‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 30 sur 67 · ADDITION A LA PREFACE · texte numérisé non relu

ADDITION A LA PREFACE

Je reprends la plume maintenant que tous nos journaux périodiques ont distribué leurs critiques habituelles. Je

i Aujourd'hui sir Walter. a. p.

2 (Beattie s lelters. Beattie veut parler de son poëme du Ménestrel the Minstrel), qui a été heureusement traduit, le premier chant [,ar M. de Chateaubriand, et le second par M. J.-B.-A. Souli?.

n'ai rien à dire contre la justice de leurs observations en général. Il me siérait mal de me récrier contre leurs très-légères censures ; car peut-être, s'ils y avaient mis moins de douceur, ils auraient été plus francs. Que tous en général, et chacun en particulier, reçoivent donc mes actions de grâces pour leur générosité. Il est un seul point sur lequel je veux hasarder une observation. Parmi toutes les critiques justement adressées au caractère très-indifférent de mon pèlerin (que, malgré toutes les insinuations contraires, je soutiens toujours être un personnage fictif), on a dit que, outre l'anachronisme, Childe-Harold n'était rien moins que chevalier, car les temps de la chevalerie étaient des temps d'amour, d'honneur, etc. Or, nous savons que ces époques où fleurissait V amour du bon vieux temps, F amour antique, étaient les siècles de la plus grande corruption. Si Ton a quelques doutes à cet égard, on n'a qu'à feuilleter Sainte-Palaye l, et s'arrêter surtout à la page 69 du vol. II. Les vœux de la chevalerie n'étaient pas mieux gardés que tous les autres vœux : les chants des troubadours n'étaient pas plus décents que ceux d'Ovide, et avaient certainement bien moins d'élégance. Dans les cours d'amour, parlements d'amour, ou de courtoisie et de gentillesse, il y avait beaucoup plus d'amour que de courtoisie. Voyez Roland, sur le même sujet que Sainte-Palaye. Quoi qu'on puisse dire du personnage fort peu aimable de Childe-Harold, il fut du moins tout aussi bon chevalier dans ses attributs que les Templiers : no waiter but a kmgth Templar 2. Je crains bien que sir Tristram et Lancelot n'aient pas été meilleurs qu'ils ne devaient être, quoiqu'ils fussent des personnages très-poétiques, véritables chevaliers sans peur, mais non pas sans reproches. Si l'origine de l'ordre de la Jarretière n'est pas une fable, les chevaliers de cet

J Qu'on lise dans l'auteur du roman de Gérard de Roussillon, en provençal, les détails très-circonsianciés dans lesquels il entre sur la réception faite par le comte Gérard à l'ambassadeur du roi Charles; on y verra des particularités singulières, qui donnent une étrange idée des moeurs et de la politesse de ces siècles aussi corrompus qu'ignorants. — Mémoires sur l'ancienne chevalerie, par M. de Lacurne de Sainte-Palaye, Paris, 1781.

2 Citation d'une pièce de vers insérée dans le journal politique appelé V Anti-Jacobin, rédigé par MM. Canning et Frère. A. p.

ordre ont porté pendant plusieurs siècles les couleurs d'une comtesse de Salisbury, de mémoire assez suspecte. Mais en voilà assez sur la chevalerie. Burke n'avait pas besoin de regretter cette belle institution, quoique Marie- Antoinette fût bien aussi vertueuse que la plupart des dames en l'honneur de qui des lances étaient rompues et des chevaliers désarçonnés.

Avant Bayard et jusqu'à sir Joseph Banks l (les plus chastes et les plus célèbres chevaliers des temps anciens et modernes), on trouvera peu d'exceptions à ce que j'avance, et je crois qu'il suffirait de peu de recherches pour apprendre à ne plus regretter ces ridicules momeries du moyen âge.

Maintenant je laisserai vivre Ghilde-Harold aussi long temps qu'il pourra. Il aurait été plus commode et bien plus aisé de tracer un caractère aimable ; on aurait pu sans difficulté déguiser ses défauts, le faire agir davantage et parler moins; mais en mettant Ghilde-Harold en scène, je n'avais en vue que de montrer que la perversion précoce de l'esprit et de la morale nous conduit à la satiété des plaisirs passés et nous empêche de goûter les plaisirs nouveaux; et même que ce qui est le plus capable d'exciter l'esprit de l'homme (excepté l'ambition, le plus puissant de tous les moteurs), le spectacle des beautés de la nature, et les voyages, ont perdu leur effet sur une âme ainsi faite ou plutôt égarée. Si j'avais continué le poëme, Ghilde-Harold serait devenu de plus sombre; car l'esquisse que je me proposais de remplir était, à quelques différences près, celle d'un moderne Timon 2 et peutêtre d'un Zeluco 5 poétique.

i Ce rapprochement de Bayard et de l'illustre savant fait chevalier par George IV est une espèce d'épigramme. Le chevalier Isaac Newton mourut aussi vierge à 80 ans. a. p.

2 Le Timon ancien et celui de Shakspeare. a. p.

s Zeluco, roman du docteur Moore. L'objet du docieur Moore, dans ce roman plein d'intérêt (et si injustement oublié), a été de retracer les funestes effets de la condescendance «ans bornes d'une mère pour les caprices et les passions d'un fils uni jue. Doué de tous les avantages du physique, de la naissance, de la fortune et du talent, Zeluco n'en est pas moins malheureux dans toutes les périodes de sa vie, par l'habitude qu'il a contractée dès l'enfance de suivre ses seuls penchants.

A IANTHE.

Dans les climats où je viens d'errer, et où les belles ont longtemps passé pour être sans rivales ; dans ces visions qui offrent au cœur des beautés qu'il regrette en soupirant de n'avoir vues qu'en songe, jamais la réalité ni l'imagination ne m'ont fait rencontrer aucun objet qui fût semblable à toi. Aussi, après t'avoir vue, je n'essayerai point de peindre ces charmes qui varient sans cesse. Combien mes expressions seraient faibles pour celui qui ne te voit pas! que diraient-elles à ceux qui peuvent te contempler?

Ah! puisses-tu être toujours ce que tu es aujourd'hui, et ne pas tromper les espérances de ton printemps! Toujours belle, tendre et pure, sois sur la terre l'image de l'amour sans ses ailes, et ingénue au delà des pensées de l'espérance! Ah! sans doute, celle dont l'affection cultive ton jeune âge, doué chaque jour dé nouveaux attraits, voit en toi l'arc-en-ciel de ses années à venir, et tous ses chagrins disparaissent devant ses couleurs célestes.

Jeune péri de l'Occident, — c'est un bonheur pour moi de compter déjà le double de tes années : mes yeux peuvent te contempler sans puiser dans les tiens le poison de l'amour, et admirer sans danger tout l'éclat de tes charmes. Heureux de ne pas les voir un jour s'éclipser ! mais plus heureux cent fois, lorsque

tant de jeunes cœurs seront blessés par tes regards, d'échapper au sort de ceux qui t'admireront après moi; mais qui éprouveront les angoisses que le ciel a mêlées aux plus douces heures de l'amour!

Permets à ces yeux qui, vifs comme ceux de la gazelle, regardent avec une si noble fierté, et. soudain se baissent avec une modestie touchante ; permets à ces yeux, qui nous séduisent quand ils errent çà et là, ou nous éblouissent en se fixant sur nous, permets-leur de parcourir mon ouvrage, et ne refuse pas à mes vers un sourire pour lequel mon cœur soupirerait peut-être vainement si je pouvais être pour toi autre chose qu'un ami. Daigne, chère Ianlhé, m'accorder cette grâce, ne me demande pas pourquoi j'adresse mes chants à une beauté si jeune encore, mais permets-moi de joindre le plus beau des lis aux fleurs de ma couronne.

C'est ainsi que ton nom sera uni à mes vers; et chaque fois que des yeux indulgents jetteront un regard sur les voyages d'Harold, le nom d'Ianthé, consacré ici, s'offrira le premier à lui, et sera le dernier oublié. Ah! quand mes jours auront été comptés, si cet ancien hommage appelle tes jolis doigts sur la lyre de celui qui rendit hommage à tes ravissants appas, c'est tout ce que je puis désirer de plus doux pour ma mémoire : c'est plus que l'espérance n'ose réclamer; mais l'amitié pouvait-elle demander moins i ?

* L'Ianthé de ces vers était la jeune lady Charlotte Harley (depuis lady Charlotte Bacon). Elle était à peine âgée de onze ans quand celte dédicace lui fut adressée.

LE PÈLERINAGE

DK

CHILDE-HAROLD

CHANT PREMIER

I. — 0 toi , à qui Hellas donna une origine céleste ! Muse, qui reçois ta forme ou ton nom fabuleux de l'invention capricieuse du ménestrel, les lyres modernes L'ont si souvent humiliée sur la terre que la mienne n'ose * pas t'invoquer sur ton mont sacré ; cependant

* Shamed full oft by later lyres on Earth : rendue honteuse par des lyres modernes sur la terre. Ce vers pourrait se rapporter à la lyre du poëte aussi bien qu'à la muse. En préférant le sens satirique nous entrons dans la pensée de Byron, qui ne s'est jamais humilié qu'ironiquement devant ses rivaux en poésie, qui avait répondu par une satire générale à une critique isolée; qui en avait fait une seconde dans le même style en 1811, et qui se livrera tout à l'heure encore à la satire dans Cliilde-Harold même. On earth nous semble indiquer encore le sens que nous adoptons : plus loin, le poëte répète qu'il ne réveillera pas les Muses fatiguées a weary. » Enfin, dans une note en prose rapportée par Moore, Byron exprimait déjà à la même époque son opinion sur la littérature anglaise moderne, qui, selon lui, était en décadence. « Il n'est pas un de nos poêles vivants qui doive survivre à ses

j'ai erré sur les bords de ta source fameuse ; oui, j'ai soupiré sur l'autel depuis longtemps abandonné de Delphes f, où tout est muet, excepté le faible murmure de l'onde ; mais non... ma lyre ne doit pas réveiller les neuf sœurs fatiguées pour embellir une histoire aussi simple... un humble poëme tel que le mien.

II. — Jadis dans l'île d'Albion vivait un jeune homme pour qui les sentiers de la vertu étaient sans attrait, mais qui passait ses jours dans une débauche grossière, et importunait par ses joies bruyantes l'oreille appesantie de la nuit ! Hélas ! vraiment ! c'était un être perverti, se livrant sans honte aux orgies et aux plaisirs profanes ; il n'était guère d'objets sur la terre qui trouvassent faveur à ses yeux, excepté les concubines, une société charnelle, et des convives dissolus de haut ou bas degré.

III. — Il avait nom Childe-Harold : — mais d'où venaient son nom et son ancien lignage? c'est ce qu'il me

ouvrages, disait-il; le goût s'éteint parmi nous. » — Nous pensons donc que Byron a voulu dire ici que les lyres modernes avaient profané le nom de la muse. Si nous nous trompons, l'erreur n'est pas heureusement très-grande. Voyez la note de la stance lxxxvii. a. p.

i Le petit villnge de Castri occupe une partie du terrain de l'ancienne Delphes. Lorsqu'on suit le sentier de la montagne en revenant de Chrysse, on trouve des restes de tombeaux qui avaient été creusés daiis le roc. Mon guide me fit remarquer celui d'un roi qui s'était, dit-il, « rompu le cou en chassant. » Sa Majesté avait certainement choisi le lieu le plus convenable pour une telle fin

Un peu au-dessus de Castri, il y a une caverne d'une immense profondeur : on croit que c'est celle de la pythonisse. La partie supérieure est pavée, et sert maintenant d'étables à vaches.

De l'autre côté de Castri est bâti un monastère grec. Quelques pas au-dessus, on aperçoit l'ouverture du rocher et des grottes d'un accès très-difficile qui semblent pénétrer dans l'intérieur de la montagne. C'est la probablement ce que Pausanias mentionne sous le nom de caverne Corycienne; c'est de là que descend la source de Castalio.

convient de ne pas dire : il suffit de savoir que peutêtre ce lignage et ce nom n'étaient pas sans gloire , et qu'ils avaient été illustres dans d'autres temps ; mais un seul descendant qui se dégrade * souille un nom pour toujours, quelque grand que ce nom fût jadis. Ni tout ce que les hérauts retirent de la poussière du cercueil, ni une prose fleurie, ni les mensonges emmiellés des poètes, ne sauraient rendre honorables des actes blâmables, ou consacrer un crime.

IV. — Semblable à ces insectes qui jouent gaiement sous les rayons du soleil du midi, Ghilde-Harold , dans ses joyeux passe-temps, ne songeait guère qu'avant que son jour si court fût écoulé, le vent du malheur pouvait survenir et le frapper de son souffle glacial ; mais bien avant que le premier tiers de sa vie fût passé, le Ghilde éprouva quelque chose de pire que l'adversité il éprouva le dégoût de la satiélé. Alors il prit

en aversion le séjour de sa terre natale, qui lui sembla plus solitaire que la triste cellule d'un ermite.

V. — Il avait parcouru tous les dédales du vice, sans jamais réparer ses torts. Il avait soupiré pour mille beautés, quoiqu'il n'en aimât qu'une, et celle qu'il aimait ne put jamais être à lui. Ah! combien elle fut heureuse d'échapper à un homme dont les embrassements eussent profané une beauté si chaste ; à un homme qui aurait bientôt délaissé ses charmes pour des voluptés vulgaires , dissipé tous ses biens afin de continuer ses profusions, et dédaigné les plaisirs calmes du bonheur domestique.

VI. — Or Childe-Harold avait le cœur malade. Il voulait s'éloigner de ses compagnons de débauche ; on

* A losel, terme du vieux langage qui signifie un homme déconsidéré, un homme de mauvaises mœurs. a. p.

dit que parfois une larme brillait dans ses yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaçait soudain. Il allait errer seul, à l'écart, et dans une rêverie sans charme. Il résolut enfin de quitter sa patrie pour visiter les climats brûlants au-delà des mers. Rassasié de plaisirs, il soupirait presque après le malheur : pour changer de théâtre il serait descendu volontiers même dans le séjour des ombres.

VII. — Le Ghilde partit du château de son père. C'était un vaste et vénérable édifice, si vieux qu'il semblait toujours près de s'écrouler ; cependant des piliers massifs garantissaient sa solidité. Retraite monastique, condamnée à servir à de honteux excès ! là où jadis la superstition avait établi sa demeure, les filles de Paphos venaient chanter et sourire. Les moines auraient pu y croire au retour de leur bon vieux temps, si les anciennes chroniques n'ont point calomnié ces saints personnages.

VIII. — Cependant plusieurs fois, au milieu des plus bruyants transports de sa gaieté, une étrange angoisse se trahissait sur le front de Childe-Harold , comme si le souvenir de quelque querelle fatale ou d'une passion déçue se réveillait tout à coup dans son cœur. Mais tous ses compagnons ignoraient ce secret et peut-être ne se souciaient guère de le connaître, car il n'avait point une âme ouverte et franche qui trouvât du charme à épancher ses chagrins ; quelles que fussent les peines qu'il ne pouvait oublier, il ne recherchait ni les consolations ni les conseils d'un ami.

IX. — Et personne ne l'aimait , quoiqu'il appelât dans son château de jeunes débauchés de tous les pays ; il savait qu'ils lui prodiguaient les flatteries aux jours des festins, mais que c'étaient des parasites sans cœur. — Oui I personne ne l'aimait, — pas même ses

chères concubines. — La femme ne recherche que la richesse et la puissance : partout où elles sont, accourt la volupté volage. Semblables aux papillons, c'est la lumière qui attire les belles ; et Mammon réussit là où des anges échoueraient.

X. — Childe-Harold avait une mère, et il ne l'avait pas oubliée, mais il évita de lui faire ses adieux. Il avait une sœur chérie, mais il ne la vit pas avant de commencer son long pèlerinage. S'il avait des amis, il n'en embrassa aucun. Cependant ne vous hâtez pas d'en conclure que son cœur était un cœur d'acier. 0 vous qui savez ce que c'est qu'aimer, vous éprouverez cruellement que ces adieux brisent le cœur dont on espérait qu'ils calmeraient les regrets !

XI. — Son château , ses domaines, les aimables dames qui avaient charmé sa jeunesse, et dont les yeux bleus, la chevelure bouclée et les mains blanches comme la neige auraient ébranlé la sainteté d'un anachorète ; sa coupe remplie jusqu'au bord des vins les plus rares, enfin tout ce qui pouvait le plus séduire les sens, il abandonne tout sans pousser un soupir , pour traverser les mers, parcourir les rivages musulmans et franchir la ligne centrale de la terre * .

XII. — Les voiles sont déployées et s'arrondissent au souffle d'un vent favorable qui d'accord avec Harold, semble charmé de le transporter loin des lieux qui l'ont vu naître. Les blancs rochers du rivage britannique s'évanouissent rapidement à ses yeux, et sont perdus au milieu de l'écume que les vagues soulèvent. Peut-être qu'alors il se repentit d'avoir voulu errer au loin: mais cette pensée silencieuse resta ensevelie

i Lord Byron s'était proposé d'abord de continuer ses voyages jusqu'aux mers situées au-delà de l'équateur. Par l'événement, ni le poète ni Childe-Harold ne passèrent la ligne. a. p. il 14

dans son sein ; ses lèvres ne laissèrent échapper aucune plainte, tandis que les autres passagers répandaient des larmes indignes d'un mâle courage et accusaient les vents sourds à leurs regrets.

XIII. — Mais, au moment où le soleil se dérobait sur les flots, il prit sa harpe qu'il faisait parfois résonner pour en tirer des accords sans art lorsqu'il croyait n'être pas écouté par des témoins indiscrets. Ses doigts errent négligemment sur l'instrument mélodieux pour préluder à ses chants dans le sombre crépuscule.

Le vaisseau volait avec ses blanches ailes ; les rivages fuyaient derrière lui. Ghilde-Harold adressa aux éléments son dernier adieu.

1. — « Adieu ! adieu! ma terre natale disparaît au loin sur l'onde azurée ; les vents de la nuit soupirent, les vagues mugissent, et la sauvage mouette pousse ses cris ; nous suivons dans sa fuite ce soleil qui va se coucher dans le palais de l'Océan. Adieu, pour un temps, à lui et à toi ; ô ma terre natale, adieu !

2. — » Encore quelques heures, et il se lèvera pour donner naissance au matin ; je saluerai de nouveau la mer et les cieux, mais non ma terre natale. Mon vieux château est désert, le foyer est solitaire, les ronces sauvages vont s'amasser sur les murs ; mon chien hurle sur le seuil de la porte.

3. — » Approche, approche, mon petit page ! pourquoi pleurer et gémir ? crains-tu la fureur des vagues ? est-ce le vent qui te fait trembler ! Va, sèche les larmes qui coulent de tes yeux : notre vaisseau est fort et agile ; à peine si le plus rapide de nos faucons pourrait voler aussi vite que lui.

4. — » Que le vent souffle avec violence, que les vagues s'amoncèlent, je ne crains ni le vent ni les vagues ; mais ne soyez pas surpris, sir Ghilde, que je

sois affligé ; je m'éloigne d'un père et d'une mère que j'aime ; je n'ai qu'eux, vous, et celui qui est làhaut!

5.— « Mon père me donna sa bénédiction avec transport, sans se plaindre beaucoup ; mais ma mère va soupirer amèrement jusqu'à mon retour. » — » C'est assez, mon jeune ami, c'est assez : les pleurs conviennent à tes yeux ; si j'avais ton innocence, les miens en répandraient aussi.

6. — » Approche, approche, mon brave serviteur : pourquoi es-tu si pâle ? redoutes-tu quelque ennemi français, ou est-ce la brise qui te fait frissonner?

» — Fôuvez-vous croire, sir Childe, que j'aie peui delà mort? je n'ai pas une âme si timide; mais la pensée d'une épouse absente fait pâlir un époux fidèle.

7. — • Ma femme et mon enfant habitent non loin de votre château, sur les bords du lac ; lorsqu'ils lui demanderont leur père, que répondra-t-elle ?

» — C'est assez, mon brave serviteur ; qui pourrait blâmer ta tristesse ? Mais moi, dont l'humeur est plus légère, je ris en m'éloignant.

8. — » Qui peut se fier aux soupirs d'une épouse ou d'une amante? de nouvelles ardeurs sécheront bientôt ses yeux qu nous avons naguère haigoés de pleurs. Ce n'est pas le regret des plaisirs passés qui m'afflige, ni les dangers qui peuvent nous menacer; ma plus grande douleur est de ne rien laisser derrière moi qui réclame une larme.

9. — » Et maintenant qu'entouré d'une mer sans bornes, je me trouve seul dans le monde, irai-je soupirer pour les autres, quand personne ne soupirera pour moi? Peut-être mon chien gémira-t-il de mon absence, jusqu'à ce qu'une main étrangère vienne le nourrir; mais au bout de quelque temps, si je revenait

dans ma patrie, il s'élancerait sur moi pour me mordre !.

10. — » Je fuis gaiement avec toi sur Tonde écumeuse, ô mon vaisseau rapide ! peu m'importe dans quelle contrée tu me feras aborder, pourvu que ce ne soit plus dans la mienne. Salut! vagues azurées; et lorsque je serai loin de l'Océan , salut, déserts et grottes des montagnes ! ô ma terre natale, adieu! »

XIV. — La terre a disparu ; le vaisseau vole, et des vents contraires le tourmentent dans la baie orageuse de la Biscaye. Quatre jours se sont écoulés ; mais, avec le cinquième, la vue d'un nouveau rivage vient réjouir tous les cœurs. La montagne de Cintra est devant eux, ils reconnaissent le Tage qui porte à la mer le tribut de ses flots dorés ; un pilote lusitanien monte à bord du navire et le guide à travers de fertiles contrées, où quelques laboureurs achèvent la moisson.

XV. — O Christ ! c'est un spectacle divin de voir tout ce que le ciel a fait pour ce climat délicieux ! Que de fruits savoureux se colorent sur tous les arbres ! que de richesses se déploient sur les collinesJ. Mais l'homme voudrait les ravager de ses mains impies ! Ah ! lorsque le Très-Haut lèvera son front terrible contre ceux qui bravent ses lois suprêmes, ses carreaux brûlant d'une triple vengeance poursuivront les nombreux guerriers des Gaules, et purgeront la terre de ses cruels ennemis.

XVI. — - D'abord, que de beautés nous offre Lisbonne ! Son image se réfléchit dans ce noble fleuve auquel les poètes n'ont pas besoin de donner un lit de

i Après une absence de quelques annnées lord Byron fut attaqué en effet par un de ses chiens favoris, ce qui lui faisait dire qu'Homère dans ['Odyssée, et Southey dans Don Rodrigue, avaient trop exalté la reconnaissance et la mémoire do la race canine. a. p.

ŒUVRES DE LOIU) BYRON 24j

sable d'or. Ses flots sont sillonnés par mille vaisseaux d'une force imposante, depuis qu'Albion est devenue Talliée de la Lusitanie , nation gonflée d'orgueil et d'ignorance, baisant et détestant la main qui s'est armée du glaive pour la délivrer de la rage du chef impitoyable des Gaules.

XVII. — Mais en entrant dans cette ville, qui brille au loin comme une cité céleste, l'étranger se sent pénétré de douleur au milieu de tout ce qui peut le plus affliger la vue. Les cabanes et îes palais sont également d'un aspect repoussant ; ses sales citoyens sont élevés dans la fange ; quels que soient leur rang et leur fortune, ils se soucient fort peu de la propreté de leurs vêtements, quoiqu'ils se voient attaqués de la plaie d'Egypte.

XVIII. — Pauvre peuple d'esclaves ! né sous un si beau climat ! — 0 nature, pourquoi as-tu prodigué tes dons à de pareils hommes? L'aspect varié des vallons et des collines de Cintra s'offre à nous comme un nouvel Éden ! ah ! quelle main pourrait guider le pinceau ou la plume pour suivre l'œil ravi à travers des lieux plus éblouissants pour la vue mortelle que les merveilles décrites par le poëte qui osa ouvrir au monde surpris les portes de l'Elysée?

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