K N M . D G . LX I V
LES PLAISIRS
DE
L'ILE ENCHANTEE
LA
Lorsque vint le printemps, Louis XIV voulut donner à Versailles une fête plus fastueuse qu'aucune de celles dont il eût encore régalé sa cour. Ce prince étoit au plus beau moment de -mi règne. « Il avoit remis au peuple, dit Voltaire, trois millions de tailles : nulle partie de l'administration intérieure n'étoit négligée ; son gouvernement étoit respecté au dehors ; le roi d'Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de lui faire satisfaction; Dunkerque, ajouté à la France par un marché glorieux à l'acquéreur et honteux pour le vendeur ; enfin , toutes ses démarches depuis qu'il tenoit les rênes avoient été ou nobles ou utiles. Il étoit beau après cela de donner des fêtes; et la principale gloire de ces amusements, qui perfectionnoient en France le goût, la politesse et les talents, venoit de ce qu'ils ne déroboient rien aux travaux continuels du monarque. »
Les solennités brillantes qu'éclaira le soleil du mois de mai l'i'i'i eurent lieu en l'honneur des deux reines Anne d'Autriche et Marie-Thérèse. Toutefois M11, de La Vallière, relevée depuis cinq mois de ses premières couches, pouvoit, dit-on, s'attribuer quelque pan secrète dans ce splendide hommage. Les magnificences furent inouïes; ces fêtes, supérieures à tout ce qu'inventoienl les romans, se prolongèrent pendant toute une semaine.
Le duc de Saint-Aignan avoit été chargé de tracer le programme de ces fêtes ; il en emprunta l'idée maîtresse aux
chants vi el vu do VOrlando furioso de PArioste, qui racontent le séjour de Roger dans l'île et dans le palais de l'enchanteresse Alcine. Le roi fut Roger; les princes et les courtisans adoptèrent chacun un des personnages du poëme italien. Les divertissements furent rattachés avec esprit et avec goût à ce thème romanesque, au moins pendant les trois premières journées qui formèrent ensemble ce qu'on appela les Plaisirs de Vile enchantée. « Ce qui n'est que pompe et magnificence, dit encore Voltaire, ne charme que les yeux et les oreilles et passe en un jour; mais ces fêtes de Louis XIV, où l'art et la poésie jouoient un rôle si considérable et où une si large satisfaction étoit offerte à l'intelligence, ont laissé après elles une éternelle mémoire. »
Molière et sa troupe eurent la plus grande part dans les divertissements de cette merveilleuse semaine. On lit sur le registre de La Grange : « La troupe est partie par ordre du roi pour Versailles le dernier jour de ce mois d'avril et y a séjourné jusqu'au 22 mai. On y a représenté pendant trois jours les Plaisirs de l'Ile enchantée , dont la Princesse d'Élide fit une journée qui fut le 8 mai ; plus, les Fâcheux, le Mariage forcé, et trois actes du Tartuffe, qui étoient les trois premiers. — Reçu Zi,000 livres. »
Il peut être à propos de donner ici quelques renseignements sur le traitement que recevoient les comédiens lorsqu'ils faisoient ainsi des séjours plus ou moins longs dans les résidences royales. Voici ce que Chapuzeau nous apprend sur ce point : « Le soin principal des comédiens est de bien faire leur cour chez le roi, de qui ils dépendent, non-seulement comme sujets, mais aussi comme étant particulièrement à Sa Majesté, qui les entretient à son service et leur paye régulièrement leurs pensions. Ils sont tenus d'aller au Louvre quand le roi les mande, et on leur fournit des carrosses autant qu'il en est besoin. Mais quand ils marchent à Saint-Germain, à Chambord, à Versailles et en d'autres lieux, outre leur pension qui court toujours, outre les carrosses, chariots et chevaux qui leur sont fournis de l'écurie, ils ont de gratification en commun mille écus par mois, chacun deux écus par jour pour leur dépense, leurs gens à proportion et leurs logements par fourriers. De plus, il est ordonné de la part du roi à chacun des acteurs ot des actrices, à Paris ou ailleurs, été et hiver, trois pièces de bois, une bouteille de vin , un pain et deux
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bougies blanches pour le Louvre; et, à Saint-Germain, un flambeau pesant deux livres; ce qui leur esl apporté ponctuellement par les officiers de la Fruiterie, sur les registres de laquelle est couchée une collai ion de vingt-cinq écus , ions les jours que les comédiens représentent chez le roi, étant alors commensaux. 11 faut ajouter à ces avantages qu'il n'y a guères de gens de qualité qui ne soient bien aises de régaler les comédiens qui leur ont donné quelque lieu d'estime; ils tirent du plaisir de leur conversation, et savent qu'en cela ils plairont au roi qui souhaite que Ton les traite favorablement. Vussi voit-on les comédiens s'approcher le plus qu'ils peuvent des princes et des grands seigneurs, surtout de ceux qui les entretiennent dans l'esprit du roi, et qui, dans les occasions, savent les appuyer de leur crédit. »
La relation des Plaisirs de l'Ile enchantée nous montrera parfaitement le rôle qui étoit fait aux comédiens dans ces fêtes royales, où il- se trouvoieht inclés à tout ce que la France comptoit de plus illustre.
La Princesse d'Élide , comédie-ballet composée par Molière à la demande du roi, fut un des plus agréables plaisirs qu'oflrit l'Ile enchantée. Molière n'avoit pu cette fois appeler à son aide la gaieté grivoise de Rabelais et des vieux conteurs. Dans un milieu si romanesque, il falloit ne pas trop s'écarter du style romanesque. 11 falloit garder dans la galanterie certaine gravité, et dan- la plaisanterie même certaine mesure; Sganarelle étoit bon en petit comité, « dans l'appartement de la reine mère, » mais il eût l'ait trop piètre visage au milieu des pompes officielles, parmi les Roger, les Roland, les Astolphe, les Ariodant et tous les chevaliers de la fable héroïque et amoureuse.
Molière eut recours au théâtre espagnol ; c'étoit déjà rendre une sorte d'hommage aux deux reines que l'Espagne avoit vues naître ; il emprunta à Don Augustin Moreto le sujet de la comédie fameuse Intitulée El desden cou ri desden {Dédain pour dédain), ou I" poète a si bien retracé la lutte d'un sexe contre l'autre, lutte dan- laquelle la victoire est souvent assurée à celui qui semble moins chercher la victoire. « Shakspeare, dit M. Chasles, dan- deux ou trois de ses drames, avoit esquissé avec une merveilleuse grâce ces caprices bizarres du cœur humain, cette guerre pleine de contradictions et d'embûches. On connoît la
Béatrice de Beaucoup de bruit pour rien [Much ado aboul nothing), qui dépense tant d'esprit à rebuter un spirituel amant et qui finit par l'adorer. On se rappelle l'idylle amoureuse et satirique de Comme il vous plaira (As y ou like il), où les jeux de cette passion fantasque sont parodiés par le paysan Pierre-de- Touche et sa grossière maîtresse, ainsi que la féerie ravissante du Rêve d'une nuit d'été (A Midsummer nigth's dream). »
Moreto, après Shakspeare, avoit fait de cette même donnée, chère à l'Italie et à l'Espagne, une belle comédie pleine de vie et de passion. El desden con el desden a été récemment traduit en françois par M. G. Habeneck. a On va voir, dit avec raison le traducteur dans une notice sur cette pièce, se développer une œuvre grandiose qui part du comique le plus franc et aboutit au dramatique le plus élevé. Tout est comédie dans ce qui entoure d'abord Diana (l'héroïne de Moreto) , et cependant, à la fin, c'est un véritable drame qui se passe dans la conscience de la jeune fille. L'amour s'empare peu à peu de l'âme de la dédaigneuse Diana; ses rapides progrès sont merveilleusement exprimés. A la fin elle sent qu'elle aime, qu'elle n'est plus maîtresse d'elle-même, et son orgueil succombe en s'écriant : « Moi qui ne suis plus moi ! » Voilà en trois actes une âme qui a été renouvelée entièrement.1 »
Ce qui est remarquable en effet dans Moreto , c'est la libre énergie de la passion. Voici une analyse du chef-d'œuvre espagnol :
Carlos, comte d'Urgel, est à Barcelone avec le prince de Béarn et le comte de Foix, et il rivalise avec eux dans les fêtes, les joutes, les tournois que donnent ces deux seigneurs, et par lesquels ils s'efforcent de plaire à la princesse Diana. Carlos n'est pas amoureux comme ses concurrents , et c'est peut-être pour cela, dit-il modestement, que plus calme il emporte le prix dans toutes les épreuves et dans tous les jeux. Il se pique toutefois de la froideur de Diana, et cherche à vaincre, par de nouveaux prodiges de courage et d'adresse, cette altière indifférence. Peu à peu son amour-propre s'est irrité. Le mépris que Diana semble faire de lui la rend plus belle à ses yeux, et il s'enflamme à son tour. Carlos, aidé par son valet Polilla, le gracioso de la pièce,
1. Chefs-d'œuvre du théâtre espagnol, traduits par C. Habeneck. Paris, collection Hetzel, 1863.
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entreprend de cacher les tourments de son âme ci tic jouer de son côté la froideur ci le dédain. Il se l'ait passer, grâce à Polilla, pour un personnage bizarre qui ne veul ni aimer ni être aimé; et lui-même affirme à la princesse, qui l'interroge, que telle est bien son immuable et philosophique résolution. Cette profession de Toi singulière, qu'elle n'est pas accoutumée d'entendre, inspire à Diana l'idée de faire subir un échec à une telle présomption, et d'humilier une telle vanité. Son attention s'éveille; sa coquetterie, se couvrant du prétexte de réduire un impertinent rebelle, ne craint de se mettre à l'œuvre et de taire des avances à Carlos, sauf à le repousser impitoyablement lorsqu'il se déclarera vaincu. Mais celui-ci est prévenu par Polilla, qu'il a introduit chez la princesse et qui découvre ces intentions perverses; et il agit en conséquence.
C'est au milieu d'un divertissement de carnaval que Diana et Carlos commencent à employer l'un contre l'autre leur double tactique. « Tu sais, dit Polilla à Carlos, que la noble population de Barcelone, aimant le plaisir, a institué une fête dans laquelle chaque cavalier accompagne et courtise la dame que lui assigne le sort. Voici comment les choses se passent: les dames choisissent des couleurs; le galant arrive et en adopte une à son tour; la dame qui la porte sort avec lui et doit en ce jour se montrer favorable à l'amoureux, lequel doit prouver sa tendresse. Et c'est un plaisir, car il arrive souvent qu'un jeune homme tombe sur une duègne. Tout cela étant bien entendu, sache donc que Diana a résolu d'être ta compagne en ce jour. » En effet, Diana s'arrange pour que le sort fasse de Carlos son galant. « Vous porterez comme moi, dit- elle à ses compagnes, des ceintures de toutes couleurs. Quand on viendra vous demander, vous pourrez vous donner le compagnon qui vous conviendra, car vous aurez toute préparée la couleur choisie. Vous me laisserez seulement la couleur que le comte d'Urgel nommera. » Carlos devient en effet son compagnon, et il lui fait vivement la cour; déjà elle s'imagine avoir atteint son but, elle se glorifie de son triomphe et elle fait sentir la pointe de son dédain à Carlos qu'elle croit amoureux. Celui-ci s'empresse aussitôt de la détromper et lui demande pardon de s'être acquitté avec trop de zèle des devoirs du carnaval. Diana surprise, indignée, peut à peine
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croire « que sa beauté s'entende parler ainsi. » Elle prend la résolution de ne rien épargner pour venir à bout de ce railleur; et, en attendant, comme dit Polilla, « Carlos lui entre plus avant dans le cœur. » Elle prépare une scène de séduction plus irrésistible encore que la précédente; elle charge Polilla de faire entrer, par la porte laissée exprès entr'ouverte, Carlos dans les jardins secrets du palais. La belle Diana et ses compagnes « en jupes et en corsages sans manches, » forment un groupe ravissant, chantent et font une musique divine. Carlos, escorté par Polilla, qui lui tient une dague sur la joue pour l'empêcher de se détourner et de fléchir, parcourt d'un œil curieux les allées du jardin, examine les fleurs, les grottes, les fontaines, les parterres, et ne paroît accorder aucune attention aux chants ni aux chanteuses. Lorsque Diana l'interpelle avec dépit, il s'excuse simplement d'avoir pénétré dans ce parc réservé, et il ne fait aucune allusion au concert qu'on lui a fait entendre. Bien plus, quand Carlos s'est retiré, et que la princesse furieuse demande à Polilla : « Mais il ne nous a donc pas écoutées? — Si, madame, répond Polilla ; et même il a dit que vous chantiez comme des enfants à l'école. C'est un barbare. »
Cependant le prince de Béarn et le comte de Foix, las d'inventer et de prodiguer des galanteries et des fêtes, forment un complot auquel s'associe Carlos : ils conviennent de faire semblant de tourner leurs adorations vers les compagnes de l'insensible princesse , et de la laisser seule, négligée et comme oubliée. Diana s'avise, de son côté, de soumettre Carlos à une suprême épreuve: elle a reconnu, lui dit-elle, que sa volonté a été jusqu'alors contraire à la raison, et que le devoir exige impérieusement qu'elle se marie. Le prince de Béarn est un galant et généreux chevalier, possédant les qualités les plus brillantes; elle se sent disposée à lui accorder sa main.
C'est ainsi, Carlos, que je me suis déterminée à me marier. Mais auparavant, vous sachant prudent et loyal, j'ai voulu vous consulter sur ce projet. Ne vous semble-t-il pas que le prince de Béarn est le plus digne de devenir le maître de ma couronne? Je le regarde comme le plus parfait de tous ceux qui m'approchent. Que pensez -vous de lui? On diroit que vous pâlissez, (a. part.) Je suis donc arrivée à le blesser: son visage me le dit, il a perdu toute couleur; je suis parvenue à mes fins.
NOTICE PH i: Ll M I.NAI R E. M*
POLILL \.
\h ! seigneur...
C \n\ OS.
Je suis sans ame.