A THOMAS MOORE
Je vous dédie la dernière production que je doive imposer, de quelques années, à la patience du public et à votre indulgence. Je suis donc bien aise, je l'avoue, de profiter de cette occasion, qui est peut-être la dernière quL s'offre à moi, pour mettre au frontispice de mon poëme un nom consacré par des principes politiques invariables, et par les talents les plus incontestables et les plus variés. Lorsque l'Irlande vous compte au nombre de ses plus constants patriotes, lorsque vous seul vous obtenez la première place parmi les poètes, et que l'Angleterre répète et sanctionne ce jugement, permettez à celui qui, depuis notre liaison, regrette toutes les années de sa vie qu'il a passées avant de vous connaître, permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de l'amitié à celui de plusieurs nations : il vous prouvera du moins que je n'ai pas oublié la reconnaissance que je vous dois pour les avantages que votre société m'a procurés; et que je n'ai pas renoncé à l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos loisirs vous permettront de faire oubliera vos amis votre longue absence. On dit parmi vos amis, et je l'espère, que vous êtes occupé d'un poëme dont la scène doit être dans l'Orient1. Personne n'est plus capable que vous de traiter un pareil sujet; la persécution que souffre votre pays
* Laila Rookhy qui est en effet un roman-poëme riche des couleurs de l'Orient, est l'ouvrage le plus important de Thomas Moore.
natal1, le caractère noble et ardent de ses citoyens, la beauté et la sensibilité de ses femmes, voilà ce qu'on pourra y retrouver ; 2 Gollins, en donnant à ses églogues orientales le nom d'irlandaises, ne se doutait pas combien la comparaison était juste sous un certain rapport. Votre imagination créera un soleil plus ardent et un ciel plus serein. Mais la fierté, la tendresse et l'originalité, sont une partie de vos titres nationaux à cette origine asiatique dont vous avez déjà démontré l'évidence bien mieux que les plus zélés antiquaires de votre pays5.
Me permettrez-vous de vous entretenirun instant demoimême? C'est un sujet que tous les hommes doivent pouvoir traiter avec facilité, mais dans lequel aucun ne pourra jamais se faire écouter avec plaisir. J'ai déjà écrit beaucoup, j'ai même publié plus d'ouvrages qu'il n'en faudrait pour motiver un silence plus long que celui que je me propose de garder ; mais c'est mon intention de ne plus m'exposer, de quelques années, au jugement des dieux, des hommes et des colonnes*. Dans l'ouvrage que je pu-
i Un ami ayant trouvé à redire à cette allusion politique, lord Byron envoya à Moore une seconde dédicace, le priant de choisir lui-même :
« 7 janvier 1814.
« Mon cher Moore,
« Je vous ai écrit une longue épître dédieatoire, que je supprime. Tout le monde aurait lu avec plaisir ce que je disais de vous, mais j'y parlais trop de politique, de poésie, et de toutes sortes de choses en finissant par ce sujet sur lequel tous les hommes parlent d'abondance, mais qui n'est guère amusant, le moi. J'aurais pu la récrire; mais a quoi bon? mes éloges ne sauraient rien ajouter à une renommée aussi bien acquise et aussi solidement établie que la vôtre; et vous connaissez déjà ma sincère admiration pou vos talents et le charme que je goûte dans votre commerce. En profitant de votre aimable permission pour vous dédier ce poëme, mon seul désir aurait été que cette offrande fût aussi digne d'être acceptée par vous, que votre estime est chère à
« Votre très-affectionné et très-fidèle,
» Byron. »
2 William Collins, poëte anglais, connu surtout par ses Églogues orientales : ce sont des sujets et des images empruntés au ciel d'Orient. a. p.
s Les Irlandais prétendent en effet à cette origine. A. p.
* Expressions d'Horace (Art. poèt.). a. p.
blie aujourd'hui, j'ai employé un rhythme qui n'est pas le plus difficile de notre poésie, mais qui est peut-être le plus approprié à notre langue : c'est la bonne vieille stance héroïque, très-négligée de nos jours. La stance de Spencer est peut-être trop lente et trop pompeuse pour un récit, et cependant j'avoue que c'est la mesure que je préfère. Jusqu'ici Scott1 est le seul, parmi les poètes modernes, qui ait su complètement triompher de la facilité désespérante du vers octosyllabique, et ce n'est pas le moindre des triomphes de ce génie fécond et puissant2. Dans les vers blancs, Milton, Thomson et tous nos dramatiques sont comme des phares qui brillent dans l'obscurité, mais qui nous avertissent d'éviter les rocs âpres et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplets héroïque n'est certainement pas la mesure la plus populaire ; mais comme je n'ai pas été conduit à en préférer un autre par le désir de flatter ce qu'on nomme î'opinion publique, je l'abandonnerai sans chercher à me justifier, et je me hasarderai de nouveau dans un rhythme que je n'ai encore adopté que pour des ouvrages que j'ai regretté et que je regretterai toujours d'avoir publiés.
Quant à mon histoire, et à toutes mes histoires en général, je m'estimerais heureux si j'avais pu réussir à rendre mes héros un peu plus parfaits et plus aimables; car on a souvent critiqué leurs caractères ; et Ton a presque voulu me rendre responsable de leurs actions et de leurs qualités, comme si elles m'étaient personnelles. Eh bien, soit!... Si j'ai eu le malheur de me laisser aller à la triste vanité de tout peindre d'après moi-même, les portraits doivent être plus ressemblants, puisqu'ils sont si peu flattés-, ou sinon, les personnes qui me connaissent ne peuvent s'y méprendre, et je ne mets pas beaucoup d'intérêt à détromper celles qui ne me connaissent pas. Je
i Après les mots : « Scott seul, lord Byron avait écrit entre parenthèses. *< Il m'excusera si j'oublie le mot monsieur, on ne dit pas monsieur Caesar.
2 Sir VValler Scott n'avait cependant publié encore que Waverley, de cette série d'ouvrages qui ont doublé sa gloire. a. p.
s Le couplet, deux vers rimant ensemble : les Anglais ont aussi le triplct, comme les Italiens. Voyez les Prophéties du Dante,
n'ai pas le désir de persuader à d'autres qu'à mes amis que l'auteur est meilleur que les personnages qu'il met en action ; mais je ne puis m'empêcher d'être un peu surpris, et de sourire en même temps de certaines critiques singulières, quand je vois plusieurs honorables poètes (dont le mérite est, à la vérité, bien supérieur) être tout à fait exempts de toute participation au sort de certains héros dont cependant plusieurs n'ont guère plus de moralité que le Giaour, et peut-être même... mais non, je dois avouer que Ghilde-Haroldest un caractère odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment à en trouver le prototype partout sont libres d'en chercher partout où bon leur semblera.
Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait heureux pour moi qu'un homme qui procure tant de jouissances à ses lecteurs et à ses amis, le poëte de tous les cercles et l'idole du sien, me permît, en cette occasion comme toujours, de me dire
Le plus dévoué et le plus respectueux de ses serviteurs,