VI. — » Nous nous rencontrâmes — nous nous vîmes
— je regardai — et je soupirai. Elle ne parla pas, et cependant elle me répondit : il est mille gestes, mille regards que nous voyons, que nous entendons, mais que nous ne pouvons définir. Ce sont les étincelles involontaires de ta pensée, qui s'échappent d'une âme embrasée par l'amour , et établissent entre deux amants un commerce étrange et mystérieux; ce sont les anneaux de la chaîne brûlante qui réunit, presque malgré eux, deux jeunes cœurs et qui, comme le métal, sert de conducteur à leurs feux mutuels.
« Je la vis et je soupirai .. je pleurais loin d'elle, et ma timidité m'empêchait de l'aborder. Enfin je lui fus présenté, et nous pûmes de temps en temps nous entretenir sans éveiller le soupçon. Combien de fois je sentais près d'elle le désir de lui faire un doux aveu ! combien de fois j'en formai le projet ! les paroles expiraient sur mes lèvres tremblantes. Un jour enfin... il est un jeu frivole qui sert à passer le temps... j'en ai oublié le nom; mais Thérèse et moi nous y jouâmes un jour ensemble, je ne sais par quel hasard : je m'inquiétais peu de perdre ; c'était assez pour moi d'être si près d'elle, d'entendre, de voir celle que j'aimais si tendrement. Je l'observais comme une sentinelle inquiète (puisse la nôtre être aussi vigilante cette nuit!); Thérèse était pensive; elle oubliait qu'elle jouait, cessait de se réjouir ou de s'affliger des diverses chances de la fortune ; et cependant elle continuait de jouer, comme si une volonté secrète rattachait près de moi plutôt que le désir de gagner. Une pensée vint éclairer mon esprit comme un trait de lumière : je crus lire dans ses regards quelque chose qui me disait qu'elle ne me condamnerait pas à mourir de désespoir, et soudain je me déclare en balbutiant encore ; mon peu d'éloquence ne m'empêcha pas d'être écouté ; et
c'est assez : la femme qui écoute une première fois écoutera une seconde ; son cœur n'est pas de glace, et l'on peut en appeler encore de son premier refus.
VII. — » J'aimais et j'étais payé de retour. On dit, sire, que Votre Majesté n'a jamais connu ces douces faiblesses : si cela est vrai, j'abrégerai l'histoire de mes peines et de mon bonheur; elle vous paraîtrait aussi absurde qu'inutile : mais tous les hommes ne sont pas nés pour régner sur leurs passions comme vous régnez vous-même sur elles et sur les peuples. Pour moi, je suis, ou plutôt j'étais un prince, le chef de plusieurs milliers de soldats, que je pouvais conduire aux plus terribles dangers ; mais je n'ai jamais pu me vanter d'avoir sur moi-même l'empire que j'avais sur les autres.
» Aimable destinée que celle d'un amant heureux ! hélas! son bonheur se convertit tôt ou tard en infortune ! Je voyais Thérèse en secret, et l'heure des rendez-vous arrivait toujours trop lentement au gré de ma vive impatience. Les jours, les nuits, n'étaient rien : je n'estimais que cette heure charmante ; hélas ! je donnerais toute l'Ukraine pour une heure comme celle-là : je donnerais toute ma gloire pour être encore le page, l'heureux page qui ne régnait que sur un cœur, qui n'avait que son épée, et dont tous les trésors étaient les dons de la nature, la jeunesse et la santé.
» Heure mystérieuse de nos rendez-vous! on dit que le secret en augmente le charme : pour moi, je l'ignore ; mais j'aurais sacrifié ma vie pour pouvoir une seule fois donner à Thérèse le nom de mon épouse à la face de la terre et du ciel, car je gémissais souvent de ne la voir qu'à la dérobée.
VIII. — » Mille regards espionnent les amants : tous les yeux de la curiosité étaient ouverts sur nous. Le
diable devrait bien être moins sévère pour les amoureux larcins ! Le diable !... j'ai regret de m'en prendre à lui : je devrais plutôt accuser quelque saint de mauvaise humeur, qui prit plaisir à décharger sa bile sur nous. Une belle nuit, des gens payés pour nous épier nous surprennent et s'emparent de moi.
» Le comte écumait de rage. J'étais sans armes ; mais, avec mon épée, armé même de pied en cap, qu'aurais-je pu faire contre le nombre? Nous étions près de son château, loin de la ville et de tout secours, et à peine si le jour commençait à poindre.
» Voici, me disais-je, le dernier soleil que je verrai; voici ma dernière heure. Pendant qu'on me conduisait au château, je me recommandai à la bonne Vierge ; je pensai à deux ou trois saints, et je me résignai à mon sort. Je n'ai jamais su ce que devint ma Thérèse, nous avons depuis vécu bien éloignés l'un de l'autre.
» Le comte palatin, comme vous vous l'imaginez, n'était pas tendre dans sa colère ; et ici il n'avait pas tort d'être furieux; mais ce qui le désespérait surtout c'était la peur que l'accident qui lui arrivait ne fît déroger sa postérité. Il ne pouvait se persuader qu'un tel outrage eût été fait à ses nobles écussons ; lui qui se regardait comme le plus noble de sa famille, et qui se croyait le premier des hommes, se figurait qu'il le devait être aux yeux de tous, et surtout aux miens. « Par la mort ! un petit page ! » Un roi peut-être l'eût réconcilié avec sa mésaventure; mais un page !... Je ne puis vous peindre sa fureur : je n'en sentis que trop les effets.
IX. — » Qu'on amène le cheval, » s'écria-t-il. Le cheval est amené. C'était vraiment un noble coursier, né dans le pays de l'Ukraine, et dont les membres paraissaient doués de toute la vivacité de la pensée r
526 ŒUVRES DE LORD BYllON
mais encore sauvage, aœsBi sauvage que le daim des forêts : il n'avait été pris que depuis un jour, et n'avait jamais senti l'éperon ni le mors. Cet enfant du désert fut conduit devant moi, la crinière hérissée, résistant fièrement et couvert de l'écume de la colère et de la terreur. Ces mercenaires m'attachent sur son dos par plusieurs liens ; et soudain, donnant un coup de fouet à l'animal, le laissent partir en liberté... En avant, en avant... et nous voilà lancés !... les torrents sont inoins rapides et moins impétueux.
X. — »En avant, en avant... mon souffle était épuisé... Je ne vis point de quel côté le coursier se dirigeait, c'était au point du jour; le coursier m'emporte!... en avant, toujours en avant. Il vole... les derniers sons de la voix humaine qui frappèrent mon oreille lurent ceux des ennemis loin desquels j'étais enlevé. Le vent portait jusqu'à mon oreille les acclamations de leur rire féroce. Dans un accès de rage, je m'efforçai de tourner la tête. Je brisai la corde qui fixait mon cou à la crinière du cheval, et, me relevant à demi, je leur envoyai ma malédiction ; mais, au milieu du galop retentissant, peut-être ne m'entendirent-ils pas ou ne daignèrent-ils pas m'écouter. J'en ai regret, car je voudrais leur avoir rendu leurs lâches outrages. Il est vrai que je leur en fis porter la peine quelques années plus tard, lorsque du château, de son pont-levis, et de ses fortifications, il ne resta pas une pierre, une porte, un fossé, ou une barrière. Dans les domaines du comte on ne trouverait plus un seul brin d'herbe, excepté ce qui croît sur le bord d'un mur dans l'endroit où était la pierre du foyer. On y passerait maintes et maintes fois sans se douter qu'il y jamais eu une forteresse. J'ai vu ses tours en flammes, et ses créneaux fumants s'écrouler ; j'ai vu le plomb descendre en pluie bru-
îante du faîte des toits consumés et noircis, que leur épaisseur ne put garantir de ma vengeance. Ces misérables se doutaient peu, au jour de mon supplice, lorsque lancé comme sur le rayon d'un éclair ils m'envoyaient à la mort, ils se doutaient peu qu'un jour ils me verraient revenir à la tête de dix mille cavaliers, remercier le comte du voyage qu'il m'avait obligé de faire.
» Ils s'étaient fait une cruelle joie de m'attacher aux flancs du cheval fougueux qu'ils me donnaient pour guide. J'eus à mon tour le plaisir de la vengeance : car le temps met tout à son niveau, il ne s'agit que d'épier l'heure favorable ; il n'est point de pouvoir humain capable d'échapper aux longues veilles et à la patience de l'ennemi inflexible qui conserve comme un trésor le souvenir de ses outrages.
XI. — » Nous volions, le coursier et moi, loin! loin! — sur les ailes du vent, laissant derrière nous toute habitation des hommes. Nous fendions les airs comme ces météores qui traversent les cieux, quand la nuit en est bannie avec un bruit soudain par l'aurore boréale. Point de ville, point de village sur notre route ; de tous côtés s'étendait une plaine immense, bornée par une noire forêt ; et, sauf les créneaux de quelques forteresses élevées jadis pour se garantir des Tartares , je ne reconnaissais aucune trace de la présence de l'homme. L'année d'auparavant, une armée ottomane avait passé dans ces lieux ; et, dans tous les endroits foulés par les pieds des Chevaux des Spahis , la verdure fuyait le terrain ensanglanté ; le ciel était sombre et grisâtre ; un vent sourd faisait entendre son triste gémissement : j'aurais bien voulu lui répondre par un soupir; mais nous courions si rapidement, que je ne pouvais ni soupirer, ni articuler une prière ; les gouttes
froides de ma sueur inondaient la crinière brillante du cheval, qui redoublait de vitesse, et dont les naseaux frémissaient de colère et d'effroi. Quelquefois je m'imaginais qu'il allait ralentir sa course; mais non; mon corps n'était qu'un poids léger pour ses reins robustes, et l'excitait plutôt comme un éperon. Chaque mouvement que je faisais pour délivrer mes membres enflés et souffrants augmentait sa fureur et son épouvante. J'essayai de l'apaiser par ma voix : elle était affaiblie, mais encore elle le faisait tressaillir comme un coup de fouet ; à chacun de mes accents, il bondissait comme au son guerrier de la trompette. Cependant mes liens étaient trempés du sang qui s'écoulait de mon corps meurtri, et mon gosier était dévoré d'une soif brûlante.
XII. — » Nous arrivons à l'entrée de la forêt . elle était si vaste, que d'aucun côté je n'en pus découvrir les bornes. Çà et là s'élevaient des arbres vieux comme les siècles, et dont les troncs inébranlables n'auraient pas fléchi sous le souffle de ces vents furieux qui mugissent dans les déserts de la Sibérie, et ravagent tout sur leur passage ; mais ils étaient peu rapprochés ; et de jeunes rejetons croissaient, épais et touffus, entre ces troncs antiques. Ces arbrisseaux étaient dans tout le luxe de la verdure du printemps ; on était encore loin de ces soirées d'automne, qui jonchent la terre de feuilles colorées d'un rouge sans vie, comme le sang dont les cadavres des guerriers restent souillés après un combat, lorsqu'une nuit d'hiver, répandant ses frimas sur leurs têtes sans sépulture, les a tellement glacés et endurcis , que les vautours essayeraient en vain de les déchirer. C'était un vaste taillis au milieu duquel, d'espace en espace, s'élevaient le sombre châtaignier, le chêne robuste et le pin pyramidal. Ce fut
un bonheur pour moi qu'ils fussent écartés ainsi les uns des autres; leurs branches cédaient un passage facile et ne déchiraient point mes membres. J'eus encore la force de supporter la douleur de mes blessures, déjà cicatrisées parle froid; et mes liens étaient si bien serrés, que je ne pouvais craindre une chute. Nous passâmes au travers comme le vent, laissant derrière nous les taillis, les arbres, et les loups que j'entendais accourir sur nos traces. Ils nous poursuivaient en troupes avec ce pas infatigable qui lasse souvent la rage des chiens et l'ardeur des chasseurs. Ils ne nous quittèrent même pas au lever du soleil. Je les aperçus à peu de distance lorsque le jour commença d'éclairer la forêt, et pendant toute la nuit j'avais entendu le bruit de plus en plus rapproché de leurs pas. Ah ! puisqu'il fallait mourir, que j'aurais voulu, armée d'une épée ou d'une lance, périr du .moins au milieu de ces féroces ennemis, et en détruire plusieurs avant d'expirer! Lorsque le cheval était parti, il me tardait d'arriver au terme de sa course, et, dans ce moment , je me défiais de sa force et de sa vitesse. Vaine crainte ! il était d'une race sauvage, aussi agile que le daim des montagnes, et il fuyait plus vite que la neige éblouissante ne tombe devant la porte du laboureur qu'elle emprisonne dans sa chaumière. Toujours plus ardent, plus épouvanté, il était aussi furieux qu'un enfant qui éprouve un refus, et plus irrité qu'une femme capricieuse que le dépit a mise hors d'elle-même.
XIII. — » Nous avions traversé la forêt. Le soleil était déjà à la moitié de sa course ; mais l'air était froid, quoique nous fussions au mois de juin. Peut-être aussi mon sang s'était-il glacé dans mes veines. Les douleurs prolongées abattent l'homme le plus courageux. Je n'étais pas alors ce que je semble aujourd'hui; mais,. a 30
violent comme un torrent d'hiver, je n'avais pas encore déterminé la cause de mes sentiments, que déjà ils se répandaient au dehors. La rage et la terreur, les tortures de mes membres meurtris, le froid, la faim, la honte et le désespoir de me voir ainsi garrotté tout nu sur un coursier sauvage, n'était-ce pas assez pour mon corps épuisé? était-il bien étrange qu'il succombât un moment sous le poids de tant de maux? J'étais d'ailleurs d'une race dont le sang est prompt à se soulever, et dont la fureur ressemble à celle du serpent que foule un pied téméraire.
» La terre fuyait, les cieux roulaient autour de moi. Je croyais à tout moment être près de tomber; hélas! mes liens étaient trop bien serrés. Mon cœur défaillit, mon cerveau devint la proie d'une cruelle douleur, les veines de mon front battirent un instant avec violence, et puis cessèrent de battre ; les cieux tournaient comme une roue immense ; je voyais les arbres vaciller comme des hommes ivres. Un léger éblouissement priva mes yeux de la clarté du jour. Celui qui meurt n'éprouve pas une agonie plus cruelle que la mienne. Dans mes angoisses déchirantes, je sentais les ténèbres s'épaissir sur ma vue et se dissiper pour revenir encore ; j'essayais en vain de ressaisir la lumière et de réveiller mes sens engourdis; j'étais comme un malheureux naufragé sur une frêle planche, que les vagues relèvent et recouvrent tout à la fois en le poussant vers un rivage abandonné. Ma vie ressemblait à ces éclairs imaginaires qui luisent soudain pour nos yeux fermés au milieu de la nuit dans les premiers accès d'une fièvre : elle resta bientôt comme éteinte : mes douleurs semblèrent calmées: mais j'éprouvais un trouble confus, plus pénible que la douleur. Je redouterais, je l'avoue, de l'éprouver de nouveau lorsque la mort
m'appellera à elle. Je suppose cependant qu'il est encore des épreuves plus cruelles par lesquelles il nous faut passer avant d'être réduits en poussière ; mais n'importe, j'ai vu la mort de près, je saurai encore l'envisager sans trembler.
XIV. — » Tout à coup le sentiment me revient : où suis-je? Je sens l'impression du froid; mais je suis toujours étourdi et dans l'engourdissement; à chaque pulsation, la vie ranime peu à peu mes membres, jusqu'à ce qu'une transe soudaine me jette dans une convulsion nouvelle, et refoule jusqu'à mon cœur mon sang épais et glacé. Des sons effrayants retentissent à mes oreilles; ma vue revient quoique obscure, et comme n'entrevoyant les objets qu'à travers un cristal épais. Je crois entendre le choc des vagues; je reconnais aussi le ciel parsemé d'étoiles. Ce n'était point un rêve : le cheval traverse une rivière rapide dont les vagues s'étendent sur un vaste lit; nous sommes au milieu, et nous nous dirigeons vers un rivage inconnu et solitaire. Le contact de l'eau met un terme à mes sourdes douleurs, et mes membres engourdis puisent dans ce fleuve bienfaisant une force passagère. Mon coursier lutte fièrement contre les vagues qui se brisent sur son large poitrail. Nous atteignons le rivage glissant, port du salut que j'appréciais peu, car tout derrière moi était sombre et effrayant, et devant moi je ne voyais encore que ténèbres et terreurs. Combien ai-je passé d'heures de la nuit ou du jour dans cette suspension de mes transes, c'est ce que je ne pourrais dire; je savais à peine si je vivais encore.
XV- ~* * Le coursier tente de s'élancer sur le rivage qui semble le repousser. Ses poils et sa crinière sont luisants et humides, ses membres frémissent, et ses flancs jettent une épaisse fumée ; il trouve encore des
forces pour parvenir sur la rive. Une plaine immense s'étend au loin dans les ombres de la nuit; l'œil n'en peut mesurer la longueur , semblable à ces précipices que nous offrent les rêves dans le sommeil. La lune, qui se leva à ma droite, me découvrit ça et là quelques espaces comme blanchâtres et quelques touffes de noir gazon détachées en masses confuses dans ce sombre désert. Mais rien ne pouvait y être aperçu distinctement qui indiquât la moindre chaumière ; aucune lueur vacillante et lointaine d'un flambeau hospitalier, ni même un feu follet qui se jouât de ma douleur. Ah! cette clarté trompeuse m'eût encore réjoui ; au milieu de mes maux, elle m'eût rappelé du moins les habitations de l'homme.
XVI. — » Cependant les forces du coursier commençaient à s'épuiser ; il ne se traînait plus que lentement et se soutenait à peine sur ses jambes chancelantes , un faible enfant aurait eu la force de le guider. Hélas ! que m'importait alors que mon cheval ne fût plus indomptable? j'étais toujours retenu par mes liens; et d'ailleurs, si mes membres avaient été libres, j'au rais été encore plus faible que lui. Je voulus cependant essayer par quelques efforts de briser les cordes qui me garrottaient; je ne fis que les resserrer davantage et rendre mes souffrances plus cuisantes ; mais du moins cette course pénible était bien près d'être terminée, quoique aucun but ne fût près de moi.
» Quelques rayons qui perçaient les nuages annonçaient le lever du soleil. Qu'il me parut lent à se montrer! Il me semblait que le jour ne succéderait jamais à ces premières clartés qui dissipent peu à peu les ombres de la nuit. Combien j'accusais sa lenteur! Peu à peu l'orient se colora d'une flamme pourprée ; le soleil détrôna les étoiles, éclipsa l'éclat radieux de leurs
chars, et du haut de son propre trône inonda la terre de ses rayons jaloux de toute autre lumière.
XVII. — » Le soleil se leva, et les vapeurs qui environnaient le vaste désert s'évanouirent à son aspect. Hélas ! que m'importait alors de traverser plaine, fleuve ou forêt ? Aucune trace d'hommes ou d'animaux n'était imprimée sur cette terre sauvage ; l'air lui-même était muet. Je n'entendais aucun insecte bourdonner sur la verdure, aucun oiseau matinal saluer le retour du jour sous l'abri du feuillage. Le coursier, haletant comme s'il allait expirer, parcourut encore quelques werstes, et partout régnaient la solitude et le silence. Enfin je crus entendre un hennissement qui sortait d'un petit bois de noirs sapins. N'est-ce pas le vent qui mugit dans les rameaux de ces arbres? Non : je vois accourir une troupe de chevaux ; ils s'avancent en formant un nombreux escadron. Je voulus pousser un cri, mes lèvres étaient muettes. Les chevaux galopent vers nous avec fierté. Mais quelles sont les mains qui guident leurs rênes? voilà mille chevaux, et pas un seul cavalier. Leur queue flotte au gré des vents ; aucune main n'a touché leur superbe crinière ; jamais leurs larges naseaux n'ont senti la bride ; le mors n'a jamais ensanglanté leur bouche ; leurs pieds ne connaissent point les fers ; jamais l'éperon ni le fouet n'ont blessé leurs flancs. Ce sont mille chevaux libres et sauvages comme les vagues qui roulent dans l'océan ; la terre retentit sous leurs pas rapides comme l'écho du tonnerre. Ils viennent à notre rencontre. Leur approche rend quelque agilité aux pieds de celui qui me porte ; il semble prêt à bondir de joie; il leur répond par un faible hennissement , et tombe. Il palpite encore quelques instants, mais sa prunelle est terne et glacée ; ses membres fumants restent immo- 11 30.
biles : sa première course est aussi sa dernière. XVIII. — » Cependant la troupe de ses frères du désert s'est approchée, elle a entendu son dernier soupir. Tous ces animaux paraissent voir avec étonnement un homme attaché sur leur compagnon par des nœuds ensanglantés. Ils s'arrêtent... ils tressaillent,., ils respirent l'air avec inquiétude, galopent çà et la pendant quelques moments, s'approchent encore, reculent, et tournent de tous côtés. Soudain, guidés par celui qui paraissait le patriarche de la troupe, et dont le crin, couleur d'ébène , était sans aucune tache blanche, ils bondissent, s'écartent, jettent l'écume par leurs naseaux, et s'éloignent en fuyant vers la forêt, effrayés par instinct à l'aspect d'un homme.
» Ils m'abandonnent à mon désespoir, toujours attaché au cadavre du malheureux coursier ; ah ! du moins il ne sentait plus le fardeau qui avait causé sa mort, et dont j'aurais vainement voulu le débarrasser. Nous étions l'un et l'autre immobiles sur la terre, le mourant sur celui qui avait cessé de vivre. Je ne croyais pas que, sans abri et sans autre appui qu'un cadavre, je verrais un jour de plus.
» Je restai dans mes liens depuis le matin jusqu'au crépuscule, comptant douloureusement les heures qui s'écoulaient à pas si lents. J'avais tout juste assez de vie pour voir s'éclipser le dernier soleil qui devait rn'éclairer. J'étais dans cette certitude désespérante qui nous donne une espèce de résignation contre la dernière et la plus cruelle des craintes, lorsque les années nous avertissent qu'elle est inévitable, et en font en quelque sorte un bienfait... qui ne nous est pas moins agréable, quoiqu'il vienne un peu plus tôt ; cependant nous le craignons, et nous l'évitons avec autant de soin que si c'était un piège dont la prudence pourrait nous
garantir. Nous le désirons et l'implorons souvent , quelquefois même nous le cherchons à la pointe de notre épée ; mais la mort n'en est pas moins une fin triste et hideuse pour les maux les plus intolérables ; et elle n'est jamais bien venue, sous quelque forme qu'elle se présente.
» Il est bien extraordinaire que les enfants du plaisir, ceux qui ont joui avec excès des voluptés de la table, du vin, et de tous les avantages que donne la richesse ; il est bien extraordinaire que ceux-là disent adieu à la vie avec calme et sans regret, avec plus de calme souvent que celui qui n'eut que la misère pour apanage. Le mortel favorisé de la fortune, qui a goûté tout ce que la terre offre de plus beau et de plus délicieux, n'a plus rien à espérer et rien à regretter : l'avenir pourrait seul l'inquiéter ; mais ce n'est pas la conscience coupable ou pure qui nous le fait craindre ou envisager avec calme, c'est la faiblesse ou la force de nos nerfs. Le malheureux espère encore que ses maux peuvent finir ; et la mort, qu'il devrait recevoir comme une amie, n'est à ses yeux qu'un ennemi jaloux qui vient l'empêcher de cueillir les fruits du nouveau paradis qu'il espérait ici-bas. Le lendemain peut-être était le jour fixé pour adoucir ses douleurs et le relever de son abjection ; c'eût été peut-être le premier jour qu'il n'eût pas maudit, et le commencement des nouvelles années dont l'éclat eût brillé au milieu de ses larmes, compensation de ses peines passées; le lendemain lui eût donné le pouvoir de gouverner, d'éblouir, de frapper ou d'épargner ses ennemis : faut-il que ce lendemain n'éclaire que ses funérailles !
XIX. — » Le soleil se couchait : point d'espoir de délivrance. Je me crus condamné à mêler mes cendres à celles du froid cadavre auquel j'étais attaché.
Mes yeux obscurcis avaient besoin du trépas. Retournai mes derniers regards vers le ciel, et entre le soleil et moi j'aperçus un corbeau impatient qui avait peine à attendre que je fusse mort comme mon cheval pour commencer son repas. Il voltigeait au dessus de nous, se perchait à peu de distance, et voltigeait encore. Je voyais ses ailes étendues sur ma tête à la lueur du crépuscule, et il vint même si près de moi , que j'aurais pu le frapper si j'en avais eu la force ; mais le léger mouvement de ma main, le sable faiblement soulevé, et enfin les sons mourants qui, à peine semblables à une voix, sortirent avec effort de mon gosier, tout cela suffit pour l'effrayer et le tenir à l'écart.
» J'ignore le reste... mon dernier rêve est pour moi le souvenir confus d'une étoile brillante qui fixa agréablement mes yeux dans le lointain, et qui venait à moi comme une lumière douce et tremblante. Je me rappelle encore la sensation froide, pénible et confuse du retour de mes sens, le calme de la mort qui lui succéda, et puis un léger souffle qui me ranima de nouveau, un court sentiment de bien-être, un poids de glace qui opprima mon cœur, et quelques étincelles qui luisirent à mes yeux... une respiration douloureuse, une palpitation précipitée, un tressaillement soudain, un soupir, et rien de plus.
XX. — » Je me réveille... où suis-je?... est-ce bien un visage humain qui regarde le mien?... est-ce un toit qui me protège de son abri? est-ce bien sur une couche que mes membres reposent?... est-ce bien dans une chambre que je me trouve?... cet œil qui m'observe avec une bienveillance si douce, est-il un œil mortel?... je referme mes paupières dans le doute où j'étais que mon angoisse récente fût terminée.
d Une jeune fille, à la chevelure flottante et à la
taille élancée, me contemplait, appuyée contre le mur de la chaumière. Dès le premier retour de ma pensée je fus frappé du vif éclat de ses yeux noirs, un peu sauvages, qu'elle n'avait pas cessé de fixer sur les miens. A mon tour je la contemplai, pour me convaincre que je vivais encore et que je n'avais pas servi de pâture aux vautours. Lorsque la petite Cosaque me vit ouvrir mes paupières appesanties, elle sourit. J'essayai de lui parler; mais ma bouche s'y refusa. Elle s'approcha, et me fit, des lèvres et du doigt, un signe qui voulait dire que je ne devais pas tenter encore de rompre le silence, mais attendre que mes forces rétablies permissent à mes accents de trouver un libre passage ; et puis elle mit sa main sur les miennes, souleva le coussin qui soutenait ma tête, s'éloigna sur la pointe du pied, ouvrit doucement la porte, et prononça quelques paroles à demi-voix. Jamais musique ne m'a paru si douce ; le bruit de sa marche légère avait même quelque chose d'harmonieux. Ceux qu'elle appelait ne répondirent pas. Elle sortit alors tout à fait de la chambre; mais auparavant elle m'adressa un autre regard, et me fît un autre signe comme pour me dire que je n'avais rien à craindre, que tout dans ce lieu était à mes ordres, qu'elle n'allait pas loin et reviendrait bientôt. Quand je ne la vis plus, il me fut pénible de me sentir seul.
XXI. — » Elle revint avec son père et sa mère... Mais que vous dirai-je de plus? Je ne vous fatiguerai pas du long récit de mes aventures chez les Cosaques. Ils m'avaient trouvé sans mouvement dans la plaine ; ils me transportèrent à la hutte la plus voisine, et rendirent la vie à celui qui devait un jour être leur roi.
» C'est ainsi que l'insensé dont la rage voulut raffiner mon supplice m'envoya dans le désert, garrotté,
nu et sanglant, ne se doutant pas que le ciel m'y préparait un trône... Quel est le mortel qui peut deviner ses destinées futures?... Fermons nos cœurs à un inutile désespoir ! Demain le Borysthène peut encore voir nos coursiers brouter en paix sur le rivage ottoman... Jamais je ne remercierai le ciel de meilleur cœur que lorsque, les flots du fleuve nous serviront de barrière contre l'ennemi. Camarades, bonne nuit! »
L'hetman s'étendit, sous l'ombrage du chêne, sur le lit de feuillage qu'il s'était préparé. Cette couche n'était ni rude ni nouvelle pour lui : peu lui importait le lieu, l'heure à laquelle le sommeil le surprenait. Il dort... Si vous êtes surpris que Charles ait oublié de le remercier de son récit, Mazeppa ne s'en étonna pas : le roi dormait déjà depuis une heure.