‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 5 sur 67 · LE CORSAIRE · texte numérisé non relu

LE CORSAIRE

CHANT PREMIER

.... Nessum maggior dolore, Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria

Dante.

I - « Sur les ondes riantes de la mer d'azur, où nos » pensées sont sans limites et nos âmes libres comme » elles, aussi loin que peuvent nous porter la brise et » les vagues écumeuses, contemplez notre empire et d voyez notre patrie, ce sont là nos États, et aucune » borne ne leur est imposée... Notre pavillon est un » sceptre obéi par tous ceux qui l'aperçoivent. Lemou- » vement, le tumulte, font le charme sauvage de notre » vie ; nous passons de la fatigue au repos et du repos » à la fatigue, toujours avec la même gaieté. Ah ! qui » pourrait décrire?... Ce n'est pas toi, esclave de la

* Le temps dans ce poëme pourra paraître trop court, eu égard au nombre d'événements qui s'y succèdent; mais toutes les îles de la mer Egée ne sont qu'à quelques heures de navigation du continent, et le lecteur voudra bien {«rendre le vent comme je l'ai souvent trouvé.

x mollesse, que la vague soulevée ferait défaillir ; ce » n'est pas toi, enfant orgueilleux de l'indolence et du » luxe que le sommeil ne délasse point, et pour qui le » plaisir n'a plus de charmes! Non, ce n'est qu'à » l'homme dont le cœur a palpité de joie sur les flots » bondissants, qu'il appartient de décrire les ravisse- » ments et les transports qui agitent ceux qui errent » sur ces immenses plaines sans sentiers. Qu'ils disent » comment nous aimons le combat pour le combat luiy> môme, comment nous trouvons nos plaisirs dans ce » que d'autres appellent des dangers ; avec quelle ardeur y nous cherchons ce qu'évite le lâche ; et comment là où » les âmes timides tremblent, nous sentons avec une » nouvelle énergie, lorsque l'espérance réveillée au » fond de nos cœurs double notre courage.

» Aucune peur de la mort... si nos ennemis périssent t> avec nous. La mort ne nous paraît guère plus triste » que l'ennuyeux repos ! qu'elle vienne quand elle vou- » cira, nous nous hâtons de jouir de la vie : si nous » devons la perdre, qu'importe que ce soit par les raa- » ladies ou dans les combats? Que celui qui se survit à » lui-même, amoureux de ses propres ruines, s'attache » à sa couche pendant de longues années d'infirmités, y> et arrache péniblement son souffle de son sein, en » branlant sa tête paralytique ; pour nous, le vert ga- » zon est préférable au lit de la fièvre. Pendant que le » vieillard laisse échapper son âme de soupir en soupir, y> la nôtre nous quitte sans effort à la première atteinte. » Que sa cendre s'enorgueillisse de sou urne et de son » étroit monument ! que ceux qui maudissaient sa vie » aillent orner sa tombe. Peu de larmes coulent pour y> nous, mais elles sont sincères : quand l'0'.'éan nous y> ensevelit dans ses flots, un banquet sert à l'expres- ». sion des regrets de nos compagnons ; la coupe s'em-

v plit en notre honneur. Une courte épitaphe n'est pas » oubliée au jour du danger, lorsque ceux qui survi- » vent pour vaincre se partagent les dépouilles et » s'écrient, avec un tendre souvenir peint sur leurs » fronts affligés : Ah ! que ce moment eût été beau * pour les braves qui ne sont plus ! »

II. — Tels étaient les accents qui se faisaient entendre dans l'île du Pirate, autour du feu du la garde ; tels étaient les sons qui retentissaient le long du rivage, et qui semblaient des chants à des oreilles aussi sauvages que les échos des rochers.

Les corsaires forment des groupes sur le sable doré ; ils jouent, ils boivent, parlent entre eux, ou aiguisent le 1er meurtrier ; ils choisissent les armes, donnent à chacun son épée, et voient sans émotion le sang qui la ternit • ici, on répare les chaloupes, on replace les mâts et les avirons ; plus loin, ceux-ci errent en rêvant sur la plage ; ceux-là s'occupent à tendre des pièges aux oiseaux, ou à sécher au soleil des filets humides ; et, si quelque point éloigné leur semble une voile, ils le contemplent avec une avidité inquiète : d'autres se racontent les travaux d'une nuit de dangers, et se demandent quand ils pourront encore se partager une prise : où la trouveront-ils? peu leur importe, c'est l'affaire de leur chef ; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de ses desseins : mais quel est ce chef? son nom est fameux et redouté partout, ils n'en demandent pas davantage.

Il ne se mêle avec eux que pour les commander ; ses paroles sont rares, mais son œil est perçant et sa main prompte ; il n'apporte point sa part de gaieté dans leurs joyeux festins, mais on lui pardonne son silence en faveur d • ses succès. On ne verse jamais pour lui le nectar couleur de pourpre, la coupe n'approche

jamais de ses lèvres, et quanta ses mets, les hommes les plus durs de sa troupe voudraient aussi les lui voir rejeter : le pain le plus noir, les herbes les plus simples, quelquefois le luxe des fruits de l'été, composent tous ses repas non moins sobres que ceux d'un ermite. Mais tandis qu'il se prive des jouissances grossières des sens, son esprit semble se nourrir par l'abstinence.

« — Qu'on vogue vers ce rivage... » On y vogue... a Qu'on se prépare au combat... » On est prêt... « Qu'on me suive... • La victoire est à lui î... Tels sont ses brefs commandements ; telle est sa promptitude : tous obéissent ; il en est peu qui demandent pourquoi ; et ceux-ci... une courte réponse, ou un regard de mépris ou de colère, et puis le silence, voilà tout ce qu'ils obtiennent.

III. — Une voile! une voile! » Les pirates espèrent déjà que c'est une prise! * Quelle nation? quel pavil- » Ion? que dit le télescope? Ce n'est point une prise ; » ah! du moins c'est une voile amie : le pavillon rouge » se déroule au souffle de la brise. Que ce souffle lui » soit propice ! — Oui, c'est un de nos navires qui re- » vient au port. — Qu'il rentre avant la nuit. Déjà le » cap est doublé ; la baie reçoit la proue qui fend avec » fierté l'onde écumeuse. Gomme il s'avance avec » grâce et majesté! toutes les voiles sont déployées : » ah ! jamais elles ne lui servirent à fuir l'ennemi ! Il » parcourt le liquide élément comme un être doué de » la vie, et semble défier les flots. Qui n'affronterait le » canon et le naufrage pour se voir le roi de ce navire » peuplé ! »

IV. — Les voiles sont ployées ; le câble glisse avec bruit sur les flancs du vaisseau que la chute de l'ancre fait balancer : il est au mouillage. Les groupes des

oisifs de l'île aperçoivent le canot qu'on descend des ouvertures de la proue : il est équipé, les rames se meuvent de concert, et bientôt sa quille creuse le sable frémissant. Les clameurs de la joie accueillent les matelots : on se parle avec amitié, on se serre la main, on se sourit, on s'interroge, on se répond en quelques mots ; c'est une fête que tous les cœurs se promettent.

V. — La nouvelle se répand ; la foule augmente ; le son de la voix se mêle au rire de la gaieté ; les accents plus doux de la femme expriment l'inquiétude ; les noms d'amis, d'époux, d'amants, sont dans toutes les bouches.

« Sont-ils encore en vie? nous ne demandons pas » s'ils ont vaincu ; mais les verrons-nous, les entendrons- » nous? Ah! sans doute, dans la lutte contre les flots, d — dans la mêlée du combat, — ils se sont conduits » en braves! Mais qui sont ceux qui vivent encore? » Qu'ils s'empressent de venir jouir de notre surprise » et de notre bonheur ; que leurs baisers viennent » éteindre le doute dans nos regards charmés. »

VI. — « Où est notre chef? Nous lui portons un t> message, — et nous craignons que la joie qui nous y> accueille ne soit de courte durée ; mais encore est- » elle bien douce pour nous, — puisqu'elle est sincère. » Allons ! Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre » chef. Nos devoirs étant remplis, nous viendrons nous » réjouir avec vous ; et chacun apprendra ce qu'il » désire. »

Us suivent un sentier creusé dans la montagne jusqu'à la tour d'observation qui domine la baie.

Là croît l'arbuste épineux, et fleurit la plante sauvage. Des sources argentées répandent la fraîcheur, et le murmure des ruisseaux, qui s'échappent en pétillant de leurs prisons de granit, semble inviter la soif. Quel

est, auprès de cette grotte, cet homme solitaire dont les regards sont tournés vers la mer ? il est penché d'un air rêveur sur la poignée de son cimeterre, qu n'est pas souvent un simple appui pour cette sanglante main. « C'est lui, c'est Conrad : c'est là qu'il aime à » être seul. Va, Juan, va nous annoncer. 11 regarde le » vaisseau : apprends-lui que nous sommes chargés » de nouvelles pressantes ; nous n'osons pas approcher » encore ; tu connais son humeur, lorsqu'on vient le » surprendre sans son ordre. »

VII. — Juan l'aborde et le prévient. Conrad ne profère pas un seul mot ; mais un geste a exprimé sa volonté. Juan appelle ses camarades : Conrad répond par une légère inclinaison de tête à leur salut ; mais sa bouche est muette. « Ces lettres, disent-ils, sont de l'es- » pion grec qui nous avertit toutes les fois qu'un danger » nous menace ou qu'une prise nous attend. Quelles » que soient ces nouvelles, nous pouvons bien dire » que... » Silence! silence! Conrad leur fait signe de se taire : ils reculent étonnés, confondus, se font part tout bas de leurs conjectures, et épient d'un œil clandestin les regards du chef, pour voir l'impression qu'il recevra des missives ; mais, comme s'il eût deviné leur pensée, il a détourné la tête pour lire ; soit par fierté, soit pour leur dérober son émotion, au besoin.

« Mes tablettes, Juan... Ecoute : où estGonsalvo? — » Dans le navire, au mouillage. — Qu'il y reste ; porte- » lui ces ordres... Et vous, retournez à vos postes ; » préparez-vous à partir avec moi ; c'est moi qui vous » commande cette nuit. -—Cette nuit! seigneur Conrad? » — Oui, au coucher du soleil ; la brise soufflera avant » la fin du jour. Juan, mon armure ; mon manteau... » une heure, et nous serons en mer. Attache ton cor ; » que ma carabine, débarrassée de la rouille, ne trompe

» pas mon attente. Aiguise la lame de mon cimeterre ; » que la garde se prête mieux au volume de ma main ; » que l'armurier s'en charge et se hâte. Dans le der- » nier combat, cette arme a plus fatigué mon bras que » l'ennemi.

» Surtout que le canon fasse entendre exactement le » signal qui doit nous avertir que l'heure qui nous » reste est expirée. »

VIII. — Ils s'inclinent et se retirent sans délai, pour aller déjà braver de nouveau les dangers de la mer ; mais point de murmure ; Conrad commande ! qui oserait hésiter ? Cet homme qui s'entoure de La solitude et du mystère, qu'on voit à peine sourire, et rarement soupirer ; cet homme dont le nom intimide les plus terribles de sa troupe, et fait pâlir leurs fronts basanés, sait gouverner leurs âmes avec cet art de la supériorité qui éblouit, dirige et fait trembler le vulgaire.

Quel est ce charme que sa troupe sans lois reconnaît, envie et n'ose contredire? Qui peut enchaîner ainsi la confiance des siens? C'est le pouvoir de la pensée, la magie de l'âme : pouvoir conquis d'abord par le succès, et que conservent la ruse et l'adresse. C'est ce pouvoir qui façonne à son gré l'esprit des faibles, se sert, sans qu'ils s'en doutent, de leurs propres mains comme de ses instruments, et s'approprie leurs plus beaux exploits.

C'est ainsi que la multitude a travaillé et travaillera toujours pour un seul ; c'est l'arrêt de la nature. Mais que le malheureux qui obéit se garde de maudire et de haïr celui qui jouit de ses dépouilles. Ah ! s'il connaissait le poids des chaînes dorées, combien ses peines obscures mises dans la balance lui paraîtraient légères !

IX. — Différent des héros des races antiques, vrais démons par leurs actes, mais semblables du moins aux

dieux par leur visage, Conrad n'avait rien qu'on pût admirer dans ses traits, quoique son noir sourcil protégeât un œil de feu ; robuste, sa force n'était pas comparable à celle d'Hercule, et il y avait loin de sa taille commune à la stature d'un géant; mais, bientôt, celui qui le regardait plus attentivement distinguait en lui ce quelque chose qui échappe aux regards de la foule, ce quelque chose qui fait regarder encore, et excite la surprise sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi. Le soleil avait bruni ses joues ; son front large et pâle était ombragé par les boucles nombreuses de ses noirs cheveux. Le mouvement de ses lèvres révélait des pensées d'orgueil qu'il avait peine à contenir ; quoique sa voix fût douce et son maintien calme, on croyait y voir quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Le froncement de ses sourcils, les couleurs changeantes de son visage, causaient un indéfinissable embarras à ceux qui l'approchaient, comme si cette âme sombre renfermait quelque terreur et des sentiments inexplicables ; mais qui eût pu vérifier ce soupçon? son sévère coup d'œii eût bientôt troublé celui qui eût voulu l'examiner de trop près. Il se fût trouvé peu d'hommes capables de soutenir la fixité de cet œil pénétrant. Lorsque le regard de la curiosité épiait les mouvements de sa physionomie pour étudier son âme, il comprenait aussitôt l'intention de celui qui l'observait, et il le forçait à se tenir lui-même sur ses gardes, de peur de trahir plutôt ses propres pensées que de découvrir celles de Conrad.

Il y avait dans son dédain le sourire d'un démon qui suscitait à la fois des émotions de rage et de crainte ; et là où s'adressait le geste farouche de sa colère, l'espérance s'évanouissait, et la pitié fuyait en soupirant.

X, — Les signes de la pensée du mal sont légers au

dehors : c'est intérieurement que l'expression en est profonde. L'amour trahit tout ce qu'il éprouve ; la haine, l'ambition, la perfidie, ne laissent voir qu'un sourire amer. Un simple mouvement de la lèvre, une faible pâleur répandue sur le visage qu'elles maîtrisent, indiquent seuls les fortes passions. Pour les étudier et les juger, il faut les voir sans être vu ; c'est alors qu'on observe les pas précipités, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute en sursaut, craignant d'être surpris dans les transes qui l'agitent ; alors les traits expriment les mouvements du cœur, dont les souffrances se répandent davantage au dehors, mais ne cessent point de le tourmenter. La lutte convulsive contre la douleur, le froid qui glace, ou le feu qui consume, impriment tour à tour sur le front une ardeur brûlante ou un abattement profond.

C'est alors, si vous l'osez sans trembler, qu'il faut observer l'âme de celui que vous voulez connaître. Venez voir comment se passent les heures de son repos ; comment le souvenir abhorré du passé déchire et flétrit ce cœur solitaire! Mais qui a vu, qui verra jamais l'homme donnant, devant un témoin, un libre cours à ses secrètes pensées?

XI. — La nature n'avait pas destiné Conrad à commander des criminels, — les pires instruments du crime. Son âme fut changée avant que ses actions l'eussent poussé à faire la guerre à l'homme et à renier le ciel. Le monde l'avait trompé : il s'y était montré trop sage dans ses discours, mais insensé dans sa conduite ; trop ferme pour céder, trop fier pour s'arrêter ; ses vertus avaient servi à le rendre dupe • il maudit ses vertus comme la cause de ses maux, plutôt que les perfides qui ne cessaient de le trahir. Il ne songea pas ju'il existait des hommes plus dignes de ses dons, et

qui pouvaient lui faire goûter le bonheur ! Craint, repoussé, calomnié, avant que sa jeunesse eût perdu sa force, il détesta trop l'homme pour connaître le remords, et crut que les conseils de son ressentiment étaient une inspiration secrète de se venger sur tous des injures de quelques-uns. Il se sentait coupable ; mais les autres n'étaient pas meilleurs selon lui; et il détestait tous ceux qui le paraissaient, comme des hypocrites qui commettaient dans l'ombre ces mêmes actes qu'un esprit audacieux ne craignait pas d'avouer. Il n'ignorait pas qu'il était odieux ; mais aussi ceux qui ne l'aimaient pas tremblaient et le redoutaient du moins. Solitaire, farouche et bizarre, si son nom répandait l'effroi, si ses actions étonnaient, ceux qui le craignaient n'osaient le mépriser.

L'homme foule aux pieds le faible vermisseau; mais il hésite avant de réveiller le serpent venimeux. Le premier relève sa tête, mais il ne peut se venger. L'autre meurt, — mais auparavant il a tué son ennemi. On peut l'écraser, mais non le vaincre; — il s'attache à celui qui l'a frappé pour son malheur; — il a encore son dard.

XII. — Il n'est point d'homme complètement méchant. Dans le cœur de Conrad régnait encore un sentiment vif qu'il n'avait pu en arracher. La faiblesse de ceux qui se laissent séduire par une passion digne de l'enfance et de la folie avait excité plusieurs fois le sourire de sa pitié ; et cette passion C9 fut en vain qu'il la combattit ; chez Conrad lui-même, elle devait porter le nom d'amour. Oui, c'était l'amour; un amour constant, pur et sans partage. Tous les jours de belles captives s'offraient à ses regards : sans les chercher comme sans les fuir, il ne leur témoignait qu'indifférence. Plusieurs femmes pleuraient leur liberté dans les bosquets de

son île ; aucune n'avait pu lui surprendre un moment de faiblesse. Oui, c'était l'amour, si ce nom est dû à une tendresse éprouvée par les tentations, à un sentiment à qui le malheur avait donné de nouvelles forces, et que l'absence et le temps n'avaient pu lasser ni ébranler. Ses espérances déçues, ses projets renversés, ne pouvaient l'attrister quand il voyait le sourire de celle qu'il aimait. Devant elle s'apaisait la tempête de sa colère, et la douleur n'eût pu lui arracher une plainte. Il savait l'aborder avec l'air de la joie et la quitter avec calme, de peur que ses chagrins n'allassent se faire sentir à son cœur. Rien n'eût pu altérer cette tendresse, ni menacer delà troubler. Si c'est là de l'amour pour les mortels, Conrad aimait. Il était criminel, il méritait tous les reproches, mais l'amour était pur chez lui et survivait à toutes ses vertus : tendre sentiment que le crime lui-même n'avait pu éteindre !

XIII. — Conrad s'arrêta un moment jusqu'à ce que ses soldats eussent passé le premier détour du sentier qui descendait au vallon.

t Étranges nouvelles! — se dit-il; — moi qui » ai couru tant de dangers, je ne sais pourquoi » celui-ci me semble le dernier. Mais ce pressentiment » ne peut m'inspirer la crainte, et mes compagnons » me trouveront encore digne de moi. S'il est impru- » dent d'aller au devant de la mort, ne l'est-il pas » encore plus d'attendre qu'on vienne nous l'apporter? » Ah ! si la fortune sourit à mes desseins, nous aurons » des pleurs à nos funérailles. Oui, que nos ennemis » se livrent au sommeil, que leurs rêves soient paisi- » blés, jamais le matin ne les aura réveillés avec des » feux aussi brillants que ceux que je prépare pour » cette nuit à ces superbes vengeurs des mers. Que » le vent daigne seulement m'être propice!... Allons

» embrasser Médora... Quel poids je sens sur mon » cœur! Ah! puisse le sien ne pas en être accablé de » longtemps! Je fus brave!... Vain orgueil que celui » d'une bravoure dont tous les êtres peuvent se parer1 » L'insecte lui-même ose montrer son aiguillon pour, » défendre sa proie. Ce courage dont les plus vils ani- » maux sont doués comme nous, et qui doit ses plus • terribles efforts au désespoir, peut bien mériter des » éloges; mais j'ai osé prétendre à la gloire plus noble » d'apprendre à quelques braves comment on se mesure » avec de nombreux ennemis. Je les ai guidés long- » temps dans les combats où le sang n'était jamais » versé inutilement. Aujourd'hui, point de milieu!... » périr ou vaincre!... — N'importe. Ce n'est pas la » mort qui m'inquiète, c'est de conduire mes compa- » gnons dans des lieux d'où la fuite sera impossible.

» Jusqu'ici mon sort m'a bien rarement occupé; » mais cette embûche humilie mon orgueil. Que feront » mon adresse et mes ruses? Faut-il risquer d'un » seul coup le pouvoir et la vie ? Ah ! destinée » cruelle! Hélas! accuse ta folie et non la destinée; » elle peut te sauver encore, et ce n'est jamais trop » tard. »

XIV — C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec lui-même, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de la montagne où s'élevait sa tour. Il s'arrête près du portail, frappé du son chéri de cette voix qu'il ne pouvait se lasser d'écouter. A travers le treillis du balcon, il entend les chants mélodieux de sa bien-aimée.

1. — « Mon tendre secret demeure profondément » caché dans mon âme solitaire, excepté quand mon » cœur palpite pour répondre aux battements du tien ; » mais bientôt il tremble seul en silence.

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