II. — Elle semble une Cybèle des mers, sortie tout
à l'heure de l'Océan *, avec sa tiare d'orgueilleuses tours dans un lointain aérien, majestueuse dans sa démarche comme la souveraine des eaux et de leurs divinités... Telle, en effet, fut jadis Venise. — Ses filles avaient pour dot les dépouilles des nations, et l'inépuisable Orient versait dans son sein la pluie brillante de ses trésors. Revêtue de la pourpre, elle invitait à ses banquets les monarques glorieux d'une telle faveur, qui leur semblait rehausser leur dignité.
III. — Les échos du Tasse ne sont plus dans Venise2, et le gondolier qui chantait autrefois ses vers rame silencieusement. Les palais s'écroulent sur le rivage, et la musique y charme rarement l'oreille. Ces temps ne sont plus ; mais la beauté de Venise existe encore : les empires tombent, les arts disparaissent, mais la nature ne meurt pas. Elle n'a pas oublié combien Venise fut jadis chérie ; Venise, l'aimable rendez-vous de tous les plaisirs, la ville la plus gaie de la terre, le carnaval de l'Italie.
IV. — Mais pour nous, Venise a un charme plus grand que son nom consacré par l'histoire et par cette longue suite d'ombres illustres qui planent tristement sur les débris de la cité privée de ses doges. Notre trophée ne périra point avec le Rialto : Shylock, le Maure 3 et Pierre ne peuvent se perdre dans le torrent des âges. Ce sont là les pierres centrales de ce monument ; et tout serait détruit, que le rivage solitaire serait encore peuplé pour nous.
i Un auteur ancien décrivant Venise a fait usage de la même figure, qui ne serait pas poétique si elle n'était vraie :
Quô fit ut qui supernè urbem contempletur, turritam telluris imaginem medio oceano figuratam se putet inspicere.
2 Voir l'appendice, note B.
s Le marchand de Venise, Othello de Shakspeare, la Venise "auvëe d'Otway. a. p.
V. — Les êtres qu'enfante le génie ne sont pas formés d'argile : immortels dans leur essence, ils produisent et multiplient en nous une clarté plus brillante et une existence plus chérie. Tout ce que la destinée interdit à la vie monotone dans notre esclavage mortel, ces créations imaginaires nous raccordent ; elles exilent d'abord les objets de nos dégoûts ; et, pour les remplacer, elles versent dans nos jeunes cœurs, dont toutes les fleurs premières sont flétries, une fraîcheur nouvelle qui en remplit le vide.
VI. — Tel est le refuge où notre jeune âge porte ses espérances, et notre vieillesse l'ennui de son isolement * . Cette sensibilité blessée peuple plus d'une page de ses créations, et peut-être celle que je compose en ce moment. Ah! pourtant il est des objets réels qui remportent sur cette féerie ; ils sont plus beaux en formes et en couleurs que nos cieux imaginaires, et que ces constellations étranges dont la muse ingénieuse sait orner son univers fantastique.
VII. — Je les ai vus, ou peut-être je les ai rêvés... N'y pensons plus... ils s'offrirent à mes yeux comme la vérité, pour disparaître ensuite comme des songes ! Quelque chose qu'ils aient été d'abord, maintenant ils ne sont pour moi que des songes. Je pourrais les remplacer, si je voulais... Mon esprit peut produire encore des figures semblables à celles que j'ai cherchées et trouvées parfois. Mais j'y renonce... la raison, qui se réveille en moi , repousse ces fantômes comme de
* Nous donnerons comme variante la traduction moins littérale do ces deux vers, telle quelle était dans les éditions précédentes : « Voilà ce qui console la jeunesse dans ses espérances déçues, et le vieillard dans ses tristes loisirs. » A. p.
vaines erreurs : d'autres voix me parlent, d'autres objets m'entourent.
VIII. — J'ai appris d'autres langues ; j'ai cessé d'être étranger dans des pays qui ne sont pas ma patrie ; l'esprit qui sait être lui-même n'est surpris d'aucun changement, et il ne lui est pas difficile de trouver une patrie au milieu des hommes, hélas !... ou dans des déserts affranchis de leur présence. Je suis né cependant dans une contrée dont les hommes sont fiers d'y avoir reçu le jour , et non sans cause ; si j'abandonne à jamais cette île, séjour sacré de la sagesse * et de la liberté, si je vais chercher une autre patrie au delà des mers...
IX. — J'aimais la mienne, peut-être ! Et si je dépose mes cendres dans une terre étrangère, mon ombre retournera dans ma terre natale, si l'âme, séparée du corps, peut se choisir un asile. Je conserve la douce espérance d'être nommé quelquefois par ma postérité dans ma langue maternelle ; mais si c'est trop prétendre et trop me flatter ; si, semblable au bonheur de ma vie, ma gloire ne brille qu'un moment pour s'évanouir aussitôt ; si la froide main de l'oubli efface
X. — mon nom du temple où les morts sont honorés par les nations... eh bien! que le laurier couronne un front plus glorieux, et qu'on grave sur ma tombe l'épitaphe du Spartiate :
LACÉDÉMONE EUT PLUS D'UN FILS MEILLEUR QUE LUI l.
Cependant je ne demande aucune sympathie, je n'en ai nul besoin; les épines que j'ai cueillies viennent de
1 Sagesse est ici sans doute pour philosophie. A. p.
* « Sparte a plus d'un citoyen meilleur que lui » : réponse de la mère de Brasidas à des étrangers qui louaient son fils.
l'arbre que j'ai planté : elles ont déchiré et fait saigner mon cœur ; je devais savoir quels fruits produiraient de telles semences.
XI. — L'Adriatique, condamnée au veuvage, pleure aujourd'hui son époux ; son mariage annuel n'est plus renouvelé, et le Bucentaure dépérit comme un vêtement négligé. Saint-Marc voit encore son lion dans le lieu qu'il occupait jadis, mais il n'est plus qu'une dérision de la dégradation de Venise, dans cette place où un empereur parut en suppliant, pendant que la cité fille des mers, admirée et enviée par les monarques, était une reine riche d'une dot sans pareille.
XII. — Où s'est humilié le monarque de Souabe, règne aujourd'hui le monarque autrichien ! Un empereur foule d'un pied superbe le pavé de marbre sur lequel un empereur fléchit le genou. Les royaumes deviennent de simples provinces ; les fers enchaînent des villes qui donnaient jadis des lois ; les nations descendent du pinacle de la puissance ; après qu'elles ont brillé quelque temps au soleil de la gloire, elles sont précipitées tout à coup comme l'avalanche qui se détache de la ceinture des monts. Ah ! une heure seulement de l'aveugle Dandolo ! ne peut-il revivre ce chef octogénaire, ce vainqueur de Byzance!
XIII. — Ses coursiers d'airain brillent encore devant le portique de Saint-Marc, et leurs colliers dorés réfléchissent les rayons du soleil ; mais la menace de Doria ne s'est-elle pas accomplie? ses coursiers ne sont-ils pas bridés?... Venise vaincue a vu finir ses treize siècles de liberté, et disparaît, comme une plante marine, sous les vagues d'où elle était sortie. Ah ! mieux vaudrait pour elle d'e're abîmée sous l'océan, et de fuir, dans ses profondeurs, ces ennemis étrangers dont sa soumission obtient un infâme repos.
XIV. — Dans sa jeunesse elle fut toute gloire ; une nouvelle Tyr. Son mot le plus vulgaire ! avait été inventé par la victoire : le Planteur du lion 2 ; c'est ainsi qu'on nommait renseigne de sa puissance, qu'elle portait à travers le feu et le sang sur la terre et les mers de son empire, faisant chaque jour de nouveaux esclaves, sans cesser d'être libre, et formant le véritable rempart de l'Europe contre les Ottomans. J'en atteste Candie, la rivale de Troie, et vous, flots immortels qui vîtes le combat de Lépante ! car voilà des noms à l'abri des outrages du temps et de la tyrannie.
XV. — Brisées comme des statues de verre, les nombreuses images des anciens doges sont réduites en poudre ; mais le vaste et somptueux palais qui leur servit de demeure nous retrace encore leur ancienne splendeur. Leur sceptre, et leur épée rongée par la rouille, ont passé dans des mains étrangères. 0 charmante Venise! tes palais déserts, tes rues solitaires, et ces visages du Nord qui te rappellent trop souvent quels sont les hommes qui t'ont imposé des fers, tout contribue à répandre un sombre nuage sur tes murs chéris,
XVI. — Lorsque les Athéniens furent vaincus à Syracuse, et que des milliers de soldats enchaînés subirent le sort de la guerre, ils durent leur délivrance à la Muse de l'Attique ; ses chants furent leur seule rançon loin de leur terre natale. Voyez, quand résonne leur hymne tragique, le char du vainqueur surpris s'arrête! les rênes et le glaive inutile échappent à ses mains; il fait
* By-Word : c'est le mot pantalon, personnage ridicule des farces vénitiennes. A. p.
2 Plante le lion, c'est-à-dire le lion de Saint- Marc, étendard de la république, d'où vient le mot pantalon, piantaleone, etc.
détacher les fers des captifs, et leur dit de remercier le poëte de ses vers et de leur liberté *.
XVII. — C'est ainsi, Venise, quand tes droits ne seraient pas plus forts, quand même tes triomphes historiques seraient oubliés, c'est ainsi que la mémoire de ton barde favori, et ton amour pour le Tasse, auraient dû rompre les fers dont les tyrans t'ont chargée. Tes malheurs sont la honte des nations européennes, mais la tienne surtout, Albion ! La reine de l'océan devraitelle abandonner les enfants de l'océan ? que la chute de Venise te fasse penser à la tienne, malgré le rempart de tes flots.
XVIII. — J'aimai Venise dès mon enfance. Elle était pour mon cœur une ville enchantée, s'élevant du milieu des ondes comme le palais de la mer 2, séjour de la joie et rendez-vous des richesses. Otway, Ratcliffe, Schiller, Shakspeare 5, avaient gravé son image dans mon esprit ; et quoiqu'en la voyant je n'aie plus trouvé qu'une ville de deuil, je n'ai pas cessé de l'aimer ; peutêtre m'est-elle plus chère encore par ses infortunes que si elle était toujours l'orgueil de l'Adriatique, une nierveille et une ville pompeuse.
XIX. — Je puis repeupler Venise avec le passé... et il lui reste encore assez du présent pour satisfaire l'œil, la pensée, et la méditation mélancolique; peut-être même plus que je ne cherchais et n'espérais trouver dans ses murs : ô Venise ! quelques-uns des plus heureux moments du tissu de ma vie te doivent leurs couleurs : s'il n'était pas des sentiments qui ne peuvent être engourdis par le temps, ni ébranlés par la dou-
i Voyez celte histoire dans la vie de Nicias par Plutarque. 2 Water-Columns : comme des colonnes d'eau. a. p.
s Venise sauvée, les Mystères d'Udolphe, le Sorcier ou V Arménien, le Marchand de Venise, Othello.
leur, tous les miens seraient déjà froids et muets.
XX. — Dans les Alpes, les sapins * les plus élevés et les plus touffus croissent de préférence sur les rochers les moins abrités et les plus voisins des nuages. Leurs racines se nourrissent sous la pierre stérile, et aucune couche de terre ne sert à les soutenir contre les ouragans furieux qui assaillent les monts ; leurs troncs , toujours parés de leur feuillage, défient avec orgueil la tempête mugissante, et s'élèvent peu à peu à une hauteur digne de la cime escarpée dont le granit sauvage a servi de berceau à ces géants de la forêt : telle est une âme courageuse.
XXL — La vie et la douleur jettent surtout de profondes racines dans les cœurs solitaires et désolés : le chameau supporte sans se plaindre les plus pesants fardeaux, et ie loup sait mourir en silence... De tels exemples nous seraient-ils donnés en vain ? Si des animaux d'un naturel ignoble et sauvage souffrent avec résignation, ne pourrions-nous pas, nous, formés d'un limon plus noble, braver les malheurs de la vie?... Ce n'est qu'un jour.
XXII. — Toute douleur détruit ou est détruite par celui qu'elle atteint. Quelques hommes, ranimés par une espérance nouvelle, retournent dans les mêmes sentiers, et reviennent avec ardeur à leurs premiers projets, semblables à l'insecte qui renouvelle sa toile déchirée par une main ennemie ; d'autres, courbant humblement la tête, sont victimes d'une vieillesse prématurée, se flétrissent avant le temps, et périssent avec
i 11 y a dans le lexte anglais tannen, pluriel de tanne, espèce de sapins particuliers aux Alpes. Ils ne croissent que sur des parties excessivement rocailleuses, où l'on trouve à peine un terrain suffisant pour nourrir leurs racines. C'est là qu'ils viennent beaucoup plus hauts qu'aucun arbre des montagnes.
le roseau qui leur servit d'appui ; d'autres enfin appellent à leur secours la religion, le travail, la guerre, la vertu ou le crime, suivant que leurs âmes sont faites pour s'abaisser ou pour s'élever.
XXIII. — Mais c'est en vain qu'on a dompté ses douleurs ; leurs atteintes nous laissent une trace semblable au dard d'un scorpion, à peine aperçue, mais imprégnée d'une amertume toujours nouvelle : les objets les plus futiles peuvent même faire retomber sur le cœur le poids cruel dont il eût voulu s'alléger à jamais : un son inattendu, un accent mélodieux, une soirée d'été ou de printemps, une fleur, le vent, la mer. . . rouvriront nos blessures, et viendront ébranler la chaîne électrique qui nous entoure de ses invisibles anneaux.
XXIV. — Quelle en est la cause secrète? Nous l'ignorons ; et il nous est impossible de suivre jusqu'au nuage qui le recelait, ce tonnerre qui vient frapper notre âme ; nous ne sentons que ses nouveaux coups, et ne pouvons effacer la noire et douloureuse trace qu'il laisse après lui. Coups perfides qui, au milieu des objets qui nous sont les plus familiers, et lorsque nous nous y attendons le moins, évoquent pour nous des spectres qu'aucun exorcisme ne peut enchaîner, les cœurs froids, — les amis infidèles, — peut-être les morts, — ceux que nous pleurons, — ceux que nous avons aimés et perdus ; — un trop grand nombre enfin, et cependant ils sont bien peu!...
XXV. — Mais mon âme s'égare ; je la rappelle pour méditer dans ce pays déchu, ruine vivante moi-même, au milieu des ruines ; je cherche les restes des empires détruits et les vestiges d'une grandeur passée, sur une terre qui fut si puissante aux jours de sa gloire, qui n'a pas cessé d'être si ravissante, et qui le sera toujours ; terre de prédilection où la nature se plut à
modeler de ses célestes mains le type des héros, des hommes libres, de la beauté, du courage, des maîtres de la terre et des mers,
XXVI. — une république de rois, les citoyens de Rome; depuis ce temps, belle Italie, tu fus toujours et tu es encore le jardin de l'univers, un séjour que les arts et la nature embellissent à l'envi : tu n'es plus qu'un désert en comparaison de ce que tu fus ; mais qui peut encore te le disputer en attraits? Les ronces même que tu produis sont belles, et ton sol aride est plus riche que les terres les plus fertiles des autres climats ; ta ruine est un trophée de la gloire, et les débris qui te couvrent sont ornés d'un charme que rien ne peut t'eniever.
XXVIL — La lune est levée : cependant il n'est pas nuit; les derniers rayons du soleil couchant lui disputent le ciel. Une mer de lumière se répand sur les cimes bleues des monts de Friuli ; le firmament est pur et sans nuage, mais il semble composé de mille couleurs brillantes ; on croirait qu'il va tracer un vaste arc-en-ciel à l'occident, où le jour qui finit se réunit à l'éternité. Du côté opposé, le pâle croissant de Diane flotte dans une atmophère d'azur, comme une île aérienne, séjour des bienheureux.
XXVIII. — Une seule étoile est près d'elle et règne avec la lune sur une moitié de la voûte des cieux * ; mais les flots de lumière que versent les rayons du soleil demeurent sur les hauteurs des Alpes Rhétiennes, comme si le jour et la nuit refusaient de céder
1 Cette description pourra paraître imaginaire ou exagérée à ceux qui n'ont jamais vu le ciel d'Italie ni celui d'Orient. Je ne donne pourtant ici que la peinture exacte d'une soirée du mois d'août, telle que j'en ai été témoin dans une de mes fréquentes excursions sur les bords de la Brenta ^18 août).
ŒUVRES DE LORD BYRON 4lt
l'un à l'autre, jusqu'à ce que la nature vienne réclamer l'exécution de ses lois... Leurs couleurs réunies donnent aux flots de la Brenta la teinte de pourpre d'une rose naissante dont la corolle se reproduirait dans un ruisseau, comme le ciel qui se réfléchit dans cette onde paisible et lui fait partager son éclat.
XXIX. — Les derniers feux du soleil et les clartés plus pâles de l'astre des nuits déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques. Mais déjà la scène a changé ; une ombre plus obscure a jeté son manteau sur les montagnes. Le jour qui cède meurt comme le dauphin à qui chaque transe de son agonie donne une couleur nouvelle et toujours plus éclatante, jusqu'à son dernier soupir... C'en est fait ; partout domine la teinte grise de l'ombre.
XXX. — Quel est ce tombeau que j'aperçois dans Arqua, et qui s'élève sur quatre colonnes? Dans ce sarcophage reposent les cendres de l'amant de Laure. C'est ici que se rendent ceux qui aiment les chants harmonieux de Pétrarque, les pèlerins de son génie. Il naquit pour donner une langue à son pays, et l'arracher au joug de ses barbares oppresseurs. Ce fut en arrosant de ses larmes mélodieuses cet arbre qui porte sur son écorce le nom de sa maîtresse, qu'il composa les vers qui lui assurent l'immortalité.
XXXI.- — Ses cendres sont à Arqua, village situé au milieu des montagnes, et dans lequel il passa les derniers jours de sa vie. C'est avec un légitime orgueil que les habitants d'Arqua offrent aux regards des étrangers sa demeure et son monument ; simples l'un et l'autre *, mais d'une noble simplicité, ils font naître
i « J'ai bâti, au milieu des monts Euganéens,une petite maison décente et propre; — j'espère y passer le reste de mes jours*
un sentiment qui est plus en harmonie avec ses chants que celui qu'exciterait une pyramide érigée sur sa tombe.
XXXII. — Le paisible hameau qu'il avait choisi pour sa retraite est un de ces lieux qu'on croirait créés pour les hommes qui ont gémi de leur nature mortelle, et qui, déçus dans leurs espérances, ont cherché un refuge sous l'ombrage touffu d'une verte colline ; de là ils n'aperçoivent que dans le lointain les villes bruyantes qui ne peuvent plus tenter leurs cœurs désabusés. Le rayon d'un beau soleil vaut pour eux une fête.
XXXIII. — Ils admirent les montagnes, les bocages, les fleurs et l'éclat du jour réfléchi dans une onde au mélodieux murmure; ils aiment à oublier sur ces rives la fuite rapide des heures, et coulent des jours purs comme son limpide cristal, s'abandonnant à une aimable langueur, qui ressemble à la paresse, mais qui a aussi sa philosophie. Si c'est dans la société que nous apprenons à vivra, c'est la solitude qui devrait nous apprendre à mourir. Là nous ne trouvons point de flatteurs, et la vanité ne vient point nous y prêter son perfide secours. Quand il est seul, l'homme ne peut lutter qu'avec son Dieu ;
penser sans cesse à mes amis morts ou absents. » Parmi ses amis qui vivaient encore, se trouvait Bocace, dont il fait ainsi mention dans son testament : — « Je lègue à don Giovanni de Certaldo, pour acheter une robe d'hiver dont il a besoin dans son cabinet d'étude, cinquante florins d'or; en vérité, c'est bien peu pour ur. si grand homme. » Quand les Vénitiens envahirent le pays, Pétrarque se prépara à la fuite : « Écrivez votre nom sur votre porte » lui dit un de ses amis, « et vous n'aurez rien à craindre. — Rien ne me répond de cela, » dit Pétrarque, et il s'enfuit avec ses livres à Padoue. Il légua ses livres à la république de Venise, jetant ainsi en quelque sorte les fondements de la bibliothèque de Saint-Marc; mais ces livres n'existent plus. Une madone peinte par le Giolto, et léguée par lui à Francis Caurrara, est encore conservée dans la cathédrale de Padoue. (Kogers.)
XXXIV. — ou bien, peut-être, avec des démons * qui viennent déclarer une guerre fatale à nos meilleures pensées, et faire leur proie de ces cœurs mélancoliques qui, bizarres dès leur enfance, ont toujours aimé le séjour de la terreur et des ténèbres. Se croyant prédestinés à d'éternelles douleurs^, ils se figurent le soleil souillé de sang ; la terre n'est pour eux qu'un tombeau, le tombeau qu'un enfer ; leur imagination exagère encore les tourments et l'horreur de l'enfer luimême.
XXXV. — 0 Ferrare! le gazon croît dans tes vastes rues, dont la symétrie indique bien qu'elles ne furent pas destinées à la solitude ; on dirait qu'une malédiction est empreinte sur le séjour de tes souverains : pendant un siècle, tes murs florissants virent régner ces princes de l'antique maison d'Est, tour à tour tyrans ou protecteurs (suivant les caprices des petites puissances), de ceux qui se couronnaient du laurier que le front du Dante seul avait porté avant eux.
XXXVI. — Le Tasse est à la fois leur gloire et leur honte ! Salut à ce barde divin ! Mais remarquez la loge obscure qu'Alphonse donna pour demeure à sonpoëte; voyez combien la renommée a coûté au chantre d'Armide. Le misérable despote ne put parvenir à éteindre le feu des muses dans cette âme outragée qu'il voulut en vain confondre avec des maniaques dans un véritable enfer. Les rayons de sa gloire ont dissipé tous les nuages qui l'entourèrent 2.
* Il est tout aussi vraisemblable que nous combattons avec les démons qu'avec nos meilleures pensées. Satan choisit un désert pour le lieu où il voulut tenter notre Sauveur, et notre chaste John Locke préférait la présence d'un enfant à une solitude complète.
* Avant l'âge ainsi meurt Byron, Un même trépas les immole;
XXXVII. — Son nom fera couler à jamais les larmes, et sera proclamé immortel, tandis que le tien, Alphonse, serait dévoué à l'oubli, et resterait dans la vile poussière, qui est tout ce qui survit de ta race orgueilleuse, si tu ne formais dans la chaîne des malheurs du Tasse un anneau qui nous force de penser à ta misérable cruauté, et de prononcer ton nom avec mépris. Qu'es-tu aujourd'hui, dépouillé de la pompe qui t'environnait sur le trône? Né dans tout autre rang, tu eusses à peine été digne de servir d'esclave à celui dont tu fus le persécuteur.
XXXVIII. — Toi, né pour manger, être méprisé, puis mourir, semblable à ces vils animaux condamnés à être égorgés, si ce n'est que tu eus une auge plus riche et une étable plus large; lui, avec une auréole de gloire autour de son front sillonné des rides de la pensée, mais dont l'éclat brilla alors et brille encore en présence de tous ses ennemis, la bande de la Grusca, et ce Boileau qui voyait avec un dépit envieux tous les chants qui faisaient honte à la lyre discordante de sa patrie, dont tous les aigres sons blessent l'oreille ou endorment par leur monotonie K
XXXIX. — Paix à l'ombre outragée de Torquato ! son sort a été de servir de but aux traits empoisonnés de la haine pendant sa vie et après sa mort ; mais aucun de ses traits n'a pu l'atteindre. 0 toi, qui n'as pu être encore surpassé par aucun poète de la moderne Europe ! chaque année renouvelle par milliers les habitants de la terre ; combien de temps encore lés
L'un tombe au seuil du Parthénon, Et l'autre au pied du Capitole.
G. Delavigne, a. p.
* Littéralement agacer t les dents.
flots des générations se succéderont-ils sans pouvoir nous offrir un génie tel que le tien? En vain on t'opposerait tous les rayons condensés de la gloire de nos poètes, ils ne pourraient former un soleil digne de t'être comparé.
XL. — Mais, tout grand que tu es, tu as trouvé des rivaux dans tes devanciers, les chantres de l'Enfer et de la Chevalerie. Le premier, l'Homère toscan, chanta la Divine Comédie ; l'autre, égal en mérite au Florentin, le Walter Scott du midi, est ce ménestrel dont le pinceau magique sut créer un monde nouveau, et, comme l'Arioste du nord, célébrer l'amour, les belles, les troubadours, et les prouesses des chevaliers 1.
XLI. — La foudre arracha le laurier factice qui couronnait le buste de l'Arioste, et le feu du ciel ne fut pas injuste, car la vraie couronne que tressent les mains de la Gloire2 appartient à un arbre qu'aucun tonnerre ne peut atteindre : ce laurier artificiel était plutôt un déshonneur pour le front du favori des Muses ; mais si la superstition affligeait quelqu'un de ses admirateurs, qu'il sache que la foudre sanctifie tout ce qu'elle touche, et que cette fête est maintenant doublement sacrée.
i C'est peut-être à dessein que l'auteur a adopté cette construction de phrase, nous l'avons respectée. a. p.
2 L'aigle, le veau marin, le laurier et la vigne blanche, étaient compris parmi les préservatifs les plus accrédités contre la foudre. Jupiter choisit l'aigle, Auguste César le veau marin, et Tibère ne manquait jamais de porter une couronne de laurier quand le ciel menaçait d'un orage accompagné de tonnerre. On ne peut pas rire de toutes ces superstitions dans un pays où l'on croit encore aux propriétés magiques de la baguette de coudrier ; et le lecteur ne sera pas surpris d'apprendre qu'un commentateur de Suétone a pris la peine de réfuter gravement les vertus attribuées à la couronne de Tibère, en racontant que quelque années avant le temps où il écrivait, un laurier avait été frappé par la foudre à Rome.
XLII. — Italie! ô Italie l ! tu as reçu le don fatal de la beauté, qui est devenu pour toi une source de malheurs ; la douleur et la honte ont sillonné ton front jadis si radieux, et tes annales sont gravées en caractères de flammes. Pourquoi les dieux ne t'ont-ils pas douée de moins d'attraits ou de plus de force pour défendre tes droits et repousser au loin les brigands qui viennent en foule répandre ton sang et se baigner dans les larmes que t'arrachent tes infortunes ?
XLIIL — Tu pourrais alors te faire redouter davantage; ou, moins belle et moins riche, tu serais moins enviée : tu connaîtrais le bonheur et tu n'aurais pas à pleurer sur tes charmes funestes. Tu ne verrais plus se succéder ces torrents de soldats que les Alpes ne cessent de précipiter clans tes vallées, et ces hordes féroces de dévastateurs qui viennent se désaltérer dans les ondes sanglantes du Pô. L'épée étrangère ne serait plus ta triste défense ; vaincue ou triomphante, tu ne serais plus condamnée à être l'esclave de tes protecteurs ou de tes ennemis.
XLIV. — Dans les voyages de ma jeunesse, j'ai suivi la route2 que trace ce Romain, l'ami d'un des fils
i Les deux stances xlii et xliii sont, à l'exception d'un vers ou deux, dans une traduction du fameux sonnet de Filicaja :
Italia, Italia, o tu cui feo la sorte.
2 La fameuse lettre de Servius Sulpicius à Cicéron, sur la mort de sa fille, contient une description, vraie encore aujourd'hui, d'une route que j'ai souvent suivie dans la Grèce, par terre et par mer, dans différents voyages.
ce En revenant rie l'Asie, faisant voile d'Egypte à Mégare, je commençai à contempler l'aspect de la contrée qui m'environnait Égine était derrière moi, Mégare devant; j'avais le Pirée à ma droite, Corinthe à ma gauche. Toutes ces villes, jadis célèbres et florissantes, gisent aujourd'hui renversées et comme ensevelies dans leurs ruines. A cette vue je ne pus m'empêcher de penser en
immortels de Rome, l'ami de Cicéron ; à l'aide d'un vent propice, mon navire fendait légèrement les îlots ; j'aperçois Mégare devant moi; derrière était Égine, à ma droite le Pirée, et Gorinthe à ma gauche; j'étais penché sur la proue, et, comme Sulpicius, je contemplais le spectacle affligeant de tant de ruines.
XLV. — Car le temps n'a pas reconstruit ces villes démolies, il n'a fait qu'élever sur leurs débris informes des huttes de Barbares : ces huttes en rendent l'aspect plus triste, et donnent un prix de plus aux derniers rayons qui nous restent des jours de leur splendeur éclipsée et aux pierres éparses qui attestent leur antique puissance.
Le Romain voyait déjà, de son temps, ces tombeaux, ces vastes tombeaux de villes, qui inspirent une si cruelle surprise ; et sa description, qui nous est parvenue, porte avec elle la leçon morale qu'il trouve dans un semblable pèlerinage.
XL VI. — J'ai devant moi cette lettre éloquente ! Aux villes dont il déplorait la décadence, et que j'ai vues complètement dévastées, j'ajoute, hélas ! la ruine de sa propre patrie ! Oui Rome, Rome impériale, a courbé aussi sa tête sous les orages : je la vois piosternée dans la noire poussière de ses décombres ; nous foulons aux pieds le cadavre de ce géant ! des cités, et les restes d'un empire dont les cendres ne sont pas encore refroidies !
moi-même : Malheureux que nous sommes, comment nous désolons-nous quand nous venons à perdre un de nos amis, nous don» la vie est si courte, tandis que les ruines de tant de cités frappent ma vue toutes à Ja fois? »
i C'est Poggio qui, du haut du mont Gapitolin, jetant un regard sur les ruines de l'ancienne Rome, laissa échapper cette exclamation : et nunc omni décore nudata, prostrata jacet, instar gigantei cadaveris corrupti atque undique exesi !
XLVII. — Cependant, Italie, vainement l'histoire Je tes fautes serait répétée sans cesse par toutes les nations ; reine des arts, comme tu l'as été de la guerre, ton bras redoutable fut autrefois notre sauvegarde, tu es encore notre guide ; mère de notre religion, les peuples s'agenouillent à tes pieds pour obtenir les clefs du ciel ! L'Europe repentante de son parricide brisera un jour tes fers. Je crois voir déjà reculer avec épouvante les flots de Barbares qui ont inondé tes campagnes ; je les entends implorer ta pitié !
XL VIII. — Mais l'Arno nous appelle aux murailles de marbre, où l'Athènes del'Étrurie demande et obtient un tendre intérêt, pour ses palais dignes des fées. Des collines disposées en amphithéâtre forment sa ceinture; l'épi de Cérès, le pampre de Bacchus et l'arbre de Minerve lui prodiguent leurs trésors ; l'Abondance, portant sa corne, source de richesses, lui sourit avec amour. Sur les rives où l'Arno arrose avec joie cette terre féconde, le luxe moderne naquit du commerce ; les sciences ensevelies sortirent de leurs tombeaux, et virent luire une nouvelle aurore.
XLIX. — C'est ici que la déesse de Paphos aime sous le marbre et remplit l'air qui entoure de l'éclat de sa beauté. Le regard dévore ses formes divines, dont l'aspect nous communique une partie de son immortalité ; le voile des cieux est à demi soulevé pour nous : immobiles devant elle, nous contemplons dans les contours de ce corps, et dans les traits de ce visage, ce que peut le génie de l'homme, plus parfait ici que la nature ; nous envions aux adorateurs de Vénus cette flamme intérieure qui rendait leur âme capable de créer et d'animer une semblable divinité.
L. — Nous la regardons avec surprise, et détournons la tête, éblouis et enivrés par tant de beauté, jusqu'à
ce que le cœur s'égare, trop plein de son admiration ; enchaînés comme des captifs au char triomphal de l'Art., il nous en coûte de nous éloigner. Loin de moi les mots et les termes précis, fastidieux jargon du traficant de marbre, et que la pédanterie fait admirer à la sottise. J'ai des yeux ; mon cœur qui bat confirme le jugement du berger dardanien.
LI. — Est-ce sous cette forme, ô Vénus, que tu te montras à Paris , et à Anchise mille fois plus heureux, ou bien dans tout l'éclat de ta divinité, comme lorsque tu vois tomber à tes pieds le dieu de la guerre ? Mars contemple ton front comme un astre, assis sur tes genoux, et ne pouvant détourner sa vue qui s'enivre de tes célestes attraits * , pendant que de ta bouche vermeille s'échappent, comme d'une urne, des baisers de feu qui parcourent ses paupières, son front et ses lèvres frémissantes.
LU. — Troublés et muets dans l'amour qui les embrase, les dieux ne peuvent trouver dans leur divinité des transports plus parfaits, ni exprimer ce qu'ils éprouvent : ils ne sont plus que de simples mortels. Il est dans la vie de l'homme des moments dignes des plus doux plaisirs de l'Olympe ; mais le poids de la terre retombe bientôt sur nous... n'importe ; nous pouvons rappeler ces visions, et créer de ce qui fut, ou de ce qui pourrait être, des formes dignes de ta statue, ô Cypris, des formes semblables à des dieux.
LUI. — Je laisse à la plume savante des connaisseurs, à l'artiste et à son imitateur2 , le soin de nous décrire avec leur goût accoutumé les contours gracieux,
* .... 0ç8a>jJL0Ùç KJTiâv,
. . . Atque oculos pascit uterque suos.
Ovide. (Art d'aimer.) 2 The artist and his apet l'artiste et son singe : serait-ce l'artiste et l'amateur? a. p.
les courbures voluptueuses de ce marbre animé; de nous décrire enfin ce qui ne peut être décrit. Que jamais leur soulfle impur ne vienne troubler le cristal limpide sur lequel se réfléchit à jamais pour moi ce chef-d'œuvre de la sculpture ; miroir fidèle et pur du rêve le plus ravissant qui soit descendu du ciel pour exalter l'âme recueillie.
LIV. — L'enceinte sacrée de Santa-Groce contient des cendres qui la sanctifient doublement et qui seraient-elles seules un gage d'immortalité, quand il ne resterait que le souvenir du passé et une partie des dépouilles de ces génies sublimes qui sont allés se réunir au chaos ; ici reposent les ossements desséchés d'Angelo, d'Alfieri et de Galilée , célèbre par ses malheurs et par la connaissance des sphères célestes ; c'est ici que le corps de Machiavel retourna à la terre dont il avait été formé *.
LV. — Voilà quatre génies qui comme les éléments, suffiraient pour créer un autre univers. 0 Italie ! le temps, qui a déchiré en mille lambeaux ton manteau impérial, a refusé à toute autre contrée la gloire de voir sortir des grands hommes de ses ruines ; ta décadence est encore imprégnée d'une force divine qui te couronne de son rayon reproducteur. Canova est aujourd'hui digne de tes grands hommes d'autrefois.
LVI. — Mais où reposenf les trois plus illustres enfants de l'Étrurie, Dante, Pétrarque et l'auteur des Cent nouvelles d'amour, cet esprit créateur qui les suit de près, le barde de la prose ? Où sont déposés leurs ossements pour être distingués du vulgaire après leur mort comme durant leur vie ? Leur cendre est-elle
» Lord Byron réunit un des plus grands noms auxquels Florence a élevé des monuments dans Santa-Croce-
ignorée? Les marbres de leur patrie n'ont-ils rien à nous apprendre ? ses carrières n'avaient-elles pas de quoi leur consacrer un buste? n'ont-ils pas confié leurs restes à la terre qui leur donna le jour?
LVII. — Ingrate Florence ! Dante repose loin de tes murs, et, comme Scipion, il est enseveli sur un rivage qui te reproche ton injustice ! Dans les horreurs de la guerre civile, tes citoyens factieux proscrivent le poëte dont leurs petits-neveux, agités par un vain remords, adorent le nom sacré. Le laurier qui fut posé sur le front de Pétrarque avait crû sur un sol étranger et lointain. Sa vie, sa gloire, son tombeau, ne t'appartenaient pas, quoiqu'on te les ait ravis.
LVIII. — Boccaoe du moins a laissé sa poussière à sa patrie ; il est placé sans doute au milieu des grands hommes qu'elle a produits, et l'hymne solennel des morts est répété souvent avec un chant pieux sur la tombe de celui qui forma la langue de sirène des Toscans; cette langue dont les accents sont une mélodie, vraie poésie des langues ? — Non. La tombe de Boccace a essuyé les outrages de l'hyène du fanatisme ; elle fut même rejetée d'entre les morts obscurs, où elle aurait pu réclamer un soupir du passant qui aurait lu son nom.
LIX. — Santa-Croce est privé de ces cendres illustres; mais elles n'en sont que mieux remarquées, de même qu'aux funérailles de César l'absence de l'image de Brutus n'en rappela que mieux à Rome le plus grand de ses enfants. Plus heureuse Ravenne, dernier rempart de l'empire chancelant ! c'est sur son antique rivage que dort l'immortel exilé ! Arqua refuse aussi de céder les restes du barde qu'elle est fière de posséder ; Florence réclame en vain en pleurant les dépouilles terrestres de celui qu'elle bannit.
LX. — Que sont pour nous sa pyramide de pierres précieuses, le porphyre, le jaspe, l'agate et les marbres de toutes couleurs qui couvrent les ossements de ses princes marchands? Ces marbres somptueux, qui protègent la tête des rois, ne sont jamais foulés avec autant de respect et de recueillement que le vert gazon dont la fraîcheur est entretenue par une rosée brillante du reflet des étoiles, modeste monument de ces morts dont les noms seuls sont des mausolées pour la Muse.
LXI. — Sur les bords de l'Arno, dans ce superbe palais de l'art, le cœur et les yeux peuvent admirer toutes les merveilles rassemblées à l'envi par la sculpture et par sa sœur qui dispose des couleurs de l' arcen-ciel. Mais moi je ne les recherche guère ; mon cœur a toujours préféré les beautés naturelles que nous présentent les campagnes, aux beautés de l'art dans les galeries. Un chef-d'œuvre reçoit l'hommage de mon âme ; mais elle ne lui accorde pas tout l'enthousiasme dont elle est susceptible ;
LXII. — car ses goûts l'entraînent ailleurs. J'erre plus volontiers sur les bords du lac de Trasimène et dans ces défilés si funestes à, la témérité des Romains: c'est ici que ma mémoire me retrace les ruses guerrières du général carthaginois et son adresse à engager ses ennemis entre les montagnes et le rivage. Je crois voir la mort éclaircir leurs rangs et le désespoir s'emparer des plus braves ; les flots de leur sang grossissent les torrents qui inondent au loin la plaine où sont renversées des légions entières,
LXIII. — semblables à une forêt déracinée par les vents des montagnes. Telle fut l'ardeur des soldats dans ce jour mémorable, et telle est la rage frénétique de la guerre, qui rend l'homme aveugle à toute sensation, excepté celle du carnage, que pendant la bataille
un tremblement de terre ne fut point remarqué par les combattants. Aucun d'eux ne s'aperçut que la nature était ébranlée sous ses pieds, et que la plaine s'entr'ouvrait pour engloutir ceux qui, étendus sur leurs boucliers, attendaient les honneurs d'un monument funèbre : telle est la fureur qui absorbe toutes les pensées des peuples armés les uns contre les autres !
LXIV. — La terre était alors pour ces braves comme un navire rapide qui les transportait à l'éternité ; ls voyaient bien l'océan autour d'eux, mais ils n'avaient pas le temps d'observer le mouvement de leur vaisseau; les lois de la nature étaient suspendues en eux;ils ignorèrent cette terreur qui règne partout lorsque les montagnes tremblent; moments d'épouvante, où les oiseaux , abandonnant leurs nids, vont chercher un refuge jusque dans les nuages; où les troupeaux mugissants chancellent dans les vallées agitées comme les vagues de la mer, et où l'effroi de l'homme n'est exprimé que par un sombre silence.
LXV. — Trasimène offre aujourd'hui un tableau bien différent. Son lac semble une nappe d'argent, et, sa plaine n'est plus sillonnée que par le soc de la charrue. Ses arbres antiques sont aussi nombreux que les morts qui couvraient cette terre sous laquelle s'entrelacent leurs racines ; un ruisseau, un faible ruisseau dont, l'onde limpide coule sur un lit étroit, a pris son nom de la pluie de sang qui arrosa la terre le jour de ce carnage. Le Sanguinetto nous indique le lieu où le sang inonda la plaine et rougit l'onde attristée.
LXVL — Mais toi, Glitumne 4, jamais une onde plus douce que ton cristal vivant n'invita la Naïade à s'y
* Aucun voyageur n'a manqué de consacrer un long chapitre de son livre au temple de Clitumnus, situé entre Foligno et Spoleto. Dans le fait, l'Italie n'offre rien gui soit plus digne d'une description.
mirer et à baigner ses membres gracieux ; tu entretiens le vert gazon où vient paître le taureau blanc comme le lait, dieu le plus digne d'une source paisible, et qui montre sur tes bords un aspect serein et calme. Ah! sans doute le carnage n'a jamais profané une onde si pure et si transparente, qui sert de bain et de miroir aux jeunes beautés.
LXVII. ■ — Non loin de tes rives fortunées., ô Clitumne, un temple construit, dans des proportions légères et délicates, sur la pente douce de la colline, consacra ta mémoire ; c'est là que ton cours semble encore ralenti. On y voit souvent bondir et jouer le poisson aux écailles luisantes ; parfois un nénufar, détaché de sa tige, vogue doucement jusqu'au lieu où, avant de descendre sur un lit moins élevé, les flots babillards font entendre leur murmure confus.
LXVIII. — Ne nous éloignons pas sans rendre hommage au génie du lieu : si un plus doux zéphyr vient soudain caresser votre front, c'est lui qui vous l'envoie. Si votre cœur s'émeut pendant que vous contemplez la verdure qui borde le rivage ; si la fraîcheur de ce tableau champêtre lui communique son charme, et le dépouille de l'aride poussière des fatigues de la vie, pour le purifier un moment par cette ablution de la nature, c'est le génie bienfaisant que vous devez remercier de cette suspension de vos ennuis.
LXIX. — Mais quelles sont ces eaux qui mugissent au loin? De ces hauteurs escarpées, le Velino s'élance dans le précipice qu'ont creusé ses vagues ! imposante cataracte ! rapide comme la lumière, cette masse éclatante et écumeuse ébranle les rochers de l'abîme ! véritable enfer, où l'onde rugit avec fracas et bouillonne dans d'éternelles tortures, tandis que la sueur de ses agonies jaillit du fond de ce tartare et s'attache en
flocons aux noirs rochers qui bordent le gouffre comme d'horribles et impitoyables témoins.
LXX. — Voyez-la monter en écume jusqu'aux cieux, d'où elle retombe en pluie continuelle, formant un nuage intarissable qui répand sur le gazoa d'alenloui une rosée bienfaisante comme celle' du printemps, et lui donne l'aspect d'une prairie d'émeraudes. Que ce gouffre est profond ! Gomme ce géant des eaux bondit (le hauteur en hauteur ! Dans le délire qui le transporte, il écrase les rochers qui, se fendant et s'écroulant sous ses terribles pas, lui abandonnent un vaste et effrayant passage.
LXXI. — Au lieu de ne voir dans cette énorme colonne que les premiers flots du père des fleuves, qui serpente au milieu de ses fertiles vallons, on la prendrait pour la source d'un jeune océan sorti des flancs entr' ouverts des montagnes qui enfantent avec douleur un monde nouveau; tournez la tête et voyez-la s'avancer comme une éternité qui va tout engloutir dans sa course ; cataracte incomparable l !
LXXII. — horriblement belle ; mais aux premières clartés du matin Iris dessine son arc radieux au-dessus de cet abîme infernal 2, et, semblable à l'espérance, qui
1 J'ai vu deux fois la Cascata del Marmore de Terni, et à deux époques différentes. La première fois, je l'ai vue du haut du précipice, et la seconde du bas de la vallée. Je préfère la vue que l'on obtient de cette dernière, et je la recommande aux voyageurs qui n'auraient pas le temps de voir la cascade d'en haut et d'en bas; de quelque position qu'on la considère, cette cascade vaut toutes les cascades et tous les torrents de la Suisse. Le Siaubach, le Reichenbach, le Pisse- Vache, la chute d'Arpenaz, etc., etc., sont des ruisseaux en comparaison de la Cascata del Marmore. Je ne puis parler de la chute d'eau de Schaffouse, je ne l'ai pas encore vue.
2 Le lecteur trouvera dans une note de Manfred quelques mots touchant le temps, le lieu et l'apparition de cette espèce d'arc-enciel. La chute ressemble tellement kJT/ie hell of Walers (l'enfer
il 24.
plane sur le lit d'un mourant, elle conserve ses riantes couleurs. Pendant que tout ce qui l'entoure est dégradé par les eaux furieuses, rien ne peut ternir sou éclat. On croirait voir, dans cette scène effrayante, l'amour au front serein souriant aux transports de la démence.
LXXIII. — Me voici pour la seconde fois sur les forêts des Apennins, Alpes encore enfants. Ils auraient droit aux hommages de ma muse, si je n'avais admiré déjà ces monts, où le pin étend ses rameaux sur des sommets plus escarpés, et où rugit le tonnerre des avalanches * ; mais j'ai vu le Jungfrau porter jusqu'aux étoiles son front couronné d'une neige que n'a souillée aucun pied mortel ; j'ai vu les vastes glaciers du Mont- Blanc ; j'ai entendu le son terrible de la foudre retentir sur les monts de Chimari,
LXXIV. — connus sous le nom antique de monts Acrocérauniens. J'ai suivi sur le Parnasse le vol rapide des aigles qui semblaient les génies de ce lieu sacré, et les messagers de la gloire, tant leur essor était sublime ! j'ai contemplé l'Ida avec les yeux d'un Troyen ; FAthos, l'Olympe, l'Etna, l'Atlas, que je compare aux Apennins, leur font perdre de leur dignité ; ils ne sont plus aujourd'hui couronnés de neige, excepté la seule
des eaux) qu'Addison crut que cette cascade était le gouffre par où Alecton se plongeait dans l'infernal séjour. Il est assez singulier que deux des plus belles cascades de l'Europe soient artificielles, celle de Velino et celle de Tivoli. J'engage fortement les voyageurs à visiter celle de Velino au moins jusqu'à la hauteur du petit lac appelé Pie di Lup. Pline appelle le territoire de Riétin le Tempe d'Italie; et parmi plusieurs beautés très-variées, le naturaliste latin mentionne les arcs-en-ciel que l'on voit chaque jour sur le lac Vélinus. Un savant illustre a consacré un traité à la description de ce canton seul.
i Dans presque toutes les parties de la Suisse on désigne l'avalanche par le nom de lauwine.
cime du Soracté * qui a besoin de la lyre d'Horace LXXV. — pour mériter notre souvenir. Il s'élève au milieu de la plaine comme une vague écumeuse qui va se briser, et qui reste un moment suspendue avant d'expirer sur la plage. Que les savants éprouvent des transports classiques à l'aspect de ces montagnes ; qu'ils fassent répéter des citations savantes aux échos du Latium ! Il en a trop coûté jadis à mon enfance d'apprendre mot pour mot les vers du poëte, pour que je puisse répéter avec plaisir .
LXXVI. — rien de ce qui me rappelle les tristes leçons dont on affligeait chaque jour ma malheureuse mémoire 2 ! Avec les années, mon âme a su méditer
i Vides ut altâ stet nive candidum
Soracte
Horace, ode IX, livre I.
2 Ces stances rappelleront sans doute au lecteur les remarques de l'enseigne Notherton, damn homo *. Mais ce n'est pas tout à fait le même motif qui nous fait haïr, lui Homère, et moi Horace. J'ai voulu dire que nous sommes toujours lassés de notre tâche avant d'en avoir pu sentir les heautés; que nous apprenons par routine avant d'apprendre par cœur; que la fleur d'un ouvrage est déjà perdue ainsi pour nous; que nous méconnaissons et dédaignons le plaisir et les avantages qu'il pouvait nous procurer, parce que la didactique nous fait anticiper sur les temps futurs dans un âge où nous ne pouvons ni sentir ni comprendre les conceptions ingénieuses ou fortes d'un auteur. Pour les goûter et les discuter, il faut être aussi familier avec la vie qu'avec le grec et le latin. Pour les mêmes raisons, nous ne pouvons jamais sentir tout le suhlime de quelques passages de Shakspeare, le to be or not to be, par exemple. Dès l'âge de huit ans on nous les a fait entrer dans ia tète pour exercer notre mémoire et. non pas notre intelligence. Aussi quand nous arrivons à l'époque de notre vie où nous pourrions apprécier ces morceaux, la curiosité est affaiblie et le goût est passé. Dans quelques écoles du continent, on ne laisse entre les mains des enfants que les auteurs d'un ordre inférieur, et ils ne peuvent lire les meilleurs classiques qu'après avoir atteint l'âge de maturité. Malgré tout ce que je dis, qu'on ne m'accuse pas de faire éclater de la haine ou du dépit contre l'école où j'ai été élevé. Quoique paresseux, je n'étais pas un élève ar-
ce qu'elle apprit alors avec ennui ; mais l'impatience de mes jeunes idées a tellement enraciné dans mon esprit mes premiers dégoûts, qu'ayant perdu pour moi tout le charme de la nouveauté, avant que j'eusse pu la sentir et l'étudier par choix, la muse romaine est encore l'objet de ma haine involontaire.
LXXV1I. — Adieu donc, Horace, qui me fus si odieux non pour tes fautes, mais pour les miennes! Qu'on est malheureux de comprendre et de ne pas sentir ta verve lyrique, et de graver tes vers dans sa mémoire sans pouvoir les aimer ! nul moraliste ne nous révèle notre vie avec plus de finesse et de profondeur ; nul poëte n'a mieux enseigné les règles de son art ; nul satirique ne trouble notre conscience avec plus de malice ; nul n'a su mieux réveiller nos remords sans blesser notre cœur. Adieu cependant, Horace, je te quitte sur la cime de Soracté.
LXXVIII. — 0 Rome ! patrie de mon choix, cité chère à l'âme ! Mère délaissée des empires détruits, que les hommes dont le cœur est orphelin viennent te contempler, et qu'ils renferment dans leur cœur leurs légères infortunes ! que sont nos malheurs et nos soufrière; je crois même que personne ne peut être plus attaché au collège de Harrow que je l'ai toujours été moi-même, et ce n'est pas sans raison : une partie du temps que j'y ai passé a été le temps le plus heureux de ma vie : mon précepteur, le révérend doeieur Joseph Drury, n'a jamais cessé d'être le meilleur et le plus digne de mes amis; quand j'ai commis des fautes, je me suis trop hien souvenu de ses conseils quoiqu'il fût trop lard, et c'est toujours lorsque je m'y suis conformé que j'ai agi avec prudence et sagesse. S'il lui arrivait jamais de lire ces lignes dans lesquelles j'exprime imparfaitement les sentiments que son souvenir me rappelle, qu'il soit toujours assuré du respect et de la reconnaissance d'un homme qui serait plus fier d'avoir été son élève, s'il pouvait faire rejaillir sur son maître une gloire obtenue par l'observation plus stricte de ses préceptes.
* Au diable votre homo! Voyez le roman de Tom Jones. k. p.
frances? venez voir ces cyprès, venez entendre ces hiboux, venez fouler sous vos pas ces trônes brisés et les débris des temples, vous dont les angoisses sont des douleurs d'un jour : un monde est à nos pieds, aussi fragile que nous-mêmes.
LXXIX. — La Niobé des nations est devant vous, sans enfants, sans couronnes, sans voix pour dire ses infortunes : ses mains flétries portent une urne vide dont la poussière sacrée est dispersée depuis longtemps ! la tombe des Scipions ne contient plus leurs cendres 2 ! les sépulcres même ont perdu leurs hôtes héroïques ! Peux- tu couler, antique fleuve du Tibre, dans ces déserts de marbre ! soulève tes flots jaunâtres pour en couvrir, comme d'un manteau, les affronts de Rome 3.
LXXX. — Les Goths, les chrétiens, le temps, la guerre, Tonde et le feu, ont humilié l'orgueil de la cité aux sept collines. Elle a vu s'éclipser tous les astres de la gloire, et les coursiers des rois barbares franchir le mont fameux où le char du triomphateur roulait au Gapitole. Ces temples et ces édifices se sont écrou-
* Pour cette stance et pour les suivantes, le lecteur peut consulter tous les itinéraires de Rome.
2 Je suis depuis quelques jours dans Rome la merveille; je suis enchanté de Rome, tant de la Rome antique que de la Rome mo derne; j'y crois revoir la Grèce, Constantinople, tout enfin — du moins tout ce que j'ai vu. Mais je ne saurais vous la décrire, mes premières impres-ions sont trop vives et trop confuses, c'est nu mémoira qui les choisit ensuite et les réduit en ordre, comme fait la distance pour un paysage; elle harmonise les objets, bien qu'ils puissent être moins bien dessinés. Je suis, depuis mon arrivée, à cheval presque toute la journée. J'ai visité Albano, ses lacs, le sommet du mont Albani, Frascati, Arieci, etc. Quant au Colysée, au Panthéon, à Saint-Pierre, au Vatican, au mont Palatin, etc., etc., ils passent toute conception; il faut les voir.
(Byrox, Gorresp., mai 1817.)
* And mantle lier distress. a. p.
lés de toutes parts. Chaos de ruines, qui pourra reconnaître ces lieux dévastés, faire luire un pâle rayon sur les fragments obscurs, el dire : « Là est, là était » ? partout règne une double nuit !
LXXXI. — La double nuit des âges et de l'ignorance, fille de la Nuit, enveloppe encore tout ce qui nous entoure. Nous n'entrevoyons notre route que pour nous égarer. L'océan a sa carte, les astres leur mappemonde : la science les déroule dans son vaste sein ; mais Rome est comme le désert où notre mémoire ellemême nous trompe... Soudain nous frappons des mains et nous nous écrions : « Eurêka, une clarté brille à nos yeux! » mais ce n'est qu'un mirage trompeur de ruines !
LXXXII. — Hélas ; où est la superbe cité ? où sont ses trois cents triomphes1, et ce jour où Brutus rendit le poignard de la liberté plus glorieux que Tépée des conquérants? que sont devenus l'éloquence de Tullius, l'harmonie de Virgile, les tableaux de Tite-Live?... ah! du moins, ces œuvres du génie survivront à jamais, et Rome leur devra une nouvelle existence. Plaignons notre univers ! il ne brillera plus de l'éclat que lui donnait Rome libre2.
LXXXI1I. — Victorieux Sylla ! la fortune prêta sa roue à ton char ! tu voulus soumettre les ennemis de ta
i Orosius dit qu'il y eut trois cents triomphes. Pavinius a suivi l'opinion d'Orosius, Gibbon et tous les écrivains modernes ont suivi celle de Pavinius.
* 0 de la Jiberté vieille et sainte patrie,
Terre autrefois féconde en sublimes vertus, Sous d'indignes Césars maintenant asservie, Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus.
Mais n'interrogeons pas vos cendres généreuses,
Vieux Romains, fier Caton, mânes des deuK Brutus! etc.
Lamartine, Méditations poétiques, a. p.
patrie avant de t'exposer à ses justes ressentiments * et, pour offrir ta tête aux vengeances accumulées contre toi, tu attendis que tes aigles eussent plané sur l'Asie abattue. 0 toi, dont le regard anéantissait 1er sénats, tu fus encore Romain malgré tous tes vices v puisque tu osas déposer en souriant un diadème plus beau que celui des rois l, le laurier dictatorial.
LXXXIV. — Pouvais-tu deviner sur quel front irait s'avilir cette couronne qui s'élevait au-dessus de la condition d'un mortel? Aurais-tu pensé que tout autre qu'un Romain pût faire fléchir sous un joug humiliant cette Rome proclamée éternelle, et qui n'arma jamais ses guerriers que pour la victoire ; cette Rome qui couvrait la terre de son ombre gigantesque, et déployait ses ailes ambitieuses jusqu'aux bornes de Thorizon ; cette Rome saluée du nom de Reine du monde ?
LXXXV. — Sylla fut le premier des victorieux ; mais notre Sylla, Gromwell, fut le plus sage des usurpateurs. Cromwell aussi chassa honteusement les sénats, après
* Certes, si la vie de Sylla n'eût offert les deux: traits auxquels je fais allusion dans cette stance, les qualités les plus belles ne sauraient effacer à nos yeux l'horreur qu'il nous inspirait. Le sacrifice qu'il fit en abdiquant volontairement le pouvoir doit peutêtre le réhabiliter dans notre esprit, comme il paraît l'avoir réhabilité dans celui des Romains; car sans doute ils le respectaient, puisqu'ils le laissèrent vivre. Il est impossible d'être divisé d'opinions à ce sujet : tous les Romains crurent sans duute comme Eucrate, que ce qui avait d'abord semblé de l'ambition était amour de la gloire, et que ce qu'on avait pris pour de l'orgueil, était une véritable grandeur d'âme.
« Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire. Je croyais bien que votre âme était baute, mais je ne soupçoonais pas qu'elle fût grande. » (Dialogue ae Sylla et d'Eucrate.)
avoir converti le trône en échafaud... Immortel rebelle! qu'il en coûte de crimes pour être libre un moment, et fameux dans les siècles à venir ! mais quelle leçon morale nous a laissée sa destinée ! Le même jour qui avait été témoin de ses plus belles victoires fut aussi le témoin de sa mort ; plus heureux encore lorsqu'il expira, que lorsqu'il avait conquis deux couronnes.
LXXXVI. — Ce fut le troisième jour de ce même mois qu'il avait rendu glorieux par deux victoires, que la nature le fit descendre de son trône usurpé, pour être déposé dans la terre dont il avait été formé 4. La fortune ne voulait-elle pas nous montrer combien tout ce que nous croyons digne de nos désirs, et qui entraîne et consume nos âmes dans de pénibles sentiers, est à ses yeux moins fait pour le bonheur que la tombe? Ah ! si l'homme pouvait se persuader cette vérité, son destin serait bien plus heureux.
LXXXVII. — Salut, illustre Romain, dont la statue subsiste encore dans les formes austères d'une majestueuse nudité ! au milieu des cris de fureur de ses assassins, tu vis tomber César près de ton piédestal ensanglanté. Tu le vis s'enveloppant des plis de sa toge pour mourir avec dignité ; victime offerte sur tes autels par la reine des dieux et des hommes, la redoutable Némésis. César et Pompée, glorieux rivaux ! vous n'êtes plus ; faut il vous honorer comme les vainqueurs des rois, où n'avez-vous été que de simples acteurs sur la scène du monde 2 ?
i Le 3 septembre, Cromwell gagna la bataille deDunbar; un an après il obtint son crowning mercy de Worcester. Quelques années plus tard, et le môme jour qu'il avait toujours regardé comme le plus heureux pour lui, il mourut.
* Puppets of a scène, le simples marionnettes d'un théâtre.
(ËUVH-ES DE LOHD BYRON 433
LXXXVIII. — Et toi, nourrice de Rome, louve frappée de la foudre ! Loi dont les mamelles de bronze semblent encore contenir le lait des conquérants, dans le palais où nous t'admirons comme un antique monument de l'art ! mère du grand fondateur qui puisa dans tes flancs son courage farouche 1 malgré les carreaux de Jupiter, malgré ce tonnerre dont ta portes encore la noire cicatrice, tu n'abandonnes pas tes immortels jumeaux, tu n'oublies pas tes doux soins de mère.
LXXXIX. — Oui ! mais ils ne sont plus, tous tes nourrissons : elle est éteinte la race de ces hommes de fer ; et le monde a construit des villes avec les débris de leurs tombeaux. Imitateurs de ce qui causait leur effroi, les hommes ont versé leur sang, ils ont combattu et remporté des victoires, marchant de loin sur les traces des Romains ; mais aucun guerrier n'a pu donner encore à sa patrie la toute-puissance de leur empire. Un seul homme orgueilleux en a approché ! est-il descendu dans la tombe ? non, il vit, vaincu par lui-même, l'esclave de ses esclaves !
XG. — Dupe de sa grandeur trompeuse, il n'a été qu'une espèce de César bâtard, bien inférieur à l'ancien : car l'âme du César de Rome avait été jetée dans un moule moins terrestre ; il avait des passions plus vives, mais il était doué d'un jugement froid et d'un instinct immortel qui rachetaient les faiblesses d'un cœur à la fois tendre et vaillant. Parfois c'était Alcide filant aux pieds de Cléopâtre, mais soudain il redevenait lui-même et pouvait dire :
XCI. — Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Mais l'homme qui eût voulu que ses aigles, souvent victorieuses, il est vrai, précédassent les soldats de la France, comme les faucons dressés par les chasseurs, cet homme étrange et farouche avait un cœur qui som-
Liait ne s'écouter jamais lui-même. Il n'eut qu'une faiblesse, mais la dernière de toutes, la vanité; son ambition capricieuse1 ne put s'en affranchir... Que voulait-il?... pourrait-il répondre et déclarer lui-même ce qu'il voulut?...
XCII. — Être tout ou rien, voilà ce qu'il prétendait... et il ne put attendre que la main inévitable de la mort le lit descendre du trône: quelques années encore, et il eut été l'égal des Césars, dont je foule la tombe sous mes pas. La mort... voilà pour qui le conquérant érige des arcs de triomphe !... c'est pour elle que coulent et qu'ont toujours coulé, comme un autre déluge, les larmes et le sang de la terre, sans une arche de salut pour servir d'asile à l'homme malheureux ! Grand Dieu, renouvelle ton arc-en-ciel !
XCIII. — Quels fruits recueillons-nous dans les champs stériles de l'existence2 ? des sens étroits, une raison fragile, et quelques jours de vie ; la vérité est une pierre précieuse cachée dans les abîmes profonds; tout est pesé dans la fausse balance de la coutume ; l'opinion est une reine toute-puissante dont le voile obscur enveloppe la terre ; le bien et le mal deviennent des accidents ; les hommes tremblent que leurs jugements ne paraissent au grand jour ; ils ont peur que leurs pensées ne leur soient imputées comme des crimes, et que trop de clarté ne brille sur la terre.
i Coquettshi. II eut une coquetterie d'ambition, etc. a. p.
2 Omnes pêne veteres, qui nt/iil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; anguslos sensus, imbecilles animos, brevia curricula vitœ; in profundo veritatem demersam; opinionibus et institutis omnia teneri; nikil veritati relinqui : deinceps omnia tenebris circumfusa esse dixerunt, Acad. 1-13. Depuis dix-huit cents ans que Cicérun a écrit cela, l'humanité n'a perdu aucune de ses impressions, et l'on peut, sans injustice et sans affectation, iansporter dans un poëme écrit d'hier les lamentations des anciens philosophes.
XCIV. — Traînant ainsi leur lâche misère de père en fils et d'âge en âge, fiers de leur nature avilie, ils laissent en mourant l'héritage de leur démence à une nouvelle génération. Ces esclaves-nés s'entre-déchirent dans les batailles, pour éterniser leurs chaînes ; plutôt que d'être libres, ils préfèrent combattre, comme des gladiateurs, sur la même arène où ils voient tomber leurs compagnons comme des feuilles du même arbre.
XGV. — Je ne parle point des croyances des hommes... elles demeurent entre la créature et son créateur... je parle des choses convenues, avérées et connues, choses de tous les jours et de toutes lesheures ; je parle du joug qui pèse doublement sur nous, et des intentions avouées de la tyrannie ; je parle de Tédit des maîtres delà terre, devenus les copistes 1 de celui qui jadis humilia les superbes et réveilla les rois endormis sur leurs trônes. De quelle gloire ne serait-il pas couvert lui-même si à cela se fût borné son bras puissant !
XCVI. — Les tyrans ne peuvent-ils donc être domptés que par des tyrans ? la liberté ne trouverat-elie aucun champion, aucun fils digne d'elle comme ceux que vit s'élever l'Amérique, lorsqu'elle se montra tout à coup vierge et guerrière comme Pallas? De pareilles âmes ont-elles besoin de se mûrir dans les déserts, dans les profondeurs des antiques forêts, au milieu du mugissement des cataractes, sur cette terre enfin où la nature sourit à l'enfance de Washington? Notre monde ne renferme-t-il plus de telles semences dans son sein? l'Europe n'aurait-elle pas un semblablerivage ?
i Apes, les singes. a. p.
XGVII. — La France s'enivra de sang, pour nous inspirer le dégoût par ses crimes * î ses saturnales seront funestes à la cause de la liberté, dans tous les siècles et sous tous les climats. Les jours d'horreur dont nous fûmes témoins, la vile ambition qui a élevé un mur d'airain entre l'homme et ses espérances, le dernier spectacle enfin qui vient d'être donné au monde, sont les prétextes de l'éternel esclavage qui flétrit l'arbre de la vie et rend cette seconde chute de l'homme plus désolante encore que la première.
XCVI1I. — Cependant, liberté, ta bannière déchirée mais toujours flottante ne cesse d'avancer, comme la foudre qui lutte contre le vent ; ta voix sonore comme un clairon, quoique aujourd'hui affaiblie et mourante, retentira plus fortement après l'orage. Ton arbre sacré a perdu ses fleurs, et ses rameaux mutilés par la hache n'offrent plus qu'une écorce rude et flétrie ; mais la sève lui reste encore, et ses semences sont déposées profondément jusque sous les terres du Nord : un printemps plus heureux te promet des fruits moins amers 2.
XCIX. — Il est une tour des siècles passés, forte comme une citadelle, et dont les remparts suffiraient pour arrêter une armée victorieuse. Elle s'élève soli-
i S'enivra de sang pour vomir le crime. a. p.
« Un arbre sur la France étendait son ombrage,
Nous l'entourons encor de nos bras impuissants, Le fer du despotisme a touché son feuillage, Dont les rameaux s'ouvraient chargés de fruits naissants. Si par sa chute un jour le tronc qui les supporte doit de l'Europe entière ébranler les échos,
Le fer sous son écorce morte De sa sève de feu tarira-t-il les flots? Ou de sa dépouille flétrie Quelque rameau ressuscité Ileprendra-t-il racine au sein de la patrie Au souffle de la liberté?