SONNET SUR CHILLON
Génie éternel de l'âme, que les chaînes ne peuvent atteindre, Liberté ! ton éclat est plus brillant dans les cachots, car tu y fais ta demeure du cœur ;... du cœur que ton seul amour enchaîne : et, lorsque tes enfant? sont chargés de fers et plongés dans l'humide obscurité d'un souterrain, leur patrie triomphe par leur martyre ; l'indépendance emprunte des ailes à tous les vents.
0 Chillon ! tu es un lien sacré ; le triste pavé de ta prison est un autel : car il a conservé la trace des pas
* Il faut que je vous raconte une petite anecdote sur Chillon. Un certain M. Luc, citoyen suisse et âgé de quatre-vingt-dix ans s'est fait lire mon poëme et en a été content; du moins ma sœur me l'écrit. Il assure qu'il se trouvait à Chillon, et que la description est très-exacte. Mais ce n'est pas là tout. Je me rappelle quelque chose de Rousseau, et je trouve le passage suivant dans [es Confessions, liv. vin : « De tous ces amusements, celui qui me plut davantage fut une promenade autour du lac, que je fis en bateau avec de Luc père, sa bonne, ses deux fils, et ma Thérèse. Nous mimes sept jours à cette tournée par le plus beau temps du monde. J'ai gardé le souvenir des sites qui m'avaient frappé à l'autre extrémité du lac, dont je fis la description quelques années après dans la Nouvelle Héloïse. » Ce nonagénaire de Luc doit être l'un des deux fils.
de Bonnivard 2, comme si ces froides pierres étaient une terre flexible. Que ces traces soient ineffaçables ; elles en appellent à Dieu de la tyrannie des hommes!
* a François de Bonnivard, fils de Louis de Bonnivard, originaire de Seyssel et seigneur de Lunes, naquit en 1456. Il fît ses études à Turin, en 1510. Jean-Aimé de Bonnivard, son oncle, lui résigna le prieuré de Saint-Victor, qui aboutissait au\ murs de Genève, et qui formait un bénéfice considérable.
» Ce grand homme (Bonnivard mérite ce titre par la force de son âme, la droiture de son cœur, la noblesse de ses intentions, la sagesse de ses conseils, le courage de ses démarches, l'étendue de ses connaissances et la vivacité de son esprit), ce grand homme, qui excitera l'admiration de tous ceux qu'une vertu héroïque peut encore émouvoir, inspirera encore la plus vive reconnaissance dans le cœur des Genevois qui aiment Genève. Bonnivard en fut toujours un des plus fermes appuis : pour assurer la liberté de notre république, il ne craignit pas de perdre souvent la sienne; il oublia son repos, il méprisa ses richesses, il ne négligea rien pour affermir le bonheur d'une patrie qu'il honora de son choix : dès ce moment, il la chérit comme le plus zélé de ses citoyens. Il la servit avec l'intrépidité d'un héros, et il écrivit son histoire avec la naïveté d'un philosophe et la chaleur d'un patriote.
» Il dit, dans le commencement de son histoire de Genève, que dès qu'il eut commencé de lire l'histoire des nations, il se sentit entraîné par son goût pour les républiques, dont il épousa toujours les intérêts; c'est ce goût pour la liberté qui lui fit sans cloute adopter Genève pour patrie, Bonnivard, encore jeune, s'annonça hautement comme le défenseur de Genève contre le duc de Savoie et I'évêque.
» En 1519, Bonnivard devint le martyr de sa patrie : le duc de Savoie étant entré dans Genève avec cinq cents hommes, Bonnivard craignit le ressentiment du duc; il voulut se retirer à Fribourg pour en éviter les suites; mais il fut trahi par deux hommes qui l'accompagnaient et conduit par l'ordre du prince à Groler, où il resta prisonnier pendant deux ans. Bonnivard était malheureux dans ses voyages: comme ces malheurs n'avaient point ralenti son zèle pour Genève, il était toujours un ennemi redoutable pour ceux qui la menaçaient, et par conséquent il devait être exposé à leurs coups. Il fut rencontré en 1530, sur le Jura, par des voleurs qui le dépouillèrent, et qui le mirent encore entre les mains du duc do Savoie : ce prince le fit entériner dans le château de Chillon, où il resta sans être interrogé jusqu'en 1536 : il fut alors délivré par les Bernois, qui s'emparèrent du pays de Vaud.
j> Bonnivard, en sortant de sa captivité, eut le plaisir de trouver
Genève libre et réformée : la république s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance, et de le dédommager des maux qu'il avait soutiens : elle le reçut bourgeois de la ville au mois de juin 1536; elle lui donna la maison habitée autrefois par le vicaire général, et elle lui assigna une pension de deux cents écus d'or, tant qu'il séjourna à Genève. Il fut admis dans le conseil des deux-cents, en 1537.
» Bonnivard n'a pas fini d'ôtre utile : après avoir travaillé à rendre Genève libre, il réussit à la rendre tolérante. Bonnivard engagea le conseil à accorder aux ecclésiastiques et aux paysans un temps suffisant pour examiner les propositions qu'on leur faisait; il réussit par sa douceur : on prêche toujours le christianisme avec succès qunnd on lo prêche avec charité.
» Bonnivard fut savant : ses manuscrits, qui sont dans la bibliothèque publique, prouvent qu'il avait bien lu les auteurs classiques latins, et qu'il avait approfondi la théologie et l'histoire. Ce grand homme aimait les sciencei, et il croyait qu'elles pouvaient faire la gloiro do Genève; aussi il ne négligea rien pour les fixer dans cetto ville naissante; en 1551 il donna sa bibliothèque au public : elle fut le commencement de notre bibliothèque publique; et ces livres sont en partie les rares et belles éditions du quinzième siècle, qu'on voit dans notre collectien. Enfin, pendant la même année, ce bon patriote institua la république son héritière, à condition qu'elle emploierait ses biens à entretenir le collège dont on projetait la fondation.
» Il paraît que Bonnivard mourut en 1570; mais on ne peut l'assurer, parce qu'il y a une lacune dans le Nécrologe, depuis le mois de juillet 1570 jusqu'en 1575. »