LXXXIX. — » Cette dame est ma femme
Une vive surprise colore d'abord le visage changeant de la dame ; mais là où une Anglaise s'évanouit quelquefois, les femmes italiennes résistent plus longtemps ; elles invoquent d'abord un peu leurs saints, et puis reviennent à elles en grande partie ou complètement, ce qui épargne beaucoup d'esprit de corne de cerf, de sels, d'eau jetée au visage, et de lacets coupés, comme c'est l'usage en pareil cas.
XG. — Laura dit... — que pouvait-elle dire? Quoi? pas un mot : mais le comte invita poliment l'étranger, qui fut très-apaisé par ce qu'il entendit : Entrez, ditil; de pareilles matières seront mieux discutées dans la maison; ne nous rendons pas ridicules en public par une scène; n'assemblons pas du monde en faisant du bruit; ou l'on nous devra le plaisir de pouvoir railler sur toute cette affaire.
XCI. — Il entrèrent, et demandèrent le café; — on servit ce breuvage, qui est excellent pour les Turcs et les chrétiens, quoiqu'ils ne le fassent pas de la même
manière. Alors Laura, bien remise ou moins paresseuse à parler, s'écria :
« Beppo, quel est votre nom païen ? Dieu me bénisse, votre barbe est d'une taille effrayante — Comment ùtes-vous resté si longtemps absent ? ne sentez-vous pas que c'était très-mal ?
XGII. — » Mais êtes-vous réellement, véritablement un Turc? vous êtes-vous marié avec d'autres femmes ? est-il vrai qu'elles se servent de leurs doigts pour fourchette? Ah ! voilà bien le plus joli des shawls, sur ma vie ! — Me le donnerez-vous ? On dit que vous autres Turcs vous ne mangez pas de porc. Et combien d'années avez-vous passées à... — Dieu me bénisse ! ai-je jamais — non jamais je n'ai vu un homme devenir si jaune ! votre foie est-il malade ?
XGIII. — » Beppo, cette barbe ne vous va pas bien; vous vous la ferez raser avant vingt-quatre heures. Pourquoi la portez-vous si longue ? Ah ! j'oubliais... — Je vous prie de croire que le climat n'est pas plus froid ici. Comment me trouvez-vous ? Vous ne sortirez pas dans ce bizarre costume, de peur que quelque curieux ne vous voie et ne révèle toute l'histoire. Comme vous avez les cheveux courts ! Seigneur Dieu ! comme ils sont devenus gris ! »
XCIV. — Quelle réponse fît Beppo à ces questions ? c'est plus que je n'en sais. Il avait été jeté sur la côte où jadis avait été Troie, où aujourd'hui il n'est plus rien; il était devenu esclave, comme de raison, et, pour prix de son travail, avait reçu du pain et de la bastonnade; jusqu'à ce que, quelque bande de pirates abor dant à une baie voisine, il se joignit à ces coquins, prospéra, et devint un renégat obscur.
XGV. — Mais il était aussi devenu riche ; et, une fois riche, son désir de revoir la terre natale avait été
si vif, qu'il s'était cru obligé d'y revenir et de ne pas toujours rester à écumer les mers. Il s'attristait quelquefois d'être seul comme Robinson Grusoé : il loua donc un navire, venu d'Espagne, et qui faisait voile pour Gorfou; c'était une belle polaque montée de douze rameurs et chargée de tabac.
XCVI. — Il s'embarqua donc au risque de perdre la vie ou ses membres; lui-même d'abord, et puis ses richesses (acquises Dieu sait comme); et il gagna le large, quelque téméraire que fût cette entreprise. Il dit que la Providence l'avait protégé; — pour moi, je ne dis rien, de peur de n'être pas, lui et moi, de la même opinion : — - fort bien. Le navire était fin voilier^ il partit et arriva au temps promis, sauf trois jours de calme qui survinrent après le cap Bonn 1.
XCVII. — Ils abordèrent à Corfou : Beppo transporta sa cargaison, sa personne et ses bêtes, dans un autre lieu, et passa pour un vrai marchand turc trafiquant de diverses denrées dont j'ai oublié les noms. Quoi qu'il en soit, il s'échappa par cette ruse, autrement il aurait peut-être été tué; puis il revint à Venise réclamer sa femme, sa religion, sa maison, et son nom chrétien.
XGVIII. — Sa femme le reçut, le patriarche le rebaptisa (il fit, en passant, un cadeau à l'église) : il quitta ensuite les vêtements qui le déguisaient, et emprunta, pour un jour, les habits du comte. Ses amis ne l'aimèrent que davantage après sa longue absence, en trouvant qu'il rapportait surtout de quoi les amuser par des dîners, où il devint souvent le sujet de leurs railleries ; mais je ne crois pas la moitié de tous les contes qu'on faisait.
i En Afrique. a. p
XCIX. — Quelque chose que sa jeunesse eût soufferte, sa vieillesse l'indemnisa en lui fournissant de l'or, et des récits à faire. Quoique Laura le mît quelquefois en colère, j'ai ouï dire que le comte et lui restèrent toujours amis. Ma plume est au bas d'une page, qui, étant finie, amène la conclusion de l'histoire : il est à souhaiter qu'elle eût fini plus tôt; mais les histoires s'allongent un peu une fois qu'elles sont commencées.