VII. Azo porta la main sur son poignard; mais il le
laissa retomber dans le fourreau avant de ravoir entièrement tiré. Elle est indigne de vivre ; mais pouvaitil tuer une épouse si belle?... Si encore elle ne sommeillait pas à son côté, si le sourire n'avait pas été sur ses lèvres... Non, et, bien plus, il ne voulut pas la réveiller; mais il fixa sur elle un regard qui eût glacé tous ses sens dans un sommeil plus profond, si, fuyant les fantômes de ses songes, elle avait ouvert les yeux en ce moment et aperçu le front d'Azo inondé de grosses gouttes de sueur, dans lesquelles se réfléchissait la sombre lueur de la lampe. Paiïsina a cessé de parler, mais elle dort encore, ignorant que le nombre de ses jours vient d'être compté.
VIII. Au retour du matin, Azo interroge tous ceux qui habitent le palais, et ne recueille que trop de preuves de ce qu'il tremble de découvrir. Tout lui confirme la faiblesse de Parisina et l'affront de son époux. Les suivantes de la princesse, qui ont longtemps favorisé son infidélité, cherchent à éviter le châtiment qu'elles méritent, en rejetant tout le blâme sur leur souveraine. Ce n'est plus un secret ; elles n'oublient aucune des circonstances qui peuvent attester la vérité de leurs révélations. Le cœur désolé d'Azo n'a rien de plus à sentir et à apprendre.
IX. — Il n'était point de ces hommes qui souffrent les délais. Le successeur des anciens princes de la maison d'Est, assis sur son trône dans la chambre du conseil, est entouré des grands de sa cour et de ses gardes. Devant lui sont les deux criminels, l'un et l'autre encore à la fleur de leur âge. Il en est un dont rien n'égale la beauté. Faut-il, ô Christ I qu'un fils paraisse désarmé, et les mains chargées de fers, en présence de son père! Voilà comment Hugo est amené pour entendre le sien prononcer dans sa colère une
sentence de mort et son propre déshonneur. Hugo n'a pas l'air consterné, quoique sa bouche garde un morne silence.
X. — Muette comme lui, pâle et immobile, Parisina attend sa condamnation. Qu'elle est changée celle dont les regards expressifs inspiraient la gaieté dans un palais où les seigneurs étaient fiers de la servir, et où les belles cherchaient à imiter l'accent de sa voix, les charmes de son maintien, en un mot, à copier les grâces de leur reine ! Ah ! si son œil eût alors versé des larmes, mille glaives auraient brillé, mille guerriers seraient accourus : tous eussent brigué la faveur d'être les chevaliers vengeurs de sa querelle. Maintenant, qu'est-elle? Pourrait-elle commander? Les courtisans obéiraient-ils? Tous observent le plus profond silence : les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras croisés sur leur poitrine, offrant un aspect sévère, et contenant à peine sur leurs lèvres l'expression de leur dédain : voilà le tableau que présentent les chevaliers, les dames et toute la cour. Le jeune héros de son choix, dont la lance en arrêt eût prévenu son regard, et qui, s'il était libre un moment, eût obtenu sa délivrance au péril de sa vie; l'amant chéri de l'épouse de son père est auprès d'elle, et ses bras sont chargés de chaînes ; il ne peut voir ses yeux qui pleurent moins sur sa propre infortune que sur celle de son complice. La veille encore, une veine légère dessinait à peine quelques lignes d'azur sur l'albâtre de ses paupières dont la blancheur appelait le baiser. Aujourd'hui pâles et livides, elles semblent comprimer plutôt que voiler ses yeux mourants qui se remplissent de larmes.
XI. — Hugo lui-même aurait pleuré sur elle, s'il n'eût été l'objet de tous les regards. Son chagrin restait assoupi; son front avait quelque chose do
sombre et de hautain. Il eût rougi de s'attendrir et de trembler devant la foule; mais il n'osait regarder Parisina! Le souvenir des jours qui n'étaient plus, son crime, son amour, son état présent, le courroux de son père, l'indignation de tous les hommes vertueux, sa destinée sur la terre et dans le ciel, mais surtout la destinée de celle... voilà les pensées qui l'occupent! Osera-t-il contempler ce front pâle comme la mort?... Non, il craindrait que son cœur ne laissât éclater le remords des maux dont il s'accuse.