MAZEPPA
I. — - Ce fut dans les plaines de Pultawa qu'abandonné de la fortune, le roi de Suède vit son armée en déroute et ses plus vaillants soldats égorgés autour de lui. Le pouvoir et la gloire, divinités inconstantes comme les hommes qui les adorent, ont passé du côté du czar victorieux, et les remparts de Moscou sont délivrés.
Un jour viendra, plus terrible et plus mémorable, où ses tours embrasées éclaireront la honte et la défaite d'un ennemi plus fameux et plus redoutable, et seront témoins d'une déroute plus complète encore, d'un coup plus fatal qui foudroiera un conquérant et ses soldats étonnés.
II. — Tel est le hasard des batailles ; blessé, couvert de son sang et de celui des braves qui se sont dévoués par milliers pour protéger la fuite de leur roi, Charles traverse en fugitif les campagnes et les rivières. Aucun des siens n'élève la voix pour reprocher à l'ambition son orgueil humilié, alors que la vérité aurait pu parler librement au pouvoir.
Le cheval de Charles est tué : Giéta lui donne le *ien, et va mourir l'esclave des Russes. Pendant plu-
sieurs lieues, ce nouveau coursier soutient bien la fatigue ; mais il tombe enfin de lassitude. C'est au milieu d'une forêt dont les profondes ténèbre ne sont éclairées que par les feux épars des sentinelles, et par ceux qui servent de signaux aux ennemis qui l'entourent; c'est là qu'il faut qu'un roi étende sur la terre nue ses membres harassés de fatigue. Sont-ce là les lauriers et le lit de repos pour lesquels les nations s'arment et s'égorgent?
On dépose le monarque au pied d'un arbre : il est épuisé par le combat et les marches forcées ; ses blessures sont douloureuses, ses membres raidis ; la nuit est sombre et froide ; l'agitation de la fièvre défend au sommeil de lui accorder un repos, même passager. Cependant Charles supporte sa disgrâce en roi. Dans l'excès de son infortune, il sait vaincre toutes ses douleurs et leur imposer silence, maître de lui-même, comme il fut jadis maître des nations.
III. — Ses généraux sont avec lui... hélas î quelquesuns seulement, depuis que le désastre d'une seule journée a bien diminué leur nombre; mais du moins ils sont morts en braves et en chevaliers. Ceux qui survivent, tristes et silencieux, sont étendus aux côtés du monarque et auprès de leurs chevaux ; car le danger rend égaux l'homme et la brute, compagnons dans leur malheur. Parmi eux Mazeppa, hetman de l'Ukraine, guerrier plein de sang-froid et de courage, prépare sa couche sous un chêne antique ; lui-même est aussi robuste et presque aussi vieux que ce roi de la forêt ; mais d'abord, quoique exténué par les travaux de ces jours de fatigue, le prince des Cosaques panse son coursier, lui prépare un lit de feuillage, passe une main caressante sur sa croupe et sa crinière, détend sa sangle et lui ôte la bride. Il se réjouit de le voir brouter
quelques touffes de gazon ; car jusqu'alors il avait craint que l'animal harassé refusât une nourriture humide de la rosée de la nuit ; mais le coursier était aussi robuste que le maître, et s'inquiétait peu, comme lui, d'un repas trop frugal ou d'un abri trop rude. Rapide comme le vent, fier, mais docile, il obéissait à tous ses désirs ; élevé comme ceux des Tartares, il entendait sa voix, le reconnaissait au milieu d'une foule ; et, dans les ténèbres d'une nuit sans étoiles, depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aurore, il eût suivi son cavalier comme un faon timide.
IV. — Mazeppa songe ensuite à lui-même. Il étend son manteau sur la terre ; il pose sa lance contre le tronc du chêne, examine si ses armes sont en bon état, si la poudre remplit encore le bassinet de sa carabine, et si la pierre est fixée dans la platine : après avoir donné un dernier coup d'œil à la garde et au fourreau de son sabre, ainsi qu'à son ceinturon, il tire de son havre-sac une nourriture frugale, et offre au roi et à ses compagnons de la partager avec lui, moins embarrassé que ne le seraient des courtisans dans un banquet somptueux... Charles accepte en souriant pour affecter encore plus de gaieté... pour paraître au-dessus de ses blessures et de sa mauvaise fortune.
« Mazeppa, lui dit-il, si tous mes guerriers, vaillants et audacieux comme toi, peuvent se vanter de t'avoir égalé dans les escarmouches, les marches forcées, et à la tête des fourrageurs, je dois dire que, depuis Alexandre, jamais la terre n'a vu un couple aussi bien assorti que toi et ton Bucéphale. Toute la gloire des cavaliers de la Scythie s'éclipse devant la tienne, pour qui t'a vu galoper à travers les champs et les fleuves.
» — Maudite soit l'école où j'appris à monter à cheval ! répondit Mazeppa.
» — Et pourquoi, reprit Charles, puisque tu y es devenu si habile ?
» — Ah ! dit l'hetman, ce serait une longue histoire, et nous avons plus d'une lieue à faire et plus d'un coup de sabre à donner avant que nos coursiers puissent brouter en paix sur les rives du Borysthène, malgré les ennemis qui sont dix contre un. Sire, vous avez besoin de repos, et je vais servir de sentinelle à votre troupe.
» — Non, dit le roi ; je veux que tu me contes ton histoire ! Qui sait? peut-être me donnera-t-elle le sommeil que mes yeux appellent en vain.
» — Eh bien ! sire, dans cet espoir, poursuivit Mazeppa, je vais essayer de réveiller ma mémoire de soixante-dix ans. J'avais vingt ans, je crois ; oui, vingt ans ; c'était Casimir qui gouvernait la Pologne, et six printemps s'étaient écoulés depuis que j'avais été reçu au nombre de ses pages. C'était un monarque savant que Jean Casimir, et tout l'opposé de Votre Majesté : il ne faisait point la guerre , ne gagnait pas des royaumes pour les perdre ensuite, et (sauf les débats de la diète de Varsovie) il régnait dans le plus oisif repos ; non qu'il ne connût quelques soucis : il aimait les muses et les belles; les unes et les autres sont si revêches, qu'il regrettait parfois de n'être pas dans les camps ; mais, sa mauvaise humeur une fois passée, il prenait une autre maîtresse ou un livre nouveau. C'était son goût de donner des fêtes splendides ; tout Varsovie accourait pour admirer la magnificence de sa cour, les parures somptueuses de ses dames, et les habits brodés de ses courtisans. Casimir était le Salomon polonais : ainsi le célébraient tous les poètes, excepté un seul, qui, n'ayant point de pension, fit une satire et se vanta de ne pas savoir flatter. C'était enfin
une cour où l'on ne voyait que fêtes et carrousels, où tous les courtisans se mêlaient de faire des vers ; moimême, un jour, je m'avisai de rimer et de signer mes élégies, l'infortuné Tircis.
» Il y avait un certain comte palatin, d'une naissance illustre , riche comme une mine de sel ou d'argent 4, et fier, vous le croirez sans peine, comme s'il eût été le fils d'un dieu. Sa noblesse était si relevée, et il avait de si grandes richesses, que peu de seigneurs pouvaient lui être comparés ; mais il se complaisait tellement à contempler ses trésors, et à feuilleter ses antiques parchemins, qu'il en perdit presque la tête, jusqu'à s'imaginer que tout leur mérite venait de lui.
» Sa femme n'était pas de son avis. Plus jeune de trente ans que son époux, elle se lassait chaque jour davantage de son autorité ; et, après des désirs quelque temps cachés, des espérances, des craintes, quelques larmes d'adieu à la vertu, et un ou deux rêves agités, les œillades de la jeunesse de Varsovie, les sérénades et les bals amenèrent peu à peu, selon l'usage, ces heureux accidents qui attendrissent les dames les plus froides : monseigneur le palatin ajouta à ses titres ceux qu'on dit être des passe-ports pour le ciel. Mais il est bien étrange que ce soient les hommes qui y ont le plus de droits qui s'en vantent le moins volontiers.
V. — » J'étais dans ce temps-là un joli page : à soixante-dix ans il doit m'être permis de dire qu'au printemps de ma vie il y avait peu d'hommes mûrs et de jeunes galants, roturiers ou chevaliers, qui pussent me le disputer dans l'art de plaire. J'avais la force, la jeunesse, la gaieté, un visage bien différent de celui
* Cette comparaison sera peut-être excusée dans la bouche d'un habitant de la Pologne, pays dont la principale richessse consiste en mines de sel.
que vous voyez ; il était aussi gracieux alors qu'il est sauvage aujourd'hui. Les années, les soucis et les travaux de la guerre ont ridé mon front et endurci mon âme : ah ! que ceux qui m'ont vu jadis auraient peine à me reconnaître ! ce changement s'est opéré en moi longtemps avant que la vieillesse se soit plu à sillonner mes traits ; car, si ma force, mon courage et mon audace avaient décliné, je ne serais pas, à l'heure qu'il est, à vous faire des contes sous un chêne, sans autre abri qu'un ciel sans étoiles.
» Mais je poursuis. La beauté de Thérèse... lime semble la voir passer devant moi à côté de ce châtaignier, tant son souvenir est encore présent à mon cœur!
» Je ne puis trouver cependant des mots pour vous peindre sa taille gracieuse ; elle avait cet œil noir des beautés asiatiques, que le voisinage de la Turquie donne à nos Polonaises ; mais il s'en échappait une douce lumière semblable aux premiers rayons de la lune nouvelle ; respirant l'amour, langoureux et vifs tout ensemble, ses regards rappelaient ceux de ces saints martyrs qui, en expirant sur le chevalet, levaient au ciel leurs yeux ravis, comme si c'était une volupté pour eux de mourir. Je comparais souvent son front serein à la surface d'un lac limpide, doré par les rayons du soleil ; ses vagues n'osent pas faire entendre un murmure, et le cW aime à se mirer dans son cristal. L'incarnat de ses joues, ses lèvres vermeilles... mais que dirai-je de plus ? je l'aimais alors, je l'aime encore ; dans des cœurs tels que le mien, l'amour ne connaît que les extrêmes. Ces cœurs aiment à jamais, et l'ombre vaine du passé suit Mazeppa jusque dans sa vieillesse.