LXI. — la grandeur et la simplicité, les trésoi s d'une
temps sans pouvoir la prendre. Dans une chambre où j'ai couché, l'on m'a montré la fenêtre à laquelle Marceau s'était placé pour observer les progrès du siège à la clarté de la lune, lorsqu'un boulet vint frapper immédiatement au-dessous.
campagne fertile, les murailles éclatantes des cités, une onde majestueuse, les précipices horribles, le manteau vert des forets, les châteaux gothiques, et ces rochers arides, semblables à des tours, qui défient l'architecture des hommes de les égaler. Les visages épanouis d'un peuple heureux ajoutent un charme de plus à ces lieux dont les bienfaits sont éternels, et qui retentissent de la chute des empires voisins sans prendre un aspect attristé.
LXI1. — Mais ils sont déjà loin. Au-dessus de ma tête sont les Alpes, palais de la nature, dont les vastes remparts portent leurs créneaux blanchâtres jusque dans les nuages ; palais sublime d'une glace éternelle, où se forme l'avalanche, cette foudre de neige. Tout ce qui effraie et agrandit l'âme en même temps est réuni sur ces antiques sommets. Ils semblent montrer jusqu'à quel point la terre peut s'approcher du ciel, et laisser au-dessous l'homme orgueilleux.
LXIII. — Mais, avant d'oser franchir ces monts sans pareils, il est un lieu qui mérite que je m'arrête ; c'est un champ de bataille consacré par le patriotisme! Morat, où l'homme peut contempler les horribles trophées de la victoire sans rougir pour les vainqueurs. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats sans sépulture ; leur seul monument fut formé de leurs ossements, qui restèrent amoncelés pendant des siècles. Privés du repos que donnent les pompes funèbres, leurs ombres errent sur les bords du Styx en poussant des cris douloureux 1.
i La chapelle est détruite, et la pyramide des ossements a été bien diminuée parles légions bourguignonnes au service de France, qui avaient à cœur de faire disparaître ce monument de la défaite de leurs ancêtres. Il reste encore des os malgré tous leurs soins (chaque Bourguignon qui passait par là en emportait un dans son
LXIV. — Tandis que Waterloo le dispute au cruel carnage de Cannes, les noms réunis de Morat et de Marathon iront ensemble à la postérité, couronnés par la véritable gloire. Ces deux triomphes sont sans tache aux yeux de l'humanité. L'ambition ne guidait pas les vainqueurs ; c'était une armée de citoyens, de frères, d'hommes libres, et non de soldats mercenaires combattant sous une bannière royale pour servir les vices de leur maître. Aucune contrée ne fut condamnée par eux à déplorer le blasphème de ces lois, dignes de Dracon, qui proclament divins les droits des monarques.
LXV. — Auprès d'un mur solitaire, une colonne plus solitaire encore élève sa tête mélancolique des anciens jours. C'est un dernier débris du ravage des ans. Elle ressemble à un malheureux que la terreur aurait pétrifié et dont la figure égarée exprimerait encore le sentiment de la vie. On s'étonne de voir subsister cette colonne tandis que Aventicum *■ orgueilleuse capitale de l'Helvétie, a couvert de ses décombres ses anciens domaines.
LXVI. — C'est ici que Julia... Ah! puisse ce nom si doux être à jamais un nom sacré! c'est ici que Julia, héroïne de l'amour filial, avait voué sa jeunesse au ciel. Son cœur était à celui dont les droits sont toutpuissants sur nous, après ceux de la Divinité. Son
pays), et malgré les larcins moins excusables des postillons suisses qui les prenaient pour les vendre : comm<>. ils étaient devenus tres-blancs,on les recherchait beaucoup pour en faire des manches de couteau.
Je me suis permis d'emporter environ le quart des os qui composaienl le squelette d'un héros : ma seule excuse pour ce sacrilège est que si je ne l'avais pas commis moi-même le premier passant s en serait rendu coupable pour en faire un usa^e pro. iane au heu que je conserverai ces reliques avec un soin religieux
i Aventicum était la capitale de l'Helvétie romaine. Aventicum est aujourd nui Avenches, situé près da Morat.
cœur se brisa sur la tombe d'un père. La Justice a juré de ne point se laisser attendrir : les larmes de Julia ne purent obtenir la vie de l'auteur adoré de ses jours ; elle mourut avec lui, ne pouvant le sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement, leur urne ne renferme qu'un cœur et qu'une même poussière 1.
LXVII. — Ce sont là des actes dont la mémoire devrait être éternelle, et des noms qui ne doivent jamais mourir, quoique la terre oublie justement les empires qui s'élèvent et s'anéantissent, les peuples conquis et leurs tyrans. La haute et imposante majesté de la vertu devrait survivre et survivra à ses malheurs; du sanctuaire de son immortalité, elle brillera aux rayons du soleil, au-dessus des choses de ce monde, comme cette neige 2 pure et impérissable qui couronne la cime des Alpes.
i Julia Alpinula, jeune prêtresse, mourut peu de temps après son père, condamné à mort comme traître, par Aulus Caecina, et dont elle essaya vainement d'obtenir la grâce. Son epitaphe a été découverte depuis plusieurs années ; la voici :
Julia Alpinula Hic jaceo, Infelicis patns infelix proies, Deae Aventiae sacerdos; Exorare palris necem non polui, Malè mori in fatis illi erat.
Vixi annos XXIII.
Je ne connais rien de plus touchant que cette inscription, aucune hisioire ne présente un intérêt plus réel. Voilà des noms et des actions qui ne devraient jamais être oubliés; on se les rappelle toujours avec une consolante émotion, quand on détourne son attention du tableau confus des batailles, qui excite parfois une espèce de faws>e sympathie à laquelle succède enfin un vrai dégoût, résultat de cette ivresse passagère.
2 J'écris ceci en lace du Mont-Blanc (3 juin 1816), qui même à cette distance éblouit mes yeux. — (20 juillet.) Aujourd'hui j'ai observe pendant quelque temps et distinctement la réflexion du Mont-Blanc et du mont Argentin dans le lac Léman. Je l'ai tra-
LXVIIL — Le lac Léman me sourit, avec son front de eristal, miroir où les étoiles et les montagnes admirent le calme de leur aspect, leurs sommets élevés, et leurs éclatantes couleurs. Je retrouve ici trop de traces de l'homme pour pouvoir contempler avec recueillement tout ce que j'y vois de grand; bientôt la solitude réveillera dans mon âme des pensées oubliées un moment, mais qui ne me sont pas moins chères qu'elles ne l'étaient avant que mon retour au milieu du troupeau des hommes m'eût condamné à vivre dans le bercail.
LXIX. — Pour fuir les hommes, il n'est pas nécessaire de les haïr; tous ne sont pas propres à s'agiter parmi eux et à partager leurs travaux. Ce n'est pas leur témoigner un dédain morose que de contenir son cœur, de peur qu'il ne soit dans la foule la proie d'une fièvre brûlante et toujours fatale : trop tard et trop longtemps, hélas ! on déplore la nécessité de lutter contre la contagion, et de passer d'un malheur à l'autre au milieu d'un monde hostile où nous sommes tous faibles.
LXX. — Là, un moment nous suffit pour nous plonger dans un fatal regret. Notre âme flétrie convertit tout notre sang en larmes, et teint l'avenir des couleurs de la nuit. Le voyage de la vie n'est plus qu'une fuite sans espoir pour ceux qui marchent dans les ténèbres. Sur la mer, le navigateur le plus hardi vogue toujours vers un port connu; mais sur l'océan de l'éternité, il est des pilotes égarés dont la barque erre au hasard, et qui ne seront jamais à l'ancre.
LXXI. — N'est-il pas plus sage de rester seul et de n'aimer la terre que pour ses charmes terrestres, soit auprès des lieux où jaillissent les premiers flots du
versé dans mon bateau. La distance de ces montagnes au lieu où elles se réfléchissent est de soixante milles.
Rhône azuré ', soit sur les bords du lac qui nourrit le jeune fleuve comme une mère prodigue son amour à un enfant indocile et apaise ses cris par ses caresses ? N'est-il pas plus sage de passer ainsi notre vie dans un séjour écarté, que de nous mêler à la foule pour devenir oppresseurs ou opprimés ?
LXXII. — Je ne vis plus par moi-même, mais je deviens une partie de tout ce qui m'entoure. Les hautes montagnes m'inspirent de la sympathie, le bruit des villes est un supplice pour moi. La seule chose qui me paraisse odieuse dans la nature, c'est de former malgré moi un anneau dans la chaîne des êtres, et de me voir classé parmi les créatures, lorsque mon âme peut prendre l'essor et se confondre avec les cieux, la cime des monts, la plaine mouvante des mers, et les étoiles de la voûte azurée.
LXXIII. — Absorbé dans ces pensées, c'est ainsi que je crois vivre. Je regarde le désert populeux du monde comme un lieu d'épreuves et de douleurs, où je fus sans doute exilé pour expier quelques crimes; je crois m'en échapper enfin avec des ailes qui me semblent déjà vigoureuses et capables de devancer celles de l'ouragan fougueux ; dans mon ambitieux essor, je méprise les liens d'argile quiretiennent notre être captif.
LXXIV. — Ah! lorsqu'un jour l'àme sera entièrement affranchie de cette forme odieuse et ne retiendra de sa première vie matérielle que ce qu'il en reste au papillon, qui naguère n'était qu'un vermisseau ; lorsque les éléments se réuniront aux éléments semblables, et que la poussière ne sera plus que la poussière, ne verrai-je pas réellement, sans en être ébloui, tout ce que je crois
* La couleur du Rhône, à Genève, est d'un bleu plus foncé que je nen avais jamais observé dans aucune eau douce ou salée. J'en excepte la mer Méditerranée de l'Archipel.
voir maintenant, les esprits aériens, la pensée incorporelle, et le génie de chaque lieu dont parfois je partage déjà l'immortelle existence?
LXXV. — Les montages, les vagues et les cieux ne sont-ils pas une partie de mon âme, comme je suis une partie d'eux-mêmes? l'amour qu'ils m'inspirent n'est-t-il pas pur dans mon cœur? Quel objet ne mépriserais-je pas si je le comparais à ces créations sublimes? Ne braverais-je pas tous les maux, plutôt que de renoncer à ces sentiments pour la froide et dure apathie de ces hommes dont les yeux demeurent attachés à la terre, et dont la pensée ne s'anime jamais d'une noble chaleur ?
LXXVI. — Mais je m'écarte de mon sujet, je reviens aux lieux que je chante : que ceux qui aiment à rêver sur une urne funéraire contemplent avec moi celle d'un génie qui fut jadis tout de flamme, et qui naquit dans la contrée dont je respire un moment l'air pur ; il voulut remplir le monde de sa gloire ; folle ambition à laquelle il sacrifia tout son repos !
LXXVII. — C'est ici que Rousseau commença sa vie de malheurs ; Rousseau, sophiste ingénieux à se tourmenter lui-même, l'apôtre de la mélancolie , qui peignit la passion avec un charme magique, et fit parler la douleur avec une éloquence irrésistible. Il sut cependant rendre le délire admirable, et revêtir des actions et des pensées coupables d'un coloris céleste d'expressions qui nous éblouit comme un rayon du soleil, et, comme lui, fait couler des larmes tristes et involontaires.
LXXVIII. — Son amour était l'essence de la passion ; — ce fut une flamme éthérée qui brûla et consuma son cœur, semblable à un arbre embrasé par la foudre : mais son amour ne s'adressait point à une maîtresse
vivante, ni à une amie descendue dans la tombe, qui revient nous visiter dans nos rêves ; ce fut l'amour d'une beauté idéale réalisée pour lui, qui se répandit dans ses pages brûlantes, quelque étrange que semble un tel amour.
LXXIX. — Ce sentiment se réalisa dans Julie, et lui donna tout ce que la passion a de désordre et de douceur : c'était là ce qui lui rendait si cher ce baiser que chaque matin ses lèvres allaient cueillir sur les lèvres d'une femme qui ne l'accordait qu'avec le sentiment de l'amitié ; mais ce doux contact allumait l'étincelle qui allait porter dans tous ses sens et dans son cœur le feu dévorant de l'amour. Rousseau, absorbé dans un soupir, fut plus heureux peut-être que ne le sont de vulgaires amants dans la possession de tout ce qu'ils désirent 4.
LXXX. — Toute sa vie fut une guerre continuelle contre des ennemis qu'il se créait lui-même, ou des amis que lui-même avait repoussés. Le soupçon, qui avait fixé son séjour dans son âme, exigeait le cruel sacrifice de ceux qui l'aimaient et qui devenaient l'objet de ses aveugles ressentiments.
Mais il était en délire... qui pourrait en deviner la cause ?I1 était égaré par la maladie ou parle malheur; et sa démence fut de l'espèce la plus funeste de toutes, celle qui s'offre avec l'apparence de la raison.
* Allusion au passage des Confessions de J.-J. Rousseau, dans lequel il parle de sa passion pour madame d'Houdetot, et de la longue promenade qu'il faisait chaque matin pour avoir le seul baiser que lui donnait la comtesse en le saluant. La description des sentiments qu'il éprouvait alors peut être regardée comme la pein lure la plus passionnée de l'amour. Néanmoins les impressions de l'amour sont telles, que les mots seront toujours insuffisants pour les exprimer : un tableau ne peut nous représenter l'océan que d'une manière imparfaite.
LXXXI. — Car alors il était inspiré ; et de sa retraite solitaire sortirent, comme jadis de l'antre mystérieux delaPythonisse, ces oracles qui embrasèrent le monde, cet incendie qui ne s'éteignit que lorsque des royaumes eurent cessé d'exister. Telle a été la destinée de la France ! La France avait, pendant des siècles, courbé la tête sous le joug de la tyrannie. Châtiée et tremblante, elle souffrit l'esclavage en silence, jusqu'au jour où Rousseau, et ceux qui osèrent avec lui élever la voix, réveillèrent ce peuple endormi, et l'enflammèrent de cette rage trop violente qui succède à une longue oppression.
LXXXII. — Ce peuple se bâtit un monument effrayant avec les débris des anciens préjugés, et des opinions aussi vieilles que le monde. La France osa déchirer le voile, et exposer, aux yeux de toute la terre, le secret qu'il avait dérobé jusqu'alors ; mais elle renversa le bon et le mauvais, et ne laissa que des ruines. Hélas ! sur les mêmes fondements, de nouveaux cachots et de nouveaux trônes remplacèrent bientôt les anciens, car l'ambition ne pensa qu'à elle-même.
LXXXIII. — Mais le despotisme ne peut être éternel! Les hommes ont senti leur force, et l'ont fait sentir à leur tour. Ils auraient dû en faire un meilleur usage : entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se sont porté des coups trop violents : la douce pitié a cessé de toucher les cœurs ; mais, nourris dans le ténébreux séjour de l'oppression, ils n'étaient point accoutumés aux rayons du soleil comme les aiglons élevés par leur mère. Peuton s'étonner qu'ils se soient trompés de proie?
LXXXIV. — Quelles blessures profondes peuvent se fermer sans laisser de cicatrice ? Celles du cœur saignent plus longtemps que toutes les autres, et leurs traces hideuses ne sont jamais effacées. Les hommes
trompés dans leurs espérances, et vaincus, gardent le silence, mais ne sont pas soumis. Le ressentiment se tait dans son repaire jusqu'au moment où sonnera l'heure d'une vengeance attendue pendant de longues années. Que personne ne désespère ; il est déjà venu, il viendra encore le jour qui doit donner le pouvoir de punir ou de pardonner... Mais la vengence pardonne rarement.
LXXXV. — Limpide Léman ! le contraste de ton lac paisible avec le vaste monde au milieu duquel j'ai vécu, m'avertit d'abandonner les eaux troubles de la terre pour une onde plus pure. La voile de la nacelle sur laquelle je parcours ta surface semble une aile silencieuse qui me détache, d'une vie bruyante ; j'aimais jadis les mugissements de l'océan furieux; mais ton doux murmure m'attendrit comme la voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop aimé de sombres plaisirs.
LXXXVI. — Voici l'heure de la nuit et du silence. Depuis tes bords jusqu'aux montagnes, tous les objets sont voilés des couleurs du crépuscule, et seront bientôt confondus dans les ténèbres : pourtant tous se distinguent encore, excepté le Jura plus obscurci, dont les hauteurs semblent des précipices escarpés; plus près de ta rive je respire les doux parfums qu'exhale le calice des fleurs à peine écloses. On entend le bruit léger des gouttes d'eau qui découlent de la rame suspendue sur le lac, pendant que le grillon salue la nuit de ses chants répétés 4.
* Byron, pendant son séjour en Suisse, avait fké sa résidence à la villa si connue de Diodati, dans le village de Coligny. Diodati couronne le sommet d'un vignoble, qui descend en pente extrêmement rapide; ses fenêtres dominent d'un côté une magnifique vue du lac et de Genève, et de l'autre la partie supérieure du lac. Tous les soirs le poëte s'embarquait sur le lac; et c'est aux sensations créées par ces excursions champêtres qu'on doit ces délicieuses
LXXXVII. — C'est le joyeux insecte des soirées, qui fait de sa vie une enfance et la passe à chanter ; par intervalles, un oiseau fait entendre sa voix au milieu des fougères, et se tait aussitôt. Il semble qu'un léger murmure est suspendu sur la colline, mais ce n'est qu'une illusion ; car la rosée distillée des étoiles n'interrompt point le silence de la nuit en humectant le sein de la nature qu'elle imprègne de l'essence de ses riches couleurs.
LXXXVIII. — 0 vous, étoiles, qui êtes la poésie du ciel ! si nous tentons de lire dans cette page brillante du grand livre de la création les destinées futures des hommes et des empires, vous devez pardonner à notre ambition orgueilleuse d'oser franchir notre sphère mortelle, et d'aspirer à nous unir à vous. Vous êtes parées d'une beauté mystérieuse ; et vous nous inspirez, du haut de la voûte céleste, tant d'amour et de
stances : l'extrait suivant de son Journal nous donne une idée de la manière agréable dont il passait son temps.
a Septembre 18. Éveillé par le domestique. Sur pied à cinq heures. Hobhouse était déjà sorti pour galoper jusqu'à un mille au delà de Vevay. Du cimetière on découvre une magnifique vue. Monument du régicide Ludlow. Marbre noir. Longue inscription latine, mais simple. Près de Ludlow est enterré Broughton qui lut à Charles Stuart la sentence du roi Charles. Inscription bizarre et quelque peu hypocrite. On nous montre la maison de Ludlow. Nous descendons encore jusqu'à Chillon pour revoir le petit torrent, du haut de la colline qui s'élève derrière le château. Le caporal qui nous montrait les curiosités de Chillon, est aussi ivrogne que Blucher et un tout aussi grand homme, à mon avis : il est sourd aussi; et croyant que tout le monde l'est comme lui, il hurlait les légendes du château d'une voix si terrible, qu'Hobhouse en perdit sa bonne humeur. Nous n'en avons pas moins vu tout ce qu'il y a de curieux, du gibet au donjon. Le soleil couchant se réfléchissait dans le lac. Neuf heures. 11 faut se coucher pour être sur pied demain à cinq heures du matin. » Sir Egerton Bridges raconte qu'après le départ de Byron, les portes de la maison de Diodali furent longtemps assiégées par des voyageurs, curieux de voir la chambre où le poète avait couché.
vénération, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie ont pris une étoile pour emblème.
LXXXIX. — Le ciel et la terre sont plongés dans un calme profond, mais non dans le sommeil ; on dirait qu'ils respirent à peine comme le mortel qui éprouve une émotion trop vive, et qu'ils sont muets comme celui dont l'esprit est absorbé dans de sérieuses pensées.
Depuis le cortège silencieux des astres de la nuit, jusqu'aux montagnes et au lac assoupi, tout semble concentré dans une vie de méditation partagée même par le dernier rayon lumineux, par l'air et le feuillage. Tout respire le sentiment du grand être qui a créé le monde et qui le conserve.
XG. — C'est dans de semblables moments que nous sommes moins seuls que jamais ; c'est alors que se réveille en nous la conscience intime de l'infini. Ce sentiment émeut et purifie tout notre être. Il est tout à la fois l'âme et la source d'une mélodie qui nous révèle l'éternelle harmonie, et répand un charme nouveau sur chaque objet, comme la ceinture fabuleuse de Cythérée. Ce charme seul désarmerait le spectre de la mort, s'il frappait les hommes avec une arme matérielle.
XCI. — Qu'elle était sublime l'idée des premiers Persans, d'élever leurs autels sur les hauteurs et sur le sommet des montagnes *, de prier l'Eternel dans un
i II faut se rappeler que ce ne fut point dans le temple, mais sur la montagne, que le divin fondateur du christianisme donna ses plus belles et ses plus touchantes doctrines.
Mais laissons la religion pour ne citer que l'éloquence humaine : ce n'est pas dans les murailles qu'ont été prononcés les discours les plus brillants et qui ont produit le plus d'effet. Démosthène haranguait les assemblées populaires; Cicéron parlait dans le Forum. Cette circonstance devait influer beaucoup sur les effets produits sur l'auditoire par ces orateurs célèbres, et même sur leurs propres émotions. Nous pouvons l'apprécier nous-mêmes en
temple sans faste et sans murailles, regardant comme indignes de lui les monuments religieux construits par la main des hommes !
Comparez la terre et l'air, ces temples de la nature, à vos idoles et à vos temples grecs ou gothiques, et vous cesserez enfin de renfermer vos prières dans des enceintes si bornées.
XCII. — Mais le ciel change d'aspect, et quel changement ! 0 nuit, orage et ténèbres , vous êtes
lisant dans nos appartements : certes, il y a une grande différence entre l'impression que peut causer la lecture de l'Iliade dans la boutique d'un libraiie,et l'effet que Ton doit en éprouver lorsque l'on parcourt les collines qui entourent le port de Sigée, ou que, placé au bord des sources qui coulent au pied du mont Ida, l'on embrasse d'un seul coup d'œil la plaine, les fleuves et l'Archipel.
Après l'enthousiasme qu'excitent une foi ardente et les doctrines de ses partisans, s'il fallait rechercher les causes des rapides progrès du méthodisme (je ne prétends pas ici discuter si cette réforme est orthodoxe ou erronée), je crois qu'on les trouverait dans l'usage de prêcher en plein air, et dans les mouvements de l'éloquence naturelle et extemporanée de ses ministres.
Les musulmans, qui sont très-sincères dans leur religion (au moins les dernières classes de la société), et par conséquent trèssusceptibles de l'exaltation religieuse, sont dans l'usage de réciter leurs prières dans quelque lieu qu'ils se trouvent aux heures fixées pour cet exercice : aussi les voit-on souvent s'agenouiller en plein air, sur la natte qu'ils portent toujours avec eux et qui leur sert de lit et de coussin; pendant tout le temps que dure l'oraison, ils sont entièrement absorbés en eux-mêmes, rien ne serait capable de les distraire, ils semblent ne vivre que pour prier. La dévotion franche de ces hommes, l'esprit religieux dont ils étaient animés dans ces moments, m'a fait plus d'impression qu'un culte rendu à la Divinité dans ses temples. J'ai vu presque toutes les religions pratiquées sous le soleil. J'y comprends toutes nos sectes anglicanes et les sectes grecques, catholiques, arméniennes, luthériennes, juives et mahométanes. Les nègres sont très-nombreux dans l'empire ottoman; la plupart sont idolâtres, et ils exercent librement les rites de leur croyance. Pendant mon séjour à Patras, j'ai été témoin de quelques-unes de leurs cérémonies; et, autant que j'ai pu en juger, elles ressemblent tout à fait aux cérémonies du paganisme, et n'ont rien de bien attrayant.
des puissances merveilleuses , mais aimables encore dans votre force, comme la lumière qui jaillit de l'œil noir de la femme. Dans le lointain , les échos retentissent du fracas du tonnerre, qui bondit de rocher en rocher. Ce n'est plus un seul nuage qui recèle la foudre ; chaque montagne a trouvé une voix ; et du milieu des sombres vapeurs qui le cachent, le Jura répond aux bruyants transports des Alpes1.
XCIII. — Et partout règne la nuit : nuit glorieuse ! tu ne fus pas destinée au sommeil ! Laisse-moi partager tes sauvages plaisirs, et faire partie de la tempête et de toi! Le lac, comme enflammé par les éclairs, semble une mer phosphorique ! La pluie tombe à flots précipités. Bientôt tout est replongé dans les ténèbres; et soudain la voix terrible des montagnes se fait encore entendre, comme si elles se réjouissaient de la naissance d'un tremblement de terre.
XCIV. — Le Rhône rapide s'ouvre un passage entre deux rochers, tels que deux amants séparés par la haine lorsqu'elle succède à • l'amour : ils se sont dit un éternel adieu, et rien ne peut plus les réunir malgré le désespoir de leurs cœnrs. L'amour a lui-même inspiré les transports jaloux qui flétrissent la fleur de leur jeunesse ; en fuyant il laisse à leurs âmes glacées un siècle de tristes hivers et tous les tourments d'une guerre intérieure.
XCV. — Sur ces rochers élevés mugissent les plus furieuses tempêtes ; de nombreux tonnerres, lancés de tous côtés comme des traits embrasés, annoncent que plusieurs ouragans ont déclaré la guerre à la nuit.
1 L'orage auquel j'ai fait allusion ici, eut lieu le 13 juin 1816, à minuit, au milieu des monis Àcrocérauniens; j'ai été témoin de plusieurs autres qui ont été plus terribles que celui-ci, mais aucun ne fut plus beau.
C'est entre ces monts escarpés que le plus terrible dirige ses foudres, comme s'il prévoyait qu'aux lieux où la destruction a exercé de tels ravages, les feux du ciel peuvent dévorer impunément.
XGVI. — Cieux, montagnes, fleuve, vents, lac, j'ai une âme capable de vous comprendre! la nuit, les nuages et les éclats de la foudre peuvent m'inspirer ; l'écho lointain de l'orage est une voix qui s'adresse à ce qui veille toujours en moi... si je goûte jamais quelques instants de repos. Mais quel est, ô tempêtes, le terme de votre course vagabonde? êtes-vous comme celles qui naissent dans le cœur de l'homme? ou bien trouverez-vous enfin, comme les aigles, quelque asile élevé ?
XGVII. — Si je pouvais donner un corps à mes pensées les plus intimes, si je pouvais leur trouver une expression matérielle et peindre d'un seul mot mon âme, mon cœur, mon esprit, mes passions, mes sentiments, dans leur force comme dans leur faiblesse ; tout ce que j'ai cherché et cherche encore, tout ce que je souffre, tout ce que je sais, tout ce que j'éprouve sans en mourir, ce mot serait-il la foudre, je parlerais : mais je vis et je meurs sans révéler mon secret; les paroles manquent à ma pensée, semblable à une épée qui reste dans le fourreau.
XGVIII. — L'aurore reparaît, humide de rosée; son haleine est un parfum délicieux, les roses colorent ses joues, son sourire repousse doucement les nuages; elle répand partout la lumière et la vie, comme si la terre ne renfermait aucun tombeau dans son sein. Nous pouvons reprendre le cours de l'existence. Je me trouve encore sur ton rivage, beau Léman ' Que d'objets s'offrent à mes rêveries! quel site ravissant, où je puisreposer mes yeux charmés1
il 22
XGIX. — Clarens, aimable Clarens, berceau du véritable amour! l'air qu'on respire près de toi est le tendre souffle de ce dieu lui-même ; c'est lui qui embellit tes bocages. Les neiges qui couronnent les glaciers ont elles-mêmes revêtu tes riantes couleurs 4.
i « Ces montagnes sont si hautes, qu'une demi-heure après le soleil couché, leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge l'orme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on aperçoit de fort loin. »
(Rousseau, Nouvelle Héloïse, livre xvn.)
Ce qui s'applique plus particulièrement aux montagnes qui sont au-dessus de la Meillerie.
« J'allai, à Vevay, loger à la Clef, et pendant deux jours j'y restai sans voir personne; je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir le héros de mon roman : je dirais volontiers à ceux qui ont du goût et qui sont sensibles : Allez à Vevay; visitez le pays, examinez lès sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux, mais ne les y cherchez pas. » (Confessions, livre iv.)
Dans le mois de juillet 1816, j'ai fait un voyage autour du lac de Genève; j'ai visité avec la plus grande aitention et le plus vif intérêt tous les lieux célébrés dans la Nouve'le Héloïse; et, aulant que j'ai pu en juger, il m'a paru que Rousseau n'en avait pas exagéré les beautés. Il est impossible de voir Clarens et tous les lieux qui l'entourent, Vevay, Chillon, Boveret, Saint-Gingo, la Meillerie, Évian et le Rhône, sans être obligé d'avouer que ces sites étaient bien dignes des personnages que Rousseau y a mis en scène. Mais ce n'est pas tout encore : l'impression que causent au spectateur tous les environs de Clarens et les rochers de la Meillerie est d'un ordre plus élevé que la sympathie pour une passion individuelle, dont le souvenir s'y rattache ; c'est le sentiment de l'existence de l'amour dans tout ce qu'il peut offrir de grand et de sublime. Nous participons à sa glure et à ses bienfaits. Le grand principe de l'univers est resserré dans ce lieu sans y être moins visible. Nous oublions un moment l'individualité qui nous en sépare, pour jouir de la beauté de ce tout.
Quand même Rousseau n'eût jamais écrit ni vécu, les mêmes associations d'idées n'en appartiendraient pas moins à ces lieux. En les adoptant, il a ajouté à l'intérêt de son ouvrage; en les choisissant pour y mettre en scène ses héros, il a prouvé qu'il en sentait toute la beauté; mais ces lieux ont fait pour Rousseau ce qu'aucun mortel ne pourrait jamais faire pour eux.
Les rayons du soleil couchant leur donnent une teinte de rose, et aiment à se reposer sur leur sein. Les rochers respectés par les ans parlent ici de l'amour et nous rappellent qu'ils lui servirent de refuge lorsqu'il voulut fuir les soucis et les espérances trompeuses d'un monde perfide et méchant.
C. — Aimable Glarens ! tes sentiments conservent la trace des pas célestes de l'amour. C'est ici qu'il possède un trône dont les montagnes sont les marchepieds. Ici, son fiambleau jette une clarté vivifiante; mais il ne règne pas seulement sur les bois et les grottes de ces lieux. Les fleurs lui doivent tout leur éclat : son souffle
J'ai eu le bonheur (ou le malheur, comme on voudra) de traverser le lac par un temps d'orage, en allant de la Meillerie où je séjournai quelqi'e temps, à Saint-Gingo. La tempête ajoutait à la beauté de tout ce qui nous environnait ; cependant elle fit courir des dangers à notre bateau, qui était trop chargé. Nous étions justement dans cette partie du lac d'où celui de Saint-Preux et de madame de Wolmar gagna les rochers pour être à couvert de l'orage.
En arrivant sur le rivage de Saint-Gingo, nous vîmes que le vent avait été assez violent pour abattre plusieurs gros châtaigniers qui étaient plantés dans le bas de la montagne. Sur le bord opposé à Clarens est un château, les collines sont couvertes de vignobles entrecoupés de quelques petits bois d'un aspect très-pittoresque. Il y en avait un qui s'appelait le bosquet de Julie; il a été coupé par les moines de Saint-Bernard, à qui le terrain appartenait : quoique le bosquet de Julie n'existe plus, et qu'il ait été converti en vignoble pour les misérables frelons d'une superstition exécrable, les habitants de Clarens montrent toujours la pi ce qu'il occupait, et continuent de l'appeler d'un nom qui les a rendus célèbres et qui leur survivra.
Rousseau n'a pas été heureux pour la conservation des lieux où il avait placé ses créa ions idéales. Pour quelques tonneaux de vin, le prieur de Sai t-Bernard a abattu plusieurs des bois consacrés par l'auteur de Julie; et Buonaparte a fait sauter une partie des rochers de la Meillerie pour agrandir la route du Simplon. Certainement cette route est superbe; mais je ne puis me range tout à fait à l'avis de ceux à qui j'ai entendu dire : « La route vaut mieux que les souvenirs. »
créateur est aussi puissant que la tempête, et sa bienfaisante douceur répare en un moment les plus terribles ravages.
CI. — Tout ici proclame sa puissance, depuis les sombres pins, les rochers qui lui prêtent leurs ombrages, et la voix mugissante des torrents qui charme ses rêveries, jusqu'à la vigne qui orne de ses pampres verts la douce pente qui conduit au rivage. Là les eaux respectueuses viennent caresser ses pieds et l'accueillent avec un murmure harmonieux. Le bocage, dont les arbres blanchis de vieillesse sont couronnés d'un feuillage frais comme le plaisir, lui offre pour lui et pour les siens une solitude peuplée ;
CIL — une solitude peuplée par les abeilles, et par les oiseaux aux formes gracieuses et au plumage de mille couleurs. Ils célèbrent le dieu des amours, avec des sons d'une mélodie plus douce que celle du chant des hommes ; ces hôtes innocents des bocages voltigent ici gaiement et sans contrainte ; le doux murmure des sources jaillissantes, la chute des cascades, le frémissement du feuillage, la rose en bouton qui rappelle aussitôt tous les charmes d'une jeune beauté, tout dans ces lieux semble être une création de l'amour lui-même.
GUI. — Celui qui n'a jamais aimé reconnaîtrait ici le dieu des tendres mystères et croirait enfin à sa puissance; celui qui a déjà subi ses lois y aimerait davantage. C'est ici le sanctuaire où l'amour a trouvé un asile loin des persécutions des hommes et des soucis du monde; car il est dans sa nature de croître ou de mourir : il ne peut rester dans un calme impassible; il s'affaiblit ou s'élève jusqu'à une félicité éternelle et ineffable, qui peut le disputer aux ravissements célestes.
ŒUVRES DE LORD RYROxN 389
CIV. — Ah! si Rousseau choisit ce séjour, de préférence à tout autre, pour y placer deux vrais amants, c'est qu'il reconnut que c'était celui que l'Amour destinait aux êtres purifiés de l'imagination. C'est ici que le jeune dieu délia jadis la ceinture de sa Psyché, et fit d'elle une déesse nouvelle ; solitude profonde et imposante, tu charmes à la fois tous les sens î ici le Rhône a étendu sa couche, et les Alpes ont élevé leur trône.
GV. — Lausanne, Ferney ! vous nous rappelez des noms qui ont rendu les vôtres célèbres M Vous ' accueillîtes jadis des mortels qui cherchèrent la gloire dans de dangereux sentiers; esprits gigantesques, dans leurs orgueilleux desseins ils voulurent, comme les Titans, attaquer de nouveau le ciel par des pensées audacieuses et des doutes impies qui eussent attiré la foudre sur leurs têtes, si l'homme et ses outrages pouvaient exciter autre chose qu'un sourire du ciel.
CVI. — L'un était tout inconstance et tout feu, bizarre dans ses désirs comme un enfant ; mais doué de l'esprit le plus varié, tour à tour gai ou sérieux, inspiré par la sagesse ou par la folie, historien, poëte, philosophe, véritable protée du génie, il se multipliait au milieu des hommes ; son arme favorite était le ridicule, qui, comme un vent capricieux, renverse tout sur son passage, tantôt pour attaquer la sottise et tantôt pour ébranler les trônes.
CVII. — L'autre, moins vif, et plus sérieux, approfondissait tout, et il consacra ses années à l'étude de la sagesse ; aimant la méditation et riche de science, il employa des armes plus sévères, et, grand maître dans l'art de l'ironie, sapa un culte solennel, par un mépris
* Voltaire a habité Ferney, et Gibbon a séjourné à Lausanne,
réfléchi. La force de ses sarcasmes excitait la rage et la crainte dans le cœur de ses ennemis ; ils se vengèrent en le condamnant à l'enfer : c'est le grand argument qui sert aux dévots pour répondre éloquemment à tous les doutes.
CVIII. — Ne troublons pas la paix de leurs cendres ! s'ils ont mérité la vengeance du ciel, ils subissent leur peine. Ce n'est point à nous de les juger, encore moins de les condamner ; l'heure viendra où les mystères de la mort nous seront révélés. L'espérance et la terreur reposent ensemble dans la poussière de la tombe ; et, lorsque selon notre croyance la vie viendra nous y ranimer, la clémence divine pardonnera, ou sa justice réclamara les coupables.
C1X. — Mais laissons les œuvres de l'homme pour contempler encore celles de son créateur répandues autour de moi ; suspendons ces pages que je remplis trop longtemps de mes rêveries. Les nuages groupés au-dessus de ma tête vont couronner les blanches cimes des Alpes. Je veux y pénétrer, et contempler tout ce que pourra découvrir ma vue pendant que je gravirai ces hautes régions où la terre obtient les caresses des puissances de l'air.
GX. — Italie ! ô Italie ! à ton aspect, l'éclat soudain des siècles passés vient éblouir mon âme ; depuis le jour où le fier Carthaginois fut à la veille de te conquérir, jusqu'au siècle de tes derniers héros et des sages Romains qui illustrent tes annales, tu fus le trône et le tombeau des empires ; et, encore aujourd'hui, le mortel que tourmente la soif de la science en va chercher la source éternelle aux sept collines que Rome impériale renferme dans son enceinte.
CXI. — Mais j'interromps ici un sujet continué sous de malheureux auspices : sentir que l'on n'est plus ce
que Ton fut ni ce que l'on devrait être, armer son cœur contre lui-même, dérober à tous les yeux, avec une orgueilleuse prudence, son amour ou sa haine, sa colère ou sa tendresse, ses chagrins ou ses plaisirs ; se tyranniser soi-même et ses propres pensées, quelle tâche cruelle pour l'âme ! mais c'en est fait, l'épreuve en est achevée, pour moi.
GXII. — Mes vers sont une ruse innocente, un coloris ajouté aux objets qui ont passé devant mes yeux et que j'aurais voulu saisir et fixer pour charmer un moment mes ennuis et ceux des autres. La jeunesse a soif de gloire, mais je ne suis point assez jeune pour regarder le sourire ou le dédain du monde comme une perte ou une récompense dignes d'envie. J'ai toujours
été seul, je' le suis encore qu'on se souvienne de
moi, ou qu'on m'oublie.
GXIII. — Je n'ai jamais aimé le monde, et n'en ai jamais été aimé : je n'ai point captivé ses suffrages; on ne m'a pas vu fléchir un genou patient devant ses idoles, forcer mon front à sourire, ou me réunir à l'écho des flatteurs. Au milieu de la foule j'ai vécu en étranger; j'étais parmi les hommes, et je paraissais une créature d'une autre espèce; enveloppé du sombre voile de mes pensées, bien différentes de celles de mes semblables, je serais encore le même, si je n'avais modéré et dompté mon âme.
GXIV. —Non, je n'ai jamais aimé le monde, et le monde ne m'a jamais aimé ; séparons-nous du moins en ennemis généreux. Je veux bien croire, malgré mon expérience, qu'on dit quelques vérités, qu'on donne des espérances qui ne sont pas trompeuses, qu'il est des vertus indulgentes qui ne tendent point de pièges à la fragilité. Je voudrais bien croire aussi qu'il est des malheurs qui arrachent des larmes sincères à l'ami-
tié f, que deux ou trois mortels sont presque ce qu'ils semblent ; que la bonté n'est pas simplement un mot, ni le bonheur un rêve.
GXV. — 0 ma fille ! ce chant commença avec ton nom; c'est encore avec ton nom, chère Ada, que je le terminerai. Je ne te vois pas, je ne t'entends pas, mais personne ne s'identifie à toi comme moi. Tu es* l'amie vers laquelle se projettent les ombres de mes années à venir ; quand bien même tu ne reverrais plus mon visage, ma voix retentira dans tes rêves, et parviendra jusqu'à ton cœur, lorsque le mien sera glacé par la mort. Tu entendras encore des accents paternels sortir des cendres inanimées de ton père.
CXVI. — Aider au développement de ton âme, épier l'aurore de tes premières joies d'enfant, m'asseoir près de toi pour te voir presque grandir sous mes yeux, et saisir la connaissance de chaque objet qui pour toi est encore une merveille, te bercer doucement sur mes genoux, et imprimer sur tes lèvres le baiser d'un père . . . Sans doute que ces tendres soins n'étaient point faits pour moi... cependant il était dans ma nature d'en jouir ; tel que je suis aujourd'hui, je ne sais ce qui est en moi, mais je crois y reconnaître quelque chose qui me le fait penser.
GXVII. — Ah ! quand la haine même te serait enseignée comme un devoir, je sais que tu m'aimeras; en vain te serait-il défendu de prononcer mon nom comme s'il était un de ces mots magiques de sinistre présage, et comme un titre qu'on ne respecte plus ; en vain la tombe se serait fermée entre nous ; n'importe, je sais que tu m'aimeras; quand même on voudrait exprimer
* La Rochefoucauld a dit : « Dans les malheurs de nos meilleurs amis, il y a toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas.»
mon sang de tes veines, ce serait en vain ; tu tiendrais à ce sang plus qu'à la vie, et tu ne pourrais cesser de m'aimer.
CXVIII. — Enfant de l'amour, quoique née dans des jours d'amertume et élevée dans les angoisses de la douleur ; tels furent les éléments du cœur de ton père, et tels sont aussi les tiens ; mais le feu qui entretient ta vie sera plus tempéré, et une espérance plus noble te sera permise. Paix au berceau où ton enfance repose ! des plaines de la mer et de la cime des monts, qui sont tour à tour mon asile, je voudrais t'envoyer autant de félicité que j'aurais pu t'en devoir à toimême, me dis-je quelquefois avec un soupir.