CXXIV. — Nous nous flétrissons depuis notre jeu
nesse, haletant en portant avec nous une plaie cruelle. Le remède reste inconnu pour nous : nous ne pouvons désaltérer nos lèvres brûlantes. Quelquefois, sur le soir dé la vie, quelque fantôme semblable à ceux que nous poursuivions jadis vient un moment nous séduire. Hélas! il est trop tard.., nous sommes doublement malheureux. L'amour, la gloire, l'ambition, l'avarice, tout est inutile, tout nous perd; sous différents noms, ce sont les mêmes météores qui nous égarent, et la mort est la noire vapeur dans laquelle s'évanouit leur flamme.
CXXV. — Quelques-uns... que dis-je! personne ne trouve ce qu'il aima ou ce qu'il eût pu aimer : en vain le hasard, un aveugle rapprochement et l'impérieuse nécessité d'aimer, écartent toutes nos antipathies... elles reviennent bientôt envenimées par des outrages impardonnables. .
La Convenance, divinité toute matérielle, qui désenchante tout, crée les maux qui fondent sur nous, ou leur prête le secours de sa baguette, semblable à une béquille, et dont le contact réduit toutes nos espérances en poussière.
GXXVI. — Notre vie est une fausse nature... elle n'est pas dans l'harmonie universelle... Pourquoi ce terrible décret porté contre nous? pourquoi cette tache ineffaçable du péché ? Nous sommes sous un arbre destructeur, sous un Upas aux vastes rameaux : sa racine est toute la terre; ses branches et ses feuilles sont les cieux, qui distillent sur l'homme, comme une rosée, leurs intarissables fléaux ; la maladie, la mort, l'esclavage, tous les maux que nous voyons, et, plus funestes encore, ceux que nous ne voyons pas, assiègent l'âme par des tortures renouvelées sans cesse.
CXXV1I. — Osons contempler notre destinée avec
courage. C'est abandonner lâchement la raison que de renoncer aux droits de la pensée ; elle est notre dernier et notre seul refuge, elle sera du moins toujours le mien: depuis notre berceau, cette faculté divine fut enchaînée et torturée, étroitement renfermée et retenue dans les ténèbres, de peur que la vérité ne jetât sur nos yeux surpris une lumière imprévue et trop éclatante : mais c'est en vain, le rayon immortel nous pénètre, le temps et la science guérissent notre cécité.
GXXVIII. — Quelles sont ces arcades élevées sur d'autres arcades? on dirait que Rome, réunissant les divers trophées de ses guerriers, a voulu former un seul monument de tous ses arcs de triomphe 1... c'est le Golysée. Les rayons argentés de la lune y brillent comme ses lumières naturelles ; il semble qu'une clarté divine peut seule éclairer cette mine inépuisable de méditations ; les ombres azurées d'une nuit d'Italie, qui planent sur cet édifice vaste et sublime, semblent un voile jeté sur ses grandeurs 2.
CXXIX. — Ici la voûte des cieux semble douée de la parole : elle proclame l'éternité. Les choses de ce monde, sur lesquelles le Temps a laissé l'empreinte de ses pas, sont animées d'une espèce de sentiment; mais les édifices à demi démolis par ses coups, et sur lesquels s'est brisée sa faux destructive, sont surtout revêtus d'un charme magique, et bien supérieur à la pompe de ces somptueux palais qui attendent encore le vernis des âges.
On dirait le tombeau d'un peuple tout entier.
Le Lamartine, Médit, poétiques. a. p. Tous ces grands monuments empruntaient de leurs ombres Plus de grandeur encore et plus de majesté, etc.
G. Delà vigne, Adieux à Rome. a. p
CXXX. — 0 Temps ! toi qui embellis tout ce qui n'est plus, toi qui ornes les ruines ; seule consolation des cœurs affligés ! toi qui corriges les erreurs de nos jugements, qui mets à l'épreuve l'amour et la vérité; seul philosophe, car tous les autres ne sont que des sophistes ; ô Temps, vengeur de l'injustice, que les retards n'absolvent jamais ! je lève vers toi mes mains, mes yeux et mon cœur : je te supplie de m'accorder une grâce.
CXXXI. - Au milieu de ces décombres où tu t'es fait un autel et un temple, que sa vaste solitude rend encore plus sacré, parmi les offrandes plus dignes de toi, j'ose mêler les miennes, les fruits amers de quelques années peu nombreuses, il est vrai, mais fécondes en malheurs... Si tu m'as jamais vu enflé de trop d'orgueil, refuse de m'entendre ; mais si je fus modeste aux jours de la prospérité, si j'ai réservé toute ma fierté contre la haine qui m'a poursuivi sans m'accabler, fais que je n'aie pas porté en vain ce trait cruel dans mon cœur... Mes ennemis ne connaîtront-ils pas aussi les larmes ?
GXXXII. — Et toi, dont la main n'abandonne jamais la balance des injustices des hommes, grande Némésis, toi qui appelas les furies du fond de l'abîme et leur commandas de poursuivre Oreste avec leurs serpents, pour lui reprocher une vengeance qui eût été juste si toute autre main l'eût accomplie! c'est dans ces lieux , où les anciens te rendirent longtemps hommage ; c'est dans ces lieux qui te furent consacrés que je t'invoque aujourd'hui. N'entends-tu pas la voix de mon. cœur? réveille-toi... il faut que tu m'écoutes...
CXXXDI. — Ce n'est pas que je n'aie peut-être mérité, par mes torts ou ceux de mes pères, la blessure dont mon cœur est atteint ; et, si elle m'eût été
portée avec une arme juste, je n'eusse point cherche à étancher mon sang* ; mais je ne veux point que la terre l'absorbe... C'est à toi que je le consacre... c'est toi qui te chargeras delà vengeance... il est encore temps de la trouver ; et, si je ne l'ai point cherchée moimême, par respect pour... n'importe... je dors, mais tu veilleras pour moi.
CXXX1V. — Si ma voix se fait entendre, ce n'est point que je tremble au souvenir de ce que j'ai souffert : qu'il parle, celu» jim a vu mon front pâlir, ou mon cœur se décourager dans ses transes mortelles ; mais je veux que cette page soit un monument pour ma mémoire ; mes paroles ne s'évanouiront pas dans les airs, même lorsque je ne serai plus que poussière ; le jour viendra où s'accompliront les perfections menaçantes de ces vers, et tout le poids de ma malédiction tombera sur la tête de mes persécuteurs.
GXXXV. — Je leur pardonne, voilà ma malédiction. J'en atteste le ciel et la terre, n'ai-je pas eu à lui ter contre ma destinée? n'ai-je pas souffert des outrages qui ne méritent que le pardon ? n'ai-je pas eu mon âme et mon cœur déchirés, mes espérances détruites, mon nom calomnié ? n'ai-je pas été trahi dans tout ce que j'avais de plus cher ? Ah î si je ne suis point victime du désespoir, c'est que je ne fus pas tout à fait formé des éléments impurs qui ont donné l'être à ceux qui se sont armés contre moi.
CXXXVI. — Depuis les persécutions les plus déclarées, jusqu'aux petites perfidies, n'ai-je pas vu tout ce que pouvait la haine des hommes ? Ici la calomnie, écumant de rage, m'accusait à haute voix ; là de lâches envieux prononçaient mon nom à voix basse et distillaient leur venin plus subtil ; gens à deux visages dont l'œil significatif interprète le silence, et qui par un geste,
ou par un hypocrite soupir, communiquent au cercle des oisifs leur médisance muette.
CXXXVII. — Mais j'ai vécu et je n'ai pas vécu en vain : mon esprit peut perdre sa force, mon cœur le feu qui l'anime ; je puis périr en luttant contre mes malheurs ; mais il est en moi quelque chose qui défie la douleur et le temps, et qui me survivra quand je ne serai plus : semblable au souvenir qu'ont laissé les derniers sons d'une lyre, un sentiment dont ils ne se doutent pas, et qui n'a rien de terrestre, pèsera sur leurs cœurs radoucis. Ces cœurs, qui sont de pierre aujourd'hui, sentiront alors le remords tardif de l'amour.
CXXXVIII. — J'ai apposé le sceau sur mes plaintes... Maintenant salut, pouvoir redoutable, dont nous ignorons le nom, mais qui te révèles à nous par un charme irrésistible, lorsque, parcourant ces lieux, à l'heure sombre de minuit, tu nous inspires un profond recueillement qui ne ressemble en rien à la peur ! Salut ! ta demeure est toujours aux lieux où les murailles des monuments détruits apparaissent avec leur manteau de lierre : ce spectacle solennel te doit un sentiment si profond et si vrai, que nous faisons nous-mêmes partie du passé, et en devenons les invisibles témoins.
CXXXIX. — Ces lieux ont jadis retenti de la rumeur confuse des nations empressées, qui exprimaient leur pitié par un murmure sourd, ou applaudissaient par de bruyantes acclamations lorsque l'homme était égorgé par l'homme son semblable. Et pourquoi égorgé? parce que c'était la loi généreuse du cirque et le plaisir impérial. Mais qu'importe, quand nous succombons pour servir de pâture aux vers, qu'importe de tomber sur un champ de bataille ou sur l'arène d'un cirque ? l'un
et l'autre ne sont que des théâtres où vont pourrir les principaux acteurs.
CXL. — Je vois le gladiateur étendu devant moi ; sa tête est appuyée sur sa main ; son mâle regard exprime qu'il consent à mourir, mais qu'il dompte sa douleur : sa tête penchée s'affaisse par degrés ; les dernières gouttes de son sang s'échappent lentement de son sein entr'ouvert, et tombent une à une comme les premières gouttes d'une pluie d'orage. Déjà l'arène tourne autour de lui... il expire avant qu'aient cessé les barbares acclamations qui saluent le vainqueur.
CXLI. — Il les a entendues, mais il s'en est peu ému... ses yeux étaient avec son cœur bien loin du cirque. La victoire et la vie qu'il perdait n'étaient rien pour lui ; mais il croyait voir sa hutte sauvage sur les bords du Danube, et ses petits enfants jouant autour de leur mère... pendant que lui, égorgé pour les fêtes de Rome... Pensée affreuse qui se mêle à son agonie!... Mourra-t-il sans vengeance?... Levez-vous, peuples du Nord! venez assouvir votre juste fureur!
CXLII. — Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang ; ici où les nations obstruaient toutes les avenues et mugissaient ou murmuraient comme les flots d'un torrent des montagnes quand ils rencontrent des détours et des obstacles ; ici où la vie et la mort n'étaient qu'un jeu pour le peuple romain, et dépendaient du caprice de la populace, ma voix seule retentit en ce moment, les rayons pâlissants de la lune éclairent l'arène déserte, les gradins écroulés, les murs à demi ruinés, et les galeries souterraines où mes pas réveillent la voix des échos.
CXLIII. — Monument enruine !... mais quelle ruine ! de sa masse ont été construits des remparts, des palais, des villes presque entières ; et cependant vous
promenez longtemps vos pas sur cet énorme cadavre, sans que rien indique encore à vos yeux surpris où pouvait être tout ce qu'on lui a ravi. N'aurait-on fait que déblayer son enceinte-? Mais, lorsque vous avez entièrement examiné le colossal monument , la brèche se développe enfin tout entière devant vous. La lumière du jour la trahit ; les rayons du soleil sont trop brillants pour tous les objets sur lesquels le temps et l'homme ont exercé leurs ravages.
CXLIV. — Mais lorsque la lune commence à monter dans l'horizon, et s'arrête sur le dernier des arceaux ; lorsque les étoiles étincellent à travers les ferte^ des pierres, et que la brise légère de la nuit balance dans les airs la forêt qui couronne ces murs grisâtres, semblable au laurier sur le front chauve du premier César1; lorsqu'une douce lumière est répandue autour de nous sans nous éblouir, alors les ombres des morts se lèvent dans cette enceinte magique : des héros ont foulé ces pierres ; c'est leur poussière que foulent nos pas 2.
CXLV. — « Tant que sera debout le Colysée, Rome » sera debout 3, quand le Colysée tombera, Rome tom-
* Suétone nous apprend que le sénat accorda une faveur toute particulière à César, en l'autorisant par un décret à porter toujours une couronne de laurier. César ne voulait pas montrer qu'il était le conquérant du monde, mais il voulait ne pas laisser voir qu'il était chauve. Un étranger qui l'aurait vu à Rome aurait eu bien de la peine à devine: ce motif, et nous ne l'aurions pas connu nous-mêmes, si l'historien n'eût pris soin de nous l'expliquer. Ici chaque pierre a son nom, Ici chaque débris sa gloire.
Je passe, et mes pieds ont foulé, Dans ce tombeau d'où sortit Rome, Les restes d'un dieu mutilé, Ou la poussière d'un grand homme.