BEPPO
I. — On sait, ou du moins on doit savoir que dans tous les pays catholiques, quelques semaines avant le jour du mardi gras, les gens, quelque haut que soit leur rang, quelque basse que soit leur condition, prennent leur soûl de divertissements, et achètent le repentir, avant de se faire dévots, en jouant du violon, en banquetant, dansant, buvant, se masquant, et autres choses qu'on peut avoir en les demandant.
II. — Au moment où la nuit couvre les cieux d'un noir manteau (et plus sombre elle est, meilleure elle est) commence le temps qu'aiment moins les maris que les amants ; la pruderie se débarrasse de ses chaînes, et la gaieté se balance sur la pointe du pied; toujours en action, riant avec tous les galants qui l'entourent ! — Et il y a des chansons et des refrains, des cris et des fredons, des guitares et toute sorte de musique 2.
1 Celte traduction est entièrement refaite. (1829). a. .
2 Strumming, espèce d'équivoque du genre de celles qu'on retrouve fréquemment dans le Don Juan : to strum (mot d'argot) signifie jouer mal (racler sur un instrument à cordes, et aussi faire la débauche;) to hâve a carnal knowledge of a lass.
III. — Il y a des costumes splendides, mais bizarres, des masques de tous les temps et de toutes les nations, des Turcs et des Juifs, des arlequins et des bouffons * avec leurs tours de force, des Grecs, des Romains, des Yankeedoodles 2 et des Hindous, toute espèce de costumes enfin, excepté l'ecclésiastique : chacun, selon sa fantaisie, peut choisir le sien, mais personne, dans ce pays, ne peut ourner le clergé en ridicule. Prenez donc garde, ô vous francs-penseurs 3, je vous le recommande.
IV. — Il vaudrait mieux pour vous marcher enveloppé de ronces au lieu d'habits et de manteaux, quo de mettre la moindre nippe qui fit allusion aux moines; quand vous jureriez que ce n'est que pour rire : on vous jetterait sur les charbons ardents ; on alimenterait les feux du Phlégéton avec n'importe qui, et vous n'obtiendriez pas .ne messe pour refroidir l'eau de la chaudière où l'on ferait bouillir vos os, à moins de payer double.
V. — Mais à cette seule exception près, vous pouvez mettre l'habit que vous voudrez, pourpoint, cape ou manteau, tels que vous les trouverez, pour vous équiper d'une façon sérieuse ou comique, dans Monmouth- Street4 ou dans toute autre friperie 5. Il y a en Italie des lieux semblables, mais avec des noms plus jolis et prononcés avec un accent plus doux ; car si ce n'est
i Clowns, paysans bouffons, graciosos. \, p.
2 Yajikee-doodle, lourdaud de province; espèce de Lédndre : c'est le nom donné par les Anglais aux Américains. Yankee est la corruption du mot english ; et doodle, celle du mot do liltle, fait peu, fainéant. Voyez sur ce mot une note de Don Juan. a. p.
3 Free-lhinkers, indépendants, libéraux, etc. a. p. Mine habitée parles fripiers. A. p.
s Rag-fair, foire aux baillons : on désigne surtout par ces mots Rosemarylane. A. p.
Covent-Garden *, je ne sache pas qu'il y ait dans la Grande-Bretagne aucune place appelée Piazza.
VI. — Cette fête est appelée le carnaval, mot qui signifie, si on l'interprète, adieu à la chair; et la chose est d'accord avec le nom, car pendant tout le carême on vit de poisson salé ou frais. Mais pourquoi fait-on précéder le carême de tant de réjouissances ? C'est ce que je ne sais pas, quoique je devine que ce doit être comme nous vidons nos verres, en prenant congé de nos amis, au moment de monter dans la diligence ou sur le paquebot.
VII. — C'est ainsi qu'on dit adieu aux plats de viande, aux mets solides, aux ragoûts épicés, pour vivre pendant quarante jours de poissons mal accommodés, parce que dans ces pays on n'a pas de sauces dans les offices, choses qui occasionne maints pouah et maints pouais, et maints jurements (qui répugnent à la Muse) de la part des voyageurs, accoutumés dès leur enfance à manger leur saumons au moins avec de la sauce au dolic du Japon 2.
VIII. — Je vous recommanderai donc humblement, ô vous amateurs de sauces au poisson, avant de traverser la mer, de dire à votre cuisinier, à votre femme, ou à un ami, d'aller à pied ou à cheval, jusqu'au Strand3, et d'acheter (ou si vous êtes déjà partis, de vous envoyer, avec les précautions convenables) une provision de ketchup, de soy, de vinaigre du Chili, et d'Hervey 4, ou de par Dieu, un carême vous fera presque mourir de faim !
1 Cette place, près de laquelle est situé ce théàlre, est appelée, comme en italien, Piazza. a. p.
2 Soy, sauce très-connue en Angleterre, et composée avec les semences du dulichos soya, plante herbacée du Japon. a. p.
s Longue rue de Londres, parallèle à la Tamise. a. p.
* La multiplicité des sauces et des condiments étonne l'étranger
IX. — C'est-à-dire, si votre religion est la romaine, et que vouliez faire à Rome comme les Romains, selon le proverbe, — quoique aucun étranger ne soit obligé de jeûner ; et si vous êtes protestant, ou mal portant, ou femme, vous préférerez dîner, en péchant, avec un ragoût. — Dîner et être damné ! Je ne veux pas être impoli l, mais c'est là le châtiment pour ne rien dire de {lis.
X. — De toutes les villes où le carnaval était le plus joyeux au temps jadis, le plus riche en danses, chants, sérénades, bals, mascarades, pantomimes, mystères, et en autres divertissements que je n'ai pas le temps de citer aujourd'hui ou jamais, Venise était la ville qui l'emportait sur les autres ; et, à l'époque à laquelle je fixe mon histoire, la cité fille des mers était dans toute sa gloire.
XI. — Elles ont encore de jolis visages ces mêmes Vénitiennes; yeux noirs, sourcils bien arqués, physionomie douce comme celles qu'on copiait des Grecques dans les arts antiques si mal imités par les modernes : lorsqu'elles se penchent sur leurs balcons, elles ressemblent aux Vénus du Titien (la meilleure est à Florence, allez la voir si vous voulez), ou l'on croirait voir s'animer une figure de ce tableau du Giorgione2.
XII. — Dont les couleurs sont la plus admirable expression de la beauté et de la vérité. Quand vous allez
la première fois qu'il s'assied à une table anglaise. Nous avons déjà indiqué la composition du soy, strophe vu. Le ketchup, appelé plus correctement catchup, est une sauce ou essence de champignons, M. Hervey, inventeur de la sauce qui porte son nom, en a gardé le secret. A. P.
i Le verbe damné (to damri) servant souvent de jurement en anglais, motive cette explication. a. p.
* Georges Barbarelli, dit le Giorgion,néà Castel-Franco, en 1477, peintre de l'école vénitienne, rival du Titien. a. p.
nu palais Manfrini, quelque beaux que soient les autres tableaux, celui-là est, selon moi, le plus ravissant de toute la galerie. Ce serait peut-être aussi votre goût ; c'est pour cela que j'en parle dans mes vers. Ce n'est que le portrait de son fils, celui de sa femme, et du peintre lui-même; mais quelle femme!... l'amour doué de la vie !
XIII. — L'amour grand comme la nature et réellement en vie, non pas cet amour idéal ni cehe beauté idéale, qui n'est qu'un beau nom; mais ce quelque chose de mieux encore, et de si vrai, que tel devait être exactement le modèle. C'est un tableau que vous achèteriez, demanderiez ou voleriez, s'il était possible de le voler, — outre que cela serait une chose honteuse. Ce visage vous rappelle un visage, vous ne savez pas bien lequel, que vous avez vu une fois, mais que vous ne re verrez plus ;
XIV. — Une de ces formes qui glissent auprès de nous, quand nous sommes jeunes et que nous attachons nos yeux sur tous les visages : nous l'apercevons à peine un moment, et déjà elle a fui : ces charmes, cette grâce suave, cette fraîcheur, cette beauté, nous les distinguons dans mainte créature sans nom, dont nous ne saurions et ne saurons jamais retrouver les traces, comme celles de la Pléiade perdue * qu'on ne revoit plus sur la terre.
XV. — J'ai dit que les femmes vénitiennes étaient comme un portrait du Giorgione, et telles sont en effet les Vénitiennes, surtout quand elles sont vues à leur balcon (la beauté quelquefois est vue plus avantageusement à certaine distance) ; et là, semblables à une
i Quœ septem dici, sex tamen esse soient*
Ovid.
héroïne de Goldoni, elles jettent un coup d'œil de derrière la jalousie, ou par-dessus la rampe ; et, pour dire la vérité, elles sont généralement très-jolies, et aimant à se montrer, ce qui est bien dommage !
XVI. — Car les coups d'œil engendrent les œillades, les œillades les soupirs, les soupirs les désirs, les désirs les paroles, les paroles une lettre qui vole sur les ailes des Mercures aux talons légers, lesquels font ce métier parce qu'ils n'en connaissent pas de meilleur; et alors Dieu sait quel malheur peut survenir quand l'amour enchaîne deux jeunes cœurs dans un même lien! Gare les coupables rendez-vous , les lits adultères, les enlèvements, les violations de serments, les cœurs brisés et les têtes cassées *.
XVII. — Shakspeare a peint le sexe dans Desdemona comme très-aimable, mais d'une réputation suspecte ; et depuis lors jusqu'à ce jour, de Venise à Vérone, les choses sont restées probablement les mêmes, excepté que depuis ce temps on n'a jamais vu de mari qu'un simple soupçon ait pu enflammer jusqu'à suffoquer une femme pas plus que vingt 2, parce qu'elle avait un cavalier servant.
XVIII. — Leur jalousie (s'ils sont jaloux) est tout à fait de bonne composition, et nullement comme celle de ce diable noir d'Othello, qui vous étouffe les femmes dans un lit de plume ; mais plus digne de ces vivants plus joyeux qui, lorsqu'ils sont fatigués du joug matrimonial, ne se troublent pas la tête pour une femme, mais en prennent tout de suite une autre ou celle d'un autre.
1 En anglais, le môme participe broken, brisé, s'applique aux serments, aux cœurs et aux têtes. a. p.
s No more lhan twenty peut signifier aussi qui n'a pas plus do vingt ans. a. p.
XIX. — Avez-vous jamais vu une gondole? De peur que vous n'en ayez jamais vu, je vous la décrirai exactement : c'est un long bateau couvert, très-commun à Venise, sculpté à la proue, construit légèrement mais solidement, et monté par deux rameurs appelés gondoliers. Ces gondoles glissent sur l'eau, toutes noires comme un cercueil déposé dans un canot, et où personne ne peut savoir ce que vous faites et dites.
XX. — Elles descendent et remontent les longues lagunes, passent tout à coup sous le Rialto, nuit et jour, vite ou lentement, et forment autour des théâtres une bande noire > attendant avec leurs sombres livrées de deuil; mais les choses tristes ne sont pas de leur ressort, car quelquefois elles recèlent beaucoup de gaieté, comme les voitures d'enterrement après la pompe funèbre.
XXI. — Mais j'arrive à mon histoire. C'était il y a quelques années, peut-être trente, quarante, plus ou moins; le carnaval était dans tout son éclat, ainsi que toutes les espèces de bouffonneries et de déguisements. Une dame alla pour voir les mascarades ; je ne sais ni ne peux deviner son vrai nom, et par conséquent nous l'appellerons Laura, si vous voulez, parce que ce nom entre aisément dans mes vers.
XXII. — Elle n'était pas vieille, ni jeune, ni parvenue à ce nombre d'années que certaines gens appellent un certain âge, et qui me paraît le plus incertain, parce que je n'ai jamais entendu dire qu'on ait décidé, jamais, je n'ai pu décider moi-même personne, par prières,, promesses ou larmes, à nommer ou définir, verbalement ou par écrit, l'époque précise désignée par ces mots, — chose, certes, excessivement absurde.
XXIII. — Laura était encore fraîche et avait tiré le meilleur parti du temps, qui lui avait rendu la pareille et l'avait bien traitée; de sorte qu'en toilette elle pa-
raissait extrêmement bien partout où elle allait. Une jolie femme est toujours la bienvenue; et rarement Laura avait froncé le sourcil : au contraire , elle était toujours souriant, et semblait inviler les hommes par la flatterie de ses yeux noirs à la regarder.
XXIV. — C'était une femme mariée, c'est convenable, parce que dans les pays chrétiens c'est une règle de voir d'un œil plus indulgent les petits faux pas d'une femme mariée , tandis que si une demoiselle fait quelque folie (à moins que clans l'intervalle e dgé un mariage à propos ne vienne arrêter le scandale ), je ne sais trop comment elle peut s'en tirer, à moins de s'arranger pour n'être jamais découverte.
XXV. — Son marinaviguait sur l'Adriatique, et faisait aussi quelques voyages dans d'autres mers ; et quand il était en quarantaine (précaution de quarante jours contre la maladie), sa femme montait parfois à son étage le plus élevé, car de là elle pouvait facilement distinguer le vaisseau. C'était un marchand qui faisait le commerce avecAlep : son nom était ^iuseppe; on l'appelait, d'une manière abrégée, Beppo x.
XXVI. — C'était un homme aussi basané qu'un Espagnol , brûlé par le soleil dans ses voyages, et cependant un bel homme, quoique teint en quelque sorte dans une tannerie : il avait à la fois de l'esprit et de l'énergie. Jamais meilleur marin ne monta un navire; et Laura, quoique ses manières n'annonçassent pas beaucoup de rigueur, était considérée comme une ièmme de principes très-sévères, jusqu'à passer pour être presque invincible.
XXVII. — Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'ils s'étaient vus; quelques personnes pen-
1 Beppo estle/oe (l'abréviation anglaise) de l'italien Joseph.
saient que le navire était perdu, quelques autres que Beppo s'était un peu fourvoyé en faisant des dettes, et ne se souciait guère de revenir à Venise : il y avait enfin des gens qui vous offraient de parier qu'il reviendrait ou ne reviendrait pas ; caria plupart des hommes (jusqu'à ce que la perte les ait rendus plus sages) soutiendront leur opinion par une gageure.
XXVIII. — On dit que leur dernière séparation avait été pathétique comme le sont ou doivent l'être tous les adieux : lorsque Beppo avait quitté son Ariadne de l'Adriatique agenouillée tristement sur le rivage, leur pressentiment avait été tout à fait prophétique, comme s'ils ne devaient plus se revoir (sorte de sensation maladive, à demi poétique; dont j'ai vu moi-même deux ou trois exemples).
XXIX. — Laura attendit longtemps, pleura un peu, et pensa à porter le deuil aussi bien qu'elle pourrait. Elle perdit presque l'appétit, elle ne pouvait pas dormir tranquillement toute seule la nuit. Elle croyait entendre les fenêtres et les volets résister aux efforts d'un audacieux voleur ou d'un esprit : elle jugea donc prudent de se donner un vice-mari, principalement pour la protéger.
XXX. — En attendant que Beppo revînt de sa longue croisière, et réjouît de nouveau son cœur fidèle, elle choisit (que ne choisirait pas une femme pour peu que vous fassiez mme de vous opposer à son choix?), elle choisit une sorte d'homme que quelques femmes aiment et dont cependant elles raillent. C'était, répétait la voix commune , un petit-maître, un comie, disait-on, aussi riche que noble, et très-libéral dans ses plaisirs.
XXXI. — Ensuite c'était un comte, et il savait faire de la musique, danser, jouer du violon, parler français et toscan ; cette dernière langue, vous dirai-je, n'est
pas facile à savoir; peu d'Italiens parlent la véritable langue étrusque. C'était un critique en fait d'opéra ; il connaissait tous les secrets du cothurne et du brodequin : et il n'était aucun auditoire à Venise qui pût tolérer un chant, une scène ou un air, quand il criait Seccatura.
XXXII. — Son bravo était décisif, l'académie attendait ce mot dans un respectueux silence. Les musiciens tremblaient quand ils rencontraient son regard, de peur de faire une fausse note : le cœur harmonieux de le prima donna bondissait dans son sein, tant elle redoutait la terrible condamnation de son bah ! Soprano, basse, et même contralto, l'auraient vu volontiers à cinq toises sous le Rialto.
XXXIII. — Il accordait son patronage aux improvisatori ; bien plus, il savait lui-même improviser quelques stances, écrire des vers, chanter une ariette, raconter une histoire, vendre des tableaux, et danser avec grâce comme dansent les Italiens , quoique dans ce glorieux talent ils doivent certainement céder la palme aux danseurs de la France. Bref, c'était un cavaliero parfait et un héros même pour son valet de chambre,
XXXIV. — Ensuite il était fidèle aussi bien qu'amoureux ; de sorte qu'aucune femme ne pouvait s'en plaindre, quoiqu'elles soient de temps en temps un peu sujettes à crier : il ne mettait jamais leurs jolies âmes 1 dans la peine. Son cœur était de ceux qui nous rendent le plus amoureux; cire pour recevoir l'impression, marbre pour la retenir, c'était un des amants de la vieille école, qui deviennent de plus en plus constants à mesure qu'ils se refroidissent.
Pretty soûls. a. p.
XXXV. — Faut-il s'étonner que tant de perfectionseussent tourné une tête de femme, quelque sage et éprouvée qu'elle fût, quand elle n'espérait plus guère que Beppo revînt ? Par le fait il était presque comme mort, n'envoyant pas de ses nouvelles, n'écrivant pas, ne donnant aucun signe d'intérêt ; et déjà Laura l'attendait depuis plusieurs années : en vérité si un homme ne sait pas nous apprendre qu'il est en vie... il est mort, ou devrait l'être.
XXXVI. — D'ailleurs, au delà des Alpes (Dieu sait quel gros péché c'est!), je puis dire qu'il est permis à toute femme d'avoir deux hommes : je ne sais qui introduisit le premier cette coutume ; mais les cavaliers servants sont communs, personne n'y prend garde ou ne s'en soucie ; et nous pouvons appeler cela (pour ne rien dire de pis) un second mariage qui corrompt le premier.
XXXVII. — Le mot était jadis cicisbeo; mais il est devenu aujourd'hui vulgaire et indécent ; les Espagnols l'appellent un cortejo 4 car la même mode existe en Espagne quoique plus récente 2 : bref elle court du Pô au Teio, et peut enfin être un jour transportée par delà l'Océan. Mais le ciel préserve la vieille Angleterre d'une
« Cortejo se prononce corèeho avec une aspiration suivant l'accent guttural des Arabes. Ce mot signifie ce qui n'a pas de nom en Angleterre, quoique la chose y soit aussi commune que dans aucune contrée ultramontaine.
2 Dans la comédie de Martinez de La Rosa, si heureusement transplantée sur notre scène par M. Théaulon, la Mère au bal, la Fille à la maison (la Nina en casa, la Madré à la mascara), Juana dit à Inez, en parlant des dames espagnoles: « Bailan, juegan, sedivierten; Llevan al lado el cortejo, Dejan en casa al marido. »
(Acto I.) « Elles dansent, jouent, se divertissent, mènent à leur côté lecortejo, et laissent le mari à la maison. » A. i\
telle coutume ! ou que deviendraient les dommagesintérêts et les divorces?...
XXXVIII. — Je pense toutefois, sauf le respect dû à la classe des demoiselles dans la création, que les dames mariées devraient toujours préférer le tête-àtête ou la conversation générale : — ce que je dis sans aucune allusion particulière à la Grande-Bretagne, à la France, ou à toute autre nation ; — parce que les dames qui connaissent le monde, sont à leur aise, et étant naturelles plaisent naturellement.
XXXIX. — Il est vrai de dire que votre jeune Miss, bouton naissant, est charmante, mais timide et embarrassée à une première entrevue, si alarmée qu'elle en est alarmante, toute minauderie et pudeur; moitié agaçante, moitié boudeuse, et regardant sa maman de peur qu'il n'y ait quelque chose à redire dans ce qu'on fait, soit vous, soit elle, soit les autres : il y a dans tout ce qu'elle dit quelque chose qui rappelle l'appartement réservé aux petites filles l ; — d'ailleurs une Miss sent toujours la tartine de beurre.
XL. — Mais le cavalier servant, telle est la phrase dont on se sert dans les cercles les plus polis, pour exprimer cet esclave surnuméraire qui se tient attaché à la dame comme une partie de son vêtement ; obéissant à sa parole comme à sa seule loi. Ce n'est pas une sinécure, vous pensez bien; il va chercher la voiture, les domestiques, la gondole, et porte l'éventail, le manchon, les gants et le shawl.
XLI. — Avec tous ses péchés, je dois avouer que l'Italie est un séjour charmant pour moi, qui aime à voir luire le soleil tous les jours, et la vigne non pas clouée aux murs en espalier, mais courant en festons
* Nursery. a. p.
d'arbre en arbre, semblable aux décors d'un opéra, ou mélodrame, qui attire la foule, quand le premier acte se termine par une danse au milieu de vignobles imités du midi de France.
XLII. — J'aime à me promener à cheval dans les soirées d'automne, sans être forcé de dire à mon groom d'avoir bien soin d'attacher mon manteau autour de ses reins, parce que le ciel n'est pas sûr : je sais aussi que si je m'arrête en chemin, là où une verte allée me séduit dans ses détours, ou lorsque des chariots pleins de grappes rouges embarrassent la route, — en Angleterre je rencontrerais du fumier, de la poussière, ou une charrette à bière.
XLIII. — J'aime aussi à dîner avec des becfigues,. à voir coucher le soleil avec la certitude qu'il se lèvera le lendemain, non pas en jetant un regard faible et clignotant à travers le brouillard du matin, comme celui que jette l'œil mourant d'un ivrogne dans la tristesse de la débauche, mais avec tout le ciel à lui : annonçant un beau jour, sans nuage, au lieu de cette espèce de chandelle d'un liard qui reluit là où flotte la vapeur humide de la chaudière de Londres.
XLIV. — J'aime la langue italienne, ce doux latin bâtard, qui découle comme des baisers de la bouche d'une femme, et résonne comme s'il était écrit sur du satin avec des syllabes articulées par le souffle du midi, et des accents si liquides, si tendres, qu'il n'en est pas un qui semble barbare comme notre sifflement septentrional , notre grognement guttural, que nous sommes forcés de siifler, cracher et vomir.
XLV. — J'aime les Italiennes aussi (pardonnez ma folie) depuis la paysanne aux joues brunes comme bronze avec une riche teinte de rouge et des yeux noirs qui vous jettent tout à coup une volée de ces brillants
regards exprimant un millier de choses , jusqu'à la grande dame, au visage plus mélancolique, mais plus blanc, avec un coup d'œil vague et tendre, le cœur sur les lèvres, l'âme dans ses yeux , douce comme le climat, éblouissante comme son beau ciel.
XLVI. — Eve de cette contrée qui est toujours le Paradis ! (Beauté italienne, n'inspiras-tu pas Raphaël qui mourut dans tes bras i,) et qui le dispute par ses créations à tout ce que nous connaissons du ciel, ou à tout ce que nous pouvons désirer de ce qu'il nous a légué ? Gomment, même en empruntant à la lyre ses plus sublimes accords , les mots essaieraient-ils de peindre tes charmes passés et présents, lorsque Canova peut encore créer sur la terre 2 ?
XL VIL — Angleterre, avec tous tes défauts, je t'aime encore, disais-je à Calais, et je ne l'ai pas oublié ; j'aime à parler et à deviser autant qu'il me plaît ; j'aime le gouvernement (mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit), j'aime la liberté de la presse et de la plume 3 ; j'aime Vhaheas corpus (quand nous en jouissons), j'aime un débat parlementaire, surtout quand ce n'est pas trop tard4 ;
* Pour les relations de la cause de la mort de Raphaël, voyez les Vies de ce grand homme.
2 En parlant ainsi, et surtout des femmes, l'auteur veut qu'on sache bien qu'il parle en simple spectateur, sans caractère officie!, et toujours, cher lecteur, d'une manière décente. Peut-être aussi paraîtra-t-il dans ce poëme n'avoir pas commis une grande offense, puisque, comme chacun sait, sans le sexe nos sonnets sembleraient imparfaits comme les bonnets inachevés des dames.
Signé Printers Devil *.
3 Press and quill peut être un jeu de mots sur presse, liberté d'écrire, et presse des matelots. A. p.
^ La séance commence à six heures, et continue quelquefois toute la nuit. a. p.
* On appelle le diable de l'imprimerie (Printer's Devil) un ouvrier de l'imprimerie, soit le correcteur, soit un apprenti. Cette note est en vois dans le texte. a. p.
XLVIII. — J'aime les taxes quand elles ne sont pas trop nombreuses ; j'aime un feu de charbon de terre quand il n'est pas trop cher ; j'aime aussi un beefsteak autant que personne : je n'ai aucune objection contre un pot de bière. J'aime le climat quand il n'est pas pluvieux, c'est-à-dire je l'aime deux mois de l'année. Ainsi Dieu sauve le régent, l'église et le roi ! ce qui signifie que j'aime tout et toute chose,
XLIX. — Notre armée permanente, nos marins licenciés, la taxe des pauvres, la réforme parlementaire, la mienne, la dette nationale, nos petites émeutes, tout juste pour prouver que nous sommes libres, nos légères banqueroutes dans la Gazette, notre climat brumeux, nos femmes froides : de toutes ces choses je puis pardonner les unes et j'oublie les autres ; je respecte grandement nos triomphes récents, et je regrette qu'ils soient dus aux torys.
L. — Mais je reviens à mon histoire de Laura ; — car je trouve que la digression est un péché, qui par degrés devient extrêmement ennuyeux pour moi, et peut par conséquent déplaire aussi au lecteur, — l'aimable lecteur qui peut bien se faire malveillant, et, se souciant peu des aises de l'auteur, peut exiger de connaître ce qu'il veut dire, situation dure et malheureuse pour un poëte. j
LI. — Oh ! que n'ai-je l'art d'écrire avec facilite ce qui serait aisément lu ! que ne puis-je gravir le Parnasse où les Muses vous inspirent ces jolis poèmes qu'on n'a jamais vus manquer de succès î comme je vous imprimerais vite (pour enchanter le inonde) un conte grec, syrien ou assyrien! comme je vous vendrais quelques échantillons du plus pur orientalisme mêlé avec le sentimentalisme de l'occident !
LU. — Je ne suis qu'une espèce de personne sans " 28.
nom (un dandy décrédité commençant à peine mes voyages). Pour raccrocher mes vers à quelque rime, je prends la première que m'offre le lexique de Walker ; et, quand je n'en puis trouver une passable, j'en cherche une mauvaise, ne me souciant guère de la langue des critiques ; j'ai presque envie de descendre à la prose, mais les vers sont plus à la mode. — Va pour les vers.
LUI. — Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement, qui dura, comme durent quelquefois les arrangements, rendant une demi-douzaine d'années sans interruption ; ils avaient leurs petits différends, ces brouilles de jalousie qui n'ont jamais amené de rupture: dans de semblables afiai.es, il est peu de gens qui n'aient eu quelques bouderies de ce genre, depuis les pécheurs de condition jusqu'à la canaille.
LIV. — Mais sur le tout ils formaient un heureux couple, aussi heureux que pouvait les rendre un amour illégitime : le galant était tendre, la dame belle, et leurs chaînes si légères, qu'il ne valait pas la peine de les rompre. Le monde les voyait d'un air indulgent; les âmes pieuses seules désiraient que le diable les emportât : il ne les emporta pas ; le diable très-souvent préfère attendre, et laisse les vieux pécheurs pour servir d'amorce aux jeunes.
LV. — Mais ils étaient jeunes : — ah ! sans la jeunesse que serait l'amour? sans l'amour que serait la jeunesse? La jeunesse donne à l'amour ses plaisirs, sa douceur, sa force, sa sincérité, le cœur, l'âme, et tout Ge qui semble des présents du ciel ; mais languissant avec les années, l'amour devient mauvais. Il est du petit nombre de choses que l'expérience n'améliore pas, et c'est peut-être pour cette raison que les vieilles gens sont toujours jaloux si mal à propos.
LV1. — Celait le carnaval, ai-je dit trente-six
stances plus haut, et de sorte donc que Laura faisait les préparatifs ordinaires que vous faites vous-même lorsque vous vous préparez pour aller 1 3 soir à la mascarade de MM. Boehm *, pour être spectateur ou acteur dans la fête • la seule différence entre les deux cas est qu'ici vous avez six semaines de figures masquées.
LVII. — Laura (comme je l'ai chanté déjà) lorsqu'elle s'habillait était une jolie femme si jamais il en fut, fraîche comme l'ange sur l'enseigne d'une nouvelle auberge, ou le frontispice d'un nouveau magazine, qui renferme toutes les modes du dernier mois, coloriées, avec un papier argenté entre la gravure et le titre, de peur que l'encre des caractères ne tache de quelques parties du discours les parties de la toilette.
LVI1I. — Ils allèrent au Ridotto ; — c'est un édifice où les Vénitiens dansent, soupent et dansent encore: le nom propre de la réunion éiait bal masqué, ce qui est de peu d'importance pour mes vers ; c'est (sur une moindre échelle) comme notre Vauxhall 2, excepté que la pluie ne peut déranger la fête. La compagnie y est mêlée 3 (ce qui veut dire qu'elle est au-dessous de votre considération).
LIX. — Car une compagnie mêlée signifie qu'excepté vous et vos amis, avec quelques centaines de personnes encore, que vous pouvez saluer sans prendre un air sérieux, le reste n'est qu'une troupe vulgaire, le fléau des lieux publics, où ces gens-là bravent bassement le regard fashionable de deux ou trois cents personnes bien nées appelées le monde, je ne sais trop pourquoi, moi qui le connais.
* A Londres. a. p.
s Ou notre Tivoli, à Paris. à. r,
s Mixed A. p.
LX —C'est le cas en Angleterre ; ce l'était du moins pendant la dynastie des dandys, à laquelle a succédé peut-être une autre classe d'imitateurs imités : avec quelle rapidité, hélas ! déclinent les démagogues de la mode! tout ici-bas est fragile ; voyez comme le monde est facilement perdu par l'amour ou la guerre, et de temps en temps aussi par le froid.
LXI. — Napoléon fut écrasé par le Thor septentrional, qui assomma avec son manteau de glace son armée arrêtée par les éléments, comme un navire baleinier, ou un novice bégayant encore dans ses leçons de grammaire française K II avait plus d'un bon motif de douter des chances de la guerre; et quant à la fortune, — mais je n'ose pas la condamner-, parce que si je venais à méditer à l'infini, plus je croirais en sa divinité 3. LXII. —Elle gouverne le présent, le passé, l'avenir ; elle nous procure le bonheur dans les loteries, l'amour, lé mariage: je ne puis dire qu'elle ait beaucoup fait pour moi jusqu'ici; non que je veuille désespérerde ses bontés, nous n'avons pas encore fermé nos comptes , et nous verrons jusqu'à quel point elle m'indemnisera des mésaventures passées. En attendant, je n'importunerai plus
« Quand Brummell fut obligé de se retirer en France, il ne savait pas un mot de français, et se procura une grammaire afin d'étudier cette langue. Comme on demandait à notre Scrope Davies les progrès qu avait faits Brummel dans la langue française: Mon D.eu, repondit-il, Brummel a été, comme Bonaparlo en Russie anete par les éléments. j>ai mis ce calembour dans Beppo. C'est un échange permis et non un vol.
Byron.
2 To damn lier, la damner. A p
tl^ï"T -^"t j'a' '°TUrS penSé 1™ tout dépendait de la onune, et rien de nous-mêmes. Je ne sache pas une pensée, une action, digne d être appelée bonne, qui ne dépende de la bonne déesse la Fortune.
Journal, 1821.
la déesse que pour la remercier quand elle aura fait ma fortune.
LXIII. — Pour retourner, — et retourner encore à notre histoire. — Le diable s'enmêle'; cette histoire me glisse sans cesse à travers les doigts, parce que si le caprice de la stance me commande, il faut lui obéir. — Voilà ce qui en ralentit le récit. Cette forme de vers une fois adoptée, je ne puis en changer, je suis obligé d'être fidèle à l'air et à la mesure comme les chanteurs publics ; mais, si une fois je me tire de ce mètre actuel, j'en prendrai un autre la première fois que j'aurai du loisir.
LXIV. — Ils allèrent au Ridotto (c'est un endroit où je veux aller ce soir moi-même, rien que pour me distraire un moment, étant un peu abattu, et pour y ranimer un peu mes esprits, en devinant quelle figure est cachée sous chaque masque; et, comme ma mélancolie me donne relâche de temps en temps, je ferai ou trouverai quelque chose qui me permettra de la laisser de côté pendant une demi-heure.)
LXV. — Laura traverse la foule joyeuse, le sourire dans les yeux et sur les lèvres : elle parle tout bas aux uns, elle parle haut à d'autres : à ceux-ci elle fait une révérence, à ceux-là un salut plus léger ; se plaint de la chaleur, et, cette plainte étant approuvée, son amant apporte la limonade ; — elle boit à petits coups, — ensuite elle regarde ; mais elle s'afflige pour ses meilleures amies en les voyant si mal habillées.
LXVI. — L'une a de faux cheveux, une autre trop de fard, une troisième — où a-t-elle acheté cet horrible turban? Une quatrième est si pâle qu'elle craint qu'elle ne soit au moment de s'évanouir ; une cinquième a l'air commun, gauche, et bourgeois. — La robe de soie d'une sixième a pris une teinte jaune ; la mousseline si mince d'une septième lui portera malheur ;
et voici... une huitième paraît... « Je n'en verrai pas davantage l. » de peur que, comme les rois de Banquo, le nombre n'arrive à la vingtaine.
LXVII. — En attendant, tandis qu'elle regardait ainsi les autres, elle était aussi un point de mire... Elle écoutait les hommes qui la louaient avec leur manière de parler à demi-voix, bien déterminée à ne pas s'en aller qu'ils n'eussent fini; les femmes seulement s'étonnaient fort qu'à l'âge où elle était il lui restât un si grand nombre d'admirateurs ; — mais les hommes sont si ravalés que ces créatures au front d'airain satisfont toujours leur goût.
LXVIII. — Pour ma part, aujourd'hui, je ne pus jamais comprendre pourquoi les femmes immodestes... — mais je ne veux pas discuter une chose qui est un scandale pour le pays ; toutefois je ne vois pas pourquoi cela est ainsi; et si j'étais seulement dans une robe à rabat, pour avoir le droit de faire une sortie, je prêcherais tant sur ce sujet que Wilberforce etRomilly citeraient mon homélie dans leur prochain discours.
LXIX. — Tandis que Laura était ainsi occupée à voir et à être vue , — souriant , causant sans trop savoir de quoi et sans s'en inquiéter , pourvu que ses amies , brûlant d'envie , fussent témoins de ses airs et de son triomphe , et que les hommes bien mis continuassent à défiler devant elle , s'inclinant en passant et échangeant quelques mots avec elle , une personne semblait la regarder plus que
i Macbeth. A seventh! PU see no more,
And yet the eighth appears, who bears a glass Which shows me manymore. —
Macbeth, acte JTV, se. i.
« Un septième... Je ne veux plus en voir, et cependant le huitième paraît, portant un miroir qui m'en montre un plus grand nombre encore, etc. » C'est la scène de l'apparilion. a. p.
le reste et avec une persévérance vraiment rare.
LXX. — C'était un Turc, couleur d'acajou : Laura l'aperçut, et fut d'abord contente, parce que les Turcs admirent beaucoup la philogynie, quoique leur manière d'en user avec les femmes soit triste ; on dit qu'ils ne traitent pas mieux qu'un chien toute pauvre femme qu'ils achèteraient comme ils achètent un cheval : ils en ont plusieurs , quoiqu'ils ne les fassent jamais voir... quatre femmes légitimes et des concubines ad libitum.
LXXI. — Ils les enferment, les voilent, les gardent tous les jours : à peine si elles peuvent voir leurs parents du sexe masculin; de sorte que leurs moments ne se passent pas aussi gaiement que ceux des dames des nations du Nord, à ce qu'on suppose. La réclusion doit aussi les rendre tout à fait pâles ; et comme les Turcs abhorrent les longues conversations, elles consument leurs jours .à ne rien faire ou à se baigner, à élever des enfants, à faire l'amour et à s'habiller.
LXXII. — Elles ne savent pas lire, et par conséquent ne bégayent pas la critique ; ni écrire, et par conséquent n'ont aucune prélention aux muses ; elles ne lurent jamais surprises à faire des épigrammes ou de l'esprit; elles n'ont ni romans, ni sermons, ni pièces de théâtre, ni Revues littéraires; — le savoir dans les harems aurait bientôt produit un joli schisme! Mais heureusement ces beautés ne sont pas bleues 4, elles n'ont aucuns Botherbys 2 empressés pour leur montrer • — ce charmant passage dans le dernier nouveau poëme.
LXXIII. — Elles iront aucun antique et solennel rimeur qui, ayant péché toute sa vie la gloire à la ligne
i Bas-bleu, femme bel-esprit. a. p.
2 On prétend que lord Byron a voulu peindre ici le poëte So- Iheby. a. p.
pour n'attraper qu'un goujon de temps en temps, continue à pêcher encore d'un air affairé, étant toujours lo même, « Triton du fretin *; » le sublime des médiocres, le furieux radouci, l'écho de l'écho, et le pédagogue de l'école des esprits femelles, des poètes enfants, — bref un pauvre d'esprit!
LXXIV. — Oracle ambulant à phrases pompeuses, dont le bon approbateur n'est nullement bon en droit *\ bourdonnant comme les mouches autour de la clarté la plus nouvelle, la plus bleue des mouches bleues que vous ayez jamais vues ; vous fatiguant de son blâmer vous tourmentant de son éloge, avalant toute ciue le peu de réputation qu'il obtient ; traduisant des langues dont il ne sait pas même l'alphabet, et suant des pièces si médiocres, qu'elles vaudraient mieux si elles étaient mauvaises.
LXXV. — On hait un auteur qui est tout auteur, un de ces hommes en uniforme de fou barbouillé d'encre, si inquiets, si habiles, si délicats, si jaloux, qu'on ne sait que leur dire ou qu'en penser, à moins de les gonfler avec une paire de soufflets : la crème même des derniers fats de la fatuité est préférable à ces morceaux de papier, à ces mouchures encore fumantes du flambeau nocturne.
LXXVI. — Nous en voyons plusieurs de cette espèce, nous en voyons d'autres aussi, hommes du monde, qui connaissent le monde comme hommes,, Scott, Rogers, Moore, et tous les autres bons poètes qui pensent à autre chose qu'à la plume ; mais, quant
* Triton of Ihe minnows : phrase de mépris du Coriolan de Shakspeare, pour dire le capitaine ou le trompelte des goujons : ou c plus grand des petits, etc. a. p.
2 Good in law, légal, légitime, etc. a. p.
aux enfants des enfants de la « puissante mère !, » ces esprits qui voudraient avoir de l'esprit, ces gentilshommes qui ne peuvent être gentilshommes, je les laisse à leur le thé est servi de chaque jour, à leur élégante coterie, et à leur dame littéraire.
LXXVII. — Les pauvres et chères musulmanes que je mentionne n'ont aucun de ces hommes agréables et instructifs ; un seul leur paraîtrait une nouvelle invention, inconnue comme les cloches dans un clocher turc. Je crois qu'il vaudrait presque la peine (quoique les projets les mieux préparés soient souvent ceux qui rapportent le moins), il vaudrait presque la peine de pensionner un auteur missionnaire, exprès pour leur prêcher notre usage chrétien des parties du discours.
LXXVIII. — Aucune chimie ne leur révèle ses gaz, aucune métaphysique ne leur est expliquée dans un cours, aucune bibliothèque circulante 2 n'amasse pour elles des romans religieux, des contes moraux, et des dissertations sur les mœurs vivantes à mesure qu'elles passent ; aucune galerie ne leur offre le brillant spectacle d'une exposition annuelle de tableaux ; elles ne contemplent point les astres de leurs mansardes, et ne s'occupent pas (Dieu merci) de mathématiques.
LXXIX. — Pourquoi remercié-je Dieu de cela? ce n'est pas chose importante : j'ai mes raisons, vous le supposez bien sans doute, et, comme peut-être elles ne flatteraient personne, je les conserve pour ma vie (à venir) en prose : je crains d'avoir un petit penchant pour la satire, et cependant il me semble que plus on devient vieux, plus on devient enclin à rire plutôt qu'à
* Mighty mother, comme Pope appelle la déesse des sots dans la Dunciade. a. p.
2 Circulating library, cabinet de lecture dont les livres sont prêtés au dehors. a. p.
gronder, quoique le rire nous laisse bientôt après doublement sérieux.
LXXX. — 0 gaieté, ô innocence, ô laitage et eau, vous, heureux mélange d'un temps plus heureux ! dans ce triste siècle de péché et de c-arnage, l'homme abominable n'apaise plus sa soif avec un breuvage si pur. N'importe, je vous aime tous les deux, et tous les deux je vous louerai ; eh ! que ne revoyons-nous le règne des dragées du vieux Saturne ! En attendant, je bois à votre retour avec du brandevin.
LXXXI. — Le Turc de notre Laura ne cessait de la regarder, moins à la manière des musulmans qu'à celle des chrétiens, qui semble dire : Madame, je vous fais honneur, et tant qu'il me plaira de vous regarder il vous plaira de rester. Si des regards pouvaient gagner une femme, ceux du Turc auraient gagné Laura; mais elle n'était pas si facilement égarée, ayant soutenu trop longtemps le feu des œillades pour reculer devant le coup d'œil vraiment étrange de cet étranger.
LXXXII. — Le matin allait se montrer : à cette heure-là, ô vous, mesdames, qui avez passé la nuit à danser ou à tout autre exercice, je vous conseille de vous préparer à déserter la salle de bal avant que le soleil se lève, parce que, lorsqu'une fois les lampes et les bougies pâlissent, les couleurs vermeilles du jour vous font paraître un peu pâles.
LXXXIII. — J'ai vu dans mon temps quelques bals et quelques fêtes ; j'y ai demeuré jusqu'à la fin pour quelque sotte raison ; et je regardais (ce n'est point un crime, j'espère) pour savoir quelle dame soutenait le mieux les suites de la saison i ; mais, quoique j'aie vu
» Saison des bals, qui se termine en juillet, à Londres. a. p.
des milliers de dames dans leur éclat, aimables et jolies, qui peuvent l'être encore, je n'en ai jamais vu qu'une dont la fraîcheur pouvait braver le jour après la danse.
LXXXIV. — Je ne dirai pas le nom de celte Aurore, quoique je le puisse, car elle n'était rien pour moi que cette invention admirable de Dieu, une femme charmante, que nous aimons tous à voir. Mais écrire des noms est un tort blâmable ; cependant, si vous voulez trouver cette beauté au prochain bal de Paris ou de Londres, vous pourrez remarquer son visage effaçant tous les autres par sa fraîcheur.
LXXXV. — Laura, qui savait qu'il n'y avait rien à gagner pour elle à attendre le point du jour, après être restée sep't heures au bal parmi trois mille personnes, crut juste et raisonnable de tirer sa révérence. Le comte était à son côté avec son shawl ; ils étaient sur le point de quitter la salle, lorsque., voyez ! ces maudits gondoliers s'étaient mis juste à la place où ils n'auraient pas dû se mettre.
LXXXVI. — En cela ils ressemblent à nos cochers, et la cause en est bien la même : — la foule ; on vous pousse, on vous heurte, avec des blasphèmes capables de briser les mâchoires, et un vacarme qui ne finit plus. Chez nous nos gens de Bowstreet j veillent pour la conservation des lois ; et ici une sentinelle se tient à portée de votre voix ; mais nonobstant il y a plus de jurements et de mots sales qu'on n'en peut mentionner ou supporter.
LXXXVII. — Le comte et Laura trouvèrent enfin leur gondole, et voguèrent jusqu'à leur demeure sur l'onde silencieuse, parlant de tous les bals qu'ils avaient vus,
* Rue des bureaux de la police. A. P.
des danseuses et de leur toilette, avec un peu de médisance par-dessus le marché, — Mais quelle fut la peur de Laura et de son amant assis à son côté, lorsque, à l'approche des escaliers de leur palais, tout à coup le Musulman est là devant eux !
LXXXVIII. — « — Monsieur, dit le comte avec un visage très-grave, votre présence inattendue ici me force de vous demander quel en est le motif; mais peutêtre est-ce une méprise : je l'espère ainsi, et, pour vous épargner tout compliment, je l'espère par égard pour vous; vous comprenez ce que je veux dire ou vous le comprendrez. »
» — Monsieur, dit le Turc, ce n'est pas du tout une méprise.