‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 25 sur 67 · VI. — Le Léman baigne les murs de Chillon. Ses · texte numérisé non relu

VI. — Le Léman baigne les murs de Chillon. Ses

1 To sec such bird in such a nest, littéralement : « do voir un semblable oiseau dans un semblable nid? » a. p.

ondes coulent à mille pieds de profondeur , autant du moins en a mesuré la sonde du haut des blanches murailles du château, autour duquel les vagues forment un second rempart. C'est une double prison... et une espèce de tombeau vivant. Le souterrain dans lequel nous étions enfermés est creusé au-dessous du niveau du Léman. Nous l'entendions mugir nuit et jour ; ses vagues retentissaient sur nos têtes en venant frapper les rochers. Dans l'hiver, j'ai senti leur écume qui pénétrait à travers les barreaux de la prison, pendant qu'elles étaient soulevées par les vents qui se jouaient, libres et heureux, clans un ciel sans limites. Alors le rocher tremblait; je l'entendais s'ébranler sans crainte: car j'aurais souri à la mort qui m'eût rendu libre.

VIL — J'ai dit que le moins jeune de mes deux frères languissait ; j'ai dit que son grand cœur s'affaissait : il ne prenait plus de nourriture ; non qu'il la trouvât trop grossière ; nous étions accoutumés à la vie des chasseurs, et nous nous inquiétions peu de la qualité de nos mets. Au lait que nous donnaient autrefois les chèvres de la montagne, on avait substitué l'eau bourbeuse des fossés. Notre pain était semblable à celui que les prisonniers ont toujours trempé de leurs larmes, depuis qu'un homme osa priver son semblable de la liberté, et l'enfermer comme une brute dans un antre de fer. Mais qu'était cette privation pour nous ou pour lui ? Ce n'était point là ce qui abattait son âme et ses forces. Dans un palais somptueux, au milieu de tous les plaisirs, le cœur de mon frère se serpit brisé si on lui eût refusé la liberté d'aller parcourir les flancs escarpés des montagnes. Mais pourquoi tarder encore de dire la vérité? Il mourut, et je le vis expirer sans pouvoir soutenir sa tête, toucher sa main défaillante, 3t la serrer quand elle fut glacée ; vainement je redou-

blai mes efforts pour briser mes fers... Il mourut... et l'on ouvrit sa chaîne pour le déposer dans une fosse creusée dans la froide terre de notre cachot. Je demandai comme un bienfait que Ton portât au moins son corps dans un lieu où il fût exposé à la lumière du jour. C'était peut-être une folle pensée ; mais je m'imaginai soudain que l'âme libre de mon frère ne pourrai! reposer dans une prison. J'aurais pu m'épargne? d'inutiles prières ; on me répondit par un froid sourire ; ce fut là qu'on l'ensevelit. Une terre sans gazon recouvrit le corps de celui que nous avions tant aimé. Sa chaîne vide resta sur son tombeau... digne monument d'un semblable meurtre.

VIII. — Mais lui aussi, notre favori... la fleur de la famille qui depuis sa naissance fut l'objet de tous nos soins, l'image de notre mère par sa beauté, l'enfant bien-aimé de tous les siens, la pensée chérie de son père martyr, et ma dernière sollicitude, pour qui je cherchais à conserver ma vie, espérant rendre la sienne moins triste, et travailler à sa liberté ; lui aussi, qui jusqu'alors avait conservé une gaieté naturelle ou inspirée, frappé enfin, il languit de jour en jour et se flétrit comme une plante. 0 Dieu ! il est effrayant, sous quelque forme que ce soit, de voir rame prendre son essor... je l'ai vue s'échapper au milieu des flots de sang ; je l'aie vue sur les ilôts tumultueux se débattre avec un mouvement convulsif ; j'ai vu la couche affreuse du crime dans la lutte et le délire fie sa dernière agonie : mais c'étaient là des spectacles d'horreur... La mort de mon frère fut douloureuse sans aucun mélange de ces terreurs ; ce fut une mort sûre, quoique lente : il s'éteignit si calme et si doux avec une langueur si touchante ! Il ne versa point de larmes ; m.iis, toujours tendre et généreux, il s'affligeait sur ceux qu'il laissait

derrière lui. Cependant le coloris de ses joues semblait défier la tombe : ce coloris s'évanouit comme le dernier rayon d'un arc-en-ciel. Ses yeux brillaient d'une lumière si vive, qu'ils éclairaient presque le cachot. Il ne laissa pas échapper une seule plainte... pas un seul soupir sur sa fin prématurée... Il se plaisait à me rappeler des temps plus heureux ; privé de toute espérance, il m'assurait qu'il en conservait encore, pour relever les miennes : car , abattu, silencieux... j'étais comme anéanti par la perte que j'allais faire, la perte la plus cruelle de toutes celles que j'avais à déplorer. Quand ses soupirs qu'il voulait étouffer, indices de la faiblesse de la nature, devinrent plus rares et plus pénibles, j'écoutai et je ne pus entendre... j'appelai, car j'étais dans le délire de la terreur. Je savais qu'il n'y avait plus d'espoir ; mais j'aurais voulu démentir ma juste douleur... Je l'appelle, je crois entendre un son. Je fais un effort ; je brise ma chaîne ; je m'élance vers mon frère : il n'était plus! Seul je vivais ; seul je respirais encore l'air infect de notre obscure prison. Le destin venait de rompre le dernier et le plus cher des liens qui m'attachaient à la terre. Deux de mes frères étaient encore près de moi ; mais l'un était enseveli sous le sol humide que l'autre couvrait de son cadavre. Je saisis une main privée de mouvement : la mienne était aussi froide. Je n'avais plus la force de changer de place, mais je sentis que je vivais encore : sentiment qui nous exaspère, quand nous savons que ce que nous aimons ne revivra jamais. Je ne sais ce qui m'empêcha de mourir : il ne me restait plus d'autre espérance terrestre ; mais la loi me défendait de me donner une mort intéressée.

IX. — Que m'arriva-t-il alors? je ne le sais... je ne l'ai jamais su. Je devins d'abord insensible à tout ce

qui m'entourait, à l'air, à la lumière, et même à l'obscurité. Je n'avais aucune pensée, aucun sentiment. J'étais comme une pierre au milieu des pierres de ma prison. Je m'ignorais moi-même. J'étais comme un rocher aride entouré de nuages ; car autour de moi tout était sombre et confus. Ce n'était pas la nuit, ce n'était pas le jour ; ce n'était pas même la lumière du cachot, si odieuse à mes yeux troublés ; c'était un vide absorbant l'espace, — la fixité sans repos : il n'y avait plus pour moi ni étoiles, — ni terre, — ni temps, — ni lois, — ni changements, — ni vertu, ni crime ; — mais le silence, et un souffle insensible qui n'appartenait ni à la vie , ni à la mort ; une mer stagnante, sans clarté, sans bornes, silencieuse et immobile.

X. — Une lumière soudaine vint frapper mon esprit : un oiseau chantait et interrompait ses chants pour les recommencer encore. C'était le son le plus doux que les oreilles des hommes aient jamais pu entendre. Mon cœur était pénétré de reconnaissance, mes yeux erraient ça et là avec une surprise agréable, et j'oubliai un moment ma misère. Mais, par degrés, mes sens reprirent leurs impressions accoutumées. Je revis le pavé et les murs de ma prison qui m'entouraient comme auparavant. J'aperçus la clarté du soleil, qui s'insinuait encore par la fente du rocher. C'était là qu'était posé cet oiseau, aussi vif et plus familier que s'il eût été sur un arbre. Cet oiseau charmant avait des ailes couleur d'azur ; sa chanson disait mille choses, et semblait les adresser toutes à moi seul. Je n'avais jamais vu son pareil, je ne le retrouverai jamais. Comme moi, il semblait être privé d'un compagnon; mais il était bien moins affligé. Il était venu pour m'aimer au moment où personne au monde ne vivait pour m'aimer

comme lui. Ses chants de réjouissance m'avaient ramené au sentiment et à la pensée. Je ne sais si, libre depuis peu, il s'était échappé de sa prison pour venir se reposer sur la mienne. Mais je sentais trop combien il est dur de perdre la liberté pour désirer de te la ravir... oiseau charmant! Ou peut-être était-ce un messager ailé du paradis, qui venait me visiter souc* cette forme? Hélas ! et que Dieu me le pardonne, cette pensée me fit pleurer et sourire tout à la l'ois : je m'imaginai que ce pouvait être l'âme de mon frère qui revenait près de moi : hélas non, c'était une créature mortelle, car il s'envola. Mon frère m'aurait-il ainsi abandonné? m'aurait-il laissé doublement seul comme le cadavre dans son linceul mortuaire, seul comme un nuage isolé perdu clans un ciel serein, un nuage obscur qui ne devrait pas se montrer quand le ciel est bleu et la terre riante?

XI. — Une espèce de changement eut lieu dans mon sort; mes geôliers devinrent compatissants. Je ne sais quelle en fut la cause, car ils étaient endurcis par l'habitude des scènes de douleur... Ma chaîne était brisée, mais on n'en réunit pas les anneaux; j'eus la liberté de marcher dans ma prison. Je la parcourus dans tous les sens ; j'errais autour de chaque pilier : mais j'évitais soigneusement les tombeaux de mes frères; car. si, dans ma marche inattentive, je pensais que mes pas profanaient le lieu de leur repos, mon sein était haletant, et mon cœur désolé se livrait à un aveugle désespoir.

XII. — Je creusai des marches dans le mur. Ce n'était pas pour m'échapper de ma prison ; car la terre renfermait tout ce que j'avais aimé sous la forme humaine, et désormais l'univers n'aurait été pour moi qu'une prison plus spacieuse. Je n'avais ni fils, ni

père, ni parent, ni compagnon de misère. Cette pensée me consolait; la douleur avait égaré ma raison; mais j'étais curieux de monter aux barreaux de ma fenêtre, et de reposer encore une fois des yeux aimants sur les hautes montagnes.

XIII. — Je les vis ; elles étaient toujours les mêmes; elles n'étaient pas changées comme moi. Je vis sur leur sommet leur neige séculaire *, le lac immense, et le cours du Rhône aux flots bleus et rapides. J'entendis tomber les torrents dans le creux des rochers et à travers les buissons déracinés. J'aperçus dans le lointain les murailles blanches de la ville, et les voiles plus blanches encore des barques glissant sur les eaux ; il y avait une petite île 2 riante qui charma mes yeux; c'était la seule que je pusse voir; elle était couverte de verdure, et ne me paraissait pas plus grande que l'enceinte de ma prison. Mais j'y apercevais trois grands arbres; la bise des montagnes y balançait le feuillage ; les eaux limpides y circulaient ; des fleurs y émaillaient la terre et y embaumaient l'air. Les poissons se jouaient dans le lac auprès des murs du château. L'aigle tra-

i Their thousand years of snow : « Leurs mille ans de neige. »

2 Entre Villeneuve en rentrée du Rhône dans le Léman, à peu de distance de Chillon, il y a une petite île, la seule que j'aie pu découvrir en parcourant le lac à diverses reprises et dans toute sa circonférence Elle contient quelques arbres, deux ou trois tout au plus; elle a un aspect tout particulier à cause de son isolement et de son peu d'étendue.

Au moment où je composai ce poëme, je ne connaissais pas comme aujourd'hui l'histoire de Bonnivard; sans cela j'aurais tâché de la rendre digne de son courage et de sa vertu. On a dû trouver des détails assez circonstanciés sur la vie de cet homme célèbre, dans la note i, qui se rapporte au sonnet sur Chillon; elle m'a été donnée par un citoyen de la république do Genève, qui est toujours lier et la mémoire d'un homme dont les vertua furent digues des plus beaux siècles de la liberté.

versait le ciel, porté sur l'aile du jeune ouragan; son vol ne m'avait jamais paru si rapide, et de nouveaux pleurs roulèrent dans mes yeux : je me sentis ému, et j'aurais voulu n'avoir jamais abandonné ma chaîne. Quand je descendis dans ma prison, son obscurité retomba sur moi telle qu'un poids accablant. Ce fut pour moi comme une tombe récemment creusée qui se ferme sur celui que nous avions tenté de sauver; cependant mes yeux, trop fatigués par le spectacle dont ils venaient de jouir, avaient presque besoin d'un semblable repos.

XIV. — Les mois, les jours, les années, s'écoulèrent, mais je n'en tins pas le compte. Je ne conservais plus l'espoir d'ouvrir encore mes yeux et de dissiper les ténèbres qui les couvraient. Enfin des hommes vinrent pour me rendre la liberté. Je ne demandai pas pourquoi l'on brisait ma chaîne ; je ne voulais pas savoir où l'on voulait me conduire. Il était indifférent pour moi d'être libre ou prisonnier. J'avais appris à aimer le désespoir. Aussi, quand on vint me délivrer, ces sombres murs étaient devenus pour moi un ermitage que je regardais comme m'appartenant tout entier. J'étais prêt à verser des larmes, comme si l'on m'eût arraché une seconde fois du toit paternel. J'avais lié amitié avec les araignées de ma prison ; j'aimais à observer dans l'obscurité leurs noirs tissus ; j'aimais à voir les souris jouer au clair de la lune. Pourquoi aurais-je été moins sensible que ces animaux? Nous habitions le même lieu, j'étais leur roi, et j'avais le pouvoir de les tuer; cependant, chose étrange! nous avions appris à vivre en paix : tant il est vrai qu'une longue habitude nous fait ce que nous sommeb! J'aimais enfin jusqu'à mes chaînes, et je reçus ma liberté en soupirant.

Page 1