DON II
Quel feu me dévore! Lâche-moi, ou je te tue d'un coup de poignard. Mais je me fatigue vainement à frapper l'air. Je n'ai pas déshonoré ta tille; elle a découvert ma ruse à temps.
LA STATUE
Qu'importe! l'intention suffît.
DON JUAN
Laisse-moi appeler un prêtre qui me confesse et m'absolve!
LA STATUE
Il n'est plus temps; tu y songes trop tard.
Lorsque le sol, s'entr'ouvrant avec grand bruit, a englouti Don Juan, Catalinon, qui est tombé la face contre terre, s'écrie : « Que Dieu m'assiste! Toute la chapelle est en flammes!... Saint Georges! Saint Âgnus Dei! ramenez-moi sain et sauf à la maison! * La comédie de Tirso ne s'arrête pas là. Le dénouement général de la pièce a lieu à l'Alcasar de Séville, où le roi répare les offenses du séducteur en mariant toutes ses victimes et ordonne de transporter à Madrid, pour l'exemple , le tombeau du commandeur qui y sera placé dans l'église consacrée au même saint François.
Quoique l'œuvre du poëte espagnol soit imparfaite sous bien des rapports, on doit reconnoître qu'elle contient un des plus beaux drames qui soient sortis de l'imagination humaine; et l'on ne sauroit être surpris de l'illustre descendance qu'elle a eue. Tous les éléments de la fiction destinée à se perpétuer à l'infini s'y trouvent déjà : Don Juan cachant la dépravation et le mensonge sous des dehors brillants, impie et brave, courant le monde et semant en tous lieux, du palais du roi à la cabane du pêcheur, le déshonneur et la honte ; son père dont il attriste la vieillesse et aux remontrances duquel il reste froidement insensible; le valet qui l'accompagne, partagé entre ses craintes et sa cupidité: la fille séduite du commandeur d'Llloa, et la statue de ce père assassiné qui vient au dénouement exercer les droits de la justice céleste. Mais l'œuvre du poëte religieux de la Merci a un caractère qui lui est propre et qu'il importe depréciser.JTirso de Molina n'a point fait de son personnage un athée délibéré et endurci; il le donne seulement pour un jeune écervelé comptant sur les délais que la vie lui réserve, et remettant sa conversion au temps avenir. Cette idée est celle que l'auteur ramène constamment sous les yeux des spectateurs. Chaque fois que Don Juan est averti des châtiments que ses méfaits lui vaudront dans l'autre monde, il n'a garde de nier la toute-puissance divine, il réplique seule-
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m. -m t : Puisque j'ai un si vaste espace devanl moi, viennenl les désillusions! o C'est notamment la réponse qu'il fait à son père Don Diego, lorsque celui-ci lui dit : «Dieu est un juge sévère après la mon : — Vprès la mort? repart Don Juan, nous avons le temps. Il v a un grand voyage d'ici-là. » Cette confiance en l'heure nie. il la porte également dan- ses amours; c'est Tirso de ftfolina qui a inventé, à l'usage de Don Juan, ce refrain qui fournira la chute d'un sonnet célèbre :
Quand jouir d'un bien on espère, in i spéranl on désespère.1
Et pendant le repas que Don Juan donne à la statue du commandeur, les chanteurs font encore entendre des paroles qui ont le même sens: Si von- traitez ainsi mon amour, madame, en me promettant ma récompense au jour de ma mort, quel long- terme vous me donnez] \n-i. lorsque, saisi par la main du commandeur, il voit que son dernier moment est venu, il cesse de blasphémer et s'écrie : « Laisse- moi appeler un prêtre qui me confesse et m'absolve ! »
Ce qui fait marcher Don Juan au rendez-vous redoutable, ce n'est pas seulement une vaine bravade, c'est aussi le sentiment de la promesse faite el de la parole donnée. Catalinon dit à Don Juan : « On von- attend pour la noce: il est tard, allez vous habiller. — Qu'on attende! nue autre affaire non- relient. — Quoi doncî —Souper avec le mort.— Sottise des sot lises! — Ne sais-tu pas qu'il a ma parole? — Et quand vous y manqueriez, qu'est-ce que cela feroit?Vous pouvez bien croire que cette figure de jaspe o-- viendra pas vous la réclamer. — Le mon pourroit m'appeler hautement infâme! » C'est le mot décisif. L'honneur parle encore ms cette âme corrompue. Malgré ses crimes el ses folie-. Don Juan, dans la comédie de Tirso de Molina, reste à la fois catholique et espagnol. Quoique fort divertie, l'impression qui ressort de l'œuvre est une impression de terreur religieuse. Les scènes les plus saisissantes sont celles où le convive de pierre joue son rôle: il en est qui dévoient produire un grand effel sur
/./ que mi bien gozar espéra Qnando espéra detu \
un auditoire croyant et populaire : ainsi, lorsque la statue vient rendre visite à Don Juan, celui-ci lui adresse ces questions : « Dis, que veux-tu, ombre, fantôme ou vision? Si tu es une âme en peine ou si tu espères quelque satisfaction pour ton soulagement, dis-le. Je m'engage à faire ce que tu m'auras ordonné. Jouis-tu de la vue de Dieu? As-tu reçu la mort en état de péché ? Parle, je t'écoute avec anxiété. » Le spectre ne répond pas d'abord; mais lorsqu'il a obtenu de Don Juan la promesse de venir au rendez-vous qu'il lui donne dans la chapelle tumulaire, au moment où il va sortir, Don Juan , prenant un flambeau , lui dit : « Attends, je vais t'éclairer. » Le commandeur répond : « Ne m'éclaire pas. je suis en état de grâce.» — «Quel mot! dit M. Génin, et comme, après cette longue anxiété, l'auditoire devoit respirer ! »
La mise en scène de la catastrophe finale ajoutoit sans doute beaucoup à l'émotion : la nuit, dans la chapelle gothique, sous la clarté de la lune perçant avec peine les vitraux, le vieux gentilhomme descendoit les degrés de son mausolée pour accueillir le moqueur entre deux vins. « Rien de plus naturel, rien qui ressorte mieux du point de vue catholique, dit M. Chasles, que cette frivolité enivrée, à laquelle répond du fond de la tombe le sérieux de la mort soudaine et de la vie éternelle. »i
D'Espagne, Don Juan passa d'abord en Italie. Une imitation de la comédie de Tirso de Molina par Onofrio Giliberti, de Solofra, fut représentée à Naples en 1652 , sous le titre : Il convitalo di pielra, qui traduit exactement la seconde partie du titre de Tirso. En 1657, la troupe italienne qui jouoit au théâtre du Petit-Bourbon fit de la pièce de Giliberti une arlequinade remplie de jeux de scène bizarres et de tours de jonglerie. On en trouve une analyse dans YHistoire de l'ancien théâtre italien depuis son origine en France jusqu'à sa suppression en 1697, par les frères Parfait. Il ne sera pas sans intérêt de reproduire ici cette analyse, en ayant soin toutefois d'en déterminer préalablement la valeur. Si l'on sait, en effet, que l'arlequinade du Convié de pierre fut jouée par les acteurs italiens avant les imitations françoises, on ne peut rien affirmer de précis sur ce qu'elle étoit à l'origine. Représentée jusque dans les dernières années du xvir siècle, elle dut subir des transformations successives. « On peut présumer que Dominique (Arlequin), l'auteur du canevas manuscrit qui nous
reste, disenl les frères Parfait, n'a eu égard qu'au temps où il a commencé à 3 jouer. Et l'on doil remarquer que le rôle du valet. qu'il a rempli depuis 1671, l'avoit été d'original par le fameux Trivelin. Ce canevas de la commedia delV une a, par conséquent, moins d'autorité par ses détails que par son ensemble.1
«Le drame s'ouvre par un entretien que le roi veut bien accorder au valel de Don Juan. Sa Majesté paroît choquée du libertinage de ce jeune seigneur. < Sire, lui dit arlequin, il faut avoir un peu do patience, les garçons changenl de conduite en avançant en âge. Espérons que mon maître deviendra sage, raisonnable, en prenant des années, o Le roi se contente de cette espérance flatteuse; et, donnant un autre cours à la conversation, il invite arlequin à lui conter quelque jolie histoire. Le valel prend un siège, vient s'asseoir familièrement à côté du prince, et lui fait le récit de lu Reine Jeanne. Un bruit subit interrompt la narration, et l'orateur se sauve. La scène change, et représente une rue.
Couvert d'un manteau noir, tenant en l'air une longue épéè espagnole, au bout de laquelle brille une lanterne, Arlequin se présente et dit: «.Si tous les couteaux ifétoient qu'un couteau, « ah I quel couteau! Si tous les arbres n'étoient qu'un arbre, ah! quel arbre! Si tous les hommes u'étoient qu'un homme, ah! quel homme! Si ce grand homme prenoit ce grand couteau, pour «en donner un grand coup à ce grand arbre, et qu'il lui fît une « estafilade, ah! quelle estafdade! » Après ce bizarre prélude, qui si- rapporte au sujet comme la tabatière de Sganarelle, comme l'éloge du tabac figurant au début de la pièce de Molière, arrive Don Juan, arlequin, tremblant de peur, lai^o tomber sa lanterne: elle s'éteint. \ ce bruit, Don Juan mot l'épée à la main; Arlequin Be couche à ton., sur le do-, tient sa flamberge pointe en l'air, ({>' manière que -on adversaire la rencontre toujours on ferraillant; ce jeu i\<- théâtre bien exécuté faisoil le plus grand plaisir, arlequin abandonne enfin -on épée, on disant : «Je suis mort. » Don Juan, 'pii le reconnoît, fâché <\<- l'avoir i»los<('-, lui demande -"il est véritablement défunt, a si vous êtes réellement Don Juan ,
l. M. Castil-Blaze a retouché spirituellement l'analyse un peu lourde des frères Parfait. lA,/-.,> musicien, tome i. page [91
{4,i NOTICE PRÉLIMINAIRE.
•<je suis encore en vie; sinon, je suis bien trépassé, o répond arlequin.
«Entrent le duc Ottavio et Pantalon, son affidé, qui parlent de leurs affaires. Tandis que le duc et Don Juan font un échange de compliments et de civilités, Arlequin se met à coté de Pantalon, et lui fait une profonde révérence chaque fois qu'il tourne la tête vers lui. Ce jeu se répète plusieurs fois. Pantalon va de l'autre côté pour se dérober à tant de politesses; Arlequin le suit et recommence le lazzi. (On se rappelle l'École des Maris et les salutations de Valère et d'Ergaste à Sganarelle.) Il fait l'exercice du drapeau avec son manteau. Revenant ensuite vers Pantalon, il lui donne un coup dans l'estomac, le renverse et tombe par terre avec lui. Ils se relèvent. Arlequin se mouche alors avec le mouchoir de Pantalon, qui le voit et donne des coups de poing à l'impudent valet ; celui-ci les rend avec usure.
« Ottavio doit épouser bientôt Dona Anna, sa bien-aimée; il doit se rendre auprès d'elle pendant la nuit. A cette nouvelle, Don Juan lui propose de troquer leurs manteaux pour aller en bonne fortune ; le duc y consent. Pantalon et Arlequin font un pareil échange. Resté seul avec Arlequin, Don Juan lui dit qu'il n'a pris le manteau d'Ottavio que pour tromper plus aisément Dona Anna. Arlequin veut s'opposer à ce dessein, et représente combien le ciel en seroit offensé. Don Juan ne lui répond que par un soufflet, et lui fait signe de le suivre. « Allons donc, puisqu'il « le faut, » dit le valet résigné.
« Après quelques scènes, Don Juan pose Arlequin en sentinelle à la porte et s'introduit chez le commandeur, père de Dona Anna. Don Juan se sauve l'épée à la main; le vieux commandeur le poursuit en chemise, flamberge au vent. Ils se battent sur la scène, et le vieillard, blessé, tombe, expire, après avoir lutté quelque temps contre la mort. Lazzi de frayeur d'Arlequin; il veut se sauver, tombe sur le commandeur étendu par terre, se relève et s'enfuit. Dona Anna vient demander vengeance au roi. Dix mille écus et la grâce de quatre bandits sont promis, par un cri public, à celui qui découvrira le meurtrier.
« Arlequin fait quelques réflexions à ce sujet. Don Juan, qui se défie de lui, met l'épée à la main, et menace de le tuer, s'il s'avise de parler. Arlequin lui jure un secret à toute épreuve.
liais si l'on te donnoit la question? — Rien ne sauroil m'ébranler. C'esl ce que nous allons voir. Mors, prenanl le ton du barigel, le maître feint de donner la question à son valet, qui s'empresse de toul avouer. Don Juan furieux redouble ses menaces, et . pour pins de sûreté, veul changer d'habit avec arlequin. Celui-ci résiste, refuse et s'en va. Son maître le poursuit. Persuadé qu'Arlequin connoît le meurtrier du commandeur, Pantalon fait sonner bien haut la récompense promise à celui qui le déclarerait. Si j'étois sûr de la récompense, dit Arlequin, je le nommerais. • Vprès plusieurs feintes, il persiste à soutenir qu'il ne le connoît point. Mais, lui dit Pantalon, suppose que je suis le roi, el que je t'interroge: Bonjour, arlequin. — Serviteur à Votre Majesté. — Sais-tu qui est le meurtrier dont il s'agit? a — Oui . sire. — Nomme-le donc. e( tu auras la somme promise • M la ^viu-t' de quatre bons camarades, o arlequin prend la parole et dit : .. C'est... c'est... c'esl Pantalon. — Vu diable le menteur effronté! — Ne vois-tu pas que c'est un moyen adroit pour te faire gagner quinze mille francs? Je vais te dénoncer au roi, t'accuser d'avoir tué le commandeur, je reçois les dix mille écus, et nous partageons, o
Des sbires sont à la poursuite de Don .hum, ils offrent une bourse au valet, pour qu'il leur découvre la retraite on son maître est caché. Vrlequin prend la bourse et leur donne de fausses indications.
\n second acte, on voit nue jeune fille, Rosalba, qui pêche sur le bord de la mer. Don Juan arrive à la nage; Rosalba tend la main au naufragé pour l'aider à sortir de l'eau. Debout, dans un baril défoncé, tenant sa lanterne élevée, Arlequin paroît sur les Ilot-, prend terre, tait nue culbute, el se trouve surses pieds,
hors du baril. Du \ in. du vin. du vin. assez (beau comme cela! ' »
crie-t-il en tordant sa chemise. Il rend mùa^ à Neptune de l'avoir sauvé. Jetant les yeux sur son maître, évanoui dans les bras de la jolie \ illageoise, il dit : « Si je retombe dans la mer, je souhaite de me sauver sur une barque pareille.-. Comme il cm entouré de dix ou douze vessies gonflées, il en evrve. une en se laissant