Je t'ai vue tressaillir à la vue des vêtements qui me courent : eh bien ! ce sont là ceux que j'ai souvent portés et que je porterai longtemps encore.. Ce Galiongi qui a reçu ton serment est le chef de ces hordes de pirates, fondant leurs lois et leur vie sur leurs épées. Tu pâlirais bien davantage en entendant leur effrayante histoire. Les armes que tu vois là, mes soldats les ont apportées ; les bras qui s'en servent ne sont pas éloignés de ce lieu ; cette coupe aussi s'emplit pour les bandits que je commande ; dès qu'ils l'ont vidée, ils ne reculent plus. Notre Prophète pourrait pardonner à ces esclaves : ce n'est qu'en buvant du vin qu'ils sont infidèles à la foi.

XVIII. — » Que pouvais-je faire ici, proscrit, en butte aux reproches et aux tourments du désir d'errer au loin, laissé oisif? — car Giaffir, dans sa cruauté, m'empêchait d'avoir un glaive et un coursier ; et cependant... ô Mahomet! combien de fois le despote n'a-t-il pas eu la lâcheté de m'outrager en plein divan, comme si ma faible main s'était refusée à manier le fer ou les rênes! Il allait seul à la guerre, et me retenait ici dans son palais, privé d'espérance et de gloire ; j'étais abandonné aux soins d'Haroun, avec les femmes, déçu dans mes espérances et sevré de gloire, tandis que toi — dont la charmante douceur pouvait m'énorver, mais du moins m'eût consolé — tu étais envoyée der-

rière les remparts de Bruse pour y attendre l'issue des combats. Haroun, qui s'aperçut que mon esprit languissait sous le poids de l'inaction, brisa ma chaîne pendant une campagne, quoiqu'il abandonnât son captif avec crainte, en me faisant promettre de revenir avant le jour où le commandement de Giafflr serait expiré. C'est en vain que ma langue voudrait t'exprimer l'ivresse de mon cœur, lorsque pour la première fois ces yeux rendus à la liberté comtemplèrent la terre, l'océan, le soleil et les cieux, comme si mon âme les eût pénétrés et en découvrait les merveilles les plus secrètes. Un seul mot peut te peindre cette sensation au-dessus de toutes les autres : j'étais libre ; je cessai même de soupirer après ta présence : le monde ! — le ciel luimême était à moi.

XIX. — > L'esquif d'un More affidé me transporta loin de ce rivage oisif. J'avais le désir de voir les îles qui brillent sur le diadème de pourpre du vieil océan ; je les visitai l'une après l'autre, et les vis toutes1. Mais quand et dans quel lieu me suis-je joint à cette troupe avec qui j'ai juré de triompher ou de périr? Quand tout ce que nous projetons sera accompli, ce sera alors le temps de te l'apprendre et de rendre cette histoire complète.

XX. — » Ce sont, il est vrai, des hommes sans lois , ils ont des formes rudes, et leur caractère est farouche. Toutes les nations, toutes les croyances, ont trouvé et peuvent trouver encore place dans leurs rangs ; mais la vérité sur les lèvres, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance aux ordres de leur chef, un courage capable de toutes les entreprises, et ne voyant

* Les Turcs ne connaissent guère d'autres îles que celles de l'Archipel, la mer à laquelle le texte fait allusion.

jamais avec les yeux de la crainte, l'amitié pour chacun de leurs compagnons, et la fidélité à tous, la vengeance promise à ceux qui succombent : voilà ce qui les rend propres à l'exécution de mes projets, et à plus encore. Quelques-uns — je les ai étudiés tous — quelques-uns sont distingués des rangs vulgaires ; mais j'appelle surtout à mes conseils l'adresse et le talent du Franc. Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées : ce sont les derniers des patriotes de Lambro 4, qui jouissent parmi nous d'une liberté anticipée, et qui souvent autour du feu d'une caverne discutent des plans chimériques pour soustraire les rajahs 2 à leur sort. Laissons-les soulager leurs liens en parlant de l'égalité des droits que l'homme ne connut jamais... Moi aussi j'aime la liberté.

• Ah ! laisse-moi errer comme le patriarche 3 de l'océan, ou ne connaître sur la terre que la patrie du Tartare 4. Sur le rivage ma tente, mon navire sur la mer, sont pour moi plus que des villes et des sérails. Dans le désert, porté par mon cheval, ou sur les flots? entraîné par ma voile, conduisez-moi où vous voudrez, toi, mon barbe bondissant, ou toi, ma proue lé-

* Lambro Canzani était un Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789 et 1790, pour rendre l'indépendance à son pays : abandonné par les Russes, il se fit pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. Ou dit qu'il vit encore à Saint-Péiersbuurg. Lambro et Riga sont les plus célèbres révolutionnaires grecs.

2 On appelle rajahs tous ceux qui payent la capitation nommée haratch,

s Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les musulmans se piquent de bien connaître.

* La vie nomade des Arabes, des Tarlares et des Turcomans est détaillée dans tous les livres de voyages dans le Levant. On ne peut nier qu'elle n'ait un charme tout particulier. Un jeune renégat français avoua à Chateaubriand qu'il ne s'était jamais irouvé seul, galopant dans le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et qui ne saurait se décrire.

gère ; mais toi, Zuléika, sois l'étoile qui guide la marche incertaine de ton amant vagabond : toi, ma Zuléika, partage et bénis ma nacelle ; sois la colombe de paix et de promesses de mon arche ; ou, puisque dans ce monde de troubles cet espoir est vain, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de la vie ; sois pour moi le rayon du soir dont le sourire dissipe les nuages, et qui colore déjà le lendemain d'un prophétique rayon. — Tu me raviras — comme la voix du muezzin qui arrive du haut des minarets de la Mecque au pèlerin pieux et prosterné. Douce pour moi comme la mélodie dune jeune vierge, qui dérobe une larme tremblante à l'admiration muette, le chant natal n'est pas plus cher à l'oreille de l'exil* que ne le seront pour Sélim les mots qu'embelliront les accents de ta voix. Un asile est préparé pour toi, dans ces îles délicieuses, aussi beau qu'Eden * aux premiers jours de la création. Là, comme mille glaives, le cœur et le bras de Sélim attendent, — s'agitent, — protègent, — détruisent à tes ordres. Entouré par ma troupe, Zuléika auprès de moi, les dépouilles des nations deviendront la parure de mon épouse. Les années languissantes, la mollesse et l'indifférence du harem, peuvent bien être échangées contre des soucis... des plaisirs comme ceux-là. Je ne suis point aveugle sur ma destinée; partout j'aperçois d'innombrables périls ; mais aussi un seul amour ! ah ! ce tendre cœur me payera bien de tous mes travaux, quand même la fortune ne serait plus favorable, ou que de faux amis me trahiraient. Qu'il est doux encore de rêver qu'à l'heure la plus sombre du danger, quand tout aura changé autour de moi, je te trouverai toujours fidèle ! Que ton âme se montre ferme comme celle de Sélim ; que l'âme de

* Jannat al Aden est le séjour d'éternité, le paradis musulman.

Sélim te soit chère comme la tienne. Sachons adoucir tous nos maux, partageons tous nos plaisirs, unissons toutes nos pensées? mais que rien ne nous sépare. Une fois libre, je guide de nouveau notre bande. Amis les uns des autres, nous sommes ennemis de tous les autres hommes. Hélas! nous ne faisons que suivre le penchant qu'une nature fatale a donné à la race guerroyante des hommes. Regarde ! aux lieux où le carnage a cessé, où Phomme a terminé sa conquête, il fait une solitude, et il la nomme — la paix ! ! Gomme les autres, je veux user de mon adresse et de ma force ; mais je ne veux jamais posséder plus de terrain que n'en pourrait mesurer la longueur de mon cimeterre. Le pouvoir ne gouverne que par la discorde, sa ressource est dans la triste alternative de la ruse et de la force. C'est cette dernière que nous voulons employer : la ruse aura peut-être aussi son tour, si jamais nous consentons à nous emprisonner dans des villes comme dans des cages pour y vivre en société. Mais, dans le séjour des cités, ton âme elle-même pourrait faillir : combien de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit un cœur que le danger n'avait pu ébranler ! La femme, encore plus que l'homme; quand l'objet de son amour est frappé par la mort, la misère, ou même la disgrâce, la femme, s'égarant dans le sentier des plaisirs, déshonore... Ah! loin de moi le soupçon! ce ne sera jamais le nom de Zuléika qui sera ainsi déshonoré. Cependant la vie n'est qu'un hasard, et ici il ne nous reste rien à espérer et beaucoup à craindre. Oui, à craindre... le doute, la peur de te voir ravie à Sélim par le pouvoir d'Osman, et parla sévère volonté de Giafiir! Mais cette

* Solitudinem faciunt, et pacem appellant. C'est la pensée de Tacite traduite en beaux vers. a. p.

peur sera dissipée par le vent favorable que l'amour a promis cette nuit à ma voile. Quel danger peut effrayer les amants que son sourire a bénis? Leurs pas peuvent errer sans cesse, et leurs cœurs sont immobiles. Avec toi, tous les travaux me sembleront doux, tous les climats auront des charmes. Sur la terre... sur l'océan, notre univers est dans nos bras. Ah ! que les vents de ia tempête sifflent sur notre tillac, pour que ces bras m'étreignent plus fortement ! Si ma bouche fait entendre un murmure, ce ne sera pas un soupir pour ma sûreté, mais une prière pour toi. Le courroux des éléments ne peut épouvanter l'amour autant que l'artifice des hommes, qui est le plus dangereux des poisons. Voilà les seuls écueils qui puissent retarder notre course. D'un côté nous ne serons menacés qu'un instant, et, de l'autre, il y a des années de naufrage ; mais loin de nous les sombres pensées qui révèlent ces images horribles ! ce moment nous donne ou nous ôte à jamais la liberté de fuir.

» Je n'ai que peu de mots à dire pour terminer mon récit ; tu n'en as qu'un seul à prononcer pour mettre un espace immense entre nos ennemis et nous : oui, ennemis! la haine que Giaffir me porte s'éteindra-telle ? et Osman qui voudrait te séparer de Sélim, n'estil pas ton ennemi?

XXI. — » Je revins au temps fixé retrouver mon gardien, pour préserver sa fidélité du soupçon et sa tête de la mort. Peu de personnes connurent et personne ne dit que j'avais ainsi erré d'île en île. Depuis ce temps, quoique j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare de ma troupe, elle n'a rien fait, elle ne fera rien sans m'en instruire et sans prendre mes ordres. Je forme les plans d'attaque, j'adjuge les dépouilles après la victoire : ii est juste

que je partage plus souvent les travaux de mes soldats. * Mais déjà tu m'as écouté trop longtemps. Le temps presse, ma barque est à flot, et nous ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte. Demain Osman arrive avec sa suite : cette nuit doit rompre ta chaîne ; et si tu veux sauver ce Bey hautain, et peut-être aussi la vie de celui qui te donna la tienne, viens, hâtetoi de me suivre, Zuléika, — partons à Pinstant. Mais cependant, quoique m'appartenant par ton serment, si tu veux révoquer ce don volontaire, effrayée des secrets que tu viens d'apprendre, — je reste ici, — mais ce ne sera pas pour te voir l'épouse d'Osman : je reste au péril de ma tête. »

XXII. — Zuléika, muette et sans mouvement, était comme la statue de cette mère infortunée qui fut changée en marbre par la perte de son dernier espoir ; Zuléika n'en différait que parce qu'elle semblait une Niobé plus jeune. Mais avant que sa bouche essayât de parler, ou son œil de répondre par un regard, une torche répandit son éclat sous le portique du jardin, ..une autre brille aussi, et une autre encore.

« Fuis ! toi qui n'es plus mon frère... mais bien plus qu'un frère. » — Au loin, partout, dans toutes les allées du bosquet brille la rouge lueur de ces torches menaçantes ; et il n'y pas que des torches... La main droite de ceux qui les portent est armée d'un glaive hors du fourreau. Ils se divisent, ils poursuivent, ils reviennent, ils tournent avec leur fer étincelant et le flambeau qui guide leurs recherches. Le derniers de tous, le sévère Giaffir, agité de fureur, brandit son cimeterre. Déjà il touche presque la grotte. Ah ! cette grotte doit-elle être le tombeau de Sélim ?

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