‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 17 sur 67 · XIII. — La tête d'Alp était brûlante, les battements h · texte numérisé non relu

XIII. — La tête d'Alp était brûlante, les battements h

de son cœur étaient eonvulsifs. C'est en vain qu'il cherche une position favorable au sommeil ; le repos le fait, ou, s'il sommeille un moment, soudain il se réveille en1 sursaut avec uu cœur oppressé. Le turban serre douloureusement son front, et sa cotte de mailles pèse comme un plomb sur son cœur : cependant le sommeil a souvent fermé ses paupières, quoiqu'il fût comme aujourd'hui couché tout armé sans coussin ni pavillon, même sur une terre plus rude et sous un ciel moins pur. 11 appelle en vain le repos : il ne peut attendre le jour dans sa tente et va porter ses pas sur le sable du rivage où des milliers de soldats étaient paisiblement endormis. Sont-ils donc plus mollement couchés? Pourquoi Alp ne goûte-t-il pas un sommeil accordé aux derniers de ses soldats? leurs périls sont plus nombreux que ceux de leur chef, leurs travaux sont plus pénibles ! cependant ils rêvent en paix du butin qui leur est promis, et, seul au milieu de ces malheureux qui dorment peut-être pour la dernière fois, Alp promène sa cruelle inquiétude, et envie le sort de tous ceux qui s'offrent à ses regards.

XIV. — Il sentit son âme un peu soulagée par la fraîcheur de la nuit. L'air était doux, malgré le calme , et une pure rosée versait un baume sur son front. Il a dépassé le camp... il aperçoit devant lui la baie et les anses irrégulières du golfe de Lépante. Sur le sommet des montagnes de Delphes brille une neige respectée par les étés. Les siècles ne l'anéantiront pas comme ils anéantissent la race humaine ! Les tyrans et les esclaves disparaissent devant les rayons du soleil, plus fragiles que ce léger voile blanc qui couvre à jamais les hauteurs des monts, et qui survit aux arbres et aux tours ambitieuses. Cette neige immortelle semble un drap mortuaire que la liberté a étendu sur sa terre

ŒUVRES DE LORD BYRON 17î

chérie, avant d'en être exilée ! Quittant avec regret ces lieux où son génie prophétique inspirait les chants de gloire des héros, elle s'éloigne en pleurant et ralentit ses pas toutes les fois qu'elle foule des champs incultes ou ses autels renversés. Elle est prête à appeler les enfants des Grecs en leur montrant les glorieux trophées de leurs pères : hélas ! sa voix est impuissante; il ne reviendra pas encore ce jour d'éternelle mémoire, qui éclaira la déroute des Perses, et vit sourire le Spartiate expirant!

XV. — Malgré sa criminelle trahison, Alp n'avait pas perdu le souvenir de ces temps illustres. Il compare dans son esprit le passé et le présent ; il pense à la mort glorieuse de ceux qui avaient versé leur sang pour une meilleure cause sur cette même terre où il porte ses pas errants. Il sent combien elle sera faible et souillée la gloire que peut acquérir un traître qui commande une armée en turban et dont les triomphes sont des sacrilèges. Tels n'étaient point ces héros dont les cendres dorment autour de lui. Leurs phalanges avaient combattu dans ces mêmes lieux, dont les remparts n'étaient point alors inutiles. Ils furent victimes de leur dévouement ; mais ils ne peuvent mourir. La brise semble soupirer leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits ; les bois sont remplis de leur gloire. La colonne, qui élève encore sa tête solitaire, s'enorgueillit d'appartenir à leur poussière sacréeleurs ombres habitent les montagnes, leur mémoire se retrouve encore dans les fontaines : le plus modeste ruisseau, le fleuve superbe, ont associé leur renommée à leurs ondes. Malgré le joug qu'elle porte, cette terre sera toujours leur patrie et celle de la gloire. L'homme qui veut illustrer son nom par un noble exploit se tourne vers la Grèce, et, fier de l'exemple de ses

héros, il ose fouler aux pieds la tête des tyrans, et vole aux combats pour mourir ou être libre.

XVI. — Alp rêvait en silence sur le rivage, bénissant la douce fraîcheur de la nuit. Aucune agitation ne trouble les vagues de cette mer qui s'écoule éternellement sans flux ni reflux. Quelle que soit la fureur des Ilots soulevés, ils dépassent à peine de quelques coudées la limite qui les arrête, et la lune impuissante les voit affranchis de son influence. Que le temps soit calme ou que l'orage gronde, le rocher, fier sur sa base inébranlable, défie la houle mugissante qui ne peut venir jusqu'à lui. La trace blanchâtre de l'écume est la même depuis des siècles ; à peine si une courte plage de sable la sépare du gazon du rivage.

Alp erre sur la grève et s'approche des murs, d'où il pourrait être atteint ; mais il n'est pas aperçu. Gomment peut-il échapper aux carabines de l'ennemi ? des traîtres seraient-ils parmi les chrétiens? leurs mains se sont-elles desséchées ? le froid a-t-il glacé leurs cœurs ? Je l'ignore, mais aucune balle partie des murailles ne vint siffler sur la tête du renégat , quoiqu'il fût à deux pas du bastion qui flanquait la porte du côté de la mer, quoiqu'il entendît le bruit du corps de garde et distinguât même les paroles brusques des sentinelles frappant le pavé d'un pas mesuré. Il voit sous les remparts des chiens affamés qui dévorent en grondant les cadavres gisants çà et là. Ils sont trop occupés de leur proie pour songer à le poursuivre de leurs aboiements. Ils avaient dépouillé la tête d'un Tartare de toutes ses chairs, comme on enlève la peau du fruit mûr du figuier; leurs blanches dents se heurtaient avec bruit sur le

1 II n'est guère nécessaire de rappeler au lecteur que la mer Méditerranée n'a point de flux et reflux sensibles.

crâne plus blanc encore qui glissait hors de leurs mâchoires émoussées *, et ils pouvaient à peine soulever leur gueule assouvie. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le sable, que c'étaient les plus braves de sa troupe qui servaient ainsi de pâture à ces animaux affamés. Les shawls qui avaient entouré le front de ces guerriers étaient d'une couleur verte mêlée d'écarlate, et sur leur tête rasée restait une seule touffe de cheveux2. Sur le rivage un vautour frappait de son aile un loup qui avait dérobé aux oiseaux de proie les restes d'un cheval, et que la présence des chiens avait empêché d'aller se repaître de cadavres.

XVII. — Alp détourna la vue de ce spectacle hideux. Jamais son cœur n'avait frémi au milieu des dangers d'une bataille ; mais il eût mieux supporté l'aspect d'un guerrier qui expire dans les flots de son sang, dévoré par la soif brûlante de l'agonie> que devoir des animaux féroces déchirer les cadavres des malheureux dé^- ornais affranchis de toutes les douleurs. 11 est un sentiment d'orgueil que nous inspire le signal des combats ; quelle que soit la forme sous laquelle la mort s'avance, la gloire est là pour proclamer le nom de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits du courage: mais, quand tout est fini, il est pénible de fouler aux pieds les corps de ceux qui attendent encore un tombeau, et de voir les vers de la terre, les oiseaux de proie et les animaux féroces venir

i J'ai vu un «i^ctacle exactement semblable sous les murs du sérail à Constantinople, dans les cavités creusées dans le rocher par le Bosphore. M. Hobhouse, dans ses voyages, en parle aussi. Les cadavres étaient ceux: de quelques janissaires punis de mort.

2 Celte touffe ou longue tresse de cheveux est laissée sur la tête; les Turcs superstitieux croient que c'est par là que Mahomet les portera dans son paradis.

Il 10.

se disputer la dépouille do l'homme, et se réjouir de son trépas.

XVIII. — Non loin de là un temple antique couvrait le sol de ses ruines : deux ou trois colonnes étaient encore debout, et le gazon et la mousse croissaient sur le marbre et sur le granit. Tel est le Temps inexorable l 11 ne respectera pas plus l'avenir que le passé, laissant toujours assez de débris pour nous faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera. Ce que nous avons vu , nos enfants le verront comme nous : les restes des monuments qui ne sont plus, et les fragments des pierres élevées par la main des hommes mortels.

XIX. — Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa sa main sur son front, comme un homme qui rêve douloureusement : sa tète était penchée sur son cœur agité d'un battement couvulsif; sa main errait vaguement sur son visage, comme celle du musicien qui parcourt sans ordre le clavier d'ivoire, avant d'avoir trouvé le son qu'elle veut réveiller. Tristement absorbé en lui-même, il crut entendre le souffle du vent de la nuit, semblable à un soupir tendre et mélancolique : mais est-ce bien le vent qui gémit dans les fentes de quelque rocher? Alp relève la tête et regarde la mer, elle était polie comme la surface du verre ; il regarde le gazon, rien n'en fait courber la tige mobile : d'où vient ce son si doux ? Il porte ses yeux sur les bannières ; rien n'en fait balancer les plis ; et les feuilles des bois du Gythéron ne sont point agitées ; lui-même ne sent pas sur son visage l'impression du souffle qu'il a entendu. Il détourne la tète : est-il sûr de ce qu'il voit ? c'est une vierge éclatante de jeunesse et de beauté*.

« .Je d'ris reconnaître ici une ressemblance frappante, quoique

XX. — Il tressaille avec plus de terreur qu'il n'en éprouverait à l'approche d'un ennemi, a Dieu de mes pères ! s'écrie-t-il, que vois-je! qui es-tu? d'où vienstu? que viens-tu faire si près d'un camp musulman? » Ses mains tremblantes refusent de tracer le signe de la croix, qui a cessé d'être pour lui le gage sacré du salut. Il eût obéi à cette première impulsion, mais c'est la conscience qui l'arrête. Il regarde, il voit, il reconnaît ce visage si beau, cette taille gracieuse : c'est Francesca qui est auprès de lui, Francesca qui aurait pu être son épouse.

Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris étaient plus pâle. Où donc avaient fui le mouvement gracieux de ses lèvres et le sourire qui en embellissait l'incarnat? L'azur de l'Océan, dont la surface est si calme, a bien moins de douceur que le bleu céleste de ses yeux ; mais sa prunelle est immobile comme les vagues, et son regard est glacé. Une gaze légère voilait à peine son sein blanc comme le lis, et à travers sa chevelure éparse Alp découvre les élégants contours de ses bras. Avant d'adresser la parole à son amant, elle leva vers le ciel une main si pale et si transparente, qu'on aurait aperçu la lune à travers.

involonlaire, entre les douze vers de ce passage et un poëme inédit de M. Coleridge, appelé C/iristabelle. Ces vers étaient déjà composés lorsque j'entendis réciter pour ia première fois ce poëme bizarre, et singulièrement original et beau. Ce n'est que depuis peu que j'ai vu ie manuscrit de cette production grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je l'espère, est persuadé que j'ai commis un plagiat tout -à-fait involontaire. L'idée originale appartient sans contredit à M. Coleridge, dont le poëme est composé depuis quatorze ans. Je ne terminerai pas cette note sans exprimer l'espérance que M. Coleridge ne retardera plus longtemps la publication de cette composition, à laquelle je puis seulement payer ma part d'approbation, d'accord avec des juges plus compétents.

XXI. — t J'ai quille, dit-elle, les lieux de mon re- » pos, et je viens à celui que j'aime, pour être licu- » reuse et faire aussi son bonheur. J'ai franchi les » murs, les portes et les rangs des sentinelles; je suis » parvenue jusqu'à toi, sans rien craindre. On dit que » le lion fuit à l'aspect d'une vierge qui n'a pour dé- » fense que sa pudeur ; et le Dieu qui protège l'inno- » cence contre le tyran des forêts a daigné dans sa mi- » séricorde me préserver de tomber entre les mains » des infidèles. Je viens à toi ; si c'est en vain, jamais » nous ne serons réunis ! jamais ! Tu as commis un » crime odieux en abandonnant la foi de tes pères; » mais foule aux pieds ce turban sacrilège, fais le » signe sacré delà croix, et tu es à moi pour toujours : » efface la tache qui souille ton cœur, et le jour de » demain nous réunit pour n'être plus séparés.

» — Et où serait dressé notre lit nuptial? répondit » Alp. Au milieu des morts et des mourants ; car c'est » demain que nous livrons au carnage et aux llammes » les enfants et les autels des chrétiens : toi seule et » les tiens, vous serez épargnés, j'en ai fait le serment : » je te transporterai dans un asile fortuné où l'hymen » nous unira et où nos chagrins seront tous oubliés : » c'est là que tu deviendras mon épouse, aussitôt que » j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise, » et que ses citoyens abhorrés auront vu ce bras, » qu'ils voudraient avilir, châtier avec un fouet de » scorpions ceux qu'une lâche jalousie a rendus mes » ennemis. »

Francesca posa sa main sur la sienne; l'impression en fut à peine sensible; mais il frémit jusqu'aux os. Son cœur se glaça, et il demeura immobile de stupeur; à peine si la main froide de Francesca retenait celle d'Alp ; mais il eût essayé vainement de la repousser,

et jamais l'étreinte d'une main si chère ne communiqua une semblable émotion de terreur. L'ardeur brûlante de son front avait cessé, et son cœur semblait pétrifié, lorsque, contemplant les traits de celle qu'il aimait, il reconnut combien les couleurs de son teint étaient changées. Elle était encore belle, mais sans expression, et privée de ce rayon céleste qui anime la physionomie, comme le soleil fait briller les vagues dans un beau jour. Ses lèvres étaient immobiles comme la mort, et ses paroles s'échappaient de ses lèvres, sans être accompagnées de son souffle. Son sein n'était point soulevé par une douce respiration, et le sang paraissait ne plus couler dans ses veines ; malgré l'éclat dont ses yeux étincelaient, ses prunelles fixes ne renvoyaient que des regards égarés, comme les yeux de l'homme endormi qu'un sage fait errer loin de sa couche. Telles on voit les sombres figures d'une tapisserie agitées par le souffle de la bise : ces personnages inanimés, mais qui paraissent vivants, épouvantent la vue à la lueur d'une lampe mourante. On croirait, dans les ténèbres, qu'ils sont près de se détacher de la muraille, et qu'ils vont çà et là toutes les fois que le vent ébranle la toile.

« — Si tu croyais, ajouta Francesca, faire trop pour » l'amour de moi, que ce soit du moins pour l'amour » du ciel ! Je le répète, rejette ce turban loin de ton » front infidèle, et jure d'épargner les enfants de ta » patrie ; sinon tu es perdu ; tu ne verra plus... je ne » dis pas la terre qui n'existe plus pour toi... mais le * ciel et ta Francesca. Si tu te rends à ma prière, et » qu'un sort cruel soit cependant ton partage, ce sera » un moyen d'expier une partie de tes crimes. La porte » des miséricordes peut encore s'ouvrir pour toi; ré- » iléehis un moment; prépare-toi à la malédiction du

• Dieu que tu trahis ; porte un dernier regard vers le » ciel, et vois-le prêt à se fermer à jamais. Regarde ce » léger nuage l auprès de la lune : il va bientôt l'avoir *> dépassée. Eh bien ! si lorsque ce voile vaporeux » aura cessé de nous dérober son disque, ton cœur » n'est pas changé, Dieu et l'homme seront vengés » l'un et l'autre : ta sentence sera terrible, plus terrible » encore ton éternité de malheur. »

Alp leva les yeux, et reconnut dans la voûte céleste le nuage que lui montrait Francesca ; mais son cœur était ulcéré et son orgueil inflexible ; cette funeste passion entraînait toutes les autres corfïme un torrent. AJp demanderait grâce ! il serait effrayé par les paroles d'une fdle timide ! oubliant les injures de Venise, il jurerait d'épargner ses enfants dévoués à la tombe! Non ; quand ce nuage serait plus terrible que celui qui renferme le tonnerre et serait destiné à l'anéantir... qu'il éclate !

Alp fixe ses regards sur ce signe menaçant, sans répondre un seul mot; le nuage est passé, et la lune vient frapper pleinement sa vue. « Quel que soit mon » destin, dit-il alors, je ne sais point changer, il est » trop tard... Que le roseau battu par l'orage tremble,

• plie et se relève encore, le chêne doit se briser. Je » reste ce que Venise a voulu que je fusse, son ennemi » en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais n'es-

• tu pas en sûreté avec ton amant? Francesca, fuyons

• ensemble. » Il tourne la tête : Francesca n'est plus

i On m'a dit que ce passage avait été admiré par des personnes dont le suffrage est précieux : j'en suis charmé; mais l'idée n'en est pas originale : elie se retrouve bien mieux exprimée dans la version anglaise de Vatheck, p. 182. (Je ne me rappelle pas la page dans l'édition française.) C'est un ouvrage que j'ai toujours relu avec ujj vrai plaisir et que j'ai eu déjà l'occasion de citer.

auprès de lui ; il n'aperçoit que le marbre de la colonne. A-t-elle disparu sous la terre? s'est-elle évanouie dans les airs? il ne la voit plus et ne sait que penser.

XXII. — La nuit a fui, et le soleil brille comme s'il allait éclairer un jour de fête.- L'aurore se dépouille peu :\ peu du noir manteau des ténèbres ; tout annonce une chaleur accablante. Les tambours et les trompettes retentissent, les bannières se déploient avec bruit et flottent au bout de leurs piques ; on entend le hennissement des coursiers, le tumulte de l'armée, et les cris : Aux armes, aux armes! Les étendards des Pachas sont portés à la tête de leurs troupes ; les cimeterres sont tirés du fourreau, l'armée est rangée en bataille et n'attend plus que le signal. Tartares, Spahis, ïurcomans, accourez à f avant-garde ; cavaliers, gardez tous les défilés, entourez la plaine, rendez la fuite inutile à ceux qui voudront s'échapper de la ville ; qu'aucun chrétien, enfant ou vieillard, n'évite le sort qui l'attend. Les fantassins cependant vont répandre le carnage sur la brèche, et pénétrer dans Corinthe.

Les coursiers mordent leurs freins en frémissant ; ils relèvent fièrement leur crinière flottante ; le mors est couvert d'une blanche écume. Les lances sont levées, les mèches sont allumées, le canon est pointé sur la ville, prêt à vomir la mort et à renverser ces remparts qu'il a déjà ébranlées. Les phalanges des jannissaires marchent sous les ordres d'Alp. Son bras droit est nu comme la lame de son cimeterre. Le Khan et les Pachas sont tous à leur poste, le visir lui-même est à la tête de l'armée. Lorsque la coulevrine aura donné le signal, qu'on s'avance : qu'on n'accorde la vie à aucun habitant de Corinthe, qu'on ne laisse aucun prêtre à ses autels, aucun chef dans ses palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses

remparts. Dieu et le Prophète ; Allah Iiu ! Que ce cri retentisse jusqu'aux nues.

« Voilà la brèche , s'écrie Coumourgi ; voilà les » échelles pour franchir les murailles! vos sabres sont » dans vos mains, pourriez-vous n'être pas vain- » queurs? Celui qui abattra le premier l'éteudard de » la croix pourra former le désir qu'il voudra ; rien no » lui sera refusé. »

Ainsi parle le vaillant visir : on lui répond en brandissant les lances, et par les exclamations d'une armée remplie d'un enthousiasme bouillant... Silence, le signal est donné.

XXIII. — Tel on voit un troupeau do loups affamés se précipiter sur un buffle redoutable ; malgré le feu que lancent ses yeux et les rugissements de sa colère; c'est en vain qu'il foule aux pieds, ou fait voler dans les airs, avec ses cornes sanglantes, ceux qui osent l'attaquer les premiers ; tels les musulmans marchent aux remparts : tels les plus audacieux succombent sous les coups des assiégés. Une foule de leurs guerriers couvre la terre ; leur cotte de mailles est brisée cotume le verre, par le plomb meurtrier qui creuse encore le sol sur lequel ils sont étendus; des bataillons entiers sont renversés, semblables aux épis de blé que la faux du moissonneur a touchés sur les sillons.

XXIV. — Ainsi qu'un rocher, longtemps sapé par les torrents d'hiver, voit tout à coup d'énormes fragments, détachés de sa base, rouler dans les flots avec le fracas du tonnerre, et semblables à l'avalanche qui se précipite dans les vallées des Alpes, les habitants de Cortnthe, affaiblis par un long siège, succombèrent aux assauts répétés des troupes musulmanes. Leur résistance fut terrible ; mais ils furent accablés par les.

infidèles, et tombèrent, serrant toujours leurs rangs, sans reculer.

La mort seule était muette sur ce théâtre de carmage : les coups de ceux qui donnent le trépas, les plaintes des vaincus, les cris de la victoire, se mêlent au tonnerre de l'artillerie. Les villes voisines écoutent avec inquiétude ce bruit, qui vient jusqu'à elles, ignorant si la fortune sourit à leurs alliés ou à leurs ennemis, si elles doivent s'affliger ou se réjouir de ces cris effrayants que les échos des montagnes se renvoient avec un son terrible. Salamine et Mégare, le Pirée même, dit-on, entendirent le bruit de cette fatale journée.

XXV. — Les sabres sont teints de sang depuis la pointe jusqu'à la garde ; la ville est prise et le pillage commence. Des cris plus aigus sortent des maisons où les soldats cherchent du butin ; on entend les pas précipités des fuyards, glissant dans les ruisseaux de sang qui inondent les rues. Mais çà et là, toutes les fois qu'ils trouvent une position favorable, les assiégés se réunissent en groupe de dix ou de douze guerriers, s'arrêtent contre une muraille, résistent encore aux ennemis, frappent des coups mortels, et tombent euxmêmes les armes à la main. Dans un de ces groupes on remarquait un vieillard en cheveux blancs, mais dont le bras était encore plein de force et de vaillance ; il soutenait si bravement l'attaque de ceux qui osaient l'approcher, que les corps des Turcs qu'il avait immolés formaient un demi-cercle devant lui ; il n'avait pas .encore été blessé, et quoiqu'il battît en retraite, on ne pouvait parvenir à l'entourer. Plus d'une cicatrice attestait, so is son armure, que depuis longtemps il connaissait Ls dangers ; mais toutes ses blessures avaient été reçues dans d'autres combats. Malgré son grand n U

âge, il était assez robuste pour le disputer aux plus jeunes guerriers ; les ennemis qui n'osaient rapprocher étaient plus nombreux que ses cheveux blancs. Son sabre priva plus d'une mère d'un fils qui n'était pas encore né lorsque Minotti avait versé pour la première fois le sang des adorateurs d'Allah. Privé lui-même du sien depuis longtemps, sa douleur avait été funeste à plus d'un père. Si les ombres s'apaisent par le carnage, l'ombre de Patrocle eut moins de victimes immolées à son repos que le fils de Minotti, qui mourut dans les lieux qui séparent l'Asie de l'Europe !. 11 fut enseveli sur le même rivage où tant de guerriers avaient trouvé leur tombeau pendant des siècles. Que reste-t-il pour nous apprendre la mort de ces héros , et lë'lieu de leur sépulture ? Aucune pierre funéraire : leurs cendres sont dispersées ; mais la poésie leur assure l'immortalité.

XXVI. — J'entends retentir le cri d'Allah ! c'est une troupe de musulmans des plus braves et des plus déterminés, qui s'avance. Le bras nerveux de leur chef est nu jusqu'à l'épaule. Ce bras qui les guide est toujours prêt à frapper. C'est à ses coups qu'on le connaît dans les combats. D'autres se distinguent par une brillante armure pour tenter l'ennemi par l'espoir d'une précieuse dépouille ; d'autres ont une épée avec une garde plus riche, aucun ne porte une lame plus redoutable. Ce n'est pas à un turban superbe qu'Alp veut être reconnu ; c'est à son bras nu et sanglant : allez au plus fort de la mêlée, c'est là que vous le trouverez. Aucun étendard musulmau n'entraîne les Delhis si loin. Il brille comme un météore. Partout où ce bras

* Il s'agit ici de la bataille qui eut lieu entre les Vénitiens et les Turcs au passage des Dardanelles.

redouté est aperçu, les guerriers les plus courageux combattent, ou ils combattaient il n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain la vie au Tartare inexorable, ou que le héros meurt en silence, dédaignant de gémir en succombant, et cherche encore à frapper un dernier coup, oubliant sa faiblesse pour s'attacher à la terre ensanglantée.

XXVII. — Le vieux Minotti résistait encore, Alp s'arrête et lui crie :

a Rends-toi, Minotti, pour te sauver avec ta fille.

* — Jamais, traître, renégat, jamais, quand la vie » que je recevrais de toi serait éternelle.

» — Francesca, amante chérie ! faut-il qu'elle soit I victime de ton orgueil?

« — Elle est en sûreté.

x — Où donc?

» — Dans le ciel fermé à ton âme perfide ; elle est » loin de toi, parmi les vierges saintes ! »

Minotti sourit avec une cruelle joie en voyant à ces mots Alp chancelant et près de tomber comme si une main ennemie l'eût frappé tout à coup.

ce 0 ciel! s'écrie-t-il, depuis quand n'est-elle plus?

» — Depuis hier, répond Minotti, et je ne pleure pas j> sa mort ; aucun de mes enfants ne sera dans les fers x de Mahomet ou dans ceux d'un apostat. Approche et » défends-toi. »

Ce défi est porté en vain. Alp n'est déjà plus au nombre des vivants. Pendant que de cruelles paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance que ne l'aurait fait la pointe de son épée s'il avdit eu le temps de l'enfoncer dans le cœur du traître, une balle partie d'un portique voisin, où quelques braves désespérés défendaient encore une église, avait renversé Alp.

Avunt \ju'on pût voir couler le sang de la blessure

qui termina ses jours, il chancelle et tombe. Un éclair jaillit de ses yeux, et bientôt les ténèbres couvrent son cadavre palpitant ; il ne lui reste de la vie qu'un frémissement passager qui agite encore ses membres étendus sur la terre. On essaye de le relever : son sein et son front étaient souillés de poussière et de sang ; de noirs caillots s'échappaient de ses lèvres livides ; son pouls est sans mouvement, on n'a pas entendu son dernier soupir ; aucune parole, aucun sanglot convulsif n'a signalé son passage de la vie à la mort. Avant même que son âme ait eu le temps de prier, elle a abandonné son corps sans espérance du pardon céleste ; il est mort renégat.

XXVIII. — Les clameurs des ennemis d'Alp se mêlent à celles de ses soldats ; ceux-ci poussent des cris de fureur, et les premiers des cris de triomphe ; le combat recommence, les épées et les lances se croisent, et les guerriers roulent dans la poussière. Minotti défend vaillamment chaque pouce de terrain qu'il est forcé de céder dans la ville confiée à ses ordres ; les débris de 'sa troupe dévouée unissent leurs efforts aux siens. On peut encore se retrancher dans l'église, de laquelle est partie la balle qui a vengé à demi les vaincus par la mort du renégat ; Minotti et les siens s'y réfugient, laissant après eux un ruisseau de sang : ils ne cessent, en reculant, de faire face à l'ennemi, et vont respirer un moment derrière les piliers massifs du lieu saint.

Hélas ! que ce moment fut court ! Les musulmans voient augmenter leur nombre et leur audace ; ils fondent sur les chrétiens avec tant d'acharnement et de témérité, que même leur grand nombre devient funeste aux plus hardis. La rue qui menait au dernier retranchement des défenseurs de Gorinthe était si étroite

que les Turcs qui s'engageaient dans les colonnes du temple essayaient vainement de revenir sur leurs pas, et succombaient sans pouvoir fuir ; mais, avant qu'ils eussentfermé les yeux, des vengeurs se dressaient sur leurs corps expirants. Des soldats encore plus terribles remplaçaient ceux qui n'étaient plus, et le carnage ne parvenait pas à éclaircir leurs rangs.

XXIX. — Les lumières qui ornent les autels des chrétiens ne peuvent percer de leur clarté vacillante les nuages produits par les décharges de mousqueterie. Les Ottomans sont devant la porte ; elle résiste sur ses gonds d'airain, et de chaque issue, à travers tous les vitraux brisés, il pleut une grêle de traits mortels. Mais le portique ébranlé tremble sur ses fondements, le fer cède, les gonds crient et se rompent, la porte tombe. C'en est fait, Gorinthe perdue ne saurait résister davantage.

XXX. — Arrêté sur le marchepied de l'autel, Minotti survit presque seul aux braves qui n'ont pu sauver Gorinthe ; il n'a pas cessé de menacer les Turcs qui le poursuivent. L'image d'une Madone est peinte audessus de sa tête ; c'est l'ouvrage d'un pinceau céleste; ce tableau semblait placé au-dessus de l'autel pour élever l'homme aux choses divines : l'aimable mère du Dieu enfant tenait son fils sur ses genoux, et souriait à la prière des morts suppliants, comme si elle promettait de porter elle-même leurs pieuses prières au trône de l'Éternel. Au milieu du carnage qui ensanglante le temple, la vierge sourit encore ; Minotti lève les yeux vers elle, fait le signe du salut en soupirant, et saisit une torche qui brûlait sur l'autel... La flamme et le fer des musulmans l'enveloppent de toutes parts.

XXXI. — Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts des siècles passés;

leurs noms étaient gravés sur leurs tombes, mais lo sang eût empêché de les lire. Les armoiries sculptées, les couleurs bizarres qu'offraient les veines nombreuses du marbre, ne se distinguaient plus sous les débris des glaives et des casques. Sur le marbre du temple les guerriers étaient sans vie ; et, sous ses voûtes, d'autres cadavres reposaient dans leurs cercueils, dont on aurait pu apercevoir les sombres rangs par une étroite ouverture ; mais la guerre avait pénétré dans ces obscurs caveaux et y avait entassé son salpêtre destructeur le long de ces bières nombreuses; c'était là que pendant le siège les chrétiens avaient établi leur principal magasin ; une traînée de poudre y communiquait : c'était la dernière mais la plus terrible ressource de Minotti contre les vainqueurs.

XXXII. — Les Turcs se précipitent dans l'église; la petite troupe des' chrétiens déploie une bravoure inutile. Faute de pouvoir assouvir leur soif de vengeance sur un plus grand nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui ont succombé et séparent les têtes de ces troncs inanimés ; ils dépouillent les chapelles de leurs riches offrandes et se disputent les vases précieux bénits par de saints pontifes. Ils courent à l'autel ! 0 spectacle glorieux ! Le calice des grands mystères était encore sur le tabernacle : ce vase d?or séduit les yeux avides des soldats de Mahomet. Il contenait les restes du vin sacré devenu le sang du Christ, que le prêtre avait ce jour-là distribué à ses adorateurs pour sanctifier leurs âmes avant de les envoyer aux combats. Quelques gouttes étaient encore au fond du calice; autour de l'autel brillaient douze candélabres du plus beau métal. Qui s'emparera de cette dépouille? C'est la plus belle et la dernière.

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