Oeuvres compláetes de Moliáere
La première représentation de l'École des Femmes fut orageuse. «Ceux qui en virent la première représentation, dit de Villiers dans la Lettre sur les affaires du théâtre, se souviennent bien qu'elle fut généralement condamnée. » De Villiers exagère Ans doute: mais une telle affirmation prouve au moins qu'à côté des applaudissements dont Molière se prévaloit à bon droit, il y eut des manifestations hostiles. La victoire ne fut pas gagnée sans combat.
La cour et la ville se partagèrent en deux camps; chacun prit parti pour ou contre l'audacieuse comédie. Le gazetier Loret, en rendant compte de la représentation qui eut lieu devant le roi et les reines le samedi 6 janvier 1663, traduit bien la situation, tout en s'étudiant à conserver une prudente neutralité. Voici comment il B'exprime :
Le roi fêtoya l'autre jour
La plus fine fleur de la cour, Savoir sa mère et son épouse Et d'autres jusqu'à plus de douze Dont ce monarque avoit fait choix...
Pour divertir seigneurs et daines, On joua l'École des Fetmnes Qui lit rire leurs Majestés Jusqu'à s'en tenir les côtés; Pièce aucunement instructive Et tout ;') fait récréative;
Pièce dont Molière est auteur
Et môme principal acteur;
Pièce qu'en plusieurs lieux on fronde.
Mais où pourtant va tant de monde
Que jamais sujet important
Pour le voir n'en attira tant.
Quant à moi, ce que j'en puis dire,
C'est que, pour extrêmement rire,
Faut voir avec attention
Cette représentation
Qui peut, dans son genre comique.
Charmer le plus mélancolique,
Surtout par les simplicités
Ou plaisantes naïvetés
D'Agnès, d'Alain et de Georgette,
Maîtresse, valet et soubrette.
Voilà, dès le commencement,
Quel fut mon propre sentiment .
Sans être pourtant adversaire
De ceux qui sont d'avis contraire;
Soit gens d'esprit, soit innocents.
Chacun abonde dans son sens.
La pièce devint l'entretien des salons : elle fut déchirée , disséquée avec acharnement par la critique. Nous retrouvons dans les contemporains les mille objections qu'on élevoit contre elle. On s'en prenoit d'abord à quelques détails qu'on trouvoit de mauvais goût ; ainsi tarte à la crème étoit une occasion d'interminables risées et répond'oit à tout, quand on n'avait pas de meilleur argument. « Tarte à la crème, bon Dieu! avec du sens commun peut-on soutenir une pièce où l'on a mis tarte à la crème ? Cette expression, dit Grimarest, se répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la cour et de la ville, qui, incapables de sentir le bon d'un ouvrage, saisissent un trait foible pour attaquer un auteur beaucoup au-dessus de leur portée. » Après tarte à la crème , on s'en prenoit aux enfants par l'oreille, puis au potage d'Alain , que les délicats « ne pouvoient digérer, » tandis que d'autres prétendoient, au contraire, «que la comparaison étoit trop forte et marquoit plutôt l'esprit de l'auteur que la simplicité du paysan.1 » Dans le même ordre de critiques, on n'épargnoit ni « les puces
]. Zélindc, par de Villiers.
dont tgnèsest inquiétée,1 » ni « le petit chat donl la mort faisoil de l'École des Femmes une pièce tragique.1 o On eûtdit vraiment que ces ardents détracteurs prenoienl pour autant de sottises et d'impertinences échappées à l'auteur les traits de naïveté ou de niaiserie qu'il avoit prêtés à ses personnages el qui composoieni justement leur caractère.
On se récrioit surtout, au nom de la morale, contre ce le de la scène m du deuxième acte, a Rien, disoit le prince de Conti, n'est plus Immodeste et scandaleux que cotte scène.3 » D'autres ajoutoient que , «sans ce le, cet Impertinent le* que. Molière avoit pris dan- une vieille chanson. Ton n'auroit jamais parlé, de cette comédie.'
La religion, qu'on déclaroit blessée par le discours d'Arnolphe et les Maximes du mariage, avoit ses défenseurs irrités; ils faisoient entendre que ces dix Maximes étoient la parodie des dix Commandements, du Décalogue, et ajoutoient que le comédien préconiserait bientôt sur la scène «les sept péchés mortels, avec leur exercice journalier.'1)) « Il ne doit point trouver mauvais, disoit un peu plus tard Rochemont par un retour à ces accusations persistantes,6 qu'on défende publiquement les intérêts de Dieu , et qu'un chrétien témoigne de la douleur en voyant la farce aux prises avec l'évangile, un comédien qui se joue des mystères et qui tourne en ridicule ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans la religion. »
Enfin les gens du métier, les auteurs rivaux, soulevoient des objections littéraires contre l'invraisemblance du lieu où se passe l'action, contre la multiplicité des récits, contre ce grès qui joue un rôle dans la pièce. « Un grès dans une comédie, ma foi ! cela est bon. Comment diable comprendre qu'une jeune fille jette un grès? car ce qu'on appelle un grès est un pavé qu'une femme peut à peine soulever, \rnolphe étoit bien des amis du commissaire, de faire pleuvoir impunément ûi^ grès par la fenêtre en