LE PRISONNIER DE GHILLON
I. — Mes cheveux sont blancs ; mais ce n'est pas l'effet des années ; ils n'ont pas blanchi non plus dans une seule nuit, comme il est arrivé à quelques hommes frappés d'une terreur soudaine *. Mes membres sont devenus courbés, non par le travail, mais rouilles par un vil repos ; car ils ont été la proie d'un cachot, et j'ai eu le sort de ceux qui sont privés à la fois de la vue de la terre, et de l'air purdescieux, comme d'un fruit défendu. Mais ce fut pour la religion de mon père que je subis les fers, et que j'allai au devant delà mort. Mar-
* Lord Byron composa ce touchant poëme dans une petite auberge du petit village d'Ouchy, près Lausanne, où il se trouva retenu deux jours en 1816 par le mauvais temps.
2 Ludovico Sforza, et plusieurs autres... On dit que la même chose est arrivée, mais non pas dans un aussi court espace de temps, à la reine Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI. On assure que les chagrins comme la terreur font blanchir subitement les cheveux; c'est sans doute au chagrin, et non pas à la crainte, que Ton doit attribuer le changement de couleur qui survint aux cheveux de Marie-Antoinette.
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tyr d'une foi qu'il refusa d'abandonner, ce père avait perdu la vie sur le chevalet ; et pour la même cause ses enfants furent jetés dans une prison obscure. Nous étions sept ; maintenant il n'en reste qu'un de notre famille, et c'est moi. Nous étions six jeunes gens et un vieillard qui tous finirent leur carrière comme il l'avait commencée, fiers de braver la persécution. L'un expira dans les flammes , deux autres succombèrent dans les combats, scellant leur croyance de leur sang, et mourant, comme était mort leur père, pour le Dieu que leurs ennemis reniaient : trois furent jetés dans un cachot ; de ces trois je suis le seul débris qui ait survécu.
II. — H y a sept piliers de structure gothique dans les cachots antiques et profonds de Ghillon *, sept pi-
Le château de Ghillon est situé entre Clarena et Villeneuve; cette dernière ville est placée à une extrémité du lac de Genève ; à gauche de Chillon est l'entrée du Rhône, et vis-à-vis sont les hauteurs de la Meillorie et la chaîne des Alpes au-dessus de Bovaret et de Saint-Gingo ; derrière et très-près, il y a une colline sur laquelle coule un torrent. Le lac baigne les murs du château, et on s'est assuré en le sondant qu'il avait en cet endroit huit cents pieds de profondeur, mesure française.
L'intérieur de Chillon contient des prisons dans lesquelles on enferma d'abord les premiers réformateurs, et ensuite les prisonniers d'État. On montre encore dans les murs d'une voûte unft poutre noircie par le temps et sur laquelle les prisonniers étaient exécutés. Dans le souterrain de Chillon il y a sept piliers, ou, pour mieux dire, huit ; ce huitième est à demi enfoncé dans l'épaisseur de la muraille. Quelques-uns de ces piliers portent des anneaux auxquels on attachait les chaînes des captifs. Sur le pavé existe encore la trace des j>as de Bonnivard. Il resta plusieurs années dans ce souterrain.
C'est près du château de Chillon que Julie tomba dans le lac en voulant sauver un de ses enfants : la révolution causée par cet accident, et la maladie qui en fut la suite, amenèrent la mort de l'amante de Saint-Preux.
Le château est très-vaste, on le voif, de fart loin sur les b!>rds du lac; ses murailles sont blanches
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liers noirs, massifs, et qu'éclaire de sa sombre lueur un rayon captif, un rayon égaré, qui est venu tomber et se perdre à travers les crevasses de ces épaisses voûtes, rampant sur l'humide pavé comme la flamme météorique d'un marécage. On a fixé un anneau dans chaque pilier, et à chaque anneau est attachée une chaîne; cette chaîne est un fer rongeur qui a laissé sur mes membres des empreintes qu'ils conserveront jusqu'à ce que je quitte à jamais ce jour si nouveau pour mes yeux, qui n'en peuvent soutenir la lumière sans douleur, après avoir été privés de voir lever le soleil pendant des années... j'ignore combien... hélas ! j'en perdis le compte au moment où je vis le dernier de mes frères languir et expirer près de moi.
III. — On nous enchaîna chacun de nous à un des piliers. Nousétions trois dans la même ! rison, et pourtant chacun de nous était seul ; nos chaînes étaient trop courtes pour nous permettre de faire un seul pas. Nous pouvions nous voir ; mais cette lumière pâle et livide, qui éclairait nos traits nous rendait comme étrangers à nos propres regards. Ainsi réunis... et cependant isolés, sentant sur nos bras le poids des chaînes, et souffrant plus encore au fond du cœur, c'était une douceur dans notre privation des éléments purs de la terre de nous entendre parler, et de pouvoir chacun à son tour recevoir ou donner des paroles de consolation. Tantôt l'un racontait quelque ancienne chronique, tantôt l'autre chantait quelque chanson guerrière ; mais bientôt ce ne fut plus là un plaisir pour nous : nos voix prirent un son sinistre comme un écho de la prison, un son discordant, qui n'était plus libre et plein comme auparavant. Peut-être était-ce une illusion qui nous abusait ; mais pour moi ce û'était plus l'accent de nos voix.
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IV. — J'étais l'aîné des trois frères, et je devais soutenir le courage des autres et les consoler : je fis de mon mieux, et les autres aussi. Le plus jeune, que mon père aimait tant, parce qu'il avait le visage de notre mère, avec ses yeux bleus comme l'azur du ciel, déchirait surtout mon âme ; et comment n'aurais-je pas été navré de voir un si aimable enfant dans un tel lieu * ! Il était beau comme le jour (quand le jour était beau pour moi comme pour les aiglons qui volent en liberté) ; il était beau comme un de ces jours du pôle, enfants du soleil et parés de neige, qui ne voient la nuit qu'après la lumière d'un long été. Il avait le cœur aussi pur qu'aimable ; et, dans sa gaieté naturelle, ses yeux n'avaient des larmes que pour le malheur d'autrui : alors elles coulaient comme les torrents des montagnes, à moins qu'il ne pût soulager la" peine dont la vue était odieuse pour lui ici-bas.
V. — Le cœur de l'autre était aussi pur, mais il avait été formé pour combattre avec les hommes ; robuste et doué d'un courage capable de faire la guerre au monde entier, il eût péri avec joie dans les premiers rangs d'une armée. Mais il n'était pas né pour languir dans les fers ; le seul bruit des chaînes flétrissait son âme. Je vis son courage décliner en silence... Hélas! le mien déclinait aussi ; cependant je fis un effort pour ranimer ce reste d'une famille si chère. C'était un chasseur des montagnes, et il y avait souvent poursuivi le loup et le daim. Ce cachot était pour lui un abîme, et le pire de tous les maux était pour lui de voir ses pieds retenus par des liens.