‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 2 sur 67 · XXIII. — Sélim demeurait intrépide t Le moment · texte numérisé non relu

XXIII. — Sélim demeurait intrépide t Le moment

est venu... bientôt passé... Un baiser, Zuléika... c'es.

mon dernier.,. Cependant ma troupe, qui n'est pas loin du rivage, peut entendre ce signal et distinguer le feu de mon pistolet ; mais le nombre est contre nous, l'entreprise est téméraire... n'importe, encore un effort! »

Sélim s'élance à l'entrée de la caverne, et l'écho retentit au loin de la décharge de son pistolet. Zuléika ne tremble pas, ne verse pas une larme, le désespoir a glacé son œil et son cœur. « Us ne m'entendent pas, ou s'ils s'abordent, ce sera pour me voir mourir ! Ce bruit a attiré tous mes ennemis... Sors de ton fourreau maintenant, ô cimeterre de mon père! tu n'as jamais eu à soutenir un combat plus inégal. Adieu, Zuléika ; ma douce amie, retire-toi : tiens-toi cependant dans la grotte et restes-y en sûreté ; pour toi la fureur de Giafiir se bornera à des reproches. Ne fais aucun mouvement, de peur d'être atteinte par quelque épée ou par quelque balle égarée loin de son but. Crains-tu pour les jours de ton père? Crains-tu pour Giaffir?... puissé-je expirer avant de chercher ton père dans le combat : rassure-toi, quoiqu'il ait versé le poison... et quand même il me traiterait encore de lâche! mais recevrai-je timidement l'acier des autres dans mon sein?... non, leurs têtes vont sentir mes coups... celle de Giaffir exceptée. »

XXIV. — Il s'élance, et gagne le sable du rivage. Déjà le plus audacieux de la troupe qui le cherche est tombé à ses pieds ; le tronc frémit et la bouche est béante : un autre succombe Mais Sélim est entouré d'un essaim d'ennemis ; il frappe à droite et à gauche pour se frayer un passage, il va atteindre les vagues : la barque paraît... à la distance de cinq rames tout au plus... ses compagnons font des efforts désespérés... Ah ! arriveront-ils à temps pour sauver leur chef? Les

premiers brisants mouillent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie, et leurs glaives brillent au milieu de l'écume; bravant l'eau et la fatigue... ils fendent hardiment les flots... ils abordent à la plage... ils arrivent... ce n'est que pour augmenter le carnage : le sangle plus pur de Sélim a déjà rougi Tonde amère.

XV. Echappé aux balles et à l'acier des sabres, ou effleuré à peine pour en sentir la pointe ; trahi, entouré, Sélim avait gagné le lieu où les vagues venaient se briser sur le rivage. Là, son dernier pas abandonnait la terre, et sa main frappait un dernier coup mortel. Hélas ! pourquoi se retourne-t-il pour regarder celle que son œil cherchait vainement ! Moment funeste ! triste témoignage d'amour au milieu du péril et de la douleur ! ce regard va décider de sa mort ou renouer ses chaînes : l'espérance abandonne si tard les amants ! Sélim tourne le dos aux vagues bondissantes ; ses compagnons vont combattre derrière lui. Tout à coup une balle siffle, et l'on entend ces terribles paroles : « Ainsi périssent tous les ennemis de Giaffir ! » Quelle voix les a prononcées ? Quel est le guerrier dont la carabine a résonné, dont la balle a sifflé dans les ombres de la nuit, partie de trop près et trop bien dirigée, hélas ! pour s'égarer ? C'est toi, meurtrier d'Abdallah ! ta main prépara longtemps la mort du père, le fils a trouvé une mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et teint lablanche écume des flots. Si ses lèvres essayèrent d'articuler quelques paroles, le bruit des vagues ne permit pas de les entendre.

XXVI. — L'aurore écarte lentement les nuages : il ne reste que peu de trophées du combat. Le silence a succédé aux cris qui avaient frappé la baie dans les ténèbres de la nuit. Cependant la scène du carnage en conserve quelques vestiges, tels que les débris des ar- U 3

mes brisées. Le sable porte aussi les empreintes des pas du soldat et celles de plusieurs mains agitées par une dernière convulsion. Un peu plus loin est une torche éteinte et un bateau sans rames ; une capote blanche est jetée sur les algues amoncelées à l'endroit où la mer touche la plage. Elle est déchirée en deux lambeaux, et les vagues n'ont pu effacer une tache de sang qui la souille.

Mais où est celui qui portait ce vêtement? Hélas! vous qui voulez pleurer sur ses restes, parcourez les mers pour les chercher. Déjà la houle les a entraînés vers les parages de Sigée ou sur les bords de Lemnos. Les oiseaux de mer crient sur la proie que leurs becs affamés diffèrent encore de déchirer, pendant que la tête du cadavre, posée sur son humide coussin, est bercée par le mouvement de la vague. Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la vie, abaissée et soulevée tour à tour, semble exécuter encore le geste d'une faible menace.

Qu'importe que le corps de Sélim soit dans un tombeau vivant! l'oiseau qui déchire ce front renversé n'a fait qu'enlever la proie aux vers plus vils que lui. Elle n'est plus, celle dont le cœur eût saigné en voyant expirer Sélim, celle qui eût donné des larmes à sa mort, réuni ses membres dispersés, et gémi sur le turban de sa tombe i : ce cœur s'est brisé, cet œil est fermé; il Tétait même... avant celui de son amant.

XXVII. — Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil : l'œil de la femme est humide, le visage de l'homme est pâle ! 0 Zuléika! dernier rejeton de la famille de Giaffir ! l'époux qu'on te destinait est arrivé trop tard ; il ne te voit pas, il ne te verra jamais ! ne

i Un turban est stfulpé sur la pierre du tombeau des hommes Feulement.

peut-il entendre les wul-wul-leh i qui l'avertissent de loin ? Les femmes qui pleurent aux portes du harem, les voix qui chantent l'hymne de la mort, les esclaves silencieux qui croisent leurs bras sur la poitrine, les soupirs qui remplissent le palais,' les cris qui fatiguent les vents, lui apprennent ton histoire.

Tu ne vis pas tomber ton cher Sélim ; ton cœur se glaça au moment terrible où il s'éloigna de la grotte. Il était ton espoir, ta joie, ton amour; Sélim était tout pour toi, et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais sauver, suffit pour te donner la mort : tu fis éclater un cri déchirant, et tout fut calme pour toi. Paix à ton cœur brisé, paix à ton tombeau de vierge. Ah ! heureuse pourtant de ne perdre de la vie que ce qu'elle a de pire ; cette douleur, quoique bien amère, était la première que tu avais éprouvée. 0 trois fois heureuse de ne souffrir ni craindre jamais les tourments de l'absence, de la honte,' de l'orgueil, de la haine, de la vengeance, du remords ; ni cette angoisse amère qui est plus que de la démence, ce ver rongeur qui ne meurt jamais et ne connaît point le sommeil, cette pensée qui rend les jours sombres et les nuits horribles; qui craint les ténèbres, qui abhorre la lumière, et qui s'insinue dans le cœur palpitant pour le déchirer ! Ah ! pourquoi pas pour le consumer — et fuir?

Malheur à toi, Pacha implacable et imprudent ! c'est en vain que tu couvres ta tête de cendres, c'est en vain que tu te revêts d'un vêtement de deuil ; la même main qui fit périr Abdallah a tué Sélim : maintenant arrache ta barbe en signe de douleur. L'orgueil de ton cœur,

i C'est le chant de mort des femmes de la Turquie. Les bienséances turques ne permettent pas qu'une esclave laisse éclater sa douleur en public, d'où vient dans le texte l'expression de silent slaves, esclaves muets.

la compagne que tu destinais à Osman, cette fille que ton Sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour épouse, ta fille est morte... Espoir de ta vieillesse, seul rayon du soir de ta vie, une étoile brillait sur les rives de l'Hellespont : quia éteint sa lumière? C'est le sang que tu as fait couler. Écoute, Giaffir, écoute : à la question précipitée que ton désespoir adresse à l'écho : où est ma fille ? — Où est ma fille ? répond l'écho .

XXVIII. — Dans l'enceinte où brillent mille tombeaux et où le mélancolique mais vivant cyprès étend son ombre et ne se fane jamais, quoique ses rameaux et ses feuilles portent l'empreinte d'une éternelle douleur, comme un premier amour qui n'est point payé de retour; dans ce bosquet lugubre des morts, il est un lieu qui est toujours vert et fleuri : une rose solitaire l'orne de son éclat doux et pâle ; on la croirait plantée là par le désespoir; si blanche, si languissante, qu'il semble que le vent le plus léger pourrait disperser ses feuilles dans l'air. Et cependant c'est en vain que les orages et la pluie l'assaillent , en vain des mains plus rudes qu'un ciel d'hiver l'arracheraient à sa tige, le lendemain la voit refleurir : quelque génie la relève doucement et l'arrose de larmes célestes. Elles peuvent croire, les filles d'Hellé, que ce n'est certainement pas une fleur terrestre, celle qui brave le souffle flétrissant de la tempête, et qui épanouit ses boutons sans

i « Je vins au lieu de ma naissance, et je m'écriai : a Les amis de ma jeunesse, où sont-ils? » Extrait d'un manuscrit arabe.

Ca passage, auquel j'ai emprunté mon idée, doit être connu de tous les lecteurs; on le trouve dans la première note, p. 67, des Plaisirs de la mémoire (the Pleasures of Memory) , de Samuel Rogers.

Ce poëme est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en transcrire une citation. Je suis sûr qu'on me saura gré d'avoir renvoyé à l'ouvrage lui-même.

l'abri d'un berceau. Elle ne languit pas, quoique le printemps lui refuse ses rosées, et n'appelle pas les rayons de l'été. Un oiseau inconnu, mais peu éloigné, lui chante pendant toute la nuit; ses ailes aériennes sont invisibles, mais ses accents ravissants et prolongés sont aussi doux que les harpes que font vibrer les houris : ce serait le Bulbul ; mais, quoique triste, sa voix n'a pas de chants si tendres ; car tous ceux qui les entendent ne peuvent plus s'éloigner, mais s'arrêtent et pleurent comme s'ils aimaient d'un amour méconnu. Cependant les pleurs qu'ils versent sont si doux, leur douleur est si peu mêlée de crainte et d'amertume, qu'ils reprochent au matin de venir rompre trop tôt ce charme mélancolique. Ils voudraient veiller et pleurer encore, tant cet oiseau chante avec douceur ! mais quand le jour paraît soudain, cette mélodie magique expire. Il en est qui ont été jusqu'à croire (tant les tendres rêves de la jeunesse nous abusent, mais il faudrait être bien sévère pour les blâmer) que ces concerts si perçants, si profonds *, formaient et prononçaient le nom de Zuléika. C'est de la cime de son cyprès que part ce nom qui se perd dans l'air. C'est dans la poussière virginale de sa tombe que la rose blanche a les racines de sa tige. Un marbre avait été

I And airy tongues that syllable men's names.

Miltox.

« Et des voix aériennes qui articulent les noms des hommes. »

II n'est point nécessaire d'aller dans l'Orient pour trouver des personnes qui croient que les âmes des morts prennent la forme d'oiseaux. L'histoire du revenant de lord Littleton, la duchesse de Kendal qui s'était persuadé que George I" était venu sur sa fenêtre sous la forme d'un corbeau (voy. Orford's réminiscences), et plusieurs autres exemples prouvent que cette superstion est aussi près de nous. L'exemple le plus singulier est celui d'une dame de Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sœur avait pris la forme d'un oiseau chantant, fit placer dans son prie-Dieu, qu'elle avait dans la cathédrale, plusieurs cagées d'oiseaux de la même espèce. Comme cette dame était riche, et qu'elle embellissait l'église par ses donsf on ne s'opposa pas à sa folie.

posé sur cette place : le soir le vit poser, le matin ne le retrouva plus !

Ce ne fut pas une main mortelle qui transporta sur le rivage ce pilier funéraire fixé profondément : la légende d'Hellé discute qu'on le trouva à l'endroit où Sélim était tombé, battu par les flots de cette mer qui avait roulé son corps privé d'une sépulture sainte. On dit qu'on y voit à la nuit une tête livide couverte d'un turban, et le marbre sépulcral renversé au bord de la mer s'appelle l'oreiller du fantôme du pirate. C'est dans le lieu où il était d'abord que fleurit cette rose, symbole du deuil et de la douleur ; elle y fleurit encore solitaire couverte de rosée, froide triste et pâle comme les joues de la beauté qui verse des larmes on écoutant un récit de douleur.

FIN DE LA FfANCEE D'ABYDOS.

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