‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 16 sur 67 · IX. — Pendant que Sobieski humiliait l'orgueil du · texte numérisé non relu

IX. — Pendant que Sobieski humiliait l'orgueil du

4 Nom d'Alp avant son apostasie. a. p.

croissant sur les remparts de Bude et sur les bords du Danube, les généraux vénitiens avaient arraché à l'empire de Gonstantinople toute la contrée qui s'étend depuis Patras jusqu'à la mer d'Eubée. Chargé de représenter le Doge dans ces climats, Minotti avait été envoyé à Gorinthe, lorsque la paix, longtemps exilée de la Grèce, commençait à sourire à ce malheureux pays. La trêve perfide, dont la rupture fut le signal pour chasser les chrétiens, durait encore lorsque Minotti était arrivé avec sa fille. Depuis le temps où l'épouse de Ménélas, abandonnant son roi et sa patrie, apprit aux mortels quels malheurs poursuivent les amours adultères, aucune beauté n'avait paru dans la Grèce, qui pût le disputer à la divine Francesca.

X. — Le rempart est ruiné, la brèche est ouverte ; c'est demain au lever de l'aurore que les Turcs, réunissant leurs efforts, doivent donner un dernier assaut à cette masse de pierres déjointes. On assigne à chacun son poste : au premier rang sont ceux qui ont le plus d'espérance, nommés à tort les désespérés !, corps d'élite composé de Tartares et de musulmans, méprisant jusqu'à la pensée de la mort, et sachant s'ouvrir avec le cimeterre un passage à travers les rangs ennemis; ou, s'ils succombent, faisant de leurs cadavres un marchepied au guerrier appelé à mourir le dernier.

XL — Il est minuit, le disque arrondi de la lune brille froidement sur le Gythéron ; l'océan déroule ses vagues d'azur ; la voûte des cieux est parsemée d'étoiles semblables à des îles de lumière au milieu d'un autre océan suspendu sur nos têtes. Qui peut les contempler et ramener ses regards sur la terre sans é^ouver un

i Ceux, que nous appelons enfants perdus en français : the forlorn of hope, los désespérés. a. p.

triste regret, et sans désirer des ailes pour prendre l'essor et se confondre parmi leurs clartés immortelles?

Le calme régnait sur les flots dont l'écume ébranlait à peine les cailloux du rivage, et dont le murmure ressemblait à celui d'un ruisseau : les vents dormaient sur les vagues; les bannières cessaient de flotter; et au-dessus des lances qu'elles entouraient de leurs plis affaisés étincelait le signe du croissant.

La voix des sentinelles troublait seule par intervalles le silence ; souvent aussi le coursier faisait entendre ses fiers hennissements que répétait l'écho des collines. Mais un murmure sourd, semblable au frémissement du feuillage, s'éleva dans le camp réveillé tout à coup : c'était la voix du muezzin qui invitait l'armée à la prière de minuit. Cette voix retentit comme le chant solennel d'un génie dont les accents respirent une harmonie douce et mélancolique : tels des sons vagues et prolongés, inconnus dans la musique des hommes, s'échappent d'une harpe solitaire dont les cordes sont rencontrées par le souffle des vents. Elle parut aux guerriers de Gorinthe le cri prophétique de leur défaite ; les assiégeants eux-mêmes frémirent, comme frappés d'un de ces pressentiments inexplicables qui saisissent soudain le cœur, le glacent d'effroi, et le font aussitôt palpiter avec violence, honteux de sa terreur involontaire. C'est ainsi que le glas de la cloche nous fait tressaillir alors même qu'elle n'annonce que la pompe funèbre d'un inconnu.

XII. — La tente d'Alp était dressée sur le rivage : la prière était terminée, tout bruit avait cessé ; il avait placé ses sentinelles, il avait fait sa ronde ; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une nuit d'inquiétudes ; demain la vengeance et l'amour vont lui payer avec usure le retard de leurs promesses.

Quelques heures encore, et le carnage va commencer : il aurait besoin de repos pour s'y préparer ; mais les pensées se pressent dans son arne, comme les vagues agitées par l'orage. Alp est seul, debout dans le camp. Ce n'est pas l'enthousiasme du. fanatisme qui le fait soupirer après le jour où il arborera le croissant sur les tours de Corinthe ; s'il va risquer sa vie, ce n'est pas dans l'espoir de l'immortalité et des houris célestes promises par le prophète ; il no sent point ce feu brûlant du patriotisme, ce courage exalté qui inspire le citoyen heureux de prodiguer son sang et de braver tous les dangers pour sa terre natale. Alp n'est qu'un renégat armé contre sa pairie : seul au milieu de sa troupe, il n'a ni un cœur, ni un bras auquel il puisse se fier. On le suit parce qu'il est brave et qu'il enrichit ses soldats des dépouilles des vaincus ; on rampe devant lui, parce qu'il connaît l'art de subjuguer les âmes vulgaires ; mais son origine chrétienne ne lui est pas encore pardonnée : on envie jusqu'à la gloire qu'un chrétien acquiert sous un nom musulman ; on n'a pas oublié que ce chef si redoutable a été dans sa jeunesse un des plus grands ennemis de Mahomet.

Ces barbares ignoraient ce que peut l'orgueil quand il a su étouffer tous les autres sentiments. Ils ignoraient combien la haine change et endurcit les cœurs les plus tendres, et quel est le fanatisme de ceux que le besoin de se venger a convertis à une nouvelle croyance. Ils obéissent cependant : il est facile de gouverner des hommes féroces, quand on sait être plus audacieux qu'eux-mêmes. Tel est l'empire du lion sur le chacal. Le chacal découvre les traces de la proie, l'amène sous la griffe du lion, qui l'immole, s'en repaît, et lui abandonne les restes du carnage.

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