ESQ. A. M. F, R., S. ETC
Mon cher Hobhouse,
Après un intervalle de huit ans entre la composition des premiers chants de Childe-Harold et celle du dernier, la conclusion de ce poëme va être soumise au jugement du public. En me séparant d'un aussi vieil ami, il n'est pas extraordinaire que je m'adresse à un autre plus ancien et plus cher encore, qui a vu naître et finir le premier; à celui dont l'amitié éclairée, j'ose le dire sans me croire ingrat, aej pour moi un charme bien au-dessus de toute la gloire que je pourrai devoir à Childe-Harold ; à celui qui fut longtemps le compagnon de mes voyages, et dont la sollicitude ne m'a jamais abandonné dans mes maladies ; à un ami toujours prêt à s'affliger de mes chagrins, ou à se réjouir de ma bonne fortune; franc dans ses conseils, et partageant volontiers mes dangers; à un ami souvent éprouvé et toujours fidèle; à vous enfin.
Je passe ici de la fiction à la vérité : ce poëme est le plus long et le plus fortement pensé de mes ouvrages. En vous le dédiant aujourd'hui, qu'il est complet, ou du moins terminé, je désire me faire honneur de mon intimité de plusieurs années avec un homme qui.se distingue par ses talents, son savoir et les sentiments les plus nobles.
i Maître es Arts, Membre de la Société royale, etc., etc., et dc^ venu Lord Broughton A. P.
Ce n'est pas à des âmes telles que les nôtres qu'il convient de donner ou de recevoir des flatteries; mais les louanges de la sincérité ont toujours élé permises à l'amitié. Si j'énumère ici toutes vos bonnes qualités, ou plutôt tout ce que je leur dois, ce n'est ni pour vous, ni pour les autres, c'est pour soulager un cœur qui n'a pas été assez habitué à la bienveillance des hommes, pour voir froidement celle que lui témoigne un ami généreux. Le jour même de la date de cette lettre, qui est l'anniversaire du plus cruel de mes malheurs, mais qui ne sera plus capable de troubler ma tranquillité future, tant que vous daignerez m'accorder les consolations de votre amitié, et que je serai maître de toute la force de ma raison; ce jour fatal sera désormais, pour vous et pour moi, la source d'un plus agréable souvenir. Il nous rappellera ce léger gage de reconnaissance que je voudrais vous consacrer, en mémoire de la rare et constante affection dont vous m'avez honoré. Qui pourrait en avoir été l'objet, sans penser plus avantageusement de l'espèce humaine et de
soi-même
Nous avons parcouru ensemble, à diverses époques, les contrées que la chevalerie , l'histoire et la fable ont rendues célèbres : l'Espagne, la Grèce, l'Asie-Mineure et l'Italie. Ce qu'Athènes et Gonstantinople étaient pour nous, il y a quelques années, Venise et Rome l'ont été plus récemment. Mon poëme aussi, ou mon Pèlerin, ou l'un et l'autre si l'on veut, m'ont accompagné partout. Peut-être trouvera-t-on excusable la vanité qui me fait revenir avec tant de complaisance à mes vers. Pourraisje ne pas tenir à un poëme qui me lie en quelque sorte aux lieux qui l'ont inspiré, et aux objets que j'ai essayé de décrire? Sans doute il semblera peu cligne de ces contrées magiques et mémorables. Bien au-dessous de l'idée qu'on se forme des objets qu'on n'a jamais vus, il ne sera qu'une faible esquisse pour celui qui le comparera à ses impressions immédiates. Cependant, comme gage de mon respect pour ce qui est vénérable, et de mon enthousiasme pour ce qui est glorieux, la composition de Childe- Haroîd a été pour moi une source de jouissances. Je ne m'en sépare qu'avec une sorte de regret, dont, après tout ce que j'ai éprouvé, j'étais loin de me croire susceptible pour des objets imaginaires.
Quant à ce qui regarde la conduite do ce dernier chant, le Pèlerin paraîtra encore moins souvent sur la scène que dans les chants précédents, et il sera presque confondu avec l'auteur parlant en son propre nom. Le fait est que je me lassais de tirer, entre Harold et moi, une ligne de différence que chacun semblait décidé à ne pas apercevoir. Gomme le Chinois, dans le Citoyen du Monde, de Goldsmith, que personne ne voulait croire un Chinois *, vainement je prétendais et m'imaginais avoir établi une distinction entre le poëte et le pèlerin ; le soin même que je prenais de conserver cette distinction, et mon désappointement de la trouver inutile, nuisaient tellement à mon inspiration, que je résolus de l'abandonner, et c'est ce que j'ai fait. Les opinions qui se sont formées, et qui se formeront encore à ce sujet, sont aujourd'hui devenues tout à fait indifférentes. Qu'on juge l'ouvrage et non l'écrivain. L'auteur, qui n'a pas dans son esprit d'autres ressources que la réputation passagère ou permanente due à ses premiers succès littéraires, mérite le sort des auteurs.
Dans le cours de ce chant j'avais eu l'intention, soit dans le texte, soit clans les notes, de dire quelque chose de l'état actuel de la littérature italienne, et peut-être des mœurs de cette contrée ; mais resserré par les limites que je m'étais imposées, je trouvai bientôt que le texte était à peine suffisant pour retracer le tableau varié des objets extérieurs et les réflexions qu'ils inspirent. Quant aux notes, excepté quelques-unes des plus courtes, c'est à vous que je les dois, mon cher Hobhouse : et j'ai été forcé de les borner à l'explication qu'exige le texte 2.
i On se rappelle ici naturellement la lettre d'Usbeck, parlant de l'effet produit par son apparition à Paris, dans le costume de son pays : « Il faut avouer qu'il a l'air bien Persan, » emendait-il dire : et puis, quand il eut pris l'habit français, et qu'on apprenait à la compagnie qui il était, chacun de s'écrier : « Ah! ah! monsieur est Persan : c'est une chose bien extraordinaire; comment peut-on être Persan? »
Le Citizen of the toorld de Goldsmilh est une critique des mœurs anglaises qui tient à la fois du Spectateur d'Addison et des Lettres persanes de Montesquieu. a. p.
£ Outre les matériaux fournis pour ces notes par M. Hobhouse, il n 23
C'est d'ailleurs une tâche assez délicate et difficile que de disserter sur la littérature et les mœurs d'une nation si peu semblable à elle-même. Cette tâche exige une attention et une impartialité qui nous forceraient de nous méfier de nos jugements, de les différer, du moins, pour mieux les discuter; cependant nous ne sommes, ni vous ni moi, de frivoles observateurs, et nous pouvons nous dire assez familiarisés avec la langue et les usages du peuple au milieu duquel nous avons fait dernièrement un assez long séjour. En littérature comme en politique, l'esprit de parti paraît si violent, qu'il serait presque impossible à un étranger de rester impartial. Il me suffira donc de citer ici la belle langue de l'Italie : Mi pare che in un paese tutto poetico, che vanta la lmgua più nobile ed insieme la più dolce, tutto le vie diverse si possono lentare ; e che sinchè la pat ri a di Alfieri e di Monti non ha perduto Tantico valore, in tutte esso dovrebhe essere la prima.
L'Italie a encore de grands noms : Ganova, Monti, Ugo Foscolo, Pendemonti 4, Visconti, Morelli, Gicognara, Albrizzi, Mezzofanti, Mai, Mustoxidi, Aglietti et Vacca, assurent à la génération présente une place honorable dans les diverses branches des arts, des sciences et des belleslettres ; dans quelques-unes même ils lui assurent la première. L'Europe... le monde... n'a qu'un Ganova.
Allieri a dit quelque part : La Pianta-Uomo nasce più robusta in Italia che in qualunque altra terra... e che gli stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una prova. Sans souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine dangereuse, et à laquelle on pourrait d'abord répondre que les Italiens ne sont nullement plus féroces que leurs voisins, il faudrait être volontairement aveugle ou ignorant pour n'être pas frappé de l'extraordinaire capacité de ce peuple, ou, si ce mot était admissible, de ces capabililés 2 ; quelle nation a une conception et une intelligence plus promptes? qui n'admire le feu de
a publié sur Childe-Harold un volume à part, intitulé : HiUorical Illustration, dans lequel on trouve un aperçu de la littérature italienne moderne. A. P.
t Et Manzoni, et Silvio Pellico, etc., etc.? A. p.
1$ abilities. a. p.
son génie, son sentiment du beau, et, au milieu de tous les désordres des révolutions continuelles, des ravages de la guerre et du temps, sa soif de gloire et d'indépendance? Nous-mêmes, lorsque, faisant le tour des murs de Rome, nous entendîmes la simple lamentation des laboureurs; qui s'écriaient : Roma ! Borna ! Roma ! non è più corne era prima, nous ne pûmes nous empêcher de remarquer le contraste de ce chant mélancolique avec les orgies et les grossières chansons des tavernes de Londres, sur le carnage du Mont-Saint-Jean, et sur la trahison de Gênes, de l'Italie, de la France et du monde, par des hommes dont vous avez vous-mêmes exposé la conduite dans un livre digne des meilleurs jours de noire histoire *.. Pour moi, je pense qu'il serait oiseux pour les Anglais d'examiner ce qu'a gagné l'Italie par le dernier transfert des peuples, jusqu'à ce qu'on ait pu déterminer que l'Angleterre y a gagné quelque chose de plus qu'une armée permanente, et la suspension de Yhabeas corpus. Nous avons assez de nous occuper de nos propres affaires ; quant à ce que nous avons fait chez les autres, et surtout dans le midi, en vérité, je vous le dis, nous en serons récompensés, et peut-être bientôt.
« Non moverô mai corda
» Ove la turba di sue ciance assorda. »
Je vous souhaite, mon cher Hobhouse, un heureux et agréable retour dans cette patrie, dont les vrais intérêts ne peuvent être plus chers à personne qu'à vous; je vous dédie ce poëme complet, et je me dis encore une fois votre reconnaissant et affectueux ami,
Byron.
Venise, 22 janvier 1818.
* Lettres écrites pendant les Cent-Jours.
LE PELERINAGE
DE
GHILDE-HAROLD