‹ Œuvres compláetes de Lord ByronChapitre 52 sur 67 · C. Delavigne, la Sibylle · texte numérisé non relu

C. Delavigne, la Sibylle

taire, parée encore de la moitié de ses créneaux, et d'un manteau de lierre dont les rameaux rampent depuis deux mille ans sur ses murailles lézardées. Cette verdure semble la guirlande- de l'éternité, posée sur les débris du temps : qu'était donc cette forteresse ? quel trésor était si soigneusement gardé dans ses souterrains?... c'est le monument d'une femme i.

C. — Mais qui était-elle, cette habitante des tombeaux, ensevelie dans un palais? était-elle chaste et belle, digne de la couche d'un roi... ou plus encore... de celle d'un Romain ? de quel guerrier et de quel héros fut-elle la mère ? quelle fille chérie hérita de ses charmes ? quelle est l'histoire de sa vie, de ses amours et de sa mort ? Si on lui a érigé ce superbe monument, où des cendres vulgaires n'oseraient s introduire, si elle a reçu tant d'honneurs, c'est sans doute pour consacrer le souvenir d'une destinée supérieure à celle des mortels.

CI. — Fut-elle de ces femmes qui n'aiment que leur époux, ou de celles qui brûlent d'une flamme adultère? les annales de Rome nous apprennent que même les temps les plus reculés ont connu des unes et des autres.- Eut-elle la sagesse de Cornélie ? fière de sa vertu, résista-t-elle constamment aux séductions ; ou, semblable à l'aimable reine d'Egypte, préféra-t-elle les frivolités et les plaisirs ? son cœur s'abandonna-t-il à un doux penchant, ou l'amour en fut-il repoussé comme un ennemi? le cœur connaît ces deux extrêmes.

GII. — Peut-être qu'elle mourut à la fleur de son âge ; l'infortune fit fléchir sa tête sous un poids de dou leurs plus lourd que l'immense monument qui pesa sur

1 Je fais ici allusion à la tombe de Cécilia Métella, appelée Capo di Bove, qui se trouve dans la voie Appienne.

ses cendres : un nuage voila ses jeunes appas ; ses yeux noirs furent obscurcis par de sombres couleurs, présage du destin que réserve le ciel à ses favoris... une mort prématurée. Cependant 1 son approche répandait autour d'elle un charme tel que celui du soleil couchant; elle fit briller un moment d'une clarté maladive ses joues brûlantes, dont la teinte ressemblait au vermillon des feuilles d'automne, l'Hespérus des mourants.

CIII. — Peut-être qu'elle mourut dans une extrême vieillesse, survivant à ses charmes, à sa famille et à ses enfants. Ses longs cheveux blancs rappelaient encore quelque chose de ses jours de fraîcheur et de grâce, alors que leurs boucles élégantes relevaient la blancheur de son teint, alors qu'elle était l'envie et l'admiration de Rome... Mais où s'égarent nos conjectures ? nous ne savons qu'une chose ; l'épouse du plus riche Romain, Métella n'est plus. Voilà le monument de l'amour ou de l'orgueil de son époux.

CIV\ — Je ne sais pourquoi, mais, pendant que je reste debout et muet devant ce tombeau, je me figure soudain que j'ai connu jadis celle qui l'habite ; le souvenir du temps qui n'est plus se réveille pour moi au son d'une harmonie qui m'est familière; mais le ton en est changé et solennel comme celui de la voix expirante d'un tonnerre qui fuit au loin sur l'aile d'un vent d'orage. Ne pourrai-je donc demeurer auprès de cette pierre tapissée de lierre, jusqu'à ce que j'aie donné un corps à ces pensées nouvelles, inspirées par ces ruines éparses qui sont comme les débris flottants d'un naufrage?

CV. — Ne pourrais-je, avec les planches brisées qui couvrent au loin la plage, me construire une na-

1 Ov ot ôeot <pt),o0(7iv àcoÔvirçaxei vsoç,

To yàp ôavetv oùx aloxpov, a).X7 alaypwç oavelv. Rich. Fninc. Phil. Brunck, poelœ Gnomici, p. 231, édit. 1784.

celle d'espérance ? J'irais lutter encore une fois avec l'océan et le choc bruyant des vagues qui se précipitent, en mugissant, sur le rivage solitaire où j'ai vu périr tout ce qui m'était cher. Mais, hélas ! si ce que les vagues n'ont pas encore anéanti pouvait suffire pour ma barque informe, de quel côté irais-je voguer? il n'est plus d'asile, d'espoir, d'existence qui ait de l'attrait pour moi ; mon cœur n'aime que ce qui est ici.

GVI. — Eh bien ! que les vents mugissent avec violence ! leur voix sera désormais ma mélodie, et les hiboux y mêleront leurs cris lugubres, lorsque la nuit viendra chasser le jeur. Je les entends déjà, maintenant que la lumière pâlit sur la demeure de ces oiseaux amis des ténèbres. Ils se répondent les uns aux autres sur le mont Palatin, en battant des ailes et ouvrant leurs larges yeux qui brillent d'une sinistre lueur.

Auprès de ce vaste tombeau d'un empire, que sont nos petits chagrins ?... Je ne saurais compter les miens.

CVII. — Quel est ce lieu où les cyprès, le lierre, les ronces et le violier s'entrelacent et forment une masse confuse? Des monceaux de terre s'élèvent où jadis peut-être étaient de riches appartements ; ces arches démolies, ces colonnes brisées, ces voûtes comblées, et ces grottes devenues des souterrains humides et obscurs, où les hiboux trouvent une éternelle nuit ; ce chaos de ruines enfin, qui pourra nous dire ce qu'il remplace? Est-ce un temple, des thermes, ou un palais? la science n'y découvre, comme nous, que des murailles. Contemplez le mont Impérial ! c'esfc ainsi que finit la grandeur des hommes i.

i Le Palatin est une masse de mines, surtout du côté du cirque. Le sol est formé de débris de briques. Rien de ce qui a été dit

GVIII. — Voilà les leçons mondes de l'histoire de tous les peuples, le présent n'est que la répétition du passé. La liberté règne d'abord, la gloire après elle ; et lorsque la gloire n'est plus, les richesses, les vices, la corruption et la barbarie lui succèdent.

L'histoire avec ses nombreux volumes n'a qu'une seule page... on la lit mieux ici où l'orgueil des tyrans avait réuni tous les trésors et toutes les voluptés... Mais les mots sont inutiles, approchez !

GIX. — Venez admirer et vous enthousiasmer, venez sourire de mépris et verser des pleurs : tous ces sentiments peuvent se succéder dans ces lieux. 0 vous, mortels toujours en suspens entre un sourire et une larme, des siècles et des empires vous apparaissent pêle-mêle! cette montagne, dont h sommet est aplani, était comme une pyramide de trônes amoncelés, et si brillante des ornements de la gloire, que le soleil semblait lui emprunter un double éclat. Où sont ces palais? où sont les hommes qui osèrent les construire ?

CX. — Tullius fut moins éloquent que toi, colonne sans nom dont la base est ensevelie ! Que me font les lauriers qui paraient le front de César? je veux me couronner avec le lierre qui tapisse les ruines de son palais. Quel est cet arc de triomphe ? quelle est cette colonne que j'aperçois devant moi? est-ce celle de Titus ou celle de Trajan? non... c'est celle du temps. Conquêtes, trophées, colonnes, le temps change vos noms en souriant, et la statue de l'héritier des apôtres a envahi la place de l'urne impériale 4.

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